Chapitre trois

Septembre

Cela faisait une semaine maintenant que les cours avaient recommencés et Kiba était introuvable. Au départ, Choji se disait qu'ils n'avaient simplement pas de classe en commun et qu'ils se croiseraient à la récréation ou à la pause du midi. Mais encore là, aucune trace de l'adolescent. Il n'était pas dans les couloirs, ni aux casiers, ni dehors dans la cour ou aux stationnements, ni même à la cafétéria assis avec tous ses amis. Choji avait même osé faire le tour de la bibliothèque dans l'espoir un peu stupide de l'y retrouver, sachant pourtant très bien l'horreur de Kiba pour la lecture. Sans surprise, aucune trace de l'Inuzuka.

Et ça ne lui ressemblait pas. D'accord, Choji ne l'avait jamais vu très enthousiaste aux cours, il avait plutôt tendance à s'endormir en classe ou à déranger leurs enseignants en bavardant à l'arrière avec ses copains. Choji l'avait même surpris à faire école buissonnière de temps en temps, mais jamais de là à mettre ses études en danger. Une semaine entière d'absence, par contre, et dès le début de l'année, ça c'était étrange. Les premiers jours, Choji s'était obligé à ne pas trop s'inquiéter, malgré l'anxiété sourde qui lui broyait le ventre. Après tout, s'il était arrivé quelque chose à Kiba, il l'aurait sûrement appris par Hana, et les amis d'Inuzuka auraient l'air inquiets plutôt que de sembler aussi insouciants qu'à l'habitude. Mais les jours passaient et si tout le monde continuait à agir comme si de rien était, Choji lui était rongé d'angoisse. Il devait bien s'être passé quelque chose, sinon Kiba serait là, et ils auraient pu…

En fait, Choji ne savait pas trop ce qu'ils auraient fait. Est-ce que Kiba voulait leur relation officielle ? Est-ce qu'il en avait parlé à ses amis ? Sûrement pas, sinon ceux-ci auraient réagi différemment, mais ils continuent toujours de l'ignorer comme s'il n'existait pas. Et quelque part, Choji ne se sentait pas non plus capable de faire le grand saut, il n'en avait toujours rien dit à ses parents, et encore moins à Ino et Hana. Kiba ne semblait pas non plus l'avoir révélé à sa famille, sinon Choji était à peu près sûr qu'Hana se serait ruée au téléphone pour lui demander si c'était vrai. Donc leur relation aurait été sûrement secrète pendant un temps, jusqu'à ce qu'ils deviennent assez familiers avec la situation pour prendre courage. Comment auraient-ils fait alors ? Est-ce qu'ils se seraient ignorés à l'école pour ne se voir qu'en soirée ? Est-ce que Kiba l'aurait inclus dans son groupe en faisant comme s'il était un nouvel ami ? Quelque part, c'est ce que Choji espérait et puis cela semblait assez le genre à Kiba, être gentil et attentionné, mais juste assez discret pour garder sa vie privée. Ils auraient alors passé leurs journées ensemble en tant qu'amis, puis en prétextant étudier ensemble, ils passeraient leurs soirées chez l'un ou l'autre, et… recommencer à s'embrasser. Choji n'osait pas penser plus loin rendu-là, le fait qu'il soit en couple était déjà assez incroyable et il avait encore beaucoup de mal à comprendre comment quelqu'un pourrait le désirer, lui et son énorme corps. Et puis, juste l'idée d'embrasser à nouveau Kiba suffisait à l'exciter. Après tout, ils n'avaient pas eu la chance de se revoir du reste des vacances, d'où le fait que Choji avait attendu avec impatience leurs retrouvailles au retour des classes.

Mais Kiba était toujours introuvable et c'était presque terrifiant de voir comment tout le monde s'en fichait, sauf lui. Il aurait fallu, peut-être, qu'il demande aux amis à Kiba ce qu'ils savaient, mais sa timidité l'en empêchait. Ces gars-là étaient tous bruyants et énergiques, ou bien des sportifs populaires, à l'exception peut-être de Shino. Mais celui-ci était un type tellement silencieux et étrange que sa présence suffisait à intimider Choji. C'est ainsi qu'après quatre jours sans nouvelles, l'adolescent fini par prendre la décision de retrouver Hana et lui demander ce qui se passait, ou sinon ses nerfs risquaient bien de le lâcher tellement il angoissait.

Le lycée où étudiait Hana était sur la même rue que le collège de leur quartier, mais s'y rendre n'était pas nécessairement facile. D'abord, il fallait traverser la route, qui était très passante et où les conducteurs nerveux s'arrêtaient rarement pour laisser passer les piétons, même s'il s'agissait d'une zone scolaire. Ensuite, il fallait gravir la colline en haut de laquelle se trouvait le lycée, le collège se trouvant pour sa part tout en bas de la pente. De ce fait, même si les deux bâtiments semblaient très proche, il fallait pourtant plus d'une dizaine de minutes pour atteindre le lycée, et encore plus lorsque tout le corps de Choji s'entêtait à le ralentir au moindre effort physique. De ce fait, il était impensable pour l'adolescent de s'y rendre pendant l'heure du midi, sous peine de revenir en retard à ses cours. Heureusement, Ino lui avait parlé des horaires d'Hana, et du fait qu'à tous les jeudis elle avait des cours de soir pour réussir en mathématique. Ainsi Choji avait tout le temps après les classes pour se rendre au lycée, attendre qu'Hana ait fini son cours, puis lui parler sur le chemin du retour.

C'est avec une étrange détermination que l'adolescent s'attaqua ainsi à la montée de la colline, même s'il dû s'arrêter régulièrement pour reprendre son souffle. Heureusement, la brise du début d'automne était agréablement fraîche et les bouleaux qui poussaient sur les flancs de la colline formaient un joli boisé, avec leur écorce blanche et leurs feuilles jaunissantes semblant prendre la couleur de l'or. En temps normal, Choji aurait profité du paysage, utilisant sa position surélevée pour contempler la ville en contrebas et essayant d'apercevoir entre les immeubles cette teinte bleu foncé annonçant l'océan. Mais aujourd'hui, ses pensées étaient entièrement fixées sur Kiba et sur l'angoisse qui montait peu à peu en lui pour lui nouer la gorge, comme si être à bout de souffle n'était pas suffisant. Son regard s'attarda néanmoins sur l'étendue de pelouse près du collège, où l'équipe de foot de son collège semblait avoir commencé l'entraînement. D'ici, Choji pouvait clairement distinguer chaque silhouette malgré la distance, mais aucun d'eux n'avait la tignasse brune et en bataille de Kiba, ni même sa démarche souple presque animale. Jamais l'Inuzuka n'aurait manqué une session de foot, même malade ou blessé il se serait entêté à rejoindre ses compagnons. Quelque chose n'allait décidément pas et cela ne faisait que l'angoisser davantage.

Le lycée était un grand bâtiment de cinq étages, ce qui semblait énorme comparé à leur petit collège de quartier qui n'en avait que trois. À moins que ce ne soit ses murs en pierre grise qui lui donnait cet air intimidant, Choji préférant les briques jaunes de son école qui semblait soudain bien plus accueillante. Réalisant soudain qu'il ne savait pas dans quelle classe se trouvait Hana, l'adolescent hésita à pousser la porte du bâtiment, craignant de s'y perdre. C'est en se sentant particulièrement stupide qu'il décida donc de s'asseoir sur l'un des bancs près de l'entrée, attendant que son amie ne sorte de l'édifice. Mais le temps que la jeune fille ne passe, il défila devant lui plusieurs autres lycéens lui jetant quelques regards intrigués, avant de fixer son uniforme de collégien d'un air moqueur. Mort de honte, Choji évita autant que possible de les regarder, mais il ne put retenir le balancement nerveux de ses jambes. Ce fut après une pénible demi-heure d'attente qu'Hana passa enfin la porte d'entrée, la jeune fille écarquillant aussitôt les yeux de surprise en reconnaissant son ami.

- Choji ? Qu'est-ce que tu fous là ?

- Hana ! Je, heu… Je… C'était… C'était bien, ton cours de math ?

- Ne m'en parle même pas, c'est la merde ! Qu'est-ce qu'on s'en fout de l'algèbre, je veux devenir vétérinaire, pas Einstein !

La jeune femme soupira en faisant un geste sec de la main, comme pour chasser en l'air sa mauvaise humeur. Elle semblait mentalement épuisée, mais en même temps fragile, remplie de doute. C'était la première fois que Choji la voyait en pareil état de vulnérabilité, elle qui d'habitude était autant confiante et énergique que son frère. Ino lui avait confié qu'Hana avait des problèmes en cours, mais il n'avait jamais cru que ce soit à ce point sérieux. En fait, c'est en voyant son expression que Choji avait été incapable d'aborder le sujet de Kiba. S'aurait été assez insensible de sa part de se renseigner sur lui alors que son amie semblait aussi démoralisée.

- Tu ne m'as toujours pas répondu, qu'est-ce que tu fais ici, Cho ?

- Je… Je voulais voir comment tu allais. Ino m'a dit que tu avais un cour et… enfin… Je me suis dit qu'avec l'école on n'a plus trop le temps de se voir, alors je me suis dit que… que ça serait bien qu'on marche ensemble pour… te ramener à la maison et…

- Cho, rassure-moi, tu n'es pas en train de me faire une déclaration d'amour, là ?

- Non ! Non, pas du tout !

La rapidité avec laquelle répondit Choji, les yeux écarquillé d'un effroi sincère, suffit aussitôt à convaincre la jeune femme qui retrouva enfin son sourire goguenard, posant la main sur son cœur d'un air théâtral.

- Ouf, tant mieux alors, tu faisais une de ces têtes ! Surtout que ce n'est pas ton genre de te balader sans Ino. Elle est où celle-là, d'ailleurs ?

- Sûrement en train d'observer Sasuke, y'a un entraînement de foot ce soir.

- Ah ouais, c'est vrai. J'avais oublié. Ça ne m'étonne pas d'elle, tiens ! Je comprends que tu ne sois pas resté.

- Oh, en général ça ne me dérange pas, mais là j'avais… j'avais envie de te voir.

- … T'es sûr que tu n'as pas le béguin sur moi ? Parce que ça sonne vraiment louche, ton affaire.

- Non ! Je… je n'ai pas le droit d'avoir envie de voir une amie ?

- Relaxe, je fais que te taquiner, gros. En fait, ça m'arrange que tu sois là, c'est chiant marcher toute seule jusqu'à la maison. Quoi que ces temps-ci, c'est chiant d'être à la maison tout court…

- Pourquoi ? Il se passe quelque chose chez toi ?

Ils s'étaient mis en marche, redescendant la colline que Choji avait mis tant de temps à monter. Et c'est à ce moment que le jeune homme remarqua que son ami avait les larmes aux yeux. Mais alors qu'il levait une main pour la réconforter, elle essuya rapidement ses larmes du poignet, prétextant à voix basse que c'était la faute du vent.

- C'est rien, c'est… Mes… Mes parents sont en train de divorcer.

- Oh…

- Je veux dire, je m'y attendais depuis un bon bout de temps en fait. Ça va faire quoi, plus de dix ans maintenant qu'ils n'arrêtent pas de s'engueuler ? Je ne suis pas conne non plus, je voyais bien que s'ils étaient tout le temps au travail, c'était pour éviter de se voir à la maison. Mais que mon père parte du jour au lendemain à Tokyo pour vivre avec une putain de salope, c'est juste… c'est juste dégueulasse !

- … Je… Je suis désolé.

- Ça va, ce n'est pas ta faute non plus. C'est lui l'enfoiré dans l'histoire.

Hana renifla un dernier coup avant de reprendre contenance, son visage exprimant cette fois une sorte de colère déterminée, comme si l'adolescente s'obligeait à endurcir son cœur pour mieux surmonter ses problèmes. Quelque part, Choji enviait cette force de caractère, autant qu'elle l'effrayait quelque peu. La jeune fille était si intimidante quand elle avait ce regard farouche, comme un animal blessé prêt à mordre la main qu'on lui tend.

- Et… ton frère, il vit ça comment ?

- Mon frère ? Le salaud, tiens ! Dès qu'il a appris que notre père partait à Tokyo, il a tout fait pour partir avec lui, évidement ! Se retrouver dans une école prestigieuse, rentrer dans une meilleure équipe de foot ! Cet enculé !

Choji s'arrêta soudain de marcher. L'air avait vidé ses poumons d'un coup, comme suite à un violent coup de pied dans l'estomac. Son cerveau lui semblait brusquement engourdi, le monde autour de lui étrangement brumeux. Devant lui, Hana s'était arrêtée à son tour pour l'observer étrangement.

- Cho ? Cho, ça va ?

- Désolé, je… Je… Je ne m'attendais pas… à… à ça. Vous aviez l'air… Enfin, quand on s'est vu cet été…

- Moi je n'étais pas au courant. Je sentais que c'était plus tendu à la maison ces derniers temps, mais je me disais que ça devait être une passe, comme d'habitude. Alors, je passais plus de temps chez Ino… Je… J'hais ça parler de mes problèmes aux gens, je… Ça me donne l'impression d'être tellement faible et… Et Ino respectait ça, tu vois ? Elle m'aidait, m'écoutait, et après on… on allait faire du mini-golf, et s'acheter des fringues, et juste… faire comme si tout allait bien, comme si on était invincibles ! Le pire c'est que… c'est que j'avais plus l'impression d'être en famille chez elle que chez moi. C'est… C'est juste… Merde, je suis pathétique !

- Hein ? Mais non, tu…

- Je suis en final de lycée, merde, Choji ! Je… Je me fends le cul en quatre pour réussir mes maths parce que je ne sais même pas si je vais réussir un seul examen d'admission d'université ! Et je fais comment pour devenir véto si je ne vais pas à l'université, hein ? Et… et mes deux meilleurs amis sont des collégiens de l'âge à mon petit frère, parce que je suis trop immature pour voir ce qui se passe autour de moi, comme mon enfoiré de père qui trompe ma mère, et mon enculé de frère qui prépare son départ pour Tokyo depuis des mois, et… et… ! Je l'ai compris qu'en voyant Kiba et l'autre connard faire leurs valises avec maman qui criait et pleurait, merde ! J'ai fui comme une conne pendant tout ce temps chez Ino alors que maman avait besoin de moi, et je m'en suis aperçu que trop tard !

Sous le flot de ses émotions, les dernières barrières d'Hana se brisèrent soudain devant Choji, déversant toutes ses larmes et ses angoisses, sa colère et son désespoir. Et ils étaient là, au beau milieu du trottoir désert, Hana criant, hoquetant, pleurant, tremblant de tout son corps dans une crise de panique monstrueuse. Et Choji ne savait pas quoi faire. Hana lui avait toujours paru forte, joyeuse, entêtée, capable de soulever des montagnes. Il n'avait jamais cru possible qu'il ne s'agisse que d'un masque, ou plutôt, d'une armure de pierre épaisse pour que personne ne sache la vérité. Mais avec tout ce qui se passait, la pression à l'intérieure de cette carapace était trop grande, faisant tout voler en éclat et… et Choji ne savait pas quoi faire. C'était trop immense, trop violent, toutes ces émotions brutes et douloureuses que lui-même ne savait comment gérer en lui. Alors comment pouvait-il aider, lui qui n'était bon à rien ? Que pouvait-il dire qui n'ait pas l'air faux dans sa bouche, que pouvait-il faire qui ai seulement le moindre impacte ?

Devant lui, Hana pleurait si fort que ses sanglots semblaient prendre écho dans les boisés environnants. Ses épaules voutées et penchées en avant semblaient l'attirer vers le sol, comme pour s'y écrouler en position fœtal. Déjà, elle avait croisé ses bras sur sa poitrine, ses doigts enserrant si fort ses biceps qu'elle en laissait des marques de griffure. Étrangement, comme si le temps était entré au ralenti, Choji réalisa qu'elle avait peint ses ongles rouge sang aujourd'hui, détail tout à fait inutile à remarquer dans ces circonstances, mais il y avait surtout quelque chose de presque morbide à voir ces ongles rouges s'enfoncer dans la chair. C'est probablement ce qui sortit Choji de son état de stupeur pour étirer enfin la main vers Hana, la posant sur son épaule dans l'espoir de l'apaiser. Le premier réflexe de l'adolescente fut de se retirer sèchement de son emprise, mais si Choji en fut blessé, il refusa d'abandonner là son amie et reposa à nouveau la main sur son épaule.

Cette fois, Hana abandonna sa fierté et s'écroula presque dans les bras de Choji, son front venant percuter l'épaule rembourrée de l'adolescent, ses larmes glissant dans son cou, ses reniflements bruyants résonnant au creux de son oreille. L'Akimichi emprisonna alors les épaules musclées de son amie dans une étreinte, la berçant autant qu'il le pouvait, s'efforçant de garder une respiration lente et régulière pour calmer celle erratique de l'adolescente. Et bientôt, celle-ci cessa de trembler, ses pleurs bruyants se transformèrent en sifflements sourds, la tension dans son corps se relâcha. Après un long moment, Hana eut enfin un dernier reniflement puis se redressa, essuyant des poignets son visage rougis et bouffis.

Le reste du chemin se fit en silence, Choji n'osant parler. Une fois devant sa maison, Hana resta un instant immobile, comme hésitante. Dans le jardin, il n'y avait plus quatre chiens, mais trois, aboyant avec tout autant d'excitation derrière les barrières, mais tous deux les ignorèrent. Puis, sans avoir le courage de le regarder dans les yeux, Hana fit entendre du bout des lèvres un timide merci avant de pousser la porte et disparaître à l'intérieur. Choji essaya de sourire, sans trop y parvenir. Il était sincèrement heureux d'être parvenu à aider son amie, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Mais quelque chose était comme mort en lui aujourd'hui.

Il avait fait confiance à Kiba, et celui-ci était parti sans même l'avertir. Comme si ce qui c'était passé cet été, leur relation, ce qu'elle aurait pu devenir, n'avait aucune importance.