Chapitre quatre

Octobre

Cela faisait plus d'un mois maintenant que Choji raccompagnait Hana chez elle après l'école. C'était un long détour, mais au moins, il pouvait s'assurer que son amie irait mieux. La plupart du temps, ils marchaient en silence, ou bien Choji écoutait l'adolescente partager sa frustration concernant ses enseignants ou quelques prises de bec avec ses coéquipières du club d'athlétisme. Quelques fois, cependant, Hana se sentait plus sereine et son esprit joueur revenait. Alors elle inondait son ami de questions personnelles sur les filles de sa classe, et lesquelles il trouvait jolie, et s'il allait demander à l'une d'elle de sortir pour le festival de fin d'année. Inévitablement, Choji prenait une belle teinte rouge tomate, bredouillait quelque chose d'incompréhensible, puis s'empressait de changer de sujet. Il se doutait bien qu'Hana ne souhaiterait pas entendre une pathétique histoire d'amour ratée entre son ami et son petit frère, en particulier maintenant qu'elle évitait ne serait-ce que mentionner l'existence de Kiba ou de son père.

Au début, Choji avait craint que sa présence ne soit déplacée, ou envahissante. Après tout, Hana avait cru au début qu'il était secrètement amoureux d'elle, même si elle l'avait dit à la blague. Peut-être qu'elle croyait encore qu'il était là dans l'espoir d'attirer son attention plutôt qu'être un soutien moral maladroit. Du moins, c'est ce qu'il se disait jusqu'à ce qu'Ino lui confie qu'Hana lui avait tout raconté et qu'au contraire, leur amie était très touchée par son geste. Qu'en marchant seule après les cours, elle aurait ressassé tout le négatif de sa journée, mais qu'avoir quelqu'un à ses côtés, même aussi silencieux et timide que Choji, lui permettait de penser à des choses plus positives.

Les érables palmés bordant la piste cyclable avaient désormais une teinte rouge presque irréelle, qui semblait illuminer les environs à défaut du ciel recouvert de nuages gris perle. Le vent froid entraînait inévitablement l'accumulation de vêtements pour se protéger, ce qui n'était pas pour flatter la silhouette de Choji, loin de là. Mais au moins, il ne souffrait plus de chaleur et ne suait plus des litres d'eau à chaque mouvement. Dans son long manteau beige, Hana était toujours aussi fine et belle, surtout depuis que le pli soucieux sur son front commençait tranquillement à s'estomper. Elle s'inquiétait toujours pour ses études, bien sûr, mais au moins elle ne semblait plus porter sur son dos tous les problèmes de sa famille. Elle lui avait même confié que maintenant que sa mère était plus souvent à la maison, elles pouvaient passer du temps de qualité ensemble. Par exemple, elles faisaient maintenant la cuisine à deux et Hana était plutôt fière de s'être améliorer alors qu'avant, elle faisait flamber tout ce qu'elle mettait au four.

Les jours où il n'y avait pas entraînement de foot, Ino se joignait à eux et Choji s'effaçait encore d'avantage, marchant derrière elles sur le trottoir trop étroit. Il les observait alors en silence pendant qu'elles piaillaient d'un air joyeux ou crachaient sur le dos des gens qui les énervaient, se tenant par la main, le bras, les épaules, s'échangeant toutes sortes de petits compliments. En les voyant, Choji regrettait que les relations masculines soient aussi distantes. Puis il finissait par secouer la tête en se disant que cela n'avait plus d'importance. Il n'était ami avec aucun gars de sa classe et Kiba… Visiblement, Kiba l'avait depuis longtemps oublié, et l'adolescent essayait de faire de même. Étrangement, ce ne fut pas si difficile. Son esprit pessimiste l'avait déjà préparé à ce que tout se finisse mal et il se sentait un peu stupide d'avoir pensé autrement. Puis un jeudi matin, alors qu'il nouait ses souliers dans l'entrée pour aller à l'école, sa mère entra avec le courrier et lui lança un étrange regard surpris avant de lui tendre une lettre.

- Il n'y a pas de nom d'expéditeur, mais… d'après l'adresse, ça vient de Tokyo. Une idée de ce que c'est ?

- De… de Tokyo ?

- Oui, pour toi. Tu la prends ?

- Oh, oui, oui, je… je vais l'ouvrir ce midi, sinon je… vais être en retard, c'est ça.

La lettre traîna dans son sac pendant toute l'avant-midi et sans surpris, Choji fut incapable de réfléchir en classe. Son cœur lui tambourinait dans les tempes, il avait l'impression qu'il faisait bien trop chaud et quelque part il se demanda s'il n'allait pas tomber inconscient tellement ses mains tremblaient d'excitation et d'angoisse. Enfin, la cloche sonna et plutôt que de rejoindre Ino pour qu'ils mangeant ensembles comme d'habitude, il prétexta se sentir malade.

- … quelque chose comme une intoxication alimentaire, peut-être que le lait de ce matin était périmé sans que je le réalise, je devrais mieux aller à l'infirmerie je crois.

- Beurk, sérieux, si t'es pour vomir devant tout le monde, ouais, va à l'infirmerie. Parce que ce n'est pas moi qui va ramasser, c'est trop dégueu !

- Non, non, ne t'en fais pas, je… Je vais y aller.

L'instant d'après, il était enfermé dans une cabine de toilette et déchirait le papier de l'enveloppe avec des gestes si précipités qu'ils en devenaient maladroits. Une carte commerciale rose bonbon, comme on en trouve pour quelques yens dans les papeteries, glissa alors au sol et Choji s'empressa de la ramasser en tremblant. Un gros cœur rouge avec les mots « je t'aimerai toujours » en lettres cursives blanches lui sauta alors aux yeux, lui tirant malgré lui un rire nerveux. C'était irréel. C'était totalement stupide.

C'était tellement Kiba.

Et comme de fait, l'intérieure de la carte était recouverte d'une écriture large et brouillonne, crayonnée au stylo bleu marin qui laissait des taches partout. Aucune signature, mais il suffisait de lire pour deviner de qui il s'agissait. Kiba s'excusait. Il s'excusait de ne lui avoir rien dit pour son le divorce, pour son père, pour Tokyo. Il lui parlait de l'équipe de foot de haut niveau qu'il avait intégré à sa nouvelle école, et comment s'était son seul moyen de réaliser son rêve de passer en professionnel. Il lui disait qu'il était amoureux de lui depuis bien longtemps déjà, et que c'est en apprenant qu'il allait bientôt partir qu'il avait enfin rassemblé son courage pour lui avouer ses sentiments. Il racontait pourquoi il n'avait pas voulu lui dire adieux, parce qu'il voulait garder comme dernier souvenir de lui ce moment parfait où ils s'étaient embrassé. Il s'excusait encore de n'être qu'un lâche et un égoïste pour avoir pris autant de temps avant de lui écrire, parce qu'il n'a jamais été bon avec les mots. Il lui répétait à quel point il l'aimait encore et qu'il ne cessait de penser à lui. Et à chaque phrase la vision de Choji se brouillait par les larmes et il devait étouffer ses sanglots dans sa manche, parce que toutes ses angoisses, toutes ses incertitudes étaient enfin balayées par l'amour et la sincérité qu'il pouvait lire dans cette carte. Il n'arrivait même pas à être triste ou en colère d'être laissé derrière, il était juste tellement heureux et ému que Kiba l'aime encore malgré la distance, et toutes ces émotions pétillaient dans son corps comme des bulles de soda et… et…

Quand enfin Choji revint en classe, avec les yeux rouges, mais un grand sourire niais barrant son visage, Ino lui lança un drôle d'air suspicieux. Comme elle ne pouvait pas se douter de toute l'histoire entre lui et Kiba, cependant, elle n'eut aucun mal à croire son explication qu'il allait simplement mieux maintenant qu'il avait pris quelques médicaments. Étrangement, mentir à Ino lui semblait soudain beaucoup plus naturel et ne lui nouait plus la gorge de culpabilité. Peut-être parce qu'il était bien plus agréable de garder pour soi un petit bonheur secret, un peu comme un trésor que l'on veut chérir. De la même manière, il ne révéla rien de la carte à ses parents, disant à sa mère que la lettre n'était qu'une publicité quelconque et qu'il l'avait rapidement jeté. Et une fois dans sa chambre, après avoir lu et relu la carte encore deux autres fois, il la glissa entre deux manga shonen de sa bibliothèque, bien en sureté loin des regards.

Il allait appeler Kiba samedi soir. C'est ce qu'il se répétait le lendemain alors qu'il n'arrivait toujours pas à se concentrer sur les paroles de leur enseignante. Il avait gardé l'enveloppe dans son sac pour se rappelle de l'adresse et avec ça, il allait pouvoir appeler Kiba. Si ce n'était que de lui, il le ferait dès ce soir, mais il avait trop peur de déranger en pleine semaine et apprendre que Kiba était en plein entraînement de foot. C'est donc avec le même grand sourire niais d'hier que l'adolescent passa au travers de la journée… si bien qu'Ino finit par se douter de quelque chose.

- Cho, t'es amoureux ?

- Hein ? Heu, quoi ?

- Oh mon dieu, je le savais, tu deviens tout rouge ! Cho est amoureux, Cho est amoureux !

- Non ! Non, pas… pas du tout, c'est…

- Je n'arrive pas à y croire ! C'est qui ? Elle t'a fait sa confession hier midi, c'est ça ? Et tu m'as menti en disant que t'allais à l'infirmerie ! Pourquoi tu ne m'as rien dit ?!

- Je…

- Hana ! Hana, tu ne devineras jamais, Cho a une copine !

L'Inuzuka venait de passait la porte du lycée avec le même air fatigué qu'à chaque fois qu'elle sortait de mathématique. Mais alors qu'Ino accourait vers elle d'un air excité en clamant la nouvelle, le regard noir que lui lança son aînée l'arrêta soudain dans son élan. D'un geste brusque presque agressif, Hana remonta son sac sur son épaule avant de lancer un sourire en coin venimeux à Choji qui le fit presque frissonner de peur.

- Wow, je ne pensais pas qu'il y avait des filles qui avaient aussi peu de goût. Mais hey, si elles sont autant désespérées pour sortir avec un gars obèse, c'est bien pour toi, non ?

L'attaque était si cru et gratuitement méchante que même Ino, qui n'avait habituellement aucune gêne pour critiquer l'apparence de Choji, écarquilla de grands yeux d'horreur aux paroles de son amie. Choji quant à lui s'était figé là, pâle comme un linge, avec l'impression presque physique d'avoir reçu une gifle. Comme fière de son petit effet, Hana les dépassa sans prendre la peine de s'assurer qu'ils la suivraient, mais après quelques pas elle s'arrêta soudain et ses épaules jusqu'alors droite s'affaissèrent d'un coup avant d'être pris de tremblements.

- Je… Je suis désolée, je ne sais pas ce qui m'a pris, je…

Sa voix craquée par les larmes suffit pour qu'Ino accoure aussitôt pour la prendre dans ses bras. Aussitôt, Hana s'écroula en sanglots hoquetant et il n'en fallu pas plus à Choji pour comprendre que l'insulte de son amie n'était pas dirigée contre lui. Il devait s'être passé quelque chose depuis hier, quelque chose qui mette Hana tant en colère qu'elle n'aille d'autre choix que de tout laisser exploser à la première personne venue. En bon ami qu'il était, Choji s'empressa alors d'aller poser une main rassurante sur son épaule pour lui montrer qu'il ne lui en voulait déjà plus, et le sourire sincèrement désolé que lui offrit Hana entre son mascara dégoulinant lui confirma qu'elle lui en était reconnaissant.

- C'est juste… Kiba a appelé à la maison hier soir. Il… Il voulait prendre des nouvelles de maman, et…

- Ça s'est mal passé.

- Non, non, ce n'est pas ça, c'est juste que… C'est juste tellement injuste, tu comprends ? C'est tellement injuste, merde ! Il a de bonnes notes en classe, il est la vedette dans sa nouvelle équipe de foot, il vient de se trouver une copine ! Pourquoi tout ce qu'il y a de bien doit arriver à ce connard, hein ? Pourquoi ?!

- Une… une copine ? Dans le genre… qu'ils sortent ensembles ?

- Ouais, et maintenant toi aussi t'as une copine alors que… Merde, je veux dire, j'ai dix-huit ans et je n'ai encore jamais… Est-ce qu'il y a quelque chose qui va pas avec moi ? Je ne suis pas si laide que ça, si ? Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas pourquoi ça arrive aux autres et pas à moi, et je fais vraiment des efforts ! Je travailler aussi fort que je le peux, je fais du sport, je prends soin de mon apparence, j'essaye d'être gentille avec tout le monde, je… je… Pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi je n'y arrive pas, merde !? Et là je n'arrête pas de pleurer comme une conne, et…

- Ça va, Hana. C'est correct de pleurer quand on a une vie de merde, tout le monde le fait.

À partir de là, Ino pris la relève comme une pro. Elle resta calme, solide, et Choji compris rapidement pourquoi Hana s'était reposée sur elle tout ce temps. Et sincèrement, dans l'état où lui-même était, il aurait eu de la difficulté à agir de la sorte. Ils finirent par atterrir dans le McDonald du quartier pour s'empiffrer de frites pas chères, parce que rien n'est mieux que de manger ses émotions dans ces moments-là… mais Choji n'arrivait pas à avoir faim. C'était comme si ses organes s'étaient emmêlés à l'intérieur pour former des nœuds si serrés qu'il en étouffait. Mais les filles ne remarquèrent rien. Ino était trop concentré à remonter le moral d'Hana, et Hana était trop concentré à enfourner le plus de frite en un temps record, ne s'arrêtant que pour boire ou laisser entendre une insulte sur son frère, l'école, la vie en générale. Quelque part dans tout cela, l'adolescente laissa échapper le nom d'Hinata. La nouvelle copine de Kiba s'appelait Hinata et déjà elle leur montrait les photos qu'elle avait pu dénicher sur le net. C'était une jolie fille au teint de porcelaine et aux longs cheveux sombres bien coupés. Elle avait l'air douce et gentille. Hana pariait qu'il ne sortait avec qu'elle que parce qu'elle avait des seins immenses et parce qu'elle était aveugle, disant que si ce n'était de son handicap, elle se serait enfui en voyant le visage pouilleux de son frangin.

La dernière photo les montrait tous les deux se tenant la main, une image récente postée il y a moins d'une semaine. Hinata souriait doucement en rougissant, ses yeux laiteux fixant un point invisible au-delà de l'appareil. Kiba avait son sourire en coin dévoilant ses canines trop longues, et la regardait avec une sorte de complicité touchante. Ils étaient beaux et ce fut trop pour Choji. L'instant d'après, il manquait renverser sa chaise, tanguait jusqu'aux toilettes puis vomissait dans la première cuvette à portée. Quand il reprit à peu près conscience de ce qui venait de se produire, il ne se sentit pas seulement misérable, mais aussi profondément pathétique alors qu'il se rinçait le visage en se retenant de pleurer. Il s'en doutait. Bien sûr qu'il s'en doutait depuis le début, alors pourquoi réagir comme ça, aussi exagérément ? Pourquoi est-ce que son corps tremblait autant, pourquoi le stress l'avait rendu malade à ce point ? C'était ridicule. C'était pathétique. Depuis un mois maintenant qu'il se répétait que c'était prévisible, que Kiba l'avait laissé tomber et… et il avait suffi d'une lettre pour lui faire baisser sa garde. Comme ça, juste une lettre qui n'avait plus sa raison d'être, qui n'avait plus aucun sens.

- Cho, ça va ? T'es blanc comme un fantôme.

- Ouais, je… je suis malade depuis hier.

- C'est vrai que tu n'as rien mangé depuis qu'on est arrivé, ça ne te ressemble pas.

- Merde, Cho… Et moi qui pensait qu'hier t'étais parti rejoindre une fille.

- Non, y'a jamais eu de fille. J'essayais de te le dire tantôt, je suis vraiment malade. Je… désolé Hana, je crois que je vais vous laisser et rentrer.

- Pas de trouble, je comprends ça. Prend bien soin de toi cette fin de semaine, hein ?

- Ouais… Toi aussi. C'est moche ce qui t'arrive.

- Bah, je vais survivre, comme d'habitude. Et j'ai Ino avec moi, alors ça va.

Le chemin du retour donna l'impression à Choji d'avoir le crâne bourré de coton alors qu'il avançait d'un air absent, chaque pas lui semblant plus lourd que le premier. Sans trop le réaliser, il finit par arriver chez lui. Son air affola aussitôt sa mère, et par mécanisme, il lui répéta la même chose qu'avec les filles : il est malade, ne se sent pas bien depuis hier, n'a pas faim pour manger ce soir. Il va juste aller dans sa chambre et dormir. Et c'est ce qu'il fit, mais avant de s'écrouler dans son lit, il sortit la carte de sa cachette et sans même une hésitation, sans même trouver la force d'y mettre de la colère, il la déchira en morceau avant de la jeter. Et ce n'est qu'à ce moment-là que ses émotions revinrent enfin à lui et qu'il se mit à pleurer, s'affalant dans ses draps et mordant violement son oreiller pour étouffer ses cris de désespoir.

Cela ne fut pas long avant qu'il ne s'endorme. Souffrir était épuisant.