Les volutes de la fumée de cigarette disparurent au gré de la brise fraîche. La femme, assise sur un banc en bois où le vernis s'écaillait, était comme hypnotisée par ce ballet vaporeux. Ses yeux bordés de cernes ne semblaient pas vouloir quitter le nuage toxique, elle était totalement perdue dans les méandres de son esprit. Puis une voix féminine s'éleva comme cette fumée, l'interpellant.

- Ayako ?

Le ton transpirait l'incertitude et pourtant ce simple mot la fit réagir. Elle se leva, abandonna son bâtonnet de la mort à moitié entamé au sol puis l'enlaça.

-Oh mon dieu Mai ! J'étais si inquiète ! J'ai cru qu'ils n'allaient jamais te laisser partir !

Le « ils » en question était le personnel de l'hôpital se trouvant juste là et cela faisait des heures qu'Ayako attendait, tout d'abord en salle d'attente avec des gosses braillards et des gens à la mauvaise mine puis à l'extérieur se grillant une clope pour ensuite revenir à l'intérieur quand elle était complètement gelée, et ainsi de suite.

La plus jeune grimaça en sentant la désagréable odeur de nicotine, d'ailleurs depuis quand la miko fumait-elle ? Elle n'avait jamais rien su de cette dépendance et pourtant elle la connaissait depuis longtemps… Enfin ce n'était pas le plus important pour l'instant. Mai recula, sortant de la chaleureuse et puante étreinte et resta silencieuse, craintive.

Elle avait longuement réfléchi lors de cette interminable nuit et sa décision était prise, elle devait parler au moins à Ayako qui par contre s'agaçait face à son mutisme.

- Maintenant tu vas m'expliquer la raison de ce malaise et pourquoi tu m'as interdit de prévenir quiconque.

Ah oui… Dans l'ambulance elle s'était réveillée et avait supplié son amie de ne rien dire aux autres. Alors elle avait respecté sa volonté, nickel.

Mai ouvrit la bouche, une fois, deux fois sans arriver à sortir un son alors elle glissa hors de sa poche une photographie qu'elle lui tendit puis elle détourna le regard rapidement, fixant d'un air angoissé l'aube se levant au-dessus de l'hôpital. Ayako fronça des sourcils, le comportement de la jeune femme était incompréhensible voire totalement inquiétant. Elle prit la photo qui était… le cliché d'une échographie ?

- Je… ne comprends pas…

Ou elle avait peur de comprendre.

Mai en aurait presque pleuré mais ce n'était pas le moment, elle devait rester forte. Tant de choses à faire alors il ne fallait pas flancher.

- C'est la première image de mon enfant.

Elle avait réussi, bon sa voix avait été tremblante mais elle avait réussi ! C'était la première étape franchie. Un pas après l'autre. Elle fixait maintenant son amie, guettant le moindre signe de rejet avec crainte.

- Oh… Oh !

Le choc fut terrible. Ayako s'assit brutalement sur le banc, ses jambes ne pouvant plus la porter.

- Mais comment ?!

Mai eut un rire particulièrement nerveux.

- On doit vraiment en parler ? C'est plutôt gênant…

Un peu que c'était gênant ! Ayako avait encore l'image de la Mai encore innocente âgé de 16 ans mais… aujourd'hui elle en avait bientôt 18, elle prit soudainement conscience que c'était une femme et non l'adolescente sur qui elle veillait avec une grande tendresse. Elle l'adorait comme une petite sœur, comment ne pas s'attacher à son grand cœur, à son énergie et à sa force ? Mai était un membre de sa famille et quoi qui se passe Ayako sera toujours là.

La miko replaça une longue mèche de cheveux en soupirant.

- Qu'est-ce que tu veux faire ?

Ne voyant aucun signe de rejet mai se risqua à s'assoir à côté d'elle.

- Je ne sais pas enfin, d'une certaine manière je me suis déjà attaché à lui mais son père…

Ayako grogna de colère, comprenant parfaitement ce non-dit, ce n'était pas du rare ce genre d'homme. Oh qu'elle avait envie de retrouver le sombre connard qui l'avait mise enceinte pour ensuite la trahir. Si elle le retrouvait elle commencerait d'abord par lui briser les deux jambes puis les deux bras pour pouvoir prendre son temps quand elle lui arrachera ce qui lui pends entre les jambes. Elle lui fera bouffer sa queue ! Il ne pourrait plus produire de descendance !

- Qui ?

- Je ne te le dirais pas, je ne veux pas que tu finisses en prison.

Le ton de Mai ne permettait aucune objection alors Ayako essaya de se calmer et d'oublier l'idée de carnage en respirant longuement et profondément. Bon elle n'allait pas insister pour l'instant mais elle finirait bien par le découvrir, non ? Se concentrer sur le bébé, voilà le plus important.

- Le petit a combien de semaines ?

Mai eut un petit sourire, le premier depuis le début de la conversation, non, depuis hier et Ayako en fut heureuse.

- 7 semaines, je n'avais rien remarqué alors que j'avais des nausées, des vomissements et des malaises. Il y a des moments où je suis vraiment une idiote.

- Oh vraiment ?

Le sourire de la miko était clairement amusé et Mai pouffa de rire en lui bousculant légèrement l'épaule.

- Ne te fous pas de moi !

Les deux femmes éclatèrent de rire, l'ambiance s'était nettement plus allégé, détendu et elles se taquinèrent ainsi un petit moment avant que la fatigue leur rappelle la nuit plus qu'harassante. Ayako lui proposa de la raccompagner mais l'idée de retourner à l'appartement la fit se crisper. Son amie en fut surprise.

- Un problème ?

- C'est juste… que j'ai beaucoup trop de souvenirs là-bas et… c'est dur…

Ayako l'enlaça avec énormément de douceur comme si elle était faite de porcelaine.

- Viens donc chez moi, j'ai une chambre d'ami.

Mai souffla avec toute sa gratitude un merci. Ainsi elles se levèrent et quittèrent cet endroit pour se diriger vers l'habitation de la plus âgée alors que chez la plus jeune une certaine personne passait pour une petite visite.

Naru, dans toute sa splendeur, glissa son double des clés dans la serrure. Il fronça imperceptiblement des sourcils en remarquant que ce n'était pas verrouillé. Il pénétra sur les lieux comme dans un terrain conquis et appela son amante mais seul le silence lui répondit. Il soupira, désespéré par cette étourderie. La connaissant elle était parfaitement capable de sortir de chez elle en oubliant de fermer derrière elle.

Le ghost hunter attendit quelques minutes puis décida de partir, il devait être tôt au bureau du SPR. Ce n'était pas parce que sa partenaire se comportait bizarrement qu'il devait oublier ses responsabilités professionnelles. Fier de cette décision il rebroussa chemin en faisant bien attention de fermer la porte à double tour tout en se promettant d'en parler la prochaine fois à Mai.

L'appartement de Matsuzaki était spacieux et chaleureux. La première pièce était un salon bien éclairé par la lumière du soleil grâce à ses grandes fenêtres. Le sol était un parquet en chêne et les murs blancs étaient recouvert de tableaux qui rappellent à Mai le street art. Un canapé d'angle en cuir banc recouvert de coussins couleur crème et noisette trônait au milieu de la pièce et séparait le coin salon et le coin cuisine. En effet à gauche il y avait un écran plat reposant sur un meuble de télévision en chêne. Entre l'écran et le canapé se trouvait la table basse en verre. Puis un droite la cuisine et une table à manger pour six personnes. Mai en fut bouche bée.

- C'est… Mais ça a dû te coûter un bras !

Ayako eut un petit sourire amusé.

- Fille de médecins possédant leur propre hôpital je te rappelle, mais bon il est temps de dormir, allez viens.

La propriétaire la guida jusqu'à la chambre d'ami qui contenait un lit double, une armoire un fauteuil à l'allure très confortable d'un marron foncé et deux tables de chevet où reposaient sur chacune une lampe. Mai se tourna vers son amie et la remercia une dernière fois avant de se débarrasser de ses vêtements et de se coucher. Elle s'endormit comme une masse.