2.

- Et maintenant, vous allez épouser ma fille, aboya Dankest Skendromme à l'adresse d'un pirate nonchalamment adossé au mur, entre deux baies vitrées.

- Je n'ai pas encore vraiment…

- Mais ce n'était pas une question, rétorqua Dankest. Karémyne va vous épouser et cela même si je dois vous traîner devant l'Officiant par votre absence de couilles.

Absolument pas impressionné ou même troublé par la froideur meurtrière du regard du pirate, l'homme d'affaire menait ce qui n'était pas autre chose que des négociations, un terrain sur lequel son interlocuteur n'était absolument pas roué, et il ne se privait pas de jouer de cet indéniable avantage !

- Je me fiche de savoir si ce mariage durera, ce dont je doute, la seule chose qui importe est que Karry porte le nom du père de son premier enfant. Trois ans de rumeurs, sur les circonstances, sur notre nom – nous qui sommes des descendants directs des Pionniers qui ont été les premiers à poser les pieds sur cette planète et à fonder RadCity – cela n'a que trop duré ! Tous ceux de mon monde réclament que l'honneur de ma fille soit restauré.

- Je doute que mon « cadeau » de retour arrange la situation, grinça alors le capitaine de l'Arcadia. Même si je convolais avec Karémyne – ce qui n'est nullement désagréable, au demeurant - en une union arrangée, il faudrait encore justifier la présence d'Aldéran !

- Tout peut s'arranger, sourit soudain le quinquagénaire. Manipuler les esprits, les Médias, est un exercice plutôt simple quand on en est familier. Et beaucoup de choses se règlent en alignant des zéros sur des chèques et non en tirant à tout-va !

- Chacun son domaine, concéda Albator. Et si vous n'étiez pas dans une telle impasse, jamais vous n'auriez même songé à me donner la main de votre unique enfant !… Pourquoi moi, et non un de ces charmants personnages, de votre monde justement ? ne put-il s'empêcher de questionner.

- Je ne pense qu'au bien de Karémyne…

- Je sais.

- Et vous ne vous en privez pas d'en jouer de votre côté pour parvenir également à vos fins, car vous n'êtes pas revenu sans idées derrière la tête. Croyez bien que je vous en ferai payer le prix, un jour.

- En ce cas, nous nous comprenons parfaitement, assura le pirate en tournant les talons pour quitter le grand salon doré.


Bien que chargée d'émotions, Albator n'en ressentait néanmoins pas l'ombre d'une, à la vue de la scène qui se déroulait sur la terrasse d'un autre appartement privé du Manoir.

Karémyne avait amené Skyrone près du berceau d'Aldéran et, sur la pointe des pieds, le garçonnet dévorait des yeux le bébé.

- Il est pas très grand…

- C'est un bébé, sourit sa mère. Il va avoir bien le temps de grandir.

- Il aura ma taille ?

- Oui, ça viendra, assura-t-elle en caressant tendrement les boucles d'or roux de son fils.

- Je peux le prendre dans les bras ? questionna encore le garçonnet.

- Doucement alors, et il ne faut pas le réveiller, chuchota Karémyne en prenant délicatement le bébé pour le poser dans les bras de Skyrone, mais gardant ses propres mains sous le corps potelé, prudente.

- Il est lourd !

Et elle remit Aldéran dans son berceau, remontant la fine couverture jusqu'au épaules du bébé roux.

- Albator… fit-elle en se redressant.

Un amour infini emplit ses prunelles bleu marine tandis que ses lèvres esquissaient un tendre sourire à la vue du jeune homme.

- Si tu savais comme tu m'as manqué, comme je me suis languie de toi ! Je finissais pas envisager que jamais tu ne reviendrais, que je t'avais tant effrayé avec Sky…

- J'ai plutôt l'impression que c'est moi qui lui fais toujours aussi peur, remarqua le pirate qui avait inconsciemment baissé la voix et lui avait donné des intonations plus douces !

Accroché à la jambe de sa mère, ledit Skyrone considérait avec une appréhension certaine l'homme au visage balafré, le bandeau presque dissimulé par ses mèches couleur de caramel en bataille et qui devait lui paraître bien grand !

Karémyne posa sa main aux ongles manucurés et vernis de rose pâle sur la nuque de son fils.

- Rappelle-toi, Skyrone : c'est ton papa !

Le garçonnet secoua négativement la tête, toujours cramponné à sa maman.

- Je suis désolée, Albator. Ce ne fut pas faute de lui parler de toi, de lui montrer les rares photos…

- Prises à mon insu !

- Bien sûr, tu refusais de poser !

- J'avais mes raisons… Soulagé que personne ne s'en soit servi dans le but de me nuire…

- Là, tu ne peux que faire allusion à mon père qu'aucun remords moral n'a jamais effleuré tant qu'il s'agissait de la prospérité de nos chantiers navals ! Je ne suis pas aussi blonde et rose que j'en ai l'air ! Bien que je reconnaisse n'avoir qu'envie de m'amuser, de dépenser un fric indécent et de ne me préoccuper de personne d'autre que de moi ou de nos fils !

Karémyne pinça les lèvres, rougissant et pâlissant dans le même temps.

- Tu as dit « nos » fils, releva le pirate avec soudain une étincelle dans le regard.

- Ca m'a échappé… Et ça m'a aussi semblé tellement naturel ! ajouta Karémyne toujours serrée contre lui, appréciant que l'homme de sa vie ait son bras autour de sa taille.

- Merci… murmura-t-il. Je sais que c'est l'expression de ton cœur, de ton immense cœur. Je l'espérais mais je n'osais l'envisager car ce que je ramène est également un tel outrage à l'amour que j'affirme te porter… Pourtant, je n'ai jamais trompé ton souvenir ou ton amour. Aldéran, c'est compliqué. Je te raconterai, un jour, si j'en ai l'occasion.

- Je l'espère bien ! Je ne veux de personne d'autre que toi pour époux !

- Voilà pourquoi même Dankest, qui me hait et le mot est faible – et je ne lui en fais pas le reproche car je ne suis pas de son monde et je t'ai abandonnée, ainsi que Skyrone ! – est prêt à toutes les concessions pour ton bonheur ! Il m'accepterait, même pour quelques semaines, si ça te rend heureuse. Et je ne doute pas que le contrat matrimonial sera en béton ! Mais…

- Oui ?

D'un geste, Karémyne fit signe à Nounou Nou de venir ramener le berceau hors de la chaleur du soleil montant, vers la fraîcheur des salles de jeu et de repos des deux enfants.

- Mais, comment expliquer la présence d'Aldéran ? Et je refuse de le sacrifier car c'est sa venue au monde qui m'a fait ressentir les premiers élans de père, mon désir irrésistible de revenir vers toi.

- En ce cas, rien que pour ton retour, je ne peux que louer, chérir et aimer ce magnifique bébé qu'est Aldéran ! Oh oui, Albator, je l'aime de tout mon cœur, à jamais, comme s'il était de ma chair et c'est ainsi que je le considérerai pour toujours !

- Nous ne devons pourtant pas privilégier un fils pour l'autre, remarqua le pirate. Tu souris… ? !

- Tu as dit « nous » !