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Une pie disparaît
Dix ans, c'était le nombre d'années que Yarry avait passé chez les Dursnow, et ignorant tout de ses vraies origines, il était persuadé qu'il resterait au 4, Commande Privée, encore bien longtemps. Ce jour là, le soleil inondait la cuisine fraîchement astiquée par Mrs. Dursnow – des assiettes aux couteaux en passant par les tuyaux du lavabo – et le jardin un peu trop parfait qui s'étendait derrière la maison. Les rayons éclairaient aussi le living room qui n'avait pas beaucoup changé, à quelques détails près, depuis que Mr. Dursnow y avait appris que des lapins malins volaient un peu partout dans le pays. Seules les photos dans les cadres d'argent indiquaient que dix années s'étaient écroulées, ou plutôt écoulées, depuis cette journée : on y voyait un gigantesque garçon de onze ans avec une énorme tête joufflue et un nez de la forme et de la grosseur d'une papaye – un gros garçon blond assis sur son premier chat, devant sa première baleine à bosse, avec ses parents, avec ses amis, à la fête foraine ou en train de se faire couvrir de baisers baveux par une tante affreuse de la même dimension que lui -, alors qu'autrefois, on ne voyait qu'une grosse tache rosée écrasée dans l'objectif, avec deux yeux et une bouche.
Rien dans le salon ne laissait deviner qu'un autre petit garçon vivait ici.
Pourtant, c'était bien le cas. Yarry Potdebeur était toujours là, endormi pour le moment, mais plus pour longtemps, car tante Pétulance était bien réveillée et commençait à s'impatienter.
Vite ! Debout ! hurla-t-elle de sa voix suraiguë en tambourinant furieusement contre la porte du sous-sol.
Yarry entendit sa tante se rendre dans la cuisine et commencer à crier après son mari qui abîmait sa poêle en stainless. Il était mécontent d'être réveillé. Il aurait préféré continuer à rêver. Il se rappelait un peu de son songe : il volait à bord d'un kayak. Il était certain d'avoir déjà rêvé à cela mais il n'en était pas certain.
Il se leva de sa couche de paille et se cogna la tête contre ses barreaux. À ce moment, on frappa à nouveau contre la porte du sous-sol.
Ça y est ? demanda tante Pétulance. Tu es levé ?
Il faudrait peut-être que vous débarriez la porte, répondit Yarry.
Je vais venir t'ouvrir à condition que tu ne me mordes pas.
Pourquoi je te mordrais ?
La porte du sous-sol s'ouvrit à la volée et la lumière du soleil, qui venait à peine de s'élever dans le ciel, inonda la cave sombre, dévoilant ce peu sympathique mobilier : un vieux vélo rouillé, des boîtes pleines de papiers, un réservoir à eau chaude, une vielle commode avec une patte en moins, quelques chaises usées empilées une par-dessus les autres, une lampe tordue et… une cage à chien. Le tout était habité par les araignées et leurs toiles, les mites, les cafards, la poussière, la pourriture – on avait qu'à entrer pour sentir l'odeur de moisi et d'humidité – et… Yarry Potdebeur. Depuis les dix ans où il dormait dans le sous-sol, il s'était habitué au plancher de ciment froid, aux insectes et surtout à la noirceur.
Toutefois, sa tante ne semblait pas du tout à l'aise. Elle glissa ses longs pieds pédicurés dans d'imposantes pantoufles en fourrure rose, alluma une lampe torchère et descendit lentement l'escalier grinçant. Ensuite, elle sorti une grosse clé d'argent de la poche de sa robe de chambre mauve assortie à son fard à joues puis s'approcha de la cage à chien et déverrouilla la porte. Yarry s'empressa d'en sortir, essayant d'éviter de se cogner contre un des barreaux. Cela faisait dix ans qu'il dormait dans cette cage à chien, obligé à se plier en quatre morceaux, et couchant sur une couche de paille inconfortable.
Comme si elle avait peur qu'il explose, tante Pétulance s'empressa de remonter quatre à quatre l'escalier menant au rez-de-chaussée et referma la porte derrière elle. Yarry soupira puis, après avoir jeté un regard circulaire sur la pièce, dénicha deux bas dépareillés, un jeans troué et, derrière le réservoir à eau chaude, un gilet sale et trop large, ayant appartenu, comme tout le reste de ses vêtements, à Ondulé. Il s'habilla puis, avant que Pétulance ne l'appelle à nouveau, il monta dans le hall, où il manqua de près de faire une collision avec sa tante.
Dépêche-toi ! Je veux que tu surveilles le bacon. Ne le laisse surtout pas brûler. Je veux que tout soit absolument parfait pour l'anniversaire de mon Ondulé-chéri !
C'était l'anniversaire de Ondulé ! Comment avait-il pu l'oublier ? Pourtant son cousin n'avait pas cessé de le répéter toute la semaine en sautillant d'un bout à l'autre de la maison et en criant : « C'EST MA FÊTE, PAS LA TIENNE, C'EST MA FÊTE, PAS LA TIENNE ! ».
Lorsque Yarry entra dans la cuisine, il ne vit pas celle-ci car elle avait été envahie sous une montagne de cadeaux. La table, les chaises, une partie du réfrigérateur et la presque totalité du comptoir étaient dissimulés sous les paquets de toutes grosseurs. Yarry devina qu'il y avait sous les emballages un vélo, une chaîne stéréo géante, une télévision neuve (la septième), un panier de basket-ball, un ballon de soccer, un ordinateur, plusieurs jeux vidéo, un aquarium avec des poissons, un punching-ball, un pouf, une couette de lit et de nouveaux vêtements.
Yarry s'approcha du four qui avait été épargné par la montagne de cadeaux pour qu'ils – ou plutôt qu'il – prépare le petit déjeuner.
C'était peut-être parce qu'il vivait dans une cage à chien, mais Yarry était très petit et maigre pour son âge. Il était gros comme un cure-dents et juste assez grand pour ne pas avoir besoin d'un petit banc pour se laver les mains dans le lavabo. De plus, il était obligé de porter les vêtements amples (très amples) de Ondulé, dans lesquels il baignait comme dans une piscine de tissus. À le voir de loin, on aurait pu croire une chauve-souris naine, si ce n'était de son visage mince, de ses cheveux longs et noirs et de ses yeux d'un vert brillant, si bien qu'ils étaient fluorescents dans la nuit. De plus, il portait des lunettes rondes qu'il avait fallu rafistoler avec du fil à pêche pour qu'elles ne tombent pas en morceaux après qu'elles eurent subit les foudres de Ondulé.
La seule chose que Yarry aimait bien dans son apparence physique c'était l'étrange cicatrice en forme d'éclair au chocolat qu'il portait en plein centre du front. Aussi loin que remontaient ses souvenirs – à l'aide d'un ascenseur un peu lent à cause de la charge surélevée due au poids de l'oncle Ponton et de Ondulé – il avait toujours eu cette cicatrice, et la première fois qu'il se rappelait avoir posée une question sur le sujet à sa tante Pétulance, c'était comment il l'avait eue.
Dans l'accident de trottinette qui a tué tes parents, avait-elle répondu. Et ne pose plus de questions, sinon je devrai te découper en cubes et te jeter dans du magma en fusion. Compris ?
Ne pose pas de questions était devenu un refrain continu chez les Dursnow et si Yarry ne respectait pas cette règle, il risquait de ne pas pouvoir manger pendant plusieurs jours.
L'oncle Ponton entra dans la cuisine au moment où Yarry retournait les tranches de bacon dans la poêle.
Va te peigner ! aboya Mr. Dursnow en guise de « bon matin ».
Depuis plusieurs semaines, la tante Pétulance coupait les cheveux de Yarry deux à trois fois par jours, mais pour une raison inconnue, ceux-ci repoussaient aussitôt à une vitesse folle, ainsi donc il était toujours décoiffé, au plus grand dam de son oncle qui levait parfois les yeux de son journal et de sa tasse de café pour lui ordonner de s'arranger.
Yarry était en train de faire cuire les œufs lorsque des bruits sourds ressemblant au piétinements d'un troupeau d'éléphants accompagnés d'un vif tremblement du sol annoncèrent l'arrivée de Ondulé. Effectivement, quelques secondes plus tard, son cousin entra dans la cuisine encombrée. Il ressemblait beaucoup à l'oncle Ponton : il était gros, il n'avait pas de cou, avait des doigts de la taille d'une poivrière et un nez écrasé. De plus, il avait un caractère semblable à celui de son père, sauf qu'il était encore plus grincheux, capricieux et coléreux. Tante Pétulance disait qu'il ressemblait à un ange, et Yarry trouvait plutôt qu'il ressemblait à un cochon obèse couvert de pustules venant d'avaler une baleine bleue, ou encore à un caméléon placé devant un ours polaire rose.
JE VEUX MANGER ! hurla Ondulé.
Ça ne sera pas long, grogna Yarry.
Il déposa les œufs, le bacon et les rôties dans un plateau puis tenta de disposer les assiettes sur la table engloutie de paquets. Pendant ce temps, Ondulé comptait ses cadeaux. Lorsqu'il eu terminé, ses joues rougirent, ses yeux se plissèrent et il cria de toutes ses forces :
TROIS CENT QUARENTE-NEUF CADEAUX ! MAIS L'ANNÉE DERNIÈRE J'EN AVAIT TROIS CENT CINQUANTE !
Mon petit chéri, tu n'as pas compté le cadeau de tante Rage, et… commença Pétulance.
JE ME FOUS ÉPERDUMENT DE TANTE RAGE ! JE VEUX TROIS CENT CINQUANTE-DEUX CADEAUX ! hurla Ondulé en jetant des paquets de tous côtés.
Un d'eux frappa Yarry de plein fouet. Il tomba à la renverse et quand il se releva, il n'avait comme envie que de faire payer ce gros bébé gâté. Lui ne recevait jamais de cadeaux, même pas à sa fête, et Ondulé lui en avait trois cent quarante-neuf et se plaignait. Yarry regarda de tous côtés, le visage déformé par la rage, et prit la première chose qui lui passa sous les yeux. C'est donc les précieuses tasses en porcelaine de Mrs. Dursnow qui volèrent à travers la cuisine et s'écrasèrent sur Ondulé. Tante Pétulance poussa un cri d'effroi, à la fois horrifiée à l'idée que son fils soit blessé et aussi dévastée que ses tasses soient brisées. Effectivement, au contact de la peau flasque du cousin de Yarry, les récipients de porcelaine éclatèrent en morceaux. L'oncle Ponton, qui buvait son café, laissa échapper sa tasse qui se brisa parmi les autres et répandit le liquide bouillant sur le plancher en bois que Mrs. Dursnow avait récuré avec un cure-dents et de la soie dentaire le matin même.
Quand Yarry eut réduit en morceaux toutes les tasses de porcelaine, personne ne dit rien avant quelques minutes. Tante Pétulance, livide, bredouilla quelque chose comme « je vais aller au magasin pour en acheter d'autres… » et l'oncle Ponton, peu après, assura à Ondulé qu'il aurait une dizaine d'autres cadeaux. Ce dernier, sonné, englouti en deux secondes son assiette, celle de son père et celle de sa mère, puis monta dans sa chambre de son pas éléphantesque. Oncle Ponton lança un regard noir à Yarry puis se leva difficilement de sa chaise et disparut, laissant son neveu seul parmi les nombreux cadeaux de toutes grosseurs et les débris de porcelaine.
Yarry resta planté en plein centre de la cuisine, figé par la peur d'être puni. Il n'avait pas réfléchit. Il avait été stupide. Ondulé méritait ce qu'il avait reçu, mais il n'avait pas le droit de s'en prendre à son cousin. Il se pencha pour nettoyer le café et les morceaux de tasse tout en essayant d'imaginer comment son oncle et sa tante allaient le punir. Mais étrangement, ils ne semblaient pas vouloir le faire. Il entendit le ronronnement lointain de la voiture et devina que Pétulance était partie acheter de nouvelles tasses. Yarry épongea le café puis tordit le linge dans le lavabo.
À ce moment, le téléphone sonna et l'oncle Ponton s'empressa de revenir dans la cuisine et de dénicher le combiné parmi la pile de cadeaux. Il grogna un « bonjour » puis bredouilla quelques « oui » avant de raccrocher.
- Mauvaise nouvelle, marmonna Mr. Dursnow lorsque Ondulé entra dans la pièce, après s'être assuré que Yarry n'était pas armé de vaisselle. Mrs. Figue ne pourra pas garder Yarry aujourd'hui, elle doit amener un de ses nombreux lions domestiques chez le vétérinaire.
Ondulé faillit tomber à la renverse dans sa pile de cadeaux. Chaque année, le jour de la fête de Ondulé, ses parents l'emmenaient avec un ami dans un parc d'attraction, au cinéma ou au restaurant. Et chaque année, Yarry ne pouvait y aller et devait passer la journée chez la vieille voisine, Mrs. Figue, dans sa maison qui sentait la litière et le poireau. La dame ratatinée n'arrêtait pas de montrer à Yarry les tours que ses « matous chéris », en fait de dangereux lions très féroces, étaient capables de faire. Cette année, Pétulance et Ponton emportaient Ondulé au zoo.
Ponton jeta à Yarry un regard noir, comme si c'était de sa faute si un des lions de Mrs. Figue était malade. Se sentant de trop, il descendit dans la cave pour aller jouer avec ses amies les araignées, les seules personnes saines d'esprit de cette maison. En début d'après-midi, alors que Ondulé avait développé ses trois cent quarante-neuf cadeaux, tante Pétulance revint de la ville avec des tasses en porcelaine neuves. Ponton descendit alors dans le sous-sol pour venir parler à Yarry.
Comme personne ne peut te garder, nous allons t'emporter avec nous au zoo, mais si tu fais n'importe quoi d'anormal, si tu lances des tasses, si tu fais des choses bizarres avec tes doigts, si tu fais un commentaire, je te jures que tu ne sortiras pas de ta cage à chien avant un bon moment !
Compris, marmonna Yarry.
Yarry monta dans le hall d'entrée avec son oncle et y retrouva une tante Pétulance dans un manteau de fourrure très chic et un Ondulé dans un gros imperméable.
Tu es certain que nous devons l'amener ? demanda Pétulance. Nous pourrions le laisser ici.
Pour qu'il aille sur mon ordinateur neuf, pas question ! s'exclama Ondulé. Toutefois, on pourrait l'amener au zoo mais le laisser dans la voiture.
La voiture neuve ? s'énerva l'oncle Ponton. Des plans pour qu'il salisse les beaux bancs de cuir !
Les Dursnow s'assirent dans le living room, tentant de trouver une idée.
Je crois que nous n'avons pas le choix de l'emporter, dit finalement Pétulance. Rage est malade et mon amie Yvonne est partie au Japon pour visiter la Grande Muraille de Chine.
La Grande Muraille de Chine, c'est en Chine, et non au Japon, fit remarquer Yarry. C'est pourquoi on appelle ça la Grande Muraille de Chine, et non la Grande Muraille du Japon.
Oui, mais elle, elle ne le sait pas, répliqua Pétulance.
Ondulé croisa les bras et fit la moue.
JE NE VEUX PAS QU'IL VIENNE !
Ça va, mon chéri, dit l'oncle Ponton. Il ne te dérangera pas. Je m'assurerai qu'il reste loin de toi et de Pierre.
Au même moment, la sonnette de la porte d'entrée retenti.
Oh mon Dieu, Jésus, Marie, Joseph et tous les autres bonhommes de la crèche ! dit précipitamment la tante Pétulance. Nous n'avons pas le choix, nous devons emporter Yarry avec nous.
Un instant plus tard, Pierre LaRoche, le meilleur ami de Ondulé, entrait dans la maison en compagnie de sa mère. Pierre était un garçon affreux, flanqué d'une tête de rat – quoi que ce n'était pas vraiment gentil pour les rats. Quand Ondulé voulait faire des mauvais coups, il était toujours le premier partant. Et comme la plupart des coups de Ondulé consistaient à tabasser Yarry, Pierre fut plutôt mécontent de savoir qu'une de ses victimes allait s'asseoir à côté de lui.
Toutefois, Yarry, quelques minutes plus tard, alors qu'il était assis entre Pierre et Ondulé sur la banquette arrière de la voiture de l'oncle Ponton, s'en foutait absolument. Il n'arrivait toujours pas à croire la chance qu'il avait eue. Pour la première fois de sa vie, il allait visiter le zoo.
N'oublie pas, avait dit l'oncle Ponton juste avant qu'il embarque dans l'automobile. Tu te comportes bien.
Oui, oui, je ne ferai rien, avait assuré Yarry. C'est promis.
Mais son oncle ne l'avait pas cru. Personne ne le croyait jamais.
Le problème, pensa Yarry, alors que la voiture s'engageait sur l'autoroute, c'est qu'il se passait souvent des choses… étranges autour de lui, et même s'il leur assurait qu'il n'y était pour rien, les Dursnow persistaient à ne pas le croire.
Un an plus tôt, la tante Pétulance, fatiguée qu'à sa sortie de chez le coiffeur, Yarry ait exactement la même coupe qu'à l'entrée, comme s'il n'y était pas allé du tout, décida de prendre les choses en main. Elle avait rasé sa tête au complet et n'avait gardé qu'une longue frange pour cacher sa cicatrice en forme d'éclair au chocolat. Ondulé avait éclaté de rire en voyant le résultat et Yarry n'avait pas pu dormir de la nuit, imaginant ce qui allait se passer le lendemain à l'école lorsque tous se moqueraient de lui, déjà qu'il était la risée à cause de ses vêtements trop grands. Le lendemain matin, cependant, ses cheveux avaient repoussés tels qu'ils étaient avant que la tante Pétulance ne les coupent. Il avait aussitôt été enfermé dans sa cage à chien pendant une semaine complète.
Une autre fois, tante Pétulance avait tenté de mettre à Yarry un affreux pull en laine piquante qu'elle avait déniché dans une poubelle, mais plus elle essayait de lui faire passer la tête à l'intérieur du tricot, plus celui-ci devenait gros, et bientôt, il avait descendu tout le long de la taille de son neveu et, quelques minutes plus tard, il aurait fait à un éléphant. Au plus grand soulagement de Yarry, sa tante avait jeté le chandail mais cette fois, elle ne l'avait pas puni, croyant que l'élargissement était un effet secondaire d'un lavage répétitif.
Cependant, une autre fois, il avait eu de sérieux ennuis. Il était à l'école et se faisait poursuivre par Ondulé et sa bande. Ne sachant quoi faire, il avait espéré de tout cœur qu'il était endormi, qu'il rêvait, et qu'en fait Ondulé et ses acolytes étaient à l'autre bout du monde. Tout à coup, ses poursuivants avaient disparu et la dernière chose qu'il avait su, c'était qu'ils avaient étés retrouvés en Australie où ils avaient étés pris en charge par une maman kangourou qui les avaient enfermés dans sa poche ventrale. Lorsque Ondulé était rentré au 4, Commande Privée, les Dursnow avaient sévèrement puni Yarry, même si celui-ci avait persisté à dire qu'il n'y était pour rien et que c'était certainement un grand coup de vent – plutôt un vrai ouragan déchaîné – qui avait poussé son cousin jusqu'en Australie. Mais l'oncle Ponton n'avait rien voulu l'entendre et l'avait enfermé dans le sous-sol pendant un mois complet.
Mais aujourd'hui, tout irait bien, Yarry en était persuadé. Cela valait la peine d'endurer Ondulé et Pierre tant qu'il était loin de Mrs. Figue et de ses lions.
Les kayakistes ! s'écria l'oncle Ponton alors qu'un kayak vert venait de le dépasser. Espèces de malades ! Ils conduisent comme des fous, ces petits voyous ! Ils devraient interdire la conduite de kayaks en pleine ville !
J'ai rêvé d'un kayak, cette nuit, dit Yarry sans réfléchir. Il volait.
L'oncle Ponton poussa un grognement de surprise et manqua de faire un accident – il évita de justesse un camion en donnant un vif coup de volant, ce qui fit faire des tonneaux à l'automobile –, la tante Pétulance poussa un cri d'effroi et devint blême comme la mort lorsque la voiture fit une embardée, Ondulé se cogna la tête contre le banc avant et la face de rat de Pierre s'allongea.
LES KAYAKS NE VOLENT PAS ! hurla l'oncle Ponton alors que son automobile neuve s'envolait dans les airs et qu'elle survolait un tronçon complet de l'autoroute.
Yarry ne vit que des lumières floues dans tous les sens et n'entendit que les cris de toute la famille, mais aucun son ne pouvait sortir de sa bouche à lui. Un souffle puissant rugit sur son visage. Il senti alors sa ceinture de sécurité se casser et il se senti ensuite soulevé dans les airs. Puis soudain, tout devint noir.
Cela prit quelques minutes avant que Yarry trouve la force d'ouvrir ses yeux et de bouger ses membres ankylosés. Il était toujours dans la voiture, mais il se trouvait dans le coffre. Autour de lui, il y avait des morceaux de verre, indiquant que les vitres avaient explosées. Il se leva lentement et s'aperçut que le moteur était en feu, toutefois, il ne voyait aucun des Dursnow ni Pierre-face-de-rat. Peut-être était-ce à cause de la fumée épaisse qui tournoyait tout autour de lui. Yarry, après s'être assuré qu'il avait tous ses morceaux, s'empressa de sortir par la fenêtre brisée et roula sur l'asphalte.
Il se trouvait devant un grand parc avec une énorme pancarte indiquant « zoo », et son cerveau très puissant lui indiqua qu'ils étaient arrivés au zoo. Il s'avança vers le guichet d'inscription et y trouva un oncle Ponton fumant – autant par son humeur exécrable que par le fait que de la fumée se dégageait de son derrière volumineux –, une tante Pétulance désespérée – du fait que sa chevelure nouvellement permanentée était en feu –, un Ondulé défait – en bonne partie à cause des nombreux morceaux de verre qui perlaient sa figure – et un Pierre ressemblant plus que jamais à un rat frustré.
Visiblement, il n'y a pas que les kayaks qui ne volent pas, fit remarquer Yarry en regardant la voiture en ruines.
L'oncle Ponton, qui en ce moment était près de l'hippopotame grippé et asthmatique, piqua une crise monumentale.
TU AS FAIT SAUTER MA VOITURE !
Je n'y suis pour rien, c'est vous qui avez mal conduit, plaida Yarry.
MAL CONDUIT ! hurla l'oncle Ponton. TU DIS QUE J'AI MAL…
Euh, Monsieur, ce sera cinq billets ? demanda la femme de la billetterie. Il y a d'autres clients, après tout !
L'oncle Ponton se renfrogna et paya l'entrée avant de traverser le portail du zoo à grandes enjambés, même si ses enjambées, quoi que grandes, ne le faisait pas avancer plus vite, puisqu'il tanguait à chaque pas et menaçait de s'étaler de tout son long en plein centre de l'allée. L'oncle ne parla pas du reste de la visite. Ils passèrent devant les fauves de la jungle – une panthère tenta de dévorer Pierre en le prenant pour un rat – et observèrent ensuite les éléphants – tous s'enfuirent en faisant trembler le sol après avoir pris l'ami de Ondulé pour une souris.
Tante Pétulance se senti dans son élément lorsqu'ils passèrent devant les girafes et Yarry, dans l'allée des primates, faillit prendre un gros gorille pour Ondulé. Ils s'arrêtèrent une demi-heure pour manger puis allèrent dans le pavillon des serpents, celui des poissons, celui des animaux polaires avant de se rendre dans celui des oiseaux. Pour une raison qu'il ignorait, Yarry avait souvent à cotoyer des volatiles…
Ils passèrent devant les perroquets, les inséparables, et perruches, les toucans, plusieurs autres oiseaux exotiques puis ils s'arrêtèrent pour regarder les paons. Tante Pétulance semblait vouloir à tout prix se faire un manteau avec les plumes de l'animal qui se pavanait devant elle alors que son mari semblait s'ennuyer ferme. Le bâtiment où ils se trouvaient était très bruyant : le chant des oiseaux résonnait contre les vitres de verre qui séparaient les animaux des volatiles, eux, les animaux des humains, ou plutôt, les animaux des animaux… En fait, il était difficile de dire lesquels étaient les plus sauvages entre les deux, et Yarry pensa qu'aujourd'hui, exceptionnellement, les bêtes du zoo étaient contentes d'être en cage, car Ondulé et Pierre avaient l'air de vrais singes à frapper dans les vitres frénétiquement et à faire des grimaces, le nez collé contre le verre.
Maman ! Papa ! Regardez ! s'exclama Ondulé en courant vers une autre cage de verre, au plus grand soulagement des paons. Il y a une pie ici ! C'est bizarre, elle ne parle pas beaucoup.
Elle doit être muette comme un carpe, suggéra Pierre.
Comme une pie, tu veux dire, contredit Ondulé.
Non, ça n'a pas de sens, une pie parle beaucoup. On ne peut pas être muet comme une pie.
Alors une pie ne peut pas être muette comme un carpe ! s'exclama Ondulé
Mais pourquoi celle-ci ne parle pas ? demanda Pierre.
Elle doit être morte.
« Elle fait la morte », pensa Yarry qui, lui aussi, aurait voulu se cacher si deux étourdis s'étaient présentés devant lui en tapant dans la vitre de sa cage et en criant des noms. Yarry s'assis sur un banc à côté de la pie et regarda son stupide cousin faire des simagrées en se demandant comment on avait pu faire un garçon aussi stupide.
Papa ! s'exclama Ondulé. Fait la bouger ! Fait la parler !
L'oncle Ponton s'approcha de la cage de la pie et cogna violement sur le verre de son gros poing joufflu. La pie ne bougea pas et ne parla pas.
Je veux que la pie parle ! s'écria Ondulé. On dit que les pies parlent ! Alors qu'elle parle !
L'oncle Ponton eu beau tambouriner contre la vitre à coups de tout ce qui lui passait sous les yeux - chaises, tables et vieilles mesdames -, rien n'y fit. La pie restait immobile et son bec restait clos, comme si elle avait été clouée au rocher artificiel qui se dressait dans sa cage et comme si son bec avait été collé. Ondulé fit la moue, croisa ses bras et s'éloigna en marmonnant que c'était ennuyant ici. Pierre l'imita et tous deux décidèrent d'aller taquiner les perroquets à l'autre bout du pavillon.
Lorsque la tante Pétulance et l'oncle Ponton s'éloignèrent, Yarry s'approcha de la pie et murmura :
Désolé. Pour mon cousin et son ami. Ils sont stupides. Moi, j'ai droit à cela tous les jours.
Au plus grand étonnement de Yarry, la pie s'approcha de la vitre qui les séparaient et hocha de la tête tristement, voulant dire qu'elle était elle aussi habituée.
D'où viens-tu ?
Le volatile désigna d'un geste de la tête une affiche au bas de sa cage de verre. Yarry la lut.
Ah, tu es né ici, comprit-il en regarda la plaquette. C'est nul. Tu avais quel âge quand tu es né ?
La pie désigna à nouveau l'affiche.
Ah, tu avais six ans. Ça t'a pris du temps à sortir du ventre de ta mère, dis donc ! Tu n'es pas vite vite…
À cet instant, Yarry fut poussé violement sur le sol par Pierre qui colla son nez dans la vitre de la cage de la pie, faisant sursauter cette dernière.
-Ondulé ! Mr. Dursnow ! Mrs. Dursnow ! La pie ! Elle bouge ! Et lui – il désigna Yarry –, il lui parlait ! Fait la parler à nouveau !
Ondulé arriva à la vitesse de la lumière, très essoufflé. Il regarda la pie mais celle-ci ne bougeait pas. Elle regardait les deux garçons comme si ils étaient des déchets toxiques, et Yarry était plutôt d'accord. Il se releva et fit mine de s'éloigner, mais son cousin l'intercepta.
Hé ! Viens ici toi ! Fais la bouger à nouveau. Fais la parler !
Yarry s'approcha du panneau de verre.
Désolé, dit-il à la pie. Ne bouge et ne parle pas, il l'aura bien mérité.
L'oiseau acquiesça. Voyant que la pie avait bougée, Ondulé poussa Yarry sur le sol.
Maman ! Papa ! Elle bouge ! Allez, parle ! Parle !
Yarry bouillonnait de colère. Cela faisait deux fois qu'il se faisait pousser sur le sol. Son cousin se foutait carrément et même pentagonalement de lui, sauf lorsqu'il pouvait lui être utile comme lui servir de défouloir ou lui apporter son petit-déjeuner. Tout à coup, quelque chose d'incroyable se produisit : la pie disparut.
Ondulé hurla. Pierre sursauta et plongea tête première dans la cage en verre maintenant vide, ayant pour effet de briser la vitre en milles morceaux. Tante Pétulance poussa un cri d'effroi et l'oncle Ponton tomba à la renverse. Les occupants du pavillon des oiseaux se mirent à piailler rageusement, répondant au cri de Mrs. Dursnow qui, sans le savoir, avait parlé dans le langage des volatiles et avait dit : « vous êtes tous une bande d'idiots ». Les autres touristes qui se trouvaient dans le bâtiment s'enfuirent en courant, fuyant le boucan assourdissant.
Ondulé se ressaisit et chercha la pie. Mais elle n'était nulle part. Elle avait littéralement disparue ! Soudain, Yarry, qui avait rampé un peu à l'écart, vit la pie en furie apparaître à côté de lui. Il n'était pas le seul à être en colère.
Attaque-le ! s'écria Yarry en pointant son cousin.
Avec plaisir ! s'exclama la pie.
L'oiseau bavard s'envola et se jeta tel une flèche sur Ondulé qui poussa un hurlement. Il se jeta dans l'ancienne cage de la pie, rejoignant Pierre, et se plaqua sur le sol, les mains sur la tête, mais le volatile était coriace. Il picora Ondulé à tous les endroits que le garçon ne pouvait pas couvrir, et en particulier son gros derrière. Puis, lorsqu'il fut couvert de grosses plaques rouges, la pie adressa un clin d'œil à Yarry puis s'évapora dans un nuage de poussière.
Pierre et Ondulé se relevèrent et sortirent lentement de la cage, sous les éclats de rire de Yarry qui enfin n'était pas celui qui était couvert d'ecchymoses. Toutefois, il avisa le regard meurtrier de l'oncle Ponton qui était toujours assis sur le sol, incapable de se relever, et se dit qu'il allait peut-être se faire picorer lui aussi, mais pas par la pie.
ALERTE ! ALERTE ! UN ANIMAL A DISPARUT !
Yarry se retourna vivement. Un employé du zoo se tenait à l'entrée du pavillon, la bouche pendante, le doigt pointé vers la cage maintenant sans dessus dessous.
ALERTE ! JE DEMANDE DU ARrrggg !
C'est ce moment que choisirent tous les oiseaux du zoo pour se venger contre cet homme qui les gardait en captivité. Les cages éclatèrent en morceaux et Yarry dut se cacher derrière son oncle pour ne pas être atteint par un des nombreux morceaux de verre. Pendant près d'une heure, on ne vit qu'un ouragan de plumes et on entendit plus que les cris du pauvre employé et ceux des volatiles courroucés. Lorsque perroquets, perruches, inséparables et toucans eurent tous disparus, Yarry sut qu'il aurait de sérieux ennuis…
