LE PORC ET LE CABOT

Chapitre un

Juillet

Les grandes voiles blanches des voiliers reflétaient la lumière vive du soleil, obligeant Choji à mettre sa main en visière pour protéger ses yeux. Au-dessus de lui, les mouettes criaient en chœur avec les exclamations de la foule alors que débutait la course annuelle de navigation. L'adolescent ferma les yeux et un instant, il put jurer que la chaleur estivale amplifiait l'odeur d'iode qui recouvrait la marina. Il ne se souvenait pas, après tout, d'avoir senti un pareil parfum à la plage le mois précédent.

- C'est dommage tout de même, que la ville n'a plus les fonds pour l'évènement. Cela va faire quoi, dix ans maintenant qu'existe la course de Shukuba ? Ça sera dur pour le tourisme… Oh, Choji, regarde celui-là ! Ils ont mis des fleurs sur le pont, c'est si joli !

- Je ne sais pas, ça reste des fleurs en plastique, tu ne trouves pas ça un peu niais ?

Appuyé à la rambarde en bois les séparant du gouffre profond où se trouvaient les quais, Choji suivi du regard un groupe de grosses mouettes, plumes aux vents, se disputant un reste de frites chapardé à un spectateur. Il se mit aussitôt à les envier. Malgré la brise, il faisait terriblement chaud sous ses kilos en trop, mais pire que tout, midi était passé et son père Choza n'était toujours pas revenu avec le dîner. Voyant son air misérable, sa mère ébouriffa gentiment ses longs cheveux châtains.

- Tu es sûr que tu ne veux pas les couper, chéri ? Ils sont si épais, et avec cette chaleur…

- Non maman, les cheveux courts avec un visage rond, ça va donner l'impression que j'ai le visage plus gros !

À peine sa phrase prononcée que Choji se mordit la lèvre d'un air coupable. Sur le coup, il avait totalement oublié que sa mère gardait ses cheveux très courts, alors qu'elle avait la même corpulence que lui. Mais si sa mère en fut blessée, elle n'en montra absolument rien, levant plutôt un sourcil intrigué.

- C'est Ino qui t'a dit ça ?

- Non, c'est… ses magazines en fait… Mais peu importe, papa aussi a les cheveux longs. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas faire comme lui.

- C'est vrai, tu as raison. Ah, mais regarde toi aussi, comment tu me parles ! Tu deviens un grand garçon Choji ! Bientôt tu seras adulte et je n'aurai même plus le droit de te proposer quoi que ce soit sans que tu ne te mettes à rouspéter !

À nouveau, elle lui ébouriffa affectueusement les cheveux alors que Choji se renfrognait davantage. Si seulement il pouvait montrer le même tempérament volontaire devant d'autres personnes que ses parents, peut-être cesserait-on enfin de l'ignorer à l'école et de le prendre pour un imbécile. Sans le vouloir, son esprit dériva vers Kiba, le faisant inconsciemment contracter sa mâchoire. Suite à l'incident du mois passé, il avait croisé quelques fois le jeune homme en classe et dans les couloirs. Pas une fois l'Inuzuka ne lui avait adressé la parole ni même un sourire, se mettant plutôt à rougir en évitant soigneusement son regard. En même temps, Choji réagissait de la même manière, mais Kiba étant le plus confiant et énergique des deux, ne serait-ce pas à lui de lui adresser la parole en premier ? À moins que, comme l'avait prédit Choji, celui-ci ne soit pas intéressé à l'avoir comme ami. Après tout, il avait déjà Shino et tout son groupe de copains, pourquoi dépenser de l'énergie à parler avec un gros balourd ? Surtout après l'accident de la dernière fois…

- Tu es sûr que ça va, chéri ? Tu fais une de ces têtes.

- Ouais, j'ai juste faim.

- Alors tu vas être content, parce que je viens de voir arriver ton père.

Relevant la tête d'un coup, Choji aperçu effectivement une vieille fourgonnette brune se garer non-loin d'eux, ce qui le fit bondir aussitôt sur ses pieds et accourir. Son père le reçu avec son éternel grand sourire et son imposante chevelure rousse, mais Choji remarqua une lueur étrange dans son regard, comme un mélange d'amusement et de fierté. Sans rien expliquer, Choza ouvrit la porte arrière de la voiture, mais plutôt que de lui passer la glacière pour qu'il lui donne un coup de main, il lui fit plutôt signe de s'asseoir sur le rebord de la mini-van. Suspicieux, Choji s'exécuta alors que son père se plaçait devant lui dans une parodie d'air solennel.

- J'ai trouvé ça devant la porte avant de partir. Je crois que ça t'est adressé.

Et là, il les sortit de la poche intérieure de sa veste. C'était un morceau de carton de bricolage, orange et grossièrement plié en deux, comme le font les jeunes enfants pour faire des cartes de souhait. Son nom était simplement écrit sur le dessus au gros crayon de cire vert, dans une simplicité brouillonne que Choji trouva pourtant adorable. Mais le plus étonnant restait la fleur qui venait avec le mot. C'était une magnifique pivoine aux couleurs aussi vives que la carte, et l'adolescent redoubla de prudence en la saisissant entre ses gros doigts tant elle semblait fragile. Sur le choc, il lui fallut les encouragements de son père pour ouvrir enfin la carte et y lire les quelques mots qui y étaient écrit avec le même crayon cire vert : Je t'attends au parc de la rivière à 13h.

- La petite Ino s'est enfin décidée, alors !

- Quoi ?! Que… Je… Pourquoi tu dis ça ?

- Sa mère est fleuriste, non ? Ce n'est pas le genre de fleurs qu'on trouve un peu partout dans la nature, elle a dû la prendre à la boutique, tu ne penses pas ? Depuis le temps que vous êtes amis elle et toi, je me doutais bien que ça finirait par arriver !

Choji se contenta de fixer à nouveau la fleur d'un air halluciné. Ça ne pouvait pas être Ino, il connaissait ses goûts, il savait la manière dont elle approchait les garçons qui l'intéressait. Ils étaient tous sportifs et elle se contentait de les regarder en soupirant et battant des paupières. Ce ne serait pas elle qui enverrait de carte ou de fleurs : elle attendrait d'être celle qui les reçoit. Non, la fleur ne venait pas de la boutique Yamanaka. Elle venait d'un jardin et Choji savait exactement duquel. Et cette simple pensée lui donnait des pétillements dans tout le corps comme si son sang s'était transformé en boisson gazeuse. Ce n'était pas un sentiment désagréable. Loin de là.

- Si tu veux mon avis, tu devrais partir maintenant si tu ne veux pas arriver en retard. Je mets la fleur dans un vase sur ta table de chevet ?

Il n'eut aucune réponse. Choji s'était déjà élancé loin de la marina sous le rire tonitruant de son père. À la marche, il lui faudrait trente minutes pour arriver au parc, sa lourde masse le ralentissant. Mais la détermination, pourtant, le poussa à continuer à plein régime sans s'arrêter pour reprendre son souffle. C'est les poumons en feu qu'il arriva en périphérie du parc bordant la rivière qui traversait le centre-ville. Il se savait ridicule avec son T-shirt trempé de sueur, ses joues rougies par l'effort et l'excitation, ses cheveux longs ébouriffés par le vent. Pourtant, il se dirigea vers le centre du parc, où il espérait rencontrer la personne qui l'y attendait.

Et son instinct lui donna raison, car il y trouva Ino, Hana et Kiba sur le circuit de mini-golf. En l'apercevant, Yamanaka écarquilla des yeux surpris alors que l'aînée du trio le saluait en agitant la main.

- Choji ? Tu n'étais pas à la course de voile avec tes parents ?

- Cho ! Cho ! Tu ne devineras jamais le score que j'ai fait ! Allez, dit un chiffre !

Alors qu'il bredouillait un nombre au hasard, l'adolescent vit du coin de l'œil Kiba rassembler les clubs de golf et les rapporter au kiosque de location. Le jeune homme semblait indifférent à la présence de Choji, ce qui déstabilisa ce dernier. Au moins, les dernières fois qu'ils s'étaient croisés, l'Inuzuka avait eu la décence de rougir de gêne. Ce soudain désintérêt fit l'effet d'une gifle à Choji. S'était-il trompé de lieu, d'heure ? Non, il était bien au parc bordant la rivière, il n'y en avait aucun autre de ce genre dans la ville, et puis il n'était pas encore passé treize heures, même s'il était très en retard et… Alors qui ? Ino et Hana agissaient avec lui comme à l'accoutumée, ce ne pouvaient pas être elles. Pourquoi s'intéresseraient-elles à lui de toute manière ? Était-ce une mauvaise blague, un piège que quelqu'un lui avait tendu pour mieux se moquer de lui ? Soudain mal à l'aise, Choji tordit nerveusement le bas de son T-shirt alors que devant lui, ses deux amies continuaient de piailler sans rien apercevoir de son trouble.

- C'est dommage que tu n'arrives que maintenant, Cho. J'avais promis à Ino d'aller faire boutique avec elles après la partie, genre, juste entre filles tu vois ?

- Ouais, je… Je comprends, ce n'est pas grave.

- En tout cas, on se reprendra la fin de semaine prochaine. Bye là !

- À la prochaine…

Et planté là comme un gros imbécile dégoulinant de sueur, il regarda Ino et Hana partir bras dessus, bras dessous en rigolant, vision parfaite de l'amitié complice. La panique commençait à envahir ses tripes quand il fut sauvé par une voix derrière lui.

- Ça te dirait, de la crème glacée ?

Mains dans les poches d'un air faussement nonchalant, Kiba semblait tout faire pour éviter son regard. Pourtant, il n'y avait pas d'animosité dans ses paroles. Pris de court, Choji hésita quelques secondes avant de s'essuyer le front du dos de la main. En fait, durant sa course de la marina jusqu'au parc, il avait complètement oublié qu'il avait sauté le repas du midi. C'était bien la première fois que cela lui arrivait.

- Ouais, je suis affamé. Et il fait une de ces chaleurs aussi…

Il avait aussi oublié de prendre son argent avec lui, mais Kiba paya à sa place. Choji eut beau protester, le garçon se contenta de hausser les épaules. Il était celui qui l'avait proposé, après tout, aussi l'Akimichi fini par laisser tomber en se confondant en excuses, prenant la gâterie glacée la moins chère pour ne pas abuser de la gentillesse du jeune homme. Ils se retrouvèrent ainsi à marcher le long de la piste cyclable encerclant le parc, tous deux silencieux et pensif. Mal à l'aise, Choji fini par céder en balbutiant la première pensée qui lui vint à l'esprit, espérant briser cette sorte de tension nerveuse qu'il sentait dans l'air.

- En fait, je… J'espérais… Je devais rencontre quelqu'un ici.

- Ah.

- … Je crois que je suis arrivé en retard en fait, je…

- Tu devais rencontrer qui ?

Les prunelles noires de Kiba s'étaient soudain fixée aux siennes et ce fut au tour de Choji d'éviter son regard.

- Je ne sais pas, c'est… J'ai trouvé une carte devant ma porte, tu vois ? Avec une fleur, et…

Il se tût brutalement. Il avait l'air ridicule. Qui serait sérieusement intéressé par un gros tas comme lui au point de l'inviter à un rendez-vous avec des fleurs ? Ce ne pouvait être qu'une blague, voilà, et il s'était fait avoir en beauté. Kiba allait bientôt se moquer de lui, ça ne se pouvait pas d'être aussi stupide.

- T'en as de la chance.

Choji manqua s'arrêter net sur le coup de la surprise. Encore une fois, au moment où il s'attendait à recevoir des moqueries, l'Inuzuka le déstabilisait avec son ton de voix parfaitement honnête. Est-ce qu'il… l'enviait vraiment ? Pour de vrai ? Leurs yeux se croisèrent à nouveau sans chercher cette fois à s'éviter. Oui, Kiba était franc, il pouvait le lire dans son regard.

- Je n'ai jamais vraiment été populaire. Les filles me trouvent bizarre, peut-être parce que je m'entends mieux avec les animaux qu'avec les humains.

- Ah, je… Je ne savais pas. Je veux dire, je croyais que tu étais plutôt… Enfin, tu… es gentil et… et sportif, alors…

- Je sais que je suis le meilleur joueur de foot de toute l'école, mais sérieux, le reste de l'équipe me déteste. Tous jaloux, je te parie, alors ils salissent ma réputation. Mais merci du compliment, ce n'est pas vraiment le genre de chose que j'entends d'habitude. Plutôt l'inverse en fait.

À ces mots, Kiba étira un grand sourire carnassier révélant ses canines pointues. Il était terrifiant ainsi, mais Choji ne parvenait pas à le quitter du regard, un peu comme une souris hypnotisée par un serpent. Puis, tranquillement, la discussion retomba à plat. Alors qu'ils passaient au travers d'un bois, le regard de Kiba fut attiré par le vol des oiseaux et Choji en profita pour reprendre ses esprits. Est-ce que Kiba s'ennuyait ? Il devrait peut-être continuer la discussion, mais en même temps, l'adolescent ne restait probablement que pour être poli.

- Je… je devrais peut-être y aller…

- Attends.

Ils s'étaient immobilisé passé le pont qui enjambait la rivière. Dans un dernier élan d'espoir, Choji se tourna vers Kiba qui semblait rassembler tout son courage avant d'enfin se mettre à parler.

- Je… C'est moi. Qui ai mis la carte devant ta porte.

Un silence stupéfait suivit l'aveu. Choji pouvait entendre son cœur tambouriner à plein régime dans ses oreilles. Il s'en doutait depuis le début et pourtant, il n'arrivait toujours pas à y croire.

- Ça fait un mois que… Je n'arrête pas de penser à ce qui s'est passé quand… Je veux dire, tu es tellement facile à lire et quand tu souris, tu… Tu es bien plus beau que ce que les gens peuvent croire. Et je voulais te connaître un peu plus et… Est-ce que tu voudrais… sortir avec moi ? Je… Je sais que t'es un gars, je suis un gars, mais…

- J'ai… besoin de réfléchir.

- Oh.

- Je ne dis pas non, c'est… Je suis vraiment content que tu me dises ça, vraiment, vraiment content ! Mais j'ai besoin de… réfléchir, ok ?

- Ah, heu, ok. Ouais, bien sûr, pas de problème.

Après cela, Choji ne se rappela plus exactement comment ils se quittèrent. Est-ce qu'ils s'étaient serrés dans leurs bras ? Est-ce qu'ils s'étaient éloignés l'un de l'autre d'un commun accord en s'envoyant la main ? Est-ce qu'il avait ramené Kiba jusqu'à sa porte en suivant la piste cyclable ? Perturbé par les évènements, Choji suivit simplement la petite route de gravier, traversant la ville d'un pas mécanique jusqu'à atteindre son quartier près de la plage. Ses parents étaient déjà rentrés de la course lorsqu'il poussa la porte et ils le reçurent avec de grands sourires surexcités.

- Et puis, comment ça s'est passé, mon garçon ? C'était Ino, c'est ça ?

- Je, non, je…

- Alors tu t'es trouvée une copine ? Elle est comment ? C'est quoi son nom ?

- Non, j'ai… J'ai dit que j'allais… réfléchir.

- Haha, tu joues les difficiles c'est ça ? Les femmes raffolent de ça !

- Mon cœur, fait juste attention de ne pas la faire attendre trop longtemps, d'accord ? Je sais que ça peut faire peur, tomber en amour pour la première fois, mais…

- Je vais dans ma chambre.

- Oh, très bien… Tu nous racontes tout au souper, d'accord mon ange ?

Cette nuit-là, Choji fut incapable de trouver le sommeil. Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pivoine déposée sur sa table de chevet, l'orange vif de la fleur semblant presque briller dans la nuit. Il en avait oublié de descendre manger, malgré les appels répétés de ses parents, et il jura les entendre se désoler en croyant à tort qu'il s'était pris un râteau. Que c'était pour cette raison qu'il semblait autant sous le choc et que pour préserver les apparences il avait préféré leur mentir en disant qu'il réfléchissait. En fait, Choji se voyait mal leur expliquer ce qui s'était réellement passé. Et, pour une rare fois dans sa vie, il n'arrivait pas à avoir faim.