Chapitre 5
Décembre
Les vacances de Noël arrivaient, mais cela n'avait plus grande importance. Ces deux derniers mois s'étaient écoulés dans une sorte de torpeur indifférente. Choji allait à l'école, raccompagnait Hana chez elle et passait ses fins de semaine à écouter seul des animes qui étaient autrefois ses préférés, mais lui paraissait soudain stupides et répétitifs. Il avait perdu du poids, aussi. Environ dix livres, enfin, c'est ce que sa mère lui disait, cela faisait des siècles qu'il n'osait plus embarquer sur une balance. Elle s'inquiétait qu'il mange moins qu'avant, disait qu'il fondait à vue d'œil. Sincèrement, il ne voyait pas de quoi elle parlait. Il avait toujours ses grosses joues rondes, ses mains potelés, son ventre tout flasque et gonflé, ses bras moues. Il se sentait toujours aussi stupide et pathétique qu'avant, il n'avait juste plus la force de le cacher derrière un air gêné et poli.
Même Hana et Ino avaient commencé à s'en rendre compte, mais elles n'osaient pas lui demander ce qui se passait. Enfin non, elles avaient essayé, dans une subtilité relative, et il s'était borné à leur répéter qu'il se sentait malade, du genre virus qui s'obstinait à rester ou quelque chose du genre. Elles avaient fini par laisser tomber le sujet, mais maintenant chaque fois qu'ils se voyaient elles lui parlaient comme si elles marchaient sur des œufs, et lui lançait des regards inquiets en croyant qu'il ne les voyait pas. C'était déprimant, et la pluie de novembre n'avait rien fait pour aider au moral.
Choji fut surpris de réaliser à quel point il était devenu blasé de la vie lorsque Hana leur annonça, deux jours avant la fin de la session, que son frère venait passer les fêtes avec elle et sa mère. L'annonce aurait dû lui faire quelque chose, le rendre triste, ou en colère. Mais non, il ne cilla même pas, rien. Juste une grande indifférence fatiguée. Il n'avait jamais recontacté Kiba, il ne comptait pas le faire pendant les vacances. Qu'il soit à Tokyo ou à Shukuba ne changeait rien. Pour sa part, Hana était terriblement nerveuse. Les examens la mettaient dans un tel état de stress qu'il ne passait pas une semaine sans qu'elle n'explose en pleurs dans leurs bras. Savoir que son frère tant détesté revenait dans le décor n'était pas pour arranger les choses non plus. Si bien qu'Ino avait proposé à Hana de venir passer Noël chez elle pour lui servir de soutient si la situation devenait trop intolérable avec sa famille. Choji aurait pu se sentir exclus de cette proposition, mais quelque part, il en était plutôt soulagé. Il n'avait vraiment plus la force d'être un soutient constant pour son amie alors qu'il ne pouvait même pas régler ses propres problèmes.
La dernière journée de classe, il salua donc Ino qui quittait précipitamment les lieux pour rejoindre Hana, puis traîna sa carcasse sans vie jusqu'à sa case pour récupérer ses propres affaires. Quelque part, il appréhendait tout autant qu'Hana l'arrivée des fêtes. Sa nombreuse famille allait se réunir sous le même toit et la soirée entière allait se résumer à rires, se faire des accolades et dévorer un buffet si majestueux que la simple idée le ferait normalement baver d'anticipation. Mais aujourd'hui, l'image de ce festin lui retournait douloureusement les tripes, et il ne redoutait que d'avantage le dur travail de faire semblant d'être heureux toute une soirée pour ne pas alerter ses semblables. Avec un soupire, Choji fit un dernier tri dans ses livres et cahiers, retardant autant que possible son retour à la maison. Il allait rater son autobus, mais tant pis, il était habitué à marcher jusqu'à chez lui depuis le temps. Ce n'est qu'une fois le hall déserté qu'il finit par se faire une raison et poussa enfin la porte principale. La brise froide de décembre le força à relever son écharpe beige sur ses joues rondes alors qu'il enfonçait ses mains gantées dans ses poches pour les réchauffer davantage. La tête enfoncée dans les épaules, il lui fallut un moment avant de réaliser qu'il neigeait. De gros flocons duveteux s'écrasaient sur le trottoir, s'accumulaient au-dessus de la pelouse jaunâtre, s'accrochaient à ses longs cheveux châtains. Surpris, Choji leva ses yeux noirs vers le ciel gris et s'immobilisa.
C'était simplement la première neige. Il y avait assisté toutes ces années, il n'y avait aucune raison pour que cela l'impressionne à son âge. Pourtant il était là, debout devant l'école, à sentir les flocons tomber sur son visage, et c'était comme si soudain quelque chose se remettait en route. Parce que après ces longues semaines de pluie, ces longues semaines à traverser la vie sans aucune autre émotion qu'un vide profond, il y avait soudain la neige. Et c'était magnifique, comme un appel à l'espoir. Cette simple idée brouilla sa vision de larmes et pour la première fois depuis deux mois, il se permit à ressentir les émotions qu'il avait refoulé depuis tout ce temps. Et il pleura en silence, et il se mit à sourire devant la beauté de la neige, et il se mit à rire pour pleurer et sourire en même temps. Puis son sourire se tordit, son rire s'étrangla et il dut se mordre la lèvre pour retenir ses sanglots. Mais le mal était fait. Il avait ouvert le barrage retenant ses émotions et maintenant, il ne pouvait plus le refermer. Un désespoir cru et violent se déversa sur lui et il dut entourer son corps de ses bras pour se retenir de ne pas s'écrouler au sol devant une telle violence. Il tremblait, il hoquetait, il avait envie de vomir et…
- Choji, ça va ?
Trois mots pour briser le silence qui s'était emparé de la cour d'école déserte. Trois mots dites avec une voix grave, aussi réconfortante que le chocolat chaud et aussi inattendue et bouleversante qu'un choc électrique. Choji se retourna brusquement en direction du stationnement. Il était là. Il était là dans son manteau noir bordé de fourrure grise, capuchon baissé comme si le froid n'avait aucune emprise sur lui, ses joues rosies par la brise, ses cheveux en bataille parsemés de neige. Ses yeux noirs débordaient de peur, de doute et surtout d'une inquiétude sincère, d'un bonheur fragile. Kiba était là, devant lui, dans la neige et cette grande cour vide, l'attendant anxieusement depuis sûrement une heure. Peut-être avait-il croisé ses amis à leur sortie, peut-être ceux-ci lui avaient demandé de les rejoindre quelque part pour fêter son retour. Mais il était resté. Là. Pour lui. Juste pour lui.
- Choji ?
Il n'avait pas cette assurance comme autrefois. Il semblait aussi fragile que la neige. Comme si dans un tourbillon de vent, il allait s'effondrer à son tour. Et ce fut trop pour Choji, et le barrage éclata en milles morceaux, et ses pleures étouffés se transformèrent en hurlements de douleur, de désespoir, de tristesse abyssale. Il se sentit perdre pied, tomber vers l'avant… mais il ne toucha jamais sol. Une paire de bras puissants entourèrent ses épaules, ses joues dégoulinantes s'écrasèrent sur la surface froide et froissée d'un manteau noir. Et il pleura. Il pleura encore sans savoir s'il devait repousser ou s'accrocher à ce pilier qui le soutenait ainsi. Il pleura alors qu'on le berçait tendrement et qu'une voix éraillée par la tristesse lui murmurait des mots rassurants à l'oreille. Il pleura lorsqu'ils s'écroulèrent tous deux dans la neige en s'agrippant l'un à l'autre comme des noyés. Et il pleura encore et encore jusqu'à ce que le soleil disparaisse à l'horizon et que les lampadaires s'illuminent dans la nuit précoce de l'hiver. Ce n'est que l'épuisement qui finit par avoir raison de lui et qu'il réalisa soudain qu'il avait froid. Mais le froid, ça lui allait. De toute façon, il n'avait pas envi de bouger. Pas alors que les bras de Kiba entouraient son corps et que quelque part contre son épaule, il pouvait entendre des reniflements humides faire écho aux siens.
- Je suis désolé, je suis tellement désolé… Je t'en prie, je suis tellement désolé…
Et Kiba le répéta encore et encore avec le même désespoir puissant qu'avait ses bras à l'enlacer. Et tout cela devait durer depuis une ou deux heures maintenant, mais cela semblait à la fois que quelques minutes et une éternité entière. Ils ne sortirent de cette sorte de transe qu'au son strident d'une sonnerie de téléphone, et embarrassé, Kiba fut obligé de se détacher de Choji pour récupérer son cellulaire dans ses poches.
- Allo ? Ouais, maman, désolé je… Ouais, je sais, ça l'a pris plus de temps que prévu je… Oui, je vais être là pour souper. Oh, ok, d'accord, je… Je vais leur en parler, ouais. Non, non, peut-être juste une personne, ouais. Bin c'est Noël, ils doivent aller voir leur famille et tout ça. Ouais. Écoute, je leur en parle et j'arrive juste après, ok ? Ouais, à tout à l'heure ma... Non, non, ma voix est normale. C'est peut-être le froid, j'ai… Mais oui je m'habille bien maman ! Désolé, écoute, je… J'arrive bientôt, ok ? Non, je n'évite pas le sujet, je…! Ok, désolé, désolé, je… Non, c'est pas ça, c'est que… Oui. Oui. Oui, d'accord. D'accord. À tout de suite, bye.
Il y eut un silence malaisé alors qu'il raccrochait. Choji s'était relevé et avait eut le temps de s'essuyer les yeux et le visage du revers de ses gants. Kiba n'osait pas le regarder dans les yeux. Il avait cette même aura fragile que tout à l'heure, comme s'il était une sorte de créature intangible qui allait disparaître en fumée d'un moment à l'autre. Pourtant, son étreinte tout à l'heure avait été si forte, si puissante. Si réelle.
- Tu, heu… J'ai… J'ai fait croire à maman que je suis allé retrouver des amis.
- Ah.
- Elle… Elle a dit que si je le voulais, je pouvais en ramener un pour manger à la maison.
Un autre silence. Soudain, Kiba se remit debout, épousseta ses habits recouverts de neige. Ne sachant pas quoi faire d'autre, Choji en fit de même.
- Si tu… Si tu ne veux pas, je peux comprendre, mais je… Je voudrais vraiment que tu viennes.
Choji s'arrêta dans ses mouvements. Releva la tête. Cette fois, Kiba le regardait enfin dans les yeux, terrifié en attendant sa réponse.
- Je… Je dois appeler mes parents d'abord. Ils doivent s'inquiéter.
- Oh ! Ouais, bien sûr, d'accord. Tu, heu… Tu veux les appeler dans ma voiture ? Comme ça il fera moins froid…
- Tu as une voiture ?
- Ouais, c'est, heu… un cadeau de papa. Pour Noël. Pour faire les allers-retours et tout ça.
En effet, il avait une voiture gris perle qui devait être aussi vieux qu'eux, mais qui n'avait pas trop de taches de rouille. Choji s'installa sur le siège passager aux côtés de Kiba avant de sortir à son tour son cellulaire de ses poches. Comme de fait, ses parents étaient paniqués lorsqu'ils décrochèrent au bout de la toute première sonnerie, mais Choji parvint à les calmer rapidement en mentionnant Kiba.
- Oui, le frère d'Hana. Celui qui a déménagé à Tokyo.
- Tokyo… Comme la lettre qui t'a été envoyé cet automne ?
- … Non maman, c'est… Enfin, peu importe. Il est de retour pour les fêtes et il m'a surpris en passant à l'école. On s'est mis à discuter et je n'ai pas vu le temps passer, désolé.
- Quand même, trésor, tu aurais pu nous avertir plus tôt. Ton père était fou d'inquiétude, il a fait au moins deux fois le tour du quartier pour essayer de te retrouver.
- Désolé.
- Du moment que tu vas bien, mon chou. Mais penses-y la prochaine fois, d'accord ? Enfin, je ne savais pas que tu étais un bon ami avec Kiba.
- On… On s'est beaucoup parlé cet été avant son départ. Il est sympa.
Depuis le début de la conversation, Kiba l'avait fixé en silence avec des yeux de chien battu. Cette soudaine déclaration le fit pourtant rougir de surprise avant de brusquement détourner le regard, enfonçant son visage dans le col de son manteau comme pour masquer sa gêne. Il avait définitivement beaucoup changé depuis ces derniers mois.
- Oh, tu pourrais l'inviter à manger ce soir si tu veux ! Tu pourrais nous le présenter !
- En fait… c'est lui qui m'a invité à manger. Il n'a pas vu sa mère depuis longtemps, alors…
- Bien sûr, bien sûr ! C'est tout à fait normal. Tu nous appelle quand tu veux que l'on vienne te chercher, d'accord ?
- Non, ça va, il… Il a une voiture, alors il va me reconduire après.
- Oh, d'accord. Est-ce qu'il conduit prudemment ?
- Je ne sais pas, je… Je crois, oui.
- Bon, alors dit-lui d'être prudent, d'accord ? Je t'aime mon ange, amuse-toi bien !
- Oui, heum… Bonne soirée.
Le silence s'empara de l'habitacle alors qu'il raccrochait. Kiba pianotait nerveusement de ses doigts sur son volant, évitant toujours son regard en rougissant. Puis soupirant pour se donner courage, il finit par se retourner vers lui pour prendre parole.
- Alors finalement, tu… ?
- … Oui.
Sa réponse fut à peine murmurée, mais cela suffit à étirer un grand sourire à Kiba, qui laissa échapper un petit rire soulagé.
- Super. Ouais, vraiment super.
Puis il tourna enfin la clef dans le contact et le moteur se mit à ronronner. Le trajet était assez court, mais ils n'échangèrent aucune parole. Kiba semblait fébrile, comme apeuré que le moindre mot allait faire s'enfuir l'adolescent, mais en même temps soulagé de se voir ainsi accorder une seconde chance. En vérité, Choji avait encore de la difficulté à réaliser si tout cela était bien réel et n'avait répondu à la positive que par automatisme. Ce n'est qu'en poussant la porte de la maison des Inuzuka qu'il réalisa soudain à quel point tout cela était une mauvaise idée.
- Cho ? Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je l'ai invité à manger.
- Toi. Inviter Cho à manger. Depuis quand t'es son ami ?
- Depuis que tu l'as invité ici cet été. Il te l'a jamais dit ?
Le regard de stupéfaction pure que lui lança Hana, suivit par l'expression totalement brisée de quelqu'un se sentant trahi, ramena brusquement Choji à la réalité. Pour être franc, il avait complètement oublié son amie. Il n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche pour s'expliquer que l'adolescente s'enfuyait en trombe dans sa chambre en claquant la porte, les larmes aux yeux. Et alors que le malaise et la culpabilité de Choji ne pouvait être davantage à son comble, leur mère se mis à crier du salon.
- HANA, POUR LA CENTIÈME FOIS, TA PORTE BORDEL ! C'EST QUOI CES MANIÈRES ?!
La mère de Kiba et Hana était effrayante. Elle avait les cheveux courts, bruns, épais et en bataille de son fils, un nez en bec d'aigle, et des lèvres trop fines sans cesse pincées. Elle se maquillait énormément, aussi, le genre de couleurs extravagantes sur les lèvres et les yeux qui semblaient la vieillir plus que la rajeunir. Son expression était dure et Choji ne put s'empêcher de tressaillir quand ses yeux noirs perçants se posèrent sur lui. Puis elle le salua d'un bref signe de tête avant de retourner en cuisine, marmonnant quelque chose sur l'ingratitude des enfants et leurs drames exagérés. Le repas se fit dans un silence incroyablement tendu, tout d'abord parce qu'Hana refusa de les rejoindre, ce qui fit tempêter encore plus sa mère l'accusant d'agir en gamine de sept ans, mais aussi parce que Choji ne savait absolument pas quoi dire dans ces situations. Kiba était le seul à essayer d'entretenir une conversation en questionnant sa mère sur sa journée au travail, les animaux qu'elle avait soignés… mais même là, il semblait s'adresser à elle avec hésitation, comme craignant de réveiller à tout moment un dragon endormi. Il semblait aussi prendre bien soin de ne pas mentionner sa vie à Tokyo, probablement pour ne pas donner l'impression à sa mère qu'il était plus heureux là-bas qu'avec elle.
C'est avec un réel soulagement qu'ils quittèrent enfin la table, et Choji fut encore plus embarrassé lorsque Kiba lui lança un regard interrogateur en réalisant qu'il avait à peine touché son assiette. Heureusement, l'adolescent ne lui posa aucune question, se contentant plutôt de l'inviter dans sa chambre pour jouer à Guitar Hero. Mais sa chambre ne se révéla pas vraiment ce à quoi Choji s'attendait : une console branchée à une vieille télévision cathodique, un divan en cuir défoncé et un sac de sport balancé nonchalamment près d'une lampe sur pied étaient les seuls éléments de la pièce.
- C'est ta chambre ?
- … Ouais.
- Tu… dors sur… ?
- Quand, heu… quand je suis parti, disons que… sur le coup de la colère, maman a pas mal jeté toutes mes choses. Enfin, les choses que j'ai pas emmené avec moi à Tokyo, donc surtout mes meubles. Et elle a changé la pièce en sorte de… petit salon secondaire, tu vois, pour qu'Hana puisse jouer aux jeux vidéo pendant qu'elle écoute ses émissions tranquilles dans le vrai salon.
- Oh. Ok, wow. C'est… heum…
- Ouais, je sais, c'est assez intense, mais… c'est ma mère. Elle a toujours été un peu extrême, mais bon, au moins elle pardonne vite après s'être calmée.
Et comme pour s'empresser de changer de sujet, Kiba mit en marche sa console et s'empara de l'une des guitares en plastique avant de se laisser tomber sur le fameux divan. Après une certaine hésitation, Choji s'installa à son tour à ses côtés. Comme la dernière fois, leurs genoux se touchèrent et l'adolescent fit tout en son pouvoir pour ignorer la chaleur que diffusait ce simple contacte à travers leurs pantalons.
- Tu prends pas l'autre ?
- Non, je… J'aime pas trop les compétitions.
- Pourquoi, trop peur de perdre ?
- C'est juste… pas mon truc. Je préfère regarder.
- Tu finis pas par t'ennuyer ?
- Ça dépend du joueur… ou du jeu…
- Donc t'aime pas Guitar Hero.
- Non, non, j'aime bien en fait. J'y joue souvent avec mon père.
- Sérieux ?
- C'est pas pour rien qu'il a les cheveux longs, tu sais. Il était dans un groupe de métal quand il était plus jeune. Il était le batteur, le père d'Ino était le chanteur, et il y avait un autre gars qui jouait de la guitare, mais il est rendu à Tokyo alors je le connais moins.
- Ton père est dont bien cool !
Choji se mit à rougir alors que Kiba le regardait avec un ravissement sincère. C'est vrai qu'il avait toujours eut beaucoup d'affection pour son père. Peu importe ce que les autres parents disaient sur ses longs cheveux roux ou ses tatouages, c'était l'homme le plus généreux et le plus sage que connaisse Choji. C'était peut-être un peu stupide pour un adolescent d'idolâtrer ainsi son père, mais il espérait sincèrement devenir comme lui en grandissant, et surtout hériter de sa confiance en lui.
- Si tu veux, on joue chacun son tour ?
- Ouais, ça me va. Tu veux commencer ?
- Non, non, c'est ton jeu, tu commences.
- Bon, bin vu que je suis en présence du fils d'une star du rock…
- Oh, ils étaient pas très connus, tu sais.
- Chut, chut, chut. Donc, comme je disais, comme je suis en présence de l'héritier d'une star, il faut que je me montre à la hauteur.
- Arrête ça…
Pour être franc, la bonne humeur retrouvée de Kiba était contagieuse, et ses taquineries le faisait rigoler à moitié qu'il était mort de honte. Si bien que Choji avait presque retrouvé un semblant de confort dans la situation. Non, autant dire la vérité, il se sentait plutôt bien. Le divan, même défoncé, était confortable comme un concon. Le contacte brûlant de leurs jambes était devenu une chaleur innocente et réconfortante. Et puis Kiba était redevenu lui-même, avec son même sourire en coin moqueur, sa tenue relâchée et confiante. Bientôt, la mélodie de Slow Ride se mis à raisonner en accord avec le tapotement effréné des doigts de l'adolescent sur les touches colorés de sa guitare. Bien entendu, il avait mis la difficulté à expert pour frimer, mais Choji fut surpris de voir qu'il était assez doué pour ne faire presque aucune faute. Ses yeux noirs étaient fixés intensivement sur l'écran devant lui, laissant tout le loisir à l'adolescent de l'observer à la dérobé. Et il était toujours aussi beau, s'en était presque douloureux.
Puis ce fut à son tour de saisir la guitare et de partir cette fois sur Hit Me with Your Best Shot alors que Kiba chantonnait en riant les paroles. Et tout aurait pu se passer comme si de rien était, comme s'ils étaient réellement que deux bons amis profitant de leurs retrouvailles pour s'amuser un peu. Ils se mirent à beugler en cœur du Kiss alors que Kiba exécutait un sublime combo final. L'Inuzuka fit même une petite danse ridicule de DJ en pleine rave alors que Choji passait au travers de Sabotage. Puis tranquillement, l'excitation retomba alors que la nuit s'avançait, que Choji était à moitié endormi dans le divan et que Kiba commençait Story of My Life. Quelque part, il aurait dû lui demander de le raccompagner à la maison, mais… mais il était bien. Pour la première fois depuis deux mois, il ne se sentait pas misérable ou sur le point d'être malade. Il était juste bien et quelque part, il voulait passer toute la nuit comme ça, ou toutes les vacances de Noël. Juste prétendre que lui et Kiba n'étaient rien d'autres que des amis, et peut-être même réconcilier Hana avec son frère.
Oui, s'aurait été bien. Mais quand Kiba commença à perdre sa concentration en échouant combo sur combo, son regard devenant de plus en plus nerveux et son sourire s'effaçant progressivement, Choji comprit que le jeu s'arrêtait là. Ils ne pouvaient pas continuer de prétendre que rien ne s'était passé. Ils ne pouvaient pas ignorer le baiser, la lettre, la crise de larmes au début de la soirée.
- Tu, heu… Tu as reçu ma lettre ?
- … Oui.
- Oh, heu, cool. J'étais… j'étais pas sûr. Tu sais, le courrier et tout ça…
- Si tu ne fais pas confiance en la poste, tu aurais pu appeler.
- Ouais, je… j'aurais dû. J'avais juste…
Une série d'échec le fit rapidement perdre le tempo, puis échouer le morceau, le laissant échapper un juron entre ses dents avant de déposer la guitare au sol. Puis, sans oser regarder Choji dans les yeux, il noua ses mains devant lui d'un air malaisé alors qu'il cherchait ses mots.
- Tu avais peur, je sais.
- … Désolé.
Un autre silence. La lumière tamisée de la lampe et de l'écran de la télévision illuminait à peine les traits de Kiba maintenant que ses cheveux retombaient bas sur son front. Quelque part, Choji avait l'impression d'être dans un rêve. Normalement, il n'arrivait pas à répliquer aux gens du tac au tac, pas avec autant d'aisance. Mais il était lassé de tout retenir en lui depuis aussi longtemps. Il n'y arrivait plus.
- Si tu as reçu ma lettre, pourquoi tu n'as pas…
- Je voulais t'appeler.
À nouveau, Kiba leva vers lui les mêmes yeux de chiots déboussolés et pleins d'espoirs que lorsqu'ils étaient tous les deux dans sa voiture. Étrange comment au début c'était plutôt Choji qui était dans le rôle de l'indécis et Kiba dans le rôle du maître de la situation.
- Je voulais t'appeler. Et puis j'ai appris pour Hinata.
- … Oh.
Kiba se grattait maintenant le bras en se mordant la lèvre inférieure, évitant à nouveau son regard. Il était visiblement embarrassé, mais pour la première fois de sa vie, Choji décida qu'il s'en moquait, même si c'était plutôt méchant d'être aussi insensible aux émotions des autres. En fait, une part encore plus cruelle au fond de lui espérait même blesser Kiba. Peut-être pas autant que lui avait été ravagé, c'était un peu trop extrême, mais au moins le blesser juste assez pour qu'il se sente pitoyable pendant le reste des vacances de Noël. Et enfin, après un interminable silence, Kiba prit enfin la parole.
- J'ai… J'ai toujours voulu être sportif professionnel. Tu le sais, c'est pour ça que j'ai décidé d'accompagner papa à Tokyo. Mais quand j'ai… Quand j'ai réalisé que j'étais… enfin, tu vois…
- Non.
- Je veux dire…! Quand j'ai réalisé que… Que j'avais des sentiments pour toi, et… et tout ce qui vient avec, j'ai… J'ai réalisé que si ça devait se savoir, je… Je ne pourrais plus jamais suivre ce rêve, tu comprends ? Et ça m'a frappé encore plus là-bas. J'ai… j'entends des choses dans les vestiaires. Pendant les pratiques. Après l'entraînement. Ce genre de blagues sur… je… Ça m'a fait peur. C'est juste terrifiant, tu comprends ? C'est terrifiant de se faire dire par son entraîneur que le monde du sport c'est pas fait pour les tapettes et que si l'un des gars ruine la réputation de l'équipe, qu'il ferait en sorte de détruire ses chances de carrière en lui collant au banc jusqu'à ce qu'il quitte l'équipe. C'est… C'est terrifiant d'entendre le chef d'équipe, le gars qui est assez sympa pour intégrer tous les nouveaux et créer un groupe souder, annoncer que lui et le groupe vont démolir à coup poings le premier pédé qui osera regarder les gars sous la douche, jusqu'à ce qu'il soit plus capable de marcher jusqu'à la fin de l'année. Je… Je pouvais pas… Je pouvais pas leur parler de toi ! Comment j'aurais pu leur parler de toi !? Et si j'en parle à ma famille et qu'ils décident de faire une scène et de me retirer de l'équipe ?! Je… ! Je… ! Je savais pas quoi faire ! Je… Je peux pas tourner le dos à mon rêve ! Je peux pas ! Pas à cause de ça, pas alors que j'ai travaillé tellement fort, pas alors que je me suis même tourné à dos ma propre mère pour ça ! Je peux pas !
Ses yeux noirs étaient à nouveau rivés sur lui, débordant de larmes. Sa respiration devenait de plus en plus hachurée par la panique alors qu'il hyperventilait, et oubliant toute rancune, Choji était désormais penché vers lui, tenant ses mains dans les siennes, ne sachant plus quoi dire pour l'apaiser. Et plus Kiba avançait dans son récit, plus il tremblait de peur avec lui, plus il se sentait impuissant et en colère devant cette injustice qu'il n'avait jamais réalisé.
- J'ai pas eut le choix. J'ai pas eut le choix, je… Je pouvais pas apporter de soupçon. Alors j'ai commencé à parler à Hinata parce qu'elle était dans ma classe, et…
- Est-ce que… Est-ce qu'elle sait pour…
- Non. Je… J'ai pas osé lui dire. Je veux dire, elle est vraiment gentille, tu vois ? Je pense pas qu'elle l'aurait dit aux autres, mais ça… Ça lui aurait fait trop mal d'apprendre que, enfin…
- Qu'elle est utilisée.
- C'est pas ça, c'est… On est comme, de très bons amis, tu vois ? Le plus loin qu'on n'ait jamais été c'est de s'embrasser sur le joue et je pense pas qu'elle soit prête à aller plus loin. Disons que ça famille est pas mal traditionnelle et puis elle a aussi beaucoup d'insécurités parce que… bin parce qu'elle est aveugle. Et du coup ça m'arrange aussi parce que bon, tu le sais, les filles c'est… c'est pas vraiment mon genre, mais ça tu… tu dois pas mal t'en douter. Ce que je veux dire, c'est que je l'aime bien et je… je veux pas lui faire du mal en lui apprenant que je suis juste… Que je suis juste un dégueulasse de lâche.
Il n'y avait rien à répondre à toute cette histoire, car aucun mot n'aurait de sens après une telle déclaration. Alors ils étaient là, fronts contre fronts, mains dans les mains, genoux contre genoux, les yeux remplis de larme et la respiration difficile. Et ils s'embrassèrent. C'était humide, maladroit, désespéré. Mais ils s'embrassèrent et c'était comme si tranquillement, les astres se remettaient à leur place. Et ils s'embrassèrent encore et encore, s'accrochant l'un à l'autre jusqu'à ce que Kiba finisse écrasé sous le poids de Choji, et que celui-ci tente de s'écarter en bredouillant d'embarras, et que l'adolescent le ramène fermement contre lui en nichant son visage dans son épaule. Alors Choji referma ses bras autour de lui et remonta l'une de ses grandes mains potelées jusque dans ses cheveux bruns en bataille pour le caresser comme l'un caresse un enfant apeuré. Mais parce qu'il savait bien qu'il écrasait Kiba, il finit par se redresser et attirer l'adolescent contre lui, et ils se mirent à rire timidement de leur maladresse en essuyant leurs larmes. Et enfin, ils s'embrassèrent pour vrai. Un vrai baiser sans trembler, sans pleurer, un baiser doux et tendre s'enflammant peu à peu en eux comme une promesse inébranlable. Mais alors que Kiba devenait plus entreprenant, sa jambe venant s'infiltrer entre celles de Choji, on frappa soudain à la porte et en sursaut, les deux adolescents se séparèrent aussitôt aux deux extrémités du divan. Heureusement pour eux, l'intrue resta à l'extérieur alors que la voix de madame Inuzuka résonna à travers le battant.
- Ça commence à faire les garçons, vous avez vu l'heure ?!
- Désolé maman, on a pas vu…
- Je vois bin ça ! Tu vas ramener ton ami chez lui maintenant ?
- Oui, oui, tout de suite. Tu, heu… Tu viens Cho ?
- Ouais, je… Ouais, j'arrive.
Le trajet se fit à nouveau en silence, excepté que cette fois la radio était en marche et que l'atmosphère, quoi que malaisé, était bien plus détendue que la première fois. Alors que Kiba le déposait devant chez lui, il lui glissa soudain un objet dans la main, faisant écarquiller d'incompréhension les yeux de Choji. En ouvrant sa paume, il découvrit la figurine de l'un de ses personnage préféré d'anime, ce qui le surpris d'avantage. Rougissant, Kiba détourna aussitôt les yeux comme un gamin pris en faute.
- Tu m'en avais parler cet été pendant qu'on se baignait chez Ino. Et comme c'est Noël, je me suis dit que…
L'instant d'après, Choji le saisissait par le collet et l'embrassait avec autant de tendresse que le pouvait tout son cœur. C'est avec un sourire niait que tous deux se séparèrent. Cette nuit-là, Choji s'endormit sans problème en regardant dans le noir son nouveau cadeau trônant sur sa table de chevet. Sans surprise, il n'eut aucun mal ce Noël à rire avec sa famille tout en s'empiffrant des incroyables mets du buffet. Et sincèrement, ce fut un soulagement pour tout le monde.
