Alors aujourd'hui, je vous livre un chapitre écrit un peu à la va-vite et à peine relu. C'était ça ou pas de chapitre avant la semaine prochaine, vu que mes journées explosent en ce moment. Donc…soyez indulgents, siouplait…

J'ai emprunté le titre à Stefan Zweig, je ne sais pas si vous connaissez sa belle nouvelle du même nom, son thème principal est assez proche de celui de cette histoire. J'espère que ce grand écrivain ne se retournera pas trop dans sa tombe…

Bonne lecture à tous!


CHAPITRE TREIZE

La confusion des sentiments

Malgré sa fatigue, Harry mit plus de deux heures à s'endormir ce soir là. Les péripéties de la journée écoulée repassaient en boucle dans sa tête. Le corps baigné de sueur, il revoyait comme en contre-plongée la haute silhouette squelettique de Voldemort, il entendait sa voix glaciale, implacable, et revivait avec horreur le moment où le serpent se jetait sur Rogue pour planter dans son cou ses énormes crochets...

Mais autre chose encore préoccupait le garçon. Comment devait-il interpréter les mots griffonnés par Rogue dans ses moments de solitude et de détresse? L'homme avait eu beau lui conseiller de ne pas prendre trop au sérieux ce qu'il pourrait lire dans son journal intime, et affirmer qu'il s'était laissé emporter bien au-delà de ce qu'il ressentait réellement, Harry devinait au contraire que ces mots étaient plus sincères que tout ce que Rogue pourrait jamais lui dire de vive voix.

Le garçon se sentait profondément troublé. Il était bien obligé de constater deux choses. Premièrement, que Rogue, dans son journal, ne cessait de parler de lui, de manière quasi-obsessionnelle. Deuxièmement, qu'il paraissait ressentir pour son ancien élève bien plus qu'une simple affection. Le garçon n'était ni aveugle, ni stupide, et il n'était pas nécessaire de savoir lire entre les lignes pour mesurer l'intensité des sentiments de l'homme à son égard.

Harry tâchait d'y voir clair et d'analyser froidement la situation: autrefois, l'homme avait été violemment épris de Lily. Puis il avait passé des années à vivre dans le regret de sa bien-aimée, tout occupé à haïr son rejeton qui avait le défaut de trop lui rappeler James Potter, avant de s'apercevoir -sur le tard- que Harry ressemblait étrangement à celle qui l'avait tant fasciné.

Peut-être ne lui en avait-il pas fallu plus pour reporter cet amour si cruellement déçu sur le garçon.

S'agissait-il cependant d'un sentiment de même nature que celui qu'il avait éprouvé pour sa mère? Y avait-il trace d'une attirance physique? Même si la lecture du journal le laissait vaguement pressentir, rien ne permettait de l'affirmer... Ce soupçon suffisait cependant pour que Harry en ressentît un profond malaise.

Car dès lors, la question qui se posait était la suivante: le garçon n'avait-il pas fait une énorme erreur en ramenant Rogue à la vie?

En effet, Harry n'éprouvait rien de comparable pour son ancien professeur. Il se sentait capable de l'aimer d'une solide amitié, il l'admirait sincèrement pour son courage et se savait soucieux de voir l'ex-espion reconnu à sa juste valeur par la société sorcière… Mais il ne pouvait envisager un instant de développer un autre type de relation avec lui.

Le garçon devinait que Rogue n'était pas du genre à revendiquer quoi que ce fût en matière de sentiments. Sa fierté ombrageuse et son profond dégoût de lui-même le rendraient au contraire encore plus réservé vis-à-vis de celui qui occupait ses pensées, et Harry savait qu'il n'avait nullement à redouter un quelconque harcèlement de la part de Rogue.

Mais si Harry avait permis à l'homme de revivre, ce n'était pas pour le voir encore plus malheureux. Cette pensée lui vrillait l'esprit et pesait péniblement sur sa conscience. Si l'homme finissait par mener une vie affective encore plus misérable qu'autrefois et sombrait dans la dépression, il se jugerait personnellement responsable de cet échec et ne se le pardonnerait pas. Il lui incombait donc de lui faire connaître autre chose, quelque chose qui s'apparentait au bonheur, rien de moins.

Malheureusement, il se sentait plus que démuni face à cette nouvelle et étrange mission…


-Voilà, Harry, tout est installé…, souffla Ron en se laissant tomber dans le canapé. Ce n'est peut-être pas impeccablement rangé, mais ne t'inquiète pas, je m'en occuperai plus tard!

-Pas de problème, je me fous royalement de la manière dont tu ranges tes affaires, mon vieux…C'est ta chambre, tu en fais ce que tu veux. Seul Kreattur risque de se montrer hargneux s'il la trouve trop en bazar, mais pour ma part, ça ne m'empêchera pas de dormir.

Ils en étaient là de leur discussion quand Hermione surgit à son tour dans le salon, les joues rouges et les mèches folles. Ginny la suivait, calme, le sourire aux lèvres.

-Ca y est Harry, on a réussi à tout faire entrer dans la chambre! Ginny m'a donné un sérieux coup de main, mais il a fallu ajouter deux rayonnages pour caser tous mes livres.

-Bravo! Belle performance!

-Arrête de te moquer de nous! Tu veux venir voir?

-Heu…ouais, mais pas tout de suite! Prenez d'abord le temps de boire quelque chose, vous devez être assoiffées.

Les jeune filles se jetèrent avec reconnaissance sur les bièraubeurres bien fraîches, tandis que Ron et Harry évoquaient leur programme du lendemain. La journée de rentrée à l'Académie de formation des aurors (AFDA) débutait par une réunion générale et un discours solennel du directeur Gilbert Frears. Quant à Hermione, elle avait rendez-vous avec son directeur des études, pour faire le point. Ses cours à proprement parler ne démarraient que le 1er septembre.

-Tu as de la chance, Hermy! Obliger les gens à reprendre les cours un 31 août, c'est vraiment inhumain! Gémissait Ron entre deux gorgées de bièraubeurre. Dis, Harry, est-ce qu'on t'a dit que ce soir, on va dîner avec Dean et Luna au restau italien? Dean m'a envoyé un hibou au Terrier. Ils comptent sur nous tous, c'est la dernière occasion, vu qu'après, ils seront enfermés à Poudlard.

-Oh zut, et moi qui ne peux pas venir avec vous, dit Ginny avec amertume. Maman veut à tout prix que je sois rentrée à 19h pétantes! Quelle poisse!

Harry avala sa salive.

-Moi non plus, Ron, je ne pourrai pas venir, annonça-t-il d'une voix incertaine. J'ai invité quelqu'un à dîner ici, ce soir.

Ginny et Ron ouvrirent des yeux stupéfaits.

-Ah oui? S'étonna Ron. Qui?

-Rogue.

Le rouquin faillit s'étouffer avec sa bièraubeurre.

-Hein? Tu as invité Rogue à dîner ici? Tu es cinglé, ou quoi?

-Pas du tout! Protesta Harry avec humeur. Je dois lui rendre son coffre et ses affaires. De toute façon, je veux savoir où il en est, après deux mois passés dans la clandestinité!

-Tu as raison, Harry, tu as bien fait, approuva Hermione d'un ton sérieux en faisant les gros yeux à Ron.

-Tu es sûr qu'il va venir? Glissa Ginny en observant Harry de biais.

-Non, mais je l'espère… Pour lui, c'est une invitation qui remonte à deux mois, alors…il risque fort d'avoir oublié!

-Dans ton dernier courrier, tu as demandé à Mc Gonagall de le lui rappeler, fit remarquer Hermione.

-Eh, Hermy, je compte sur toi pour venir avec nous au restau! S'interposa Ron. Pas question de décommander, Dean serait trop déçu!

Hermione prit un air sévère.

-Tu ne m'avais pas prévenue, Ron…

-Et je te rappelle que ni toi, ni Harry ne m'aviez parlé de la venue de Rogue! D'ailleurs, je suis bien content d'avoir ce prétexte pour ne pas être forcé de manger en face de ce sale type. J'en aurais l'appétit coupé!

Harry se sentait de plus en plus agacé.

-Hier, tu semblais ravi d'apprendre que Rogue était sauvé, lança-t-il, et maintenant, tu…

-D'accord, mais de là à dîner avec lui! Tu oublies que c'est lui qui a arraché l'oreille de mon frère, et tu sais comme moi qu'il a bien pire à son actif!

-C'était un accident, Ron! Coupa sèchement Harry.

Ginny posa une main apaisante sur l'avant-bras de son petit ami.

-Inutile de t'énerver, dit-elle doucement. Mon frère ne changera jamais, il est têtu comme une bourrique.

-Je sais bien, grogna Harry, je commence à le connaître, depuis le temps.

-Attendez! Vous êtes amnésiques, tous les trois, ou quoi? Se scandalisa Ron. Vous oubliez toutes les horribles crasses que Rogue nous a balancées pendant nos années à Poudlard!

-On a suffisamment parlé de tout ça ces derniers jours, il me semble, répondit Harry. Je pensais que ce chapitre était clos. Bon, et puis écoute un truc, Ron! Ca ne va sûrement pas te plaire, mais je préfère te prévenir tout de suite: il se peut que Rogue séjourne pendant une période dans cette maison, lui aussi.

-Quoi?

-Mais oui, s'impatienta à son tour Hermione, Harry le lui a proposé par le biais du courrier qu'il a envoyé hier à Mc Go! Réfléchis! Rogue n'a nulle part où aller tant qu'il ne sera pas réhabilité officiellement. D'ailleurs, tu serais déjà au courant si tu étais un peu plus attentif!

-Eh ben dites donc, grommela Ron avec une grimace éloquente, ce début d'année scolaire promet d'être génial, entre les cours supplémentaires de rattrapage à l'AFDA et les soirées passées ici en joyeuse compagnie…

-Tu n'as qu'à reprendre tes affaires et retourner chez ta mère, répliqua Harry.

Il y eut un silence chargé de tension. Les deux filles se jetaient des regards inquiets.

-Qu'est-ce que tu en penses, Harry, reprit finalement Hermione d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre léger, si Ron et moi prenons l'apéro avec vous ce soir, avant d'aller rejoindre Dean et Luna au Chemin de Traverse?

Harry se força à sourire.

-Excellente idée…Ce sera une bonne manière pour vous de reprendre contact avec Rogue.

Le silence s'installa à nouveau. Ron se grattait la tête d'un air embarrassé. Soudain, il prit une inspiration et regarda son ami droit dans les yeux.

-Excuse-moi, Harry, dit-il à mi-voix d'un air penaud, je suis un crétin. Au fond, tu es chez toi, tu invites qui tu veux, bien sûr, et je n'ai rien à dire à ce sujet. Je te promets de me comporter civilement avec Rogue.

Au fur et à mesure que Ron parlait, on pouvait voir le visage d'Hermione se détendre et s'éclairer. Quand il eut fini, elle lui adressa un sourire attendri.

-Merci, Ron, répondit Harry, soulagé. Je sais que ce n'est pas forcément agréable pour vous de devoir supporter sa présence, mais maintenant que je l'ai sauvé plus ou moins malgré lui, je me dois de lui garantir des conditions de vie acceptables.

-Bon, et puis il y a un côté positif, tout de même! Lança Hermione d'un ton guilleret. Si Rogue habite ici, il pourra nous aider en potion!

Un silence stupéfait accueillit ces paroles. Puis les autres se récrièrent tous en même temps. Les quatre adolescents discutèrent un moment encore sur les avantages et les inconvénients d'une cohabitation avec un personnage aussi difficile et compliqué que l'ancien espion.

-Dis, Harry, tu n'as pas envie d'aller faire un tour? Proposa soudain Ginny, lassée de ces débats qui ne la concernaient guère.

La jeune fille voyait l'heure tourner avec angoisse. Le moment de la séparation approchait trop vite. Harry lui sourit et se leva vivement, lui tendant la main.

-Oh si, avec plaisir! Et en plus, on a de la chance, il fait beau! Que dirais-tu d'aller se balader à Hyde Park, en territoire moldu? Ca sera exotique, et ça nous fera prendre l'air!

-Connais pas, mais je t'accompagne où tu veux ! Du moment qu'on est ensemble!


Harry sortit de la cuisine, où il venait de rendre visite à un Kreattur affairé devant ses fourneaux, et s'engagea lentement dans l'escalier. Il se sentait mélancolique. La perspective de ne pas revoir Ginny avant plusieurs semaines le démoralisait. Au moment de leur séparation, il lui avait certes promis de lui rendre visite à Pré-au-lard les jours de sortie des élèves, mais le délai lui paraissait incroyablement éloigné.

Il tressaillit et s'arrêta net en entendant des coups secs frappés contre la porte d'entrée. S'agissait-il déjà de Rogue? Il regarda sa montre. 19h30. C'était une heure tout à fait correcte pour arriver, ni trop tôt, ni trop tard…Une heure parfaitement «Roguienne».

L'appréhension faisait battre le cœur du jeune homme tandis qu'il courait jusqu'à la porte. Il l'ouvrit à la volée. L'homme se tenait debout devant lui, grand et sombre dans sa cape noire, le visage pâle, mais reposé. Harry vit tout de suite qu'il avait les mains vides, et s'en trouva soulagé. Il eût été très embarrassé de recevoir un bouquet de fleurs, ou n'importe quel autre présent, au demeurant.

-Bonsoir professeur! Lança-t-il d'un ton amène. Je suis content que vous soyez venu!

Rogue eut un petit hochement de tête. Harry s'effaça pour laisser entrer son invité.

-Potter…, murmura laconiquement ce dernier en entrant.

Ils avancèrent dans le couloir, et Harry fit signe à Rogue de prendre l'escalier.

-Ron et Hermione sont là également, dit-il d'une voix qu'il essayait de garder posée et affable.

Rogue ne répondit pas. Harry ne voyait que son dos tandis qu'ils gravissaient les marches. Il songea que l'homme ne portait aucun sac. Soit il n'avait pas l'intention de s'installer square Grimmaurd, soit il n'avait aucune affaire à lui et comptait sur Harry pour lui fournir le nécessaire.

Rogue connaissait la maison, il longea le palier et entra sans hésiter dans le séjour. Aussitôt, Hermione et Ron se levèrent et vinrent à sa rencontre, l'air très emprunté. Rogue leur serra la main, sans pour autant daigner sourire. Harry lui désigna un siège, et l'homme s'assit, le dos raide.

-Comment se porte le professeur Mc Gonagall, monsieur? demanda très vite Hermione, visiblement soucieuse de ne pas laisser le silence s'installer.

-Aussi bien qu'il est possible pour une directrice d'école la veille de la rentrée… après que son école ait été en grande partie détruite, répondit Rogue, acerbe.

-Oh…bien sûr… elle doit être surchargée de travail, et sans doute très… anxieuse?

-Je reconnais bien là votre perspicacité, miss Granger.

Hermione eut un petit rire gêné. Harry se dépêcha de prendre le relais.

-Le professeur Mc Gonagall vous a-t-elle informé du fait que votre domicile Spinner's End a été fouillé, professeur?

Rogue tourna les yeux vers Harry et attendit quelques secondes avant de répondre.

-Elle m'a en effet parlé d'une véritable mise à sac. Mais comment l'avez-vous appris, Potter?

-Eh bien, lorsque le bouton de la remonteuse s'est déclenché, après que vous l'ayez réparée, elle m'a bien ramené à mon époque, mais pas du tout dans la cabane hurlante. Je suis resté là où je me trouvais, ce qui était tout à fait logique, je le reconnais… mais bon, j'avais oublié cette caractéristique de fonctionnement…

-Toujours aussi réfléchi et prévoyant, Potter! Ricana Rogue. Mais continuez, continuez…

-J'étais donc dans votre cave et je m'apprêtais à transplaner pour rejoindre mes amis, quand j'ai entendu des voix à l'étage.

Harry poursuivit son récit, n'hésitant pas à décrire le comportement odieux des intrus. Rogue l'écoutait attentivement, et ses yeux se plissaient de colère.

-Rien dans ce que vous me dites ne m'étonne, Potter, fit-il remarquer froidement quand Harry eut fini. Ces aurors sont des brutes, ils sont payés au résultat, et je ne suis pas surpris qu'ils cherchent par tous les moyens à me faire la peau.

-Quand vous serez réhabilité, ils n'auront plus le droit de se comporter ainsi! S'écria Hermione avec empressement.

-Parce que vous pensez réellement que je serai réhabilité un jour, miss Granger?

Une ironie glaciale teintait les paroles de Rogue. Harry frissonna. Quant à Hermione, prise de court, elle ne trouvait rien à répondre.

-Désirez vous boire quelque chose, professeur, demanda le garçon pour faire diversion.

-Qu'avez vous à me proposer?

-Au choix: du whisky, du Porto, du Gin… du jus de citrouille, de la bière…

-Un whisky, ce sera parfait.

Harry appela Kreattur et l'elfe apparut aussitôt devant eux, vêtu d'une tunique blanche immaculée, le médaillon de Regulus brillant de tous ses feux sur sa poitrine maigre. Harry lui passa la commande, et un instant après, la petite créature revenait dans un POP et déposait sur la table basse un plateau chargé de verres et de bouteilles.

-Je ne reconnais ni votre elfe de maison, ni la maison des Black, Potter…, s'exclama Rogue, en regardant autour de lui d'un air ébahi, expression inhabituelle chez lui, comme s'il ouvrait enfin les yeux sur son environnement. Que leur avez vous fait? Il me semble pourtant que vous n'étiez pas particulièrement doué en métamorphoses!

Harry sourit.

-Des choses extraordinaires se sont produites l'an passé, et celle-ci n'est pas la moindre. Kreattur a complètement changé, depuis qu'il est en possession du médaillon de son ancien maître. Il m'a enfin accepté, et il a entrepris de faire de cette sinistre maison un véritable paradis…

Pour la première fois depuis qu'il était arrivé, Rogue se dérida au point d'esquisser un vague sourire. Ron et Hermione le regardaient avec étonnement. Sans attendre, Harry lui servit un verre de whisky.

La conversation s'orienta tout naturellement sur la rentrée. Ron finit par desserrer les dents lui aussi, et Hermione était tout à fait à l'aise à présent. Sans être vraiment aimable, Rogue les écoutait parler, évitant de leur renvoyer des remarques désobligeantes comme il l'eût fait par le passé.

Au bout d'une demie heure environ, Ron et Hermione se levèrent et s'excusèrent, expliquant qu'ils étaient attendus chez des amis pour sortir au restaurant. Rogue se tourna vivement vers Harry.

-Vous ne vous joignez pas à eux, Potter? Dit-il avec brusquerie.

-Oh, mais non…ils n'ont pas besoin de moi…

L'expression de l'homme se durcit.

-J'espère que je ne vous prive pas d'une sortie avec vos camarades?

Le garçon se troubla.

-Oh…. Ne vous inquiétez pas, professeur! Il y a deux mois que je vous ai invité, et… je ne le regrette absolument pas! Répondit-il maladroitement, tout en se maudissant de rougir si facilement.

Rogue le regarda curieusement. Après avoir à nouveau serré la main de leur ancien professeur, Ron et Hermione sortirent de la pièce, et Harry invita Rogue à se rasseoir. Le garçon entendit ses amis descendre, s'habiller et quitter la maison. Embarrassé, il ne savait que dire, et Rogue se taisait, tout en l'observant de côté.

-Vous m'aviez parlé de me restituer mon coffre…, dit soudain l'homme d'une voix sourde.

Harry sursauta.

-Mais bien sûr, professeur, balbutia-t-il en désignant le coffre qui n'avait pas quitté la pièce et reposait dans un coin. Voyez, il est là, et j'ai tout remis en place à l'intérieur.

Rogue considéra un moment son bien, sans faire pour autant un mouvement dans sa direction.

-Le professeur Mc Gonagall m'a également parlé de… quelque chose…, dit-il encore, les yeux dans le vide.

Intrigué, Harry fronça les sourcils.

-De quoi s'agit-il?

-Vous l'évoquiez dans la lettre que vous lui avez fait parvenir hier.

Le garçon se creusa les méninges. Décidément, Rogue ne faisait rien pour le mettre sur la piste…

-Est-ce que vous faites allusion à ma proposition? Lança-t-il à tout hasard.

Rogue tourna les yeux vers Harry. Il semblait troublé.

-Votre proposition…?

-…Oui, de vous héberger, le temps que votre nom soit blanchi et que vous puissiez regagner sans risque votre domicile…

Le visage du professeur avait imperceptiblement rosi.

-Oui, c'est cela. Cette…heu… proposition tient toujours, Potter?

-Evidemment! Vous n'êtes nulle part en sécurité pour l'instant, et je m'en voudrais horriblement s'il vous arrivait quelque chose!

-En quoi cela serait-il de votre responsabilité? Lâcha Rogue du tac au tac.

Harry se tassa un peu dans son fauteuil.

-Oh…vous savez bien…c'est moi qui ai voulu vous sauver la vie, alors…

Rogue renifla.

-Ce qui est fait est fait, Harry. Vous ne pourrez pas continuer à tout maîtriser, quelle que soit votre prétention à vouloir plier la réalité à vos désirs et vos caprices.

A cet instant, Kreattur surgit et annonça à Harry que le repas était servi. Le garçon invita son hôte à le suivre dans la pièce attenante qui avait été aménagée pour l'occasion en salle à manger. Une jolie table était dressée pour deux personnes. Harry et Rogue prirent place l'un en face de l'autre.

La situation avait quelque chose d'insolite. Jamais Harry n'aurait imaginé quelques semaines plus tôt se trouver un jour square Grimmaurd à manger en tête à tête avec Rogue, son professeur détesté, son pire ennemi après Voldemort …Mieux valait ne pas trop vite s'en féliciter cependant, car rien ne prouvait qu'ils n'allaient pas s'entre-tuer dans les minutes qui allaient suivre…

De plus, Harry n'était pas un habitué des réceptions et des mondanités. Il mangeait en général dans la cuisine, tout seul ou avec ses amis. Il n'avait qu'une vague idée de ce qu'étaient le protocole ou les usages. Bien qu'il devinât que Rogue n'y attachait que peu d'importance, il ne se sentait pas à l'aise dans son rôle pour autant.

-Donc, vous allez vous installer ici pour quelques temps, professeur? Dit-il avec un entrain quelque peu factice, histoire de relancer la conversation.

-Ne croyez pas que je profite de votre généreuse hospitalité de gaîté de cœur…, répondit Rogue d'un ton amer. Je résiderai ici tant que je n'aurai pas d'autre choix, mais j'espère qu'une telle situation ne se prolongera pas.

-Je le souhaite aussi, non pour vous voir partir plus vite, mais parce que j'imagine que cette situation de suspicion généralisée dirigée contre vous doit être insupportable!

-Ca ne me change guère de ce que j'ai pu vivre durant de longues années…

-Justement, il est temps que les choses évoluent! Mais…Servez vous, je vous prie!

Un plat bien garni était apparu magiquement sur la table, comme à Poudlard, accompagné d'une bouteille de vin français. Rogue émit un sifflement admiratif.

-Vous êtes ici comme un coq en pâte, Potter, remarqua-t-il tout en se servant une tomate farcie.

-Ne croyez pas que je mange comme ça tous les jours! Mais je dois dire que j'apprécie…d'autant plus que j'ai passé mon enfance à servir comme un esclave mon oncle, ma tante et mon cousin.

Rogue l'observa un moment sans répondre. Harry, qui s'était servi à son tour, soufflait sur sa bouchée, les paupières baissées. Il leva enfin les yeux vers son ex-professeur, tout en enfournant le morceau de tomate.

-Mais je ne vais pas vous embêter avec mes chouvenirs d'enfanche. Ils n'ont rien de très plaisant! Ajouta-t-il en grimaçant car la bouchée était encore brûlante. Faites attention, ch'est chuper chaud!

Rogue étira les lèvres en une sorte de rictus amusé.

-Ne vous en faites pas, je ne suis pas affamé au point de me jeter sur la nourriture, contrairement à vous.

Harry ne répondit pas, mais roula des yeux en souriant. Il s'était promis de ne pas réagir aux moqueries et aux provocations.

-Vous n'ouvrez pas la bouteille? Demanda Rogue d'un ton innocent.

-Oh, bien sûr que si, excusez moi! S'écria Harry, un peu honteux de sa négligence. Zut, Kreattur a oublié de laisser un tire-bouchon!

-Quoi? Vous n'avez aucun besoin d'un objet moldu barbare pour ouvrir une aussi bonne bouteille! Vous êtes un sorcier, oui ou non, Potter?

Sans attendre de réponse, Rogue sortit sa baguette et visa le goulot de la bouteille. Il y eut un POP très musical, et le bouchon de liège vola comme au ralenti dans sa main.

-Wow! Joli! S'exclama Harry, impressionné.

-Vous ne buvez jamais de vin?

-Heu…ça m'arrive rarement, je le reconnais.

-Décidément, vous avez grand besoin que quelqu'un fasse votre éducation…Je vous sers?

Harry tendit son verre, et sourit à son professeur tandis que le liquide rouge foncé s'écoulait en chantant. Il n'aimait pas spécialement le vin, mais le fait de voir Rogue prêt à y goûter de bon cœur lui faisait plaisir. L'homme y trempa ses lèvres et hocha la tête d'un air appréciateur. Un moment passa, durant lequel chacun fut occupé à souffler, puis à mâcher précautionneusement.

-Alors dites moi comment se sont passés ces deux mois durant lesquels vous vous êtes caché à Poudlard! Repartit Harry quand sa bouche fut enfin vide.

-Que voulez vous savoir exactement?

-Tout! Tout ce que vous avez fait depuis que nous nous sommes quittés dans votre laboratoire, Spinner's End!

-Ahaha! Vous me surprenez, Potter! Ca n'a rien d'intéressant, désolé de vous décevoir!

-Allez-y quand même…! Pour l'instant, je ne vois pas de quoi d'autre nous pourrions parler…

Le garçon avait décidé de ne plus s'embarrasser de politesse désormais, mais d'aller droit au but. Rogue eut un petit ricanement.

-Si vous y tenez, concéda-t-il en posant ses couverts… Eh bien, j'ai d'abord passé deux jours chez moi à reprendre des forces. Puis, comme je tenais absolument à être au courant des derniers évènements, je me suis rendu incognito à Poudlard, en changeant mon apparence. Une bonne partie du château était en ruine, mais j'ai réussi à rencontrer Minerva, je me suis fait reconnaître, et elle a accepté d'écouter mon récit. Comme vous le lui aviez suggéré, elle s'est ensuite adressée au portrait du professeur Dumbledore qui lui a confirmé tout ce que je lui avais dit…

Rogue s'interrompit pour prendre une dernière bouchée de tomate farcie.

-Vous vous êtes installé dans les cachots?

-Oui, et ça ne me dépaysait guère, comme vous vous en doutez… Pour m'occuper, et aussi pour seconder Pomfresh, je me suis plongé dans la fabrication de potions curatives. J'ai passé également de longues heures à m'entretenir avec le professeur Dumbledore.

-Et accessoirement, vous vous êtes entraîné à apparaître dans un portrait?

Rogue sourit finement.

-En effet. Nous nous doutions que vous chercheriez à prendre contact avec moi par l'intermédiaire de Phineas Nigellus Black.

Harry grimaça.

-Je suis très prévisible…

-Oh, à peine…n'oubliez pas que vous me l'aviez annoncé vous même dans la cabane hurlante.

-Du coup, vous n'aviez plus vraiment le choix, n'est-ce pas? Mais le jour où vous avez enfin daigné apparaître dans le portrait de Black, ici, square Grimmaurd, après vous être tant fait prier…

Rogue eut un sourire cruel.

-Oui, et bien?

-Quand je vous ai parlé de votre journal…

-Quoi donc?

-Vous avez eu un air si…horrifié…, bredouilla Harry, mal à l'aise sous le regard perçant de son convive. Pourquoi cette réaction extrême, alors que vous saviez déjà que je l'avais lu?

-J'ai eu la réaction qui eût été la mienne si vous m'aviez annoncé cette nouvelle désastreuse pour la première fois. Je n'ai pas eu à me forcer, vous savez. Dans ces cas là, le naturel revient au galop…

Harry se détendit légèrement.

-N'empêche que vous m'avez bluffé!

Rogue leva un sourcil.

-«Bluffé»? Ou plutôt berné, en langage familier, mais correct? En effet, je voulais faire un peu vaciller votre belle assurance, et vous faire comprendre qu'on ne viole pas impunément l'intimité de quelqu'un.

-Mon assurance, c'est beaucoup dire… J'étais plutôt dans mes petits souliers. Mais…franchement, vous êtes un comédien de haut vol!

-Près de vingt années passées à jouer un rôle d'espion ont forcément laissé des traces, Harry.

-Alors, peut-être que votre apparent mépris pour les gryffondors était aussi de la comédie, durant toutes ces années?

-Hmmm…en partie seulement…vous étiez une bande très agaçante, vous et vos innombrables admirateurs, je ne sais pas si vous en êtes conscient. Là non plus, je n'avais pas beaucoup à me forcer pour avoir l'air de vous détester. Je vous avais réellement pris en grippe, et j'ai regretté de nombreuses fois ma promesse à Albus de vous protéger.

Harry se renfrogna légèrement. Un instant après, Kreattur venait chercher le plat vide, et un superbe rôti de bœuf trôna bientôt au milieu de la table.

-J'espère que la lecture de mon journal ne vous a pas trop…perturbé…, reprit Rogue à mi-voix tandis que Harry déposait une tranche de viande dans son assiette.

Le garçon hésita, n'osant pas regarder son professeur.

-C'est vrai que…hum…que je ne m'attendais pas à …à ça.

-Et à quoi vous attendiez-vous?

-Je ne sais pas…à…à de la haine, beaucoup plus de haine. Vis-à-vis du monde sorcier en général…vis-à-vis de moi, aussi…surtout de moi…

-Alors…comment avez-vous réagi? Demanda Rogue doucement, gardant à son tour les yeux baissés, tout en coupant sa viande.

-On dirait que vous vous êtes fait à l'idée que j'ai lu vos cahiers, finalement…, fit remarquer Harry sans répondre à la question.

Rogue releva la tête, et leurs regards se croisèrent.

-Avais-je le choix? Dit-il avec un haussement d'épaules. J'ai tenté de me faire une raison. Malgré cela, plus j'y pensais, plus l'idée que vous lisiez mes divagations d'homme désespéré, sans que je puisse intervenir d'aucune manière, me plongeait dans le désarroi.

-Pourtant, ce sont ces «divagations», comme vous dites, qui m'ont fait découvrir l'homme que vous êtes réellement, dit Harry avec douceur.

Ils mangèrent un moment en silence.

-Vous ne m'avez pas répondu, quand je vous ai demandé comment vous aviez réagi…, reprit soudain l'ex-espion.

-Comment j'ai réagi à quoi…à la lecture de vos cahiers? Et bien, je crois vous l'avoir dit: avant tout, j'ai été interloqué de découvrir à quel point vous étiez différent de ce que vous laissiez paraître…

-Vous avez pu mesurer combien je suis aguerri dans l'art de la dissimulation. Mais soyez plus précis: en quel sens étais-je si différent de ce que vous supposiez savoir de moi?

-D'abord, vous montriez une vraie sensibilité, alors que je vous avais toujours connu froid et dur comme la pierre, injuste et partial…

-D'accord, d'accord. Mais encore?

-Ensuite…-Harry rougit-… je crois vous l'avoir déjà dit également, j'ai été très surpris de voir que vous n'aviez pas une si mauvaise opinion de moi.

Rogue leva son verre et but. Ses longs doigts tremblaient imperceptiblement.

-J'ai toujours été forcé de faire croire que je vous haïssais…, dit-il presque à voix basse en posant son verre vide un peu trop brusquement.

-Je vous avoue que ça m'a…vraiment ému… et touché.

Il y eut un silence tendu, durant lequel Rogue jouait machinalement avec des miettes sur la nappe.

-Vous n'avez pas été…choqué? Murmura-t-il enfin, dévisageant à nouveau Harry avec insistance.

Le garçon ne se sentait pas de taille à répondre franchement à cette question. Il préféra l'esquiver. A son tour, il but une gorgée de vin pour se donner du courage.

-Heu…non, pas vraiment…j'ai surtout réalisé à quel point vous étiez seul, démuni, sans personne à qui confier vos nombreux problèmes.

Rogue soupira. Était-ce de soulagement ou d'agacement? Harry n'aurait su le dire.

-Bref, vous m'avez pris en pitié, dit l'homme d'un ton aigre.

-Non, pas précisément. En fait, j'ai compris que, de tous les protagonistes de cette guerre, vous étiez celui qui tenait le rôle le plus important et qui était le moins reconnu.

L'homme renifla et se resservit des pommes de terre sans rien ajouter.

-Qu'allez-vous faire, maintenant? Demanda Harry d'un ton plus léger. Je veux dire, une fois que vous aurez été réhabilité?

Rogue le toisa avec froideur.

-A votre avis?

-Je…je ne sais pas…peut-être…enseigner à nouveau? Tenta Harry, tout en pressentant qu'il ne disait pas ce qu'il aurait dû dire.

-Vous croyez vraiment qu'une école acceptera d'employer un mangemort notoire à un poste d'enseignant? Ricana Rogue.

-Mais s'il est prouvé officiellement que vous n'avez jamais cessé de travailler pour Dumbledore?

-Vous êtes bien naïf, Potter. Si vous imaginez que cela suffira à me rendre fréquentable, vous vous bercez d'illusions…

Harry fronça les sourcils.

-Je ne comprends pas.

-Vous êtes un idéaliste…parce que vous êtes jeune, gryffondor et…parce que vous avez une prédisposition à la candeur, l'honnêteté, et aussi à la générosité. Tout le monde n'est pas comme vous.

Légèrement étourdi par cette avalanche de compliments, Harry se laissa tomber en arrière contre le dossier de sa chaise.

-Eh bien…si vous ne pouvez plus enseigner…qu'allez-vous faire?

-Bonne question! Figurez-vous que je n'en ai pas la moindre idée.

Harry sentit un poids tomber dans son estomac, bien plus indigeste que le rôti.

-Vous pouvez écrire vos mémoires! Lança-t-il étourdiment, pour dire quelque chose.

-J'ai avant tout besoin de gagner ma vie, Potter, répondit Rogue sèchement. Je n'ai aucunement l'intention de vivre à vos crochets.

-Ne présentez pas les choses de manière aussi négative, professeur! Vous ne vivrez pas à mes crochets. Il est tout à fait naturel que je vous vienne en aide, étant donné que c'est moi qui ai entrepris de vous ramener à la vie, sans vous demander votre avis…

-Je vois que vous commencez enfin à mesurer les conséquences de votre acte.

Harry baissa la tête et avala ses dernières pommes de terre. Quand il releva les yeux, il vit que Rogue n'avait pas cessé de le fixer. Vaillamment, il repartit à la charge.

-Je reviens à mon idée: vos mémoires se vendraient très bien, j'en suis certain! Et vous avez tellement de talent pour l'écriture!

Rogue ouvrit de grands yeux, puis eut un petit rire sarcastique.

-Je pourrais même signer un contrat avec Rita Skeeter, tant que vous y êtes, Potter! dit-il entre ses dents J'écris peut-être bien, mais uniquement quand je pense que personne ne me lira, et… lorsque le sujet m'inspire…

-Et…quel sujet vous inspire?

-Vous ne vous en doutez pas?

Harry pensait connaître la réponse que Rogue attendait, mais il ne voulait pas entrer dans son jeu. Pourquoi l'homme cherchait-il à l'entraîner sur cette pente glissante?

-Heu…non…, dit-il bêtement. Il ne pouvait décemment pas répondre: «Moi! Je suis à l'évidence votre sujet favori»!

Rogue achevait de vider son troisième verre de vin.

-En secouant un peu vos neurones, vous finirez bien par trouver, Potter…, soupira-t-il en lui jetant un regard dégoûté.

Kreattur vint changer les assiettes, et peu de temps après, il apportait le dessert.

-Votre elfe de maison est un artiste de talent…, complimenta Rogue, visiblement impressionné par la soupe de fruits rouges accompagnée de glace à la vanille et de tuiles aux amandes.

-Moui…je reconnais qu'il se débrouille très bien…

Soudain, Rogue éclata de rire, et Harry le regarda, surpris. C'était un rire clair, joyeux, communicatif. Il semblait au garçon qu'il entendait ce rire pour la première fois. A Poudlard, jamais il n'avait entendu mieux que de sombres ricanements de la part de son professeur.

-Vous êtes très bien, dans votre rôle de maîtresse de maison, se moqua Rogue en croisant le regard étonné que Harry posait sur lui.

L'homme se sécha les yeux avec sa serviette. Harry décida qu'il était ravi de voir Rogue en proie au fou-rire, même si l'homme riait à ses dépends…

Ils dégustèrent le dessert en évoquant la formation d'auror et les cours qui risquaient de poser des problèmes à Harry. Rogue proposa de lui-même au garçon de lui donner un coup de main en potion, si toutefois il était d'accord, et s'il acceptait qu'une pièce de la grande maison fût transformée en laboratoire. Pensant à Hermione et à ses espoirs, Harry lui assura qu'il avait quartier libre pour aménager la cave comme il l'entendait, et qu'il lui faisait entièrement confiance en la matière. Rogue n'avait qu'à lui dresser une liste du matériel nécessaire, il se chargerait d'aller faire les emplettes au Chemin de Traverse.

Quand le repas fut achevé, ils se levèrent et regagnèrent le séjour. Ils avaient tous deux bien bu, et Harry se sentait légèrement pompette. Il hésita un instant, puis se tourna vers son invité.

-Peut-être désirez vous voir vos quartiers, à présent, professeur?

Comme s'il n'avait pas entendu, Rogue fit quelques pas, avant de se retourner brusquement vers son hôte et de dire à brûle-pourpoint:

-Vous êtes pressé de vous débarrasser de moi?

-Oh…mais non, bredouilla le garçon…C'est que… j'imaginais que vous aviez envie de voir dans quelle pièce vous allez…

- Je ne veux pas abuser de votre charité, l'interrompit Rogue abruptement. Vous pouvez me mettre où vous voulez, dans un placard, au grenier ou à la cave, là où je gênerai le moins…

Incapable de déterminer si Rogue plaisantait ou s'il était sérieux, Harry admira une fois de plus son talent de comédien.

- Je ne vous ai pas mis à la cave, protesta-t-il avec vigueur, mais dans une des nombreuses chambres de la maison. De ce côté là au moins, mon éducation n'est plus à faire. Suivez moi!

-Attendez, Potter. Une précision avant tout: mettez moi où ça vous chante, mais je ne veux pas de la compagnie de Phineas Black, que ce soit bien clair entre nous…J'ai eu suffisamment de démêlés avec lui à Poudlard!

-Oh, ne vous inquiétez pas, rit Harry en ouvrant la voie, son portrait est accroché dans ma chambre et ne risque pas d'en bouger.

-Oui, il a l'air de tenir beaucoup à votre compagnie…, grinça Rogue en suivant le jeune homme dans le couloir.

-Vous êtes au courant?

-Il m'en a parlé…

-Ah oui, c'est vrai, j'ai lu ça dans votre journal…aussi surprenant que ça puisse paraître.

-Qu'est-ce qui est surprenant? Que Black me fasse part de ses exigences en matière d'accrochage, ou que j'en parle dans mon journal?

-Heu…les deux!

-Ne soyez pas étonné, Potter! Black n'a jamais fait mystère de ses goûts et préférences, même devant moi…disons-le, il n'a aucune pudeur. Quant à moi, je note dans mon journal tout ce qui me paraît digne d'attention.

Harry se demanda comment il devait interpréter les mots de Rogue. Entre temps, ils étaient parvenus devant la porte de la chambre que le garçon destinait à son invité, et il l'ouvrit, renonçant momentanément à demander des éclaircissements sur les «goûts et préférences» de Phineas Nigellus.

-Voilà! S'exclama-t-il avec une certaine fierté. Ca vous convient?

La pièce était superbe, vaste et meublée avec soin. Dans la grande cheminée, un feu brûlait joyeusement, et un bureau de taille impressionnante trônait contre un des murs.
Rogue entra, fit un tour d'horizon, mais ne dit rien.

-Vous êtes ici chez vous, reprit le garçon sans se démonter. Cette porte donne accès à une salle de bains. Installez-vous comme vous l'entendez. Mais…vous n'avez apporté aucune affaire?

Rogue grimaça un sourire, puis sortit de sa poche une petite bourse de cuir. D'un sort, il l'agrandit, et ce fut un sac de voyage de taille normale qu'il déposa sur le tapis.

-Vous m'autorisez à faire venir mon coffre dans cette pièce, Potter?

-J'aurais bien conservé votre journal, taquina le garçon, mais je ne veux pas être accusé de vol ou de recel…

Rogue le foudroya du regard, puis sortit à nouveau sa baguette et lança un accio. Un instant plus tard, le coffre massif se posait délicatement sur le plancher, sous le regard admiratif de Harry.

-Avez-vous tout ce qu'il vous faut, professeur?

-Cessez de vous inquiéter pour moi, Potter. Je suis magnifiquement installé.

-C'est que je voudrais que…que vous soyez satisfait, professeur.

-Satisfait de mon logement? Evidemment, comment pourrait-il en être autrement! Je ne suis pas une brute ou un ingrat!

Harry se sentit comme entraîné dans un tourbillon qu'il ne pouvait plus contrôler.

-Pas uniquement de votre logement. Je voudrais m'assurer que vous…que vous soyez heureux.

-Heureux?

-Oui…heureux de vivre…ou de revivre…

Rogue ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha de quelques pas, s'arrêtant à moins d'un mètre du garçon.

-Et vous, Harry, êtes-vous heureux?

Surpris par la question, le garçon entrouvrit la bouche, mais aucun son ne franchit ses lèvres.

-Vous voyez bien! Vous même, qui avez tout pour nager dans le bonheur, vous êtes incapable de répondre à cette question.

-Si au moins j'étais sûr que vous ne m'en voulez pas pour ce que j'ai fait, je pourrais dire que je suis heureux, murmura Harry avant de mordiller sa lèvre inférieure.

-Ce que vous avez fait…?

-Vous avoir ramené à la vie…

Rogue hésita. Ses yeux noirs ne quittaient pas ceux de Harry. Soudain, il leva une main et la posa doucement sur l'épaule du garçon.

-Je ne vous en veux pas. Soyez heureux, Harry, et je le serai également.

Comme le garçon ne trouvait rien à répondre, Rogue soupira et laissa tomber sa main avant de faire un pas de côté.

-Ne restez pas planté là, vous feriez mieux d'aller dormir, grommela-t-il d'un ton soudain redevenu rêche. Et prenez garde à Phineas Black, je suis certain qu'il n'hésite pas à vous espionner à votre insu!

Harry partit d'un éclat de rire.

-J'ai pris mes précautions, ne vous en faites pas! Bonne nuit, professeur!

-Bonne nuit, Harry!

Rogue se détourna, et le garçon sortit de la pièce.


Comme d'habitude, j'attends vos réactions avec impatience!

Naste: merci beaucoup pour ton mot. Je ne sais pas si la réhabilitation sera facile, je crains que ça ne coule pas de source, hélas…A tout bientôt!

Mélanie: Coucou! Merci pour ta review, elle m'a fait un grand plaisir. Alors toi, tu penses que Sev a écrit autre chose encore, pour avoir eu si peur en apprenant que Harry lisait son journal? Je trouve que ce que nous avons vu de ses écrits est déjà très compromettant, et qu'il y a de quoi être bouleversé pour quelqu'un d'aussi secret que Rogue, qui n'a jamais laissé transparaître que de la haine pour Harry. Mais bon…La suite nous en apprendra peut-être plus encore? Merci encore pour tes encouragements, et à bientôt, bises!