La sueur avait collé sur lui son pyjama de soie aux couleurs de sa maison. Le vert scintillant avait foncé, le noir profond pris des reflets d'argent et Severus, le souffle court, semblait plus pâle que jamais.

Il se redressa dans le grand lit à baldaquin et laissa ses jambes sortir de celui-ci, avant de se relever. Comme chaque fois, il resta simplement debout à attendre, impuissant, que les dernières réminiscences de son rêve s'éteignent.

Jamais il n'avait considéré cela comme des cauchemars. Comment revoir la belle Lily, la bienveillante Lily, vivante pouvait être un cauchemar ? Evidemment, elle le haïssait, le méprisait, mais elle était là, bien présente. Il entendait sa voix, sentait son odeur, voyait ses yeux si verts, alors même si elle semblait déçu, même si elle semblait dégoûtée, ce ne pouvait être que des moments merveilleux.

Il resta ainsi, à contempler la forêt interdite, pendant de longues minutes. Enfin, le soleil commença à se lever. Il le suivit des yeux, aussi longtemps que le lui permirent ses pupilles, puis il baissa la tête. Il accueillait ce jour comme on accueille le deuil.

D'ici quelques heures, Lily serait morte depuis exactement dix ans. Une date importante qu'il aurait aimé être capable de fêter, en quelque sorte. Capable de boire un Whiskey pur feu en sa mémoire, une bierraubeurre autour d'une table des trois balais, avec Remus, Sirius, Albus, ceux qui l'avaient connue.

Mais Sirius était à Azkhaban et, ce soir, seuls Remus et Albus se réuniraient là-bas, dans un silence douloureux. Lui, dans sa réserve, il boirait seul pour leur faire écho, levant son verre aux étagères et au souvenir d'une jeune femme exceptionnelle.

Severus enfila finalement sa robe de sorcier, l'ajustant d'un coup de baguette plutôt que de prendre la peine d'en lisser les plis de ses mains fines. Il regarda malgré tout ses doigts, sur sa baguette. Un flash de cette nuit le fit vaguement sourire. Il n'avait plus l'air d'un squelette revêtu d'un cuir de mauvaise qualité.

Aux côtés de Harry, de ses rires et de ses sourires, il avait repris vie. Dire qu'il perdrait tout bientôt… Bien trop tôt, s'il en croyait Albus. Tom serait bientôt de retour, et ce jour-là, Severus sera bien obligé de revenir à ses côtés pour assurer la survie de l'école, et de son jeune Harry. Son jeune fils.

Ce terme lui faisait mal, et il le balaya de force. Harry n'était pas son fils. Harry était le fils de Lily et de James Potter, arrachés à la vie dans la fleur de l'âge, en pleine construction de l'avenir le plus prometteur qui aurait pu naître d'un couple si exceptionnel.

Lui, se flagella-t-il en ajustant son col, était le monstre qui les avait menés à la mort, celui qui avait arraché leur fils à son lit d'enfant et qui, depuis, le gardait sous la protection de sortilèges tous plus puissants et égoïstes les uns que les autres.

Il savait que ces pensées noires étaient dues aux souvenirs de cette nuit, et de celles qui avaient suivi. Le repas du soir et la nuit n'arriveraient jamais assez vite. Tout, en lui, le poussait à se recoucher pour ne pas affronter cette nouvelle journée, mais il sortit de l'appartement qui donnait sur son bureau, qu'il quitta également.

Quelques minutes plus tard, il était dans la Grande Salle, passant entre les tables encore vides pour rejoindre sa place. Chaque jour, le même chemin. La même heure. S'asseoir et attendre qu'ils arrivent, parler cordialement à ceux qui venaient. Et attendre de pouvoir dormir et rêver d'elle.

Le repas passa assez rapidement, alors que Severus ne pouvait que constater que Harry et Drago se rapprochaient de plus en plus. Côte à côte à tout instant, parlant ensemble sans arrêt… La seule bonne nouvelle, là-dedans, c'était que le jeune Malefoy semblait en avoir profité pour abandonner Vincent Crabbe et Gregory Goyle… Deux fils de Mangemorts que Severus préférait voir loin de son protégé.

Une fois débarrassé du petit déjeuner, Severus se rendit dans son bureau. Comme chaque fois qu'il ne donnait pas cours, il faisait en sorte d'être disponible. Malgré son agacement face à la plupart des élèves, il souhaitait évidemment les voir réussir dans sa matière. L'art noble et vieillissant des potions avait besoin de nouveaux Maîtres.

Assis à son bureau, il se tourna un peu pour regarder une armoire de bois brut. Il s'écarta pour se relever et l'ouvrit, puis il y récupéra un livre de potions abîmé par le temps, par les décoctions qui s'étaient maintes et maintes fois renversées sur lui. Il était plein de souvenirs…

Il l'ouvrit pour le feuilleter et s'arrêta sur une page au hasard. La potion de Mort Subite. Pleine d'annotations, de remises en cause… il n'avait jamais été capable de suivre à la lettre toutes ces règles… lui qui ne cessait de dire qu'il fallait être précis et suivre chaque quantité, chaque temps… A l'époque, il remettait tout en cause.

Et améliorait tout.

Il feuilleta encore une fois le livre, et s'arrêta sur une autre page. Il ne fit alors que survoler le nom de la potion, car il savait exactement où regarder, il connaissait par coeur cette page. A droite, près du coin, un mot tracé de son écriture hâtive mais soignée : "Sectumsempra".

L'une des raisons pour lesquelles il cachait ce livre. Il était hors de question que Harry tombe dessus par erreur. Il était trop dangereux. Et puis, il y avait ça. Il referma le livre pour en soulever la couverture.

De la même écriture, il lut cette fois à mi-voix : "Ce livre appartient… au Prince de Sang-Mêlé".

Son regard resta longuement absorbé par ces mots, puis il soupira et se hâta de ranger le livre et de se rasseoir. Il ferait mieux d'oublier tout ça, et de balayer au mieux le souvenir de l'arrogant jeune homme qu'il avait été, lui aussi.

Enfin, bien sûr, ça avait été vu comme de l'arrogance mais, à l'époque… Il voulait simplement que le nom de sa mère soit reconnu, que le monde se souvienne de cette femme, forte, mais si seule, et si loin. Il soupira. Ce n'était pas le moment. Harry viendrait peut-être le voir cette fois… Il passait cette journée ensemble d'habitude.

Au bout d'une heure, on toqua légèrement à la porte. Il leva les yeux avec un sourire. C'était sans doute lui. Ca ne pouvait être que lui. Ça devait être lui.

"Entre."

Il crut sentir une hésitation, mais la poignée tourna enfin, un reflet blanc courant sur sa surface d'or. La porte s'ouvrit, et le regard de Severus s'assombrit.

"Miss Granger."

Il la vit rosir un peu alors qu'elle refermait la porte derrière elle. Elle resta un instant adossée contre la poignée, ses cheveux bouclés parfaitement immobiles autour de son visage d'enfant. Il resta silencieux quelques secondes mais finit par perdre patience.

"Est-ce que vous allez rester silencieuse encore longtemps ? D'autres élèves pourraient avoir plus intéressant à dire."

Il avait senti que son ton était cassant, grinçant, et s'en voulut quand il vit les épaules de la fillette se crisper. Il oubliait trop souvent que les enfants de moldus étaient les plus fragiles en début d'année… C'est qu'habituellement, les enfants de moldus allaient parler de leurs craintes à leur directeur de maison. Autrement dit, directeur de Serpentard, il n'avait pas à subir ce genre de visites.

La jeune fille finit par s'approcher, ses yeux se baladant d'une étagère à une autre, d'un bocal au suivant. Sans doute cherchait-elle à éviter à tout prix de poser son regard sur Severus. Le sien, par ailleurs, était sévère, la scrutant alors qu'elle marchait.

"Asseyez-vous, au lieu de tourner en rond."

Elle tira la lourde chaise pour s'installer, et releva enfin ses yeux curieux vers lui.

"Je suis désolée de vous déranger, simplement… J'aimerais savoir s'il me serait possible d'avoir accès à un livre de potions… De deuxième année…"

Il la regarda curieusement, pendant un bon moment, avant de soupirer.

"Il y en a à la Bibliothèque, je les y ai mis moi-même."

Elle regarda le bout de ses chaussures pendant un moment, et Severus la laissa faire. Pendant qu'elle réfléchissait, lui-même listait dans son esprit l'ensemble des potions dont la recette figurait dans le livre de deuxième année.

Laquelle pouvait bien intéresser cette petite ? Il la vit pincer ses lèvres, puis mettre ses doigts sur sa bouche, et soupira. La potion de beauté, n'est-ce pas ? Il l'avait vue en prise avec des Serpentards et n'avait pas réagi, peut-être aurait-il dû. Peut-être que ça ne s'arrêtait pas aux Serpentards… Il y avait des petits moqueurs arrogants dans toutes les maisons.

L'image fugace de James, riant aux éclats en le suspendant dans les airs, traversa son esprit. Il était bien forcé, malgré lui, de la prendre en pitié. Harry avait su l'adoucir. Mais comment l'aider ? Il ne pouvait décemment pas lui dire de préparer cette potion, ce serait irresponsable. Il devait parler avec Minerva… Et tenter d'intervenir quand sa maison s'en prendrait à elle… Mais jusqu'à quand ?

Ce n'était pas une solution définitive… Il sourit faiblement. Lily avait été là pour lui pendant longtemps… Ça n'avait pas suffi. Il ne fallait pas que cette jeune fille se mette à suivre un fou, comme lui-même l'avait fait. Comme Dumbledore l'avait fait.

En se faisant cette réflexion, il sentit de nouveau son humeur s'assombrir. Après Grindelwald et Jedusor, qui serait le prochain ?

"Miss Granger. Quoi que vous cherchiez dans ce livre, ce ne sera pas une solution viable."

Elle releva la tête et le regarda, d'un regard plein d'intelligence, mais de force aussi, qui surprit Severus. Elle savait déjà tout ça, alors pourquoi semblait-elle si faible ? Ah. Non, il comprenait. Enfin, il pensait comprendre. "Parlez-en à un adulte". Elle n'avait pas su comment.

Il baissa les yeux un instant puis hocha la tête.

"Tout cela cessera, Miss Granger. Qu'ils le veuillent ou non, vous êtes sans doute l'élève la plus brillante de cette école, et ce quelque soit la pureté de votre sang et de votre visage."

Hermione continuait de le fixer sans rien dire, et arracha un soupir au professeur.

"Si cela vous convient, je peux vous proposer des cours particuliers. Seulement, vous atteindrez rapidement le niveau des deuxièmes années, et vous ennuierez donc le moment venu. Mais cela vous évitera la préparation désastreuse d'une potion qui n'est pas encore à votre portée.

- Merci, professeur."

Elle se releva, le salua et le remercia encore, puis ils décidèrent que rendez-vous serait pris chaque samedi, à 10h, ici même. Il proposerait à Harry de venir… Peut-être à Ron également.

En attendant, il devait attendre encore que la journée s'achève, puis rejoindre le banquet...