Depuis son expérience avec le miroir, il ne cessait de revoir les mêmes images. La biche, Jedusor, la licorne. Toujours, inlassablement, les images tournaient dans son esprit sans s'arrêter. Que représentait la licorne ?
Il dormait mal, se tournant et se retournant dans son lit pour essayer de comprendre ce à quoi il avait affaire, sans jamais parvenir à mettre la main dessus. Chaque nuit, comme pour se rassurer, il laissait son patronus courir dans la pièce un instant puis se coucher sur ses jambes, léger comme un souvenir.
Lorsqu'il s'endormait et qu'il disparaissait, le froid l'envahissait… Et la licorne revenait.
Il fut réveillé, cette nuit-là, par une simple sensation. Comme si quelque chose d'important était en train de se passer, à cet instant. Il se redressa brusquement et attrapa sa baguette. Après avoir enfilé une robe de nuit, Severus sortit de sa chambre.
"Lumos."
Sa baguette s'illumina et les tableaux commencèrent immédiatement à protester, mais il les ignora. Il parcourut le couloir à grands pas, descendit les escaliers et finit par arriver devant la grande porte… Qui n'était pas verrouillée. Cela ne ressemblait pas à Rusard.
Il commença par le chercher des yeux dans le hall, puis passa la porte et balaya le porche du regard. personne. Mais il vit des traces de pas légères, qui commençait déjà à s'estomper. Deux paires de pieds, petits, collés… Albus lui avait dit qu'il avait restitué la cape à Harry… Etait-ce lui, avec Drago ?
Severus soupira, hésitant à aller plus loin. S'il les voyait, son devoir était de les dénoncer et de leur infliger une punition. Il n'en avait pas envie, mais il ne pouvait décemment pas laisser des premières années se balader la nuit, d'autant qu'ils semblaient se diriger vers la forêt interdite…
Alors il les suivit, de loin, et les regarda entrer dans la cabane de Hagrid. Il approcha de la porte en se fondant au mieux dans l'obscurité, sa cape et ses cheveux noirs l'y aidaient grandement. Par la fenêtre rendue presque opaque par les vapeurs du thé et le feu de cheminée, il aperçut les deux garçons et le demi-géant.
L'homme à la barbe hirsute semblait transpirer à grosses gouttes, et ce fut rapidement le cas des deux garçons également. Ils s'installèrent à une table, où le demi-géant posa précipitamment un objet à la forme ovale. Vu d'ici, ça ressemblait assez à un oeuf.
Severus sourit un peu, avec une taille pareille, ce ne pouvait être qu'un oeuf de Dragon, et Hagrid n'était pas assez fou pour…
"Un dragon ?!"
La voix de Harry, étouffée par la vitre, lui parvint malgré tout. Evidemment qu'il était assez fou pour acheter un dragon ! Il se concentra pour mieux entendre la voix enjouée de Hagrid.
"C'est un Norvégien à Crête, je l'ai récupéré en jouant aux cartes avec un homme qui semblait bien heureux de s'en débarrasser… Il me posait un tas de questions sur Touffu, vous savez, un chien à trois-têtes, on n'en croise pas tous les jours…"
Severus sentit son sang se glacer dans ses veines. Évidemment, quoi de mieux pour passer le chien que d'apprendre de son maître le meilleur moyen de l'approcher ! Ce ne pouvait être que lui, Quirinus, cherchant comment accéder à la pierre sans son aide. Sentait-il qu'il allait trahir Jedusor ? Si c'était le cas, ils allaient devoir agir vite…
Rogue tourna les talons dans la précipitation et courut jusqu'au château. Il devait se rendre auprès du chien. Vérifier, surveiller… Surtout, ne pas laisser Quirrell passer… Sans pour autant montrer qu'il était du côté du bien, cette fois-ci. Cela allait s'avérer complexe, mais il était dans ce rôle depuis si longtemps… Il n'y avait aucune chance que ça échoue.
"Severus !"
La voix de McGonagall le fit sursauter, mais il se tourna vers elle. Elle était vêtue comme toujours d'une robe émeraude, qui trahissait les couleurs de sa maison.
"Le jeune Londubat vient de m'informer qu'il avait vu des élèves de Serpentard se diriger vers la forêt interdite.
- J'en viens justement, coupa Severus. Harry et Drago se sont rendus chez notre garde-chasse, j'attends leur retour."
Minerva resta silencieuse un instant, les lèvres pincées, et Severus savait exactement ce qu'elle pensait : il était en train de partir, et non en train de se poster sévèrement devant les portes en attendant leur retour.
"Je comptais régler cela dans leur salle commune, afin que leur punition serve d'exemple aux autres élèves.
- Qui, j'ose espérer, dorment tous à cette heure tardive.
- En effet… Je suis distrait, il est vrai qu'il vaudrait mieux les attendre ici."
Il aurait pu lui dire que Quirrell se dirigeait en ce moment même vers la pierre, mais Minerva ne devait pas savoir. Le jour où il devrait les trahir, c'était elle qui devait le renvoyer du château par la force. Elle, et personne d'autre.
Il se posta donc à côté d'elle, droit, les mains dans le dos, et attendit. Lorsque la porte s'ouvrit, Severus ne put retenir un sourire amusé. Ils faisaient véritablement de leur mieux et la porte ne fit pas un bruit… Mais la cape d'invisibilité se finissait à leur cheville, sans doute n'étaient-ils pas assez proches l'un de l'autre.
"Potter, dit la voix agacée de Minerva. Et le jeune Malefoy, je vois."
Ils s'immobilisèrent, dos à eux. Severus voyait très bien leurs pensées qui s'agitaient : prendre la fuite ? A quoi bon, il faudrait bien revenir et ils étaient démasqués. Prétendre qu'elle faisait erreur et accuser une autre personne ? Peu d'élèves avaient une cape d'invisibilité !
Ils finirent par reculer, le mouvement étant amorcé par Harry pour sa plus grande fierté, et la cape cessa d'être un obstacle à la vue des deux professeurs. Ainsi apparurent le jeune Potter, plus mal coiffé que jamais, et Drago, plus anxieux encore qu'à l'accoutumée. C'était logique, que dirait son père s'il apprenait qu'il fricotait avec le fils de Lily et de James ?
Le bureau de la vice-directrice étant le plus proche, c'est là qu'ils se rendirent. Après une conversation d'une vingtaine de minutes, pendant laquelle ni les deux enfants ni Rogue ne mentionnèrent le dragon, la sanction tomba, arrachant un faible sourire à Severus.
Ils étaient donc "condamnés" à se rendre dans la forêt interdite qui les intriguait temps, avec le garde-chasse qu'ils adoraient, en pleine nuit. On avait vu pire !
Son rire intérieur, cependant, s'éteignit rapidement. Il avait dit à Jedusor de boire le sang des licornes qu'on trouvait dans la forêt interdite. Il allait protester, mais les deux garçons avaient déjà été renvoyés dans leur dortoir.
Que faire ? Minerva l'accuserait de sur-protéger Harry, il n'aurait aucune crédibilité et ne pouvait décemment pas lui dire que "vous-savez-qui" était de retour, il n'aurait fait que déclencher un regard incrédule et méfiant.
Dans ce cas, il les suivrait. Il ne pouvait faire confiance à Hagrid, lorsqu'il s'agissait de magie. Ou de maturité. Ou d'attention. Ou de thé tout simplement.
C'est ainsi que, le samedi suivant, Severus se retrouva dans la forêt interdite, caché derrière un arbre par sa longue cape de voyage, quelque peu abîmée sur le bas. Il vit les deux garçons approcher, avec chacun une lourde lanterne qui éclairait faiblement leur chemin. Juste derrière eux, les dépassant de presque deux mètres, Hagrid avançait, accompagné de son Mâtin Napolitain qui semblait déjà bien peu rassuré.
Ils s'enfoncèrent dans la forêt et il devint difficile pour Severus de les suivre sans faire de bruit. Chaque feuille, chaque brindille, étaient devenus un ennemi mortel qui pouvait le faire repérer à tout instant. Et même si Jedusor lui avait un jour appris à se fondre dans l'air, à transformer son corps en une fumée noire et opaque, il ne contrôlait pas suffisamment sa vitesse pour rester près d'eux.
Il ralentit le pas quand il vit que Hagrid était en train de leur proposer de se séparer. Harry, suspicieux et peu rassuré, se rapprocha un peu de Drago. Il n'allait quand même pas, réellement, laisser deux garçons de 11 ans seuls dans la forêt interdite ?
Et en effet, il le fit. Il leur laissa le chien qui répondait au nom de Crockdur, et s'enfonça dans la forêt. Les deux garçons restèrent immobiles un instant, puis Harry finit par commencer à marcher dans la direction opposée à celle du garde-chasse.
Pendant un long moment, tout se passa formidablement bien. Ils ne croisèrent aucune créature, et rien ne vint troubler la conversation qu'ils entretenaient à voix basse, de peur de déranger les arbres sans doute. Puis ils se figèrent, et Severus tira sa baguette.
Un son de galop. Le bruit mat de la chute d'un poid lourd. Un silence pesant… Et Severus sentit comme un être qui glissait sur le sol, voletant en soulevant de sa robe noire abîmée les feuilles mortes qui jonchaient le passage.
Severus se dirigea vers le son, dans l'angoisse mais porté par une adrénaline qui ne cessait de faire battre ses tempes. Tout ce qui comptait, à cet instant, c'était de sauver Harry. Le son, le mouvement, l'ambiance, tout le faisait penser à un Détraqueur mais au fond, il savait déjà que c'était pire, bien pire…
Il ne pouvait risquer d'être vu. Mais il le vit. Sous un capuchon noir, penché sur une créature à la respiration sifflante, ses naseaux couverts d'un sang sec, sa bouche écumante de rouge, ses yeux écarquillés. Severus leva sa baguette sans savoir s'il devait agir et se trahir. Protéger Harry.
"Sectumsem…"
Une main puissante se posa sur son bras. Il ne l'avait pas entendu arriver mais il se tenait à ses côtés. Un centaure dont les sabots étrangement silencieux restaient résolument plantés dans le sol, les muscles de son corps humain bandés à l'extrême.
"Ne vous trahissez pas, Severus. Cela ne siérait pas aux étoiles."
Severus baissa sa baguette, non sans un certain agacement. Le centaure semblait ne pas vouloir bouger et, dans sa rage, dans sa peur, Severus avait perdu la voix. Enfin, après ce qui sembla être une éternité, alors que l'ombre vacillante approchait de Harry, il bondit.
En un instant, le centaure mit la forme à la fois vaporeuse et solide en fuite. Harry était resté debout, solidement ancré sur ses jambes, alors que le jeune Drago s'était écroulé en arrière, les yeux écarquillés. Malgré lui, Severus ressentit à ce moment-là une intense fierté… Son garçon, celui qui avait grandi sous son toit, était cent fois plus courageux que le fils de Lucius Malefoy. Ce n'était pas étonnant, mais c'était grisant.
Ils rentrèrent peu après, une fois le garde-chasse de retour, aussi irresponsable et inconscient qu'il l'avait été au début de sa démarche. Severus pensa à lui parler, à le menacer, mais le centaure l'en dissuada à sa façon… Le regard vers les étoiles, une expression énigmatique et une simple phrase :
"La prophétie se réalisera. Faisons en sorte qu'elle le fasse dans de bonnes conditions, Severus."
