Chapitre 6 :

L'injustice de l'oubli

Telian eut beau harceler sa grand-mère, la supplier de lui dire s'il existait un quelconque moyen de retourner sur Gaïa, cette dernière se montra inflexible.

Une semaine plus tard, comme c'était la fin des grandes vacances d'été, les deux filles durent prendre le train et rentrer à Paris.

Telian fut émue de rentrer chez elle et retrouver ses parents, dans son appartement en banlieue de Paris. Pendant toute la soirée de leurs retrouvailles, elle leur raconta ses aventures.

Les parents de Gillian ignoraient tout, eux. Ils croyaient que leur fille avait fait une fugue, mais ils ne l'accueillirent pas moins avec émotion et tendresse, eux aussi.

Le lendemain, ce fut la rentrée. D'un pas mal assuré, Telian marcha vers son collège. Elle ne pouvait s'empêcher de penser à l'école des Tabhaisavers avec tristesse. Comme ses amis lui manquaient !

Soudain, des cris hystériques la sortirent de ses pensées.

« TELIAAAAAAAAAAAAN… AAARGH ! »

C'était Sally, une petite hystérique rousse de sa classe de 3e, qui fonçait vers elle. Telian l'accueillit par une gifle, minime mais suffisante pour l'amocher (c'était le seul moyen de la calmer, tout le monde savait ça dans la classe).

En entrant dans la salle de cours, Telian vit Gillian qui lui faisait signe. Elle discutait avec Alicia, une fille qui portait de grosses lunettes carrées, et Sam, son petit-frère.

« Coucou, Telly ! Bonne rentrée ! » dit Gillian en lui faisant un clin d'œil.

Telian lui rendit son clin d'œil. Pendant les derniers jours passés chez Roxane, elles s'étaient mises d'accord pour jouer le rôle comme quoi elles avaient passé des vacances normales chacune de leur côté.

« Tiens ? Vous avez bronzé, toutes les deux, Telian et Gillian ! » dit Sam.

« Vraiment ? » dit Gillian.

« EH ! Ouais, elle a raison ! À croire que vous êtes parties quelque part ensemble ! » dit Sally, sautillant autour d'elles.

Telian et Gillian échangèrent un regard qui en disait long. Sally se prit la tête dans les mains, l'air catastrophé.

« MAIS ENFIN ! Pourquoi vous vous regardez, maintenant ? »

Elle prit les lunettes d'Alicia et les cala sur son nez. Elle prit l'air d'un docteur très sérieux et regarda Telian dans le blanc des yeux.

« Est-ce ce que quelque chose se serait passé entre vous deux pendant les vacances d'été ? »

Telian lui enleva les lunettes pour la frapper.

« Arrête d'imaginer n'importe quoi, andouille ! »

Elle poussa Sally dans sa chaise de bureau, puis revint près de ses camarades.

« Au fait, Gillian, comment étaient tes vacances ? Tu es partie ou tu es restée chez toi ? » demanda Alicia.

« Moi ? Euh… Je suis allée dans un endroit bizarre. »

D'un bond, Telian se leva de sa chaise.

« Un endroit bizarre ? » dit Alicia.

« Oui ! Là-bas, les gens sont… différents ! Ils ont tous des armes et des pouvoirs magiques dans de petites sphères de cristal… »

Telian fit mine de l'arrêter, mais Gillian lui fit un geste rassurant de la main et poursuivit :

« Ces sphères déchaînent les éléments, invoquent des divinités et peuvent même faire tomber un météore sur la planète avec une extraterrestre psychopathe dedans qui… »

« Ça va, ça va, j'ai compris. Continue d'étudier pour ce nouveau trimestre, et ne fatigue pas trop tes neurones, ça a déjà l'air d'aller pas fort. Fais de ton mieux, c'est tout ce qui compte », dit Alicia en lui tapotant doucement la tête.

Telian tomba de tout son long sur son bureau. Pfiouh, elle avait eu chaud ! À part ça, la matinée se passa sans problème.

Mais quand l'heure du déjeuner sonna, un souvenir refit surface dans l'esprit de Telian. Elle se souvenait d'un jour où elle était sortie d'une salle de classe avec Senki, pour aller déjeuner à la cafétéria de leur école…

La cloche retentit, annonçant la pause de midi. La jeune fille suivit les autres dehors. Senki l'attendait.

« Eh, Telly ! Ça a été, le cours ? »

« Oui », dit-elle, un peu distraite.

« Tu t'es encore endormie, hein ? » devina le jeune homme.

« Comment tu sais ça ? »

« Eh ! J'ai vu le vieux Sato sortir fumasse de la salle ! Allez, t'en fais pas, tu y arriveras ! »

« Hum… »

« Je vois, ça suffit pas, alors… Le premier arrivé à la cantine prend le dessert de l'autre ! »

« QUOI ? Ah non, attends-moi ! »

Riant, ils coururent à la cafétéria et se joignirent à la file d'élèves qui attendaient leur déjeuner, en rang, un plateau à la main.

Consciente de la nostalgie de son amie, Gillian lui proposa de déjeuner avec elle dans un coin isolé de la cour de récréation, sur les marches de l'escalier menant au CDI.

Là, elle se mit à parler de sa vie du temps où elle était une Turk sur Gaïa. Elle lui raconta l'entraînement que Tseng lui avait fait suivre, les regards timides et les yeux pleins d'étoiles d'Elena chaque fois qu'elle le regardait, les bêtises de Reno et le mutisme de Rude qui, pourtant, arrivait à communiquer beaucoup de choses par de petits gestes insignifiants.

« Le plus drôle, c'est que quoi que fasse Rude, Reno est toujours le premier à tout comprendre et à réagir », dit Gillian.

« Alors je ne devais pas trop te manquer, si tu avais tous ces amis ? » dit Telian avec un sourire.

Gillian parut troublée. Telian réalisa brusquement ce qu'elle venait de dire et allait s'excuser, quand Gillian reprit :

« Je n'ai jamais cru que tu m'avais trahie. C'est juste que tout portait à croire que j'étais seule. Quand j'ai cru qu'on m'avait violée puis quand je suis devenue une Turk, j'ai réalisé à quel point je n'étais plus moi-même. Comme si j'avais perdu mon innocence. Alors, j'ai décidé de rester fidèle à ce nouveau rôle. C'est fou ce que les gens peuvent faire comme bêtises, quand ils sont seuls parmi des étrangers qui ne veulent pas les aider. Sans ami… les choses ont moins d'importance. Et toi, au fait ? Comment se sont portés nos trois chers argentés après que je leur ai rendu la pêche ? Tu en as pris soin ? Est-ce que tu t'es enfin intéressée aux garçons ? »

Telian cessa de lever son sandwich vers sa bouche. Elle se souvint de Kadaj, après qu'il ait vaincu Koldor.

« Kadaj ? »

Cette douce voix… Kadaj se retourna. Telian le regardait avec admiration.

« Tu as réussi », dit-elle.

Le jeune homme haussa les épaules. Si on appelait ça une victoire… Il accueillit avec surprise la jeune fille dans ses bras.

« Tu as été magnifique… grand-frère ! » dit Telian.

Le jeune homme mit un moment avant de réagir, ému. Puis il la serra fort contre lui. Il ne savait pas pourquoi, mais il était heureux. Plus heureux que le jour où il avait été accepté à l'école des Tabhaisavers avec ses frères, plus heureux que le jour où ses sœurs l'avaient pardonné avant de rejoindre la Rivière de la Vie, plus heureux que la nuit où il s'était réconcilié avec Lucrécia dans la serre de combat. Il se sentait enfin lui-même. Entier.

Telian ne se rendit pas compte tout de suite, mais des larmes coulaient sur ses joues. Gillian lui ôta son sandwich et lui prit la main.

« Telian… Il n'était pas lui-même, il n'a pas voulu te tuer ! Vous êtes restés amis jusqu'au bout, tu ne dois pas en douter ! »

« Je sais ! Mais qu'est-ce qu'il devient, maintenant ? Et les autres ? Ils doivent tous s'imaginer que je les ai abandonnés ! »

« Non. C'est faux et tu le sais. De toute façon, même si tu le voulais, tu ne pourrais rien changer, maintenant. Tu ferais mieux de suivre les conseils de ta grand-mère et reprendre ta vie là où tu l'avais laissée, comme moi. Tu sais ce qu'on dit. Quand une mauvaise chose arrive, les gens jugent que tout commence à aller mal. En fin de compte, tout tourne vraiment mal et ils perdent espoir. Alors si tu veux éviter ça, tu devrais… »

« Oh, ça va ! Tout est bon pour toi, Gillian, hein ? Ce n'est pas juste de dire une telle chose après tout ce que tu as vécu toi-même ! J'ai perdu mon âme jumelle, la Cetra que je devais protéger, le garçon que j'aimais, mes amis, je les ai tous perdus… Rien que la tragédie et la tristesse… Mais je ne peux pas les oublier ! Et je souffre à cause de ça ! Sans parler de cette cicatrice au ventre, qui ne disparaîtra jamais ! Ce n'est pas juste ! Retourner à Paris, rejoindre sa famille et vivre une vie heureuse et insouciante ! Tu as conscience qu'en faisant cela, tu acceptes l'idée de laisser tous les gens de Gaïa courir un danger de mort, tes anciens collègues Turks y compris ? Et tu as tout oublié ! »

Puis soudain, Telian plaqua les mains sur sa bouche. Elle lui tourna le dos, confuse.

« Oh ! Pardon, je… je n'aurais pas dû m'en prendre à toi. Tu as déjà eu ton lot de souffrance, et fait plus que nécessaire. C'est juste que je ne sais pas quoi faire, moi, alors tout se brouille dans ma tête. Oublie ce que j'ai dit. Désolée. »

Gillian demeura impassible. Puis elle prit son sac, fouilla dedans et tendit deux petits pots bruns à Telian.

« Tiens, Telly ! »

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Mousse au chocolat noir. Ton dessert préféré. Tout indiqué pour lutter contre la déprime. Prends les deux, t'en as plus besoin que moi », dit Gillian en la gratifiant d'un sourire sincère.

Telian prit les pots avec un sourire ému. Malgré tout ce qui s'était passé, Gillian avait raison sur un point : les amis étaient ce qu'il y avait de mieux pour garder le moral.

Mais… qu'en est-il de tous mes autres amis, là-bas, sur Gaïa ? ne put s'empêcher de penser la jeune fille.

XxXxXxXxX

Les choses ne s'arrangeaient pas vraiment sur l'île des Tabhaisavers. Plusieurs élèves avaient réussi à tuer des soldats de Deep Ground dans l'ombre. Depuis l'arrivée de l'ennemi deux jours plus tôt, il pleuvait sans arrêt. L'obscurité et la pluie étaient un handicap pour les soldats, et les élèves connaissaient l'île à la perfection.

Se cacher, se battre pour survivre, ils connaissaient tous cela depuis le jour où ils avaient fui les laboratoires de la Shinra, et fui les humains qui ne voyaient en eux que des monstres. Leurs années passées à l'école ne les avaient pas ramollis, au contraire, elles leur avaient donné une force et un espoir qui renforçaient leur volonté de vivre !

Hélas, parfois, un élève se faisait coincer par des soldats. Alors il se tuait lui-même, avec son arme ou un sortilège de matéria. Ils préféraient cela plutôt que revivre la captivité et les horreurs de la Shinra. Mieux valait mourir libre que revivre l'enfer encore une fois. Leurs âmes rejoindraient la Rivière de la Vie avec des souvenirs de vie heureuse. Cinq élèves moururent donc en deux jours.

Il n'en restait plus que quarante-cinq dispersés sur l'île.

Caché dans une petite grotte, Yazoo enrageait. Il avait tué trois soldats déjà ce matin, mais il arrivait à la fin de son stock de munitions pour sa gunblade. Et s'il utilisait ses matérias, il s'affaiblirait.

La jeune fille qu'il avait sauvée ne l'aidait pas beaucoup. Elle n'avait pas d'arme. Elle maniait les arts martiaux et avait bien mis au tapis des soldats qui avait tenté de frapper Yazoo dans le dos, mais… elle ne semblait pas spéciale.

Elle faisait une tête de moins que lui. Elle avait de longs cheveux noirs aux reflets bleutés, des yeux violets et portait une longue robe rouge sombre. En somme, elle était très belle mais muette. Il ne connaissait même pas son nom. Pour se cacher, son mutisme était un avantage, et elle ne se plaignait jamais.

Pour le moment, Yazoo pensait à ses frères. Où était Kadaj ? Et Loz ? Et tous ses amis ? Il sortit de ses songes en entendant un bruit. Des soldats de Deep Ground approchaient ! Il ouvrit sa gunblade. Le chargeur était vide ! La fille à ses côtés regarda l'arme et les soldats. Elle parut réfléchir.

« J'y vais », dit Yazoo.

Il fit mine de se lever, mais la fille l'arrêta. Elle fit « non » de la tête.

« Écoute, tu restes… »

Elle posa un doigt sur ses lèvres, lui intimant le silence, puis sortit deux balles de coton de ses poches qu'elle fourra dans les oreilles du jeune homme, trop surpris pour réagir.

Sans hésiter, elle sortit de la cachette et s'avança vers les soldats. Yazoo courut vers elle pour l'arrêter, quand il la vit ouvrir la bouche et remuer les lèvres. Les yeux de la jeune fille virèrent au vert, ses pupilles s'allongèrent pour devenir celles d'un chat.

Soudain, les soldats de Deep Ground lâchèrent leurs armes et tombèrent au sol. Yazoo hésita, puis s'approcha de l'un d'eux et prit son pouls. Il était mort.

Il regarda la fille. Ses yeux étaient redevenus humains, avec leur belle couleur violette. Elle paraissait triste, pourtant. Ses yeux étaient remplies d'excuses muettes.

XxXxXxXxX

Nosféa secoua la tête. Il passa la main sur l'eau du bassin et effaça la vision de cette fille qui avait tué ses hommes pour protéger Yazoo.

Épuisé, le Tabhaisaver s'assit sur un rocher dans le coin le plus sombre de la grotte. Là, on pouvait entendre le grondement des sombres profondeurs de la terre. Ce bruit lui faisait du bien, il le berçait.

Nosféa ne savait plus quoi faire. Depuis la mort de Telian… enfin, mort était un mot à double tranchant pour les terriens, dans ce monde-ci. Mais Kadaj… Élion avait osé donner à Weiss le pouvoir de contrôler le jeune homme ! Et cette union de la Force de la Terre avec Deep Ground…

Le jeune homme ne savait plus quoi faire. La situation lui échappait. Pendant tout ce temps, il s'était contenté d'être un simple spectateur, en s'efforçant de donner un petit coup de pouce dès qu'il le pouvait. Mais les choses prenaient un tournant catastrophique. Et maintenant, sa fille Nathalie était quelque part sur Gaïa, et la planète se faisait envahir par l'ennemi !

Mais lui, que pouvait-il faire ?

« Nosféa ? »

Le jeune homme sursauta. Il crut que c'était Élion. Mais il reconnut l'ombre imposante de Koldor, qui se tenait debout devant lui.

« C'est bien la première fois en deux mille ans que tu viens me voir ici, Koldor ! »

L'imposant Tabhaisaver haussa des épaules. Depuis son combat contre Kadaj, il semblait étrangement calme, songeur. Une chose impensable pour un homme qui n'aimait que le combat et l'action !

« Toi aussi, tu te demandes quoi faire, hein ? Quel rôle jouer dans tout ça ? »

« Oui, Koldor… Enfin… je voudrais au moins être sûr que ma fille va bien. »

« Écoute, pourquoi ne pas s'y mettre à deux ? »

Pardon ? Nosféa se dit qu'il avait passé trop de temps dans les grondements des profondeurs de la terre. Son ouïe lui jouait des tours ! Koldor vouloir l'aider ? Alors ça, c'était la meilleure !

« Je ne plaisante pas, Nosféa ! Je sais, tout le monde me voit comme un monstre, un vulgaire combattant sanguinaire. Je ne nie pas le fait que c'est la plus puissante partie de moi, mais… enfin, bon, je veux revoir ce gamin, Kadaj. L'ennui, c'est qu'il est en train de dépérir. Alors je dois retrouver cette gamine, Telian, et la ramener près de lui. Mais sans ta magie, je n'y arriverai pas ! »

Nosféa fronça des sourcils.

« Tu me demandes de t'envoyer sur Terre ? Tu réalises un peu ce que tu me demandes ? »

« Non, je t'ordonne de nous y envoyer tous les deux. Ou plutôt devrais-je dire tous les quatre. »

Nosféa vit deux personnes entrer dans la pièce. Soluènn, l'ex-apprentie de Yakino, et son frère Tabun.

« Bien… et quand partons-nous ? » demanda Nosféa.

« Maintenant », dit Koldor.


Et voilà ! Que va-t-il se passer dans la suite ? Suspens ! Laissez-moi des reviews, ne serait-ce que pour me dire si c'est nul ! A plus.