3

Les lettres dans la toilette

La disparition de la pie et des autres oiseaux du zoo avait valu à Yarry la plus longue punition de sa vie. Lorsqu'il pu enfin sortir de sa cage à chien, les vacances d'été avaient commencé et Ondulé avait eu le temps de lancer par la fenêtre de sa chambre sa nouvelle télévision – parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas une assez belle image –, de dégonfler son ballon de soccer en s'assoyant dessus et de renverser le lion apprivoisé de Mrs. Figue avec son vélo – après quoi il passa quelques jours à l'hôpital puis dans un asile psychiatrique.

Le plus souvent qu'il le pu, Yarry évita Ondulé et sa bande durant l'été, car leur jeu préféré consistait à chasser le Yarry, et comme l'indiquait le nom, eux le pourchassait et lui prenait ses jambes à son coup, ce qu'il n'aimait pas beaucoup. Heureusement pour lui, bientôt, il n'aurait à endurer Pierre, Malcolm, Denis, Gordon, Gulliver et les autres acolytes de Ondulé que durant les vacances, car ces derniers iraient, dès la nouvelle année scolaire commencée, à un collège privé très chic alors que lui irait à l'école du quartier.

Là où tu iras, tu sais ce qu'on fait aux nouveaux ? demanda Ondulé à Yarry. On les prend et on les enferme dans une case jusqu'à ce que le concierge, un vieux bonhomme sourd, trouve son sécateur pour les libérer, ce qui peu prendre beaucoup, beaucoup de temps.

J'ai déjà l'habitude ici, fit remarquer Yarry. La case serait pratiquement du luxe à comparer la cage à chien où vous m'obligez à dormir.

La réplique de Yarry cloua le bec de son cousin pour le reste de l'été.

Un jour de juillet, la tante Pétulance apporta Ondulé en ville pour lui acheter son uniforme d'école. Elle déposa Yarry chez Mrs. Figue qui était trop tracassée par ses lions pour s'occuper de lui. Entre deux séances de soins, elle l'autorisa même à écouter la télé et à manger un gâteau au chocolat qui, à la réflexion, n'était peut-être pas au chocolat… Le soir venu, Ondulé parada dans le salon vêtu d'un habit ressemblant à un canot inversé et coiffant un chapeau biscornu d'une couleur douteuse. Les élèves de son collège, comme l'avait dit oncle Ponton, étaient aussi munis d'un robot culinaire dont ils se servaient pour se broyer les ongles quand les professeurs ne les voyaient pas. Yarry trouvait cela stupide mais ce retint de commentaires et en fut bien content quand, le lendemain matin, il entra dans la salle à manger pour prendre son petit-déjeuner.

Une odeur épouvantable se dégageait d'une bassine posée dans le lavabo, et lorsque Yarry s'approcha, il ne vit qu'un tas de guenilles sales qui flottaient dans une eau grisâtre.

Qu'est-ce que c'est ?

Ton uniforme d'école, répondit la tante Pétulance.

C'est quoi, ils viennent en poudre et il faut les faire tremper dans l'eau pour qu'ils poussent ?

Tante Pétulance pinça les lèvres.

Non, voyons ! C'est des anciennes chaussettes de Ondulé que j'ai cousues ensemble pour te faire des uniformes. Et je l'ai ai teints en gris pour qu'ils soient de la même couleur que ceux de ton école.

Yarry fronça les sourcils. Visiblement, son oncle et sa tante voulaient éviter toute dépense pour sa prochaine année scolaire, ce qui ne l'étonna guère. Il était aussi certain que ses crayons seraient en fait des fusains, que ses livres d'école seraient de vieux romans des années soixante en rabais et que ses cartables seraient des bouts de cartons raboutés avec des attaches à pain.

Ondulé et l'oncle Ponton entrèrent dans la cuisine, fronçant le nez à cause de l'odeur désagréable. L'oncle Ponton ouvrit son journal et commença à lire les nouvelles. Ondulé tant qu'à lui prit un énorme beignet et l'englouti en quelques secondes devant son programme télévisé préféré.

Ils entendirent alors les lettres glisser le long de la porte d'entrée, déposées par le facteur.

Ponton, va chercher le courrier ! s'exclama la tante Pétulance.

Ondulé, va chercher le courrier, grogna l'oncle Ponton sans lever les yeux de son journal.

Yarry, va chercher le courrier, dit Ondulé en prenant un nouveau beignet.

Ce n'est pas juste, bougonna Yarry en se levant de sa chaise. Moi je n'ai personne à qui refiler les tâches.

Yarry traversa le corridor et trouva dans le hall une pile d'enveloppes. Il y avait deux factures, une lettre de la tante Rage, qui devait se plaindre de maintes choses, et – le souffle de Yarry se coupa – une lettre qui lui était adressée. De toute sa vie, il n'en avait jamais reçu. Il n'avait pas d'amis ni de parents autres que son oncle et sa tante. Et pourtant, il tenait dans ses mains une lettre dont l'adresse ne pouvait prêter à la confusion :

Mr. Y. Potdebeur

Dans la cage de chien au sous-sol

4, Commande Privée

Petit Wingin

Sucré

Yarry prit l'enveloppe de ses mains tremblantes. Elle était lourde et fait d'un parchemin parcheminé, et l'adresse était écrite avec de l'encre jaune. Yarry retourna la lettre et trouva un sceau en cire frappé d'un écusson qui représentait un lion, un serpent, un aigle et une pantoufle entourant la lettre « P ».

Dépêche toi, cria l'oncle Ponton de la salle à manger. Qu'est-ce que tu fais ? Tu t'assures qu'il n'y ait pas une lettre piégée parmi le courrier ? Ne t'inquiète pas, si une bombe t'es adressée, ça ne me dérange pas qu'elle explose dans la maison. En autant qu'il n'y ait que toi de blessé et qu'il n'y ait pas trop de dommages à la maison.

Et à mes tasses de porcelaine, ajouta tante Pétulance.

Yarry revint dans la cuisine sans quitter du regard l'étrange enveloppe. Il donna à l'oncle Ponton les factures et la lettre de Rage puis s'assit sur une chaise à l'écart.

Ah ! s'exclama l'oncle Ponton. Rage n'est plus malade mais son cher docteur Flibustier a attrapé un rhume et elle a peur de manquer de médicaments. Et une de ses chiennes a eu des chicots. Euh, des chiots. Qu'elle écrit mal, Rajorie ! Qu'est-ce qui est écrit ? Ah, toujours à se plaindre !

Toujours que c'est loin de chez nous, marmonna la tante Pétulance, les lèvres pincées. Et tant que ses chiens restent loin, eux aussi.

Yarry n'écoutait pas ce qu'ils disaient. Il était trop occupé à fixer sa lettre d'un air ahuri.

Papa ! Yarry a reçu une lettre! s'exclama Ondulé.

Yarry était en train d'ouvrir l'enveloppe lorsque son oncle la lui enleva des mains.

C'est à moi !

Voyons ! s'exclama l'oncle Ponton. Qui donc voudrait t'écrire ?

L'oncle Ponton jeta un coup d'œil à la lettre et devint presque aussi blême que la tante Pétulance quand la voiture avait fait des tonneaux quelques mois plus tôt. Il regarda le sceau en cire de plus près et devint encore plus livide, si bien qu'il devint bientôt difficile de le voir ; il était presque de la même couleur que le mur.

Pépé… pépé… pépé… Pétulance ! murmura-t-il.

Quoi ? s'alarma Pétulance en bondissant.

Je… je convoque le G.C.P ! balbutia l'oncle Ponton

Le quoi ? demanda Ondulé.

Je convoque le… le Grand Conseil Parental !

Le quoi ? répéta Ondulé.

Je veux parler seul avec ta mère, bon ! s'exclama l'oncle Ponton.

Pétulance et lui se levèrent puis s'enfermèrent dans le garde-manger annexé à la cuisine. Ondulé et Yarry les entendirent très bien lorsqu'ils commencèrent à parler.

J'ouvre officiellement le Grand Conseil Parental, en ce 24 juillet de… commença l'oncle Ponton.

Est-ce qu'on passe au sérieux ? demanda la tante Pétulance.

Euh, oui… On est un peu coincés, non ? Qu'est-ce que c'est que… Oups ! J'ai une canne en conserve dans mon der… enfin…

Il y eut un moment de silence puis ce qui ressembla à un éboulement retenti, suivit d'un bruit sourd.

Qu'est-ce qu'on fait ? fit la voix de la tante Pétulance. Nous nous étions préparés à cette situation de crise, mais ça fait très longtemps. Il faut réviser nos positions. Il faut déclarer l'alarme d'urgence n° 1 tel que l'indique le décret de révision parentale du livre de l'état de panique cinq de la série des parents avertis, celui où l'on parle de… de si nous sommes des gens normaux avec un enfant pas normal !

La lettre… nous devons la détruire, fit l'oncle Ponton.

Si tu veux mon avis, lui aussi, il faudrait le détruire ! s'exclama la tante Pétulance. S'il découvre la vérité, nous ne serons plus tranquilles ! Que diraient les voisins si… s'ils savaient ?

J'ai un plan infaillible ! s'exclama l'oncle Ponton. Vite ! Passons par ce passage secret qui se trouve derrière cette boîte de spaghetti.

Ils y eu quelques que sons étouffés puis plus aucun bruit. Yarry jeta un regard à Ondulé qui semblait abasourdi. Tous deux ignoraient que Ponton et Pétulance avaient une agence secrète parentale dans le garde-manger et qu'il y avait des passages cachés dans la maison, dont un dissimulé derrière une boîte à spaghettis. Mais ce qui tracassait le plus Yarry, c'était que sa tante ne parle de l'exterminer et de « découvrir la vérité ». D'après ce qu'il avait pu comprendre, la lettre qu'il avait reçu était sensée lui expliquer des choses que son oncle et sa tante ne voulaient pas qu'il sache. Et tout cela ne plairait pas aux voisins s'ils savaient. Que ce passait-il ? Yarry sentait que quelque chose lui échappait…

Toutefois, à cet instant, il y eu un bruit grave et, quelques secondes plus tard, la porte du réfrigérateur s'ouvrit et il entendit la voix de l'oncle Ponton murmurer :

Ils sont toujours ici ?

Je crois qu'ils sont dans la salle à manger, fit la voix aiguë de tante Pétulance.

D'accord, alors sortons discrètement, comme si de rien était.

Tu es certain, chuchota la tante Pétulance. Tu crois qu'ils vont se rendre compte qu'il n'est pas normal qu'on entre dans le garde-manger et que l'on sorte par le réfrigérateur ?

Mais non, voyons ! s'exclama l'oncle Ponton. Ils sont trop stupides pour s'en rendre compte.

L'oncle Ponton et la tante Pétulance sortirent alors du réfrigérateur et entrèrent dans la salle à manger comme si de rien n'était. Le premier sifflotait distraitement et la deuxième jouait dans ses cheveux nerveusement. Ils quittèrent la cuisine lentement. Yarry et Ondulé entendirent des bruits de pas précipités puis la porte de la salle de bain claqua.

Est-ce que quelqu'un peut me dire ce qui se passe ? demanda Ondulé qui était toujours en train de repasser ce qu'il venait de voir dans sa petite cervelle, tentant de comprendre, en vain.

Je n'en ai pas la moindre idée ! avoua Yarry.

Yarry soupira et descendit dans le sous-sol, se demandant s'il y avait un passage secret dissimulé quelque part parmi le fouillis de l'endroit. Le soir, lorsque l'oncle Ponton revint du travail, vers cinq heures, il fit une chose qu'il n'avait jamais fait auparavant : il vint visiter Yarry dans sa cage à chien.

C'est à l'étroit ici, dit-il.

Vraiment ? ironisa Yarry. Content de te l'entendre dire !

L'oncle Ponton passa la tête dans la cage et se cogna contre un des barreaux de métal.

Où est ma lettre ? demanda Yarry.

Ma lettre ? répéta l'oncle Ponton, l'air absent.

Non, pas votre lettre ! La mienne !

La mienne ? demanda l'oncle Ponton, d'une voix suraiguë, semblable à celle de la tante Pétulance.

Ma lettre. Où est-elle ?

Yarry comprit alors que le plan « infaillible » de son oncle était de feindre la perte de mémoire pour éviter de parler de la lettre. Il renonça donc à insister et regagna la cuisine où sa tante préparait le dîner.

Yarry s'assit à table même s'il savait que le souper ne serait pas près avant une bonne heure. Toutefois, il avait besoin de réfléchir. Que donc lui cachaient son oncle et sa tante ? Cela avait-il un rapport avec ses parents dont il ne savait rien ? Que se passait-il ? Pourquoi les ombres qui s'étalaient lentement le long du jardin lui donnaient-elles froid dans le dos ? Pourquoi avait-il l'impression qu'on l'espionnait, qu'on le regardait, que quelqu'un l'épiait ? Alors qu'approchait six heures, une silhouette furtive attira son attention vers le ciel, et il crut apercevoir un lapin, mais il savait que c'était stupide. Il devait être abusé par son inquiétude.

L'oncle Ponton entra dans la cuisine et se précipita vers la tante Pétulance qui était occupée à faire cuire un bœuf au complet.

Ton plan fonctionne ? demanda-t-elle.

Oui, il fonctionne comme sur des boulettes ! s'exclama l'oncle Ponton.

On dit comme sur des roulettes, rectifia Yarry.

Son oncle et sa tante sursautèrent puis se tournèrent vers lui, étonnés qu'il soit là.

Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu fais là ? demanda tante Pétulance en jetant un regard en biais à son mari.

Je suis assis, répondit Yarry. Quelle surprise.

On ne t'avait pas vu, dit l'oncle Ponton.

J'ai bien vu cela.

Quelques minutes plus tard, la tante Pétulance mettait la table – en fait, elle obligeait Yarry à le faire – et servait le dîner. Ondulé quitta le living room et vint s'asseoir à côté de son père puis tous commencèrent à manger dans un silence pesant.

J'ai pris une… une incision… euh, une décision, dit l'oncle Ponton d'une voix légèrement tremblante en se tournant vers Yarry. J'ai décidé de… de te donner la chambre de jouets de Ondulé.

Pourquoi ? demanda Yarry, estomaqué.

Pour… pour. On ne discute pas. C'est comme ça.

La chambre de jouets de Ondulé était un vrai capharnaüm. C'était là qu'étaient entreposés tous les jeux et cadeaux qu'il avait brisés au cours de sa vie, soit un bon nombre. Après souper, l'oncle Ponton transféra une bonne partie des jouets usagés au sous-sol puis monta un vieux lit et un bureau aux pattes usées. Ensuite, il prit les affaires de Yarry et lui dit qu'il pouvait aménager sa chambre comme il le voulait. Mais Yarry ne savait pas quoi faire.

Il s'assit sur son lit, essayant de réaliser. Il avait sa propre chambre ! C'était irréaliste. Même dans ses rêves les plus fous – vraiment fous –, il n'avait jamais rêvé à sa propre chambre. Pourtant, ce soir, il en avait une ! Mais, à la réflexion, l'oncle Ponton ne pouvait pas lui avoir donné une chambre seulement parce que sa supposée « perte de mémoire » lui avait fait oublier qu'il n'aimait pas son neveu. Cela devait avoir un rapport avec la lettre de ce matin… Yarry voulait à tout prix savoir ce qu'elle disait ! Et si elle lui apprendrait que les Dursnow n'avaient jamais étés ses parents et que sa vraie famille était non loin et l'attendait impatiemment ? Non, ce n'était pas possible. Cela aurait rendu son oncle et sa tante heureux, alors qu'ils semblaient avoir peur des conséquences si Yarry savait ce que contenait la lettre.

Et le passage secret du garde-manger au réfrigérateur ? Si un passage secret menait à la chambre aux jouets de Ondulé – maintenant sa chambre – et que Ponton et Pétulance l'avait déménagé là pour pouvoir l'espionner, pour pouvoir épier ses moindres faits et gestes ? Yarry soupira, espérant que celui ou celle qui avait envoyé la lettre savait qu'elle ne lui était pas parvenue et qu'il ou elle lui en enverrait une autre. Il se coucha sur son lit, ferma sa lampe de chevet et s'endormi.

Le lendemain matin, Ondulé était très en colère. Le soir dernier, alors que Yarry dormait, il avait piqué une crise à ses parents, prétextant qu'il avait besoin de la chambre aux jouets, mais ses parents étaient restés inflexibles – ils n'avaient jamais vraiment aimé les contorsionnistes, les acrobates et les autres artistes du cirque. Au petit-déjeuner, il ne parla pas et ne se leva de table que lorsque son père lui demanda d'aller chercher le courrier. Yarry se leva aussi, voulant à tout prix aller voir s'il y avait une lettre pour lui, mais il compris alors pourquoi, le matin même, son oncle l'avait enchaîné à sa chaise. Il retomba lourdement sur la table de la cuisine, faisant sursauter la tante Pétulance qui s'empressa de rassembler ses tasses en porcelaine.

Il y en a encore une ! s'exclama Ondulé en revenant dans la salle à manger. Une lettre pour lui ! Écoutez : Monsieur Y. Potdebeur, dans la petite chambre aux jouets de Ondulé du 4, Commande Privée…

L'oncle Ponton poussa un cri étranglé particulièrement aigu et d'un timbre proche de celui d'une fille. Il tenta de se relever mais son derrière resta coincé dans sa chaise et il tomba sur le dos, son atterrissage accompagné d'un craquement sinistre, annonçant la fin de son siège.

Va tout de suite dans ta cage à chien… euh, je veux dire ta chambre ! s'écria l'oncle Ponton.

Quelques instants plus tard, Yarry faisait les cent pas dans sa nouvelle chambre, rassemblant ses idées. La personne qui lui envoyait les lettres savait qu'il avait déménagé et semblait aussi savoir qu'il n'avait pas reçu la première lettre. Si c'était le cas, elle allait certainement lui en envoyer une nouvelle, et cette fois, Yarry avait un plan. Il s'arrangerait pour que la lettre lui parvienne.

Le lendemain matin, le vieux réveil rouillé que Yarry avait déniché dans le sous-sol sonna à six heures. Yarry bondit, affolé, et s'empressa de s'habiller. Il colla son oreille contre le mur contigu au corridor et s'assura que tout le monde dans la maison était encore endormi, puis il ouvrit la porte de sa chambre et descendit lentement les escaliers menant au rez-de-chaussée, évitant de poser le pied sur la vieille marche qui craquait et qui pétait. Son plan était simple. Il allait sortir de la maison et allait partir à la rencontre du facteur. Lorsque celui-ci arriverait, il allait le ligoter et lui volerait sa lettre.

Quand Yarry posa le pied dans le hall, il fut content de voir que le chemin vers la porte était dégagé et qu'il n'y avait pas encore de bouchon de circulation. Dans la pénombre de l'aube, il traversa la distance qui le séparait de la porte quand il marcha soudain sur quelque chose de mou ressemblant à un gros mannequin de gelée. À cet instant, cinq gros saucissons raboutés surgirent et tentèrent d'attraper Yarry qui fit un pas en arrière, et aperçut enfin l'oncle Ponton qui, vraisemblablement, avait dormi dans un sac de couchage devant la porte.

ARRRGGGGG ! s'exclama-t-il en se levant difficilement.

Je veux mes lettres ! s'écria Yarry.

Rien à faire, car à se moment, tante Pétulance surgit du lustre qui surplombait le hall, vêtue de la combinaison noire des agents secrets. Elle atterit en douceur et s'empressa d'attraper Yarry.

Ah ah ! Nous avons déjoué tes plans machiavéliques ! s'exclama-t-elle en poussa Yarry jusqu'à sa chambre.

En après-midi, tante Pétulance permit à Yarry de sortir un peu de sa chambre. Lorsqu'il passa devant le hall d'entrée, plein d'espoir, il aperçut l'oncle Ponton qui, à genoux, était occupé à clouer d'énormes plaques de bois devant le trou aux lettres.

Tu ne travailles pas ? demanda Yarry.

Non, dit l'oncle Ponton, en fixant une nouvelle planche sur la porte. J'ai décidé de prendre congé quelques jours…

En soirée, Yarry aperçut des lapins dans le jardin arrière, mais quelques minutes plus tard, son oncle avait barricadé toutes les fenêtres et avait installé des pièges un peu partout dans la maison. À son plus grand désespoir, Yarry constata avec peine qu'il n'avait plus aucune chance de recevoir des lettres. Toutefois…

Le vendredi matin, lorsque Yarry alla à la chambre de bain avant le petit-déjeuner, il eut la surprise surprenante de trouver douze lettres dans la cuve de la toilette. Il y avait aussi plusieurs lapins dans le bain et dans le lavabo. Alors que Yarry allait prendre les lettres, le miroir qui se trouvait à côté de la penderie pivota et l'oncle Ponton se glissa difficilement dans la pièce et s'empressa d'appuyer sur la chasse d'eau de la toilette et de jeter les lapins à la poubelle.

Le samedi, le tout devint incontrôlable. Alors que l'oncle Ponton était assis sur le bol de la toilette, il senti soudain quelque chose monter le long de son dos, et bientôt, ce fut des dizaines de lettres qui jaillirent des tuyaux, toujours accompagnées de lapins malins.

Peu après, lorsque les trente-deux lettres furent déchiquetées et que les lapins furent jetés aux poubelles, l'oncle Ponton tenta de persuader la tante Pétulance de boucher la toilette. Mais celle-ci refusa, prétextant qu'ils ne pourraient pas aller à la toilette si elle était bouchée. Cependant, Yarry le savait, l'oncle Ponton décida de couler quand même du ciment dans les tuyaux.

Dimanche matin, l'oncle Ponton entra dans la salle à manger en gambadant – provoquant de gigantesques tremblements du sol –, un énorme sourire étampé à la figure. Il semblait très heureux. Yarry se demanda pourquoi jusqu'à ce que son oncle le dise, d'une manière plutôt incongrue, soit en sautillant sur place et en chantonnant joyeusement :

Pas de poste le dimanche ! Pas de courrier le dimanche ! Pas de lettres le dimanche ! Pas de poste le dimanche ! Pas de courrier le diman !...

C'est correct, je crois que nous avons tous compris qu'il n'y a pas de courrier le… commença Yarry, mais la fin de sa phrase fut couverte par un bruit épouvantable.

L'oncle Ponton et la tante Pétulance, qui étaient tous deux dans la salle à manger, firent un violent saut dans les airs, ayant pour effet de renverser la table sur Yarry. Celui-ci s'empressa de se relever, se demandant ce qui avait fait ce bruit. À ce moment, Ondulé arriva en trombe dans la cuisine, le visage livide, les cheveux mouillés et les vêtements dégoulinants.

Horrible… la toilette… c'est aff… affreux ! Venez vite !

Yarry, l'oncle Ponton et la tante Pétulance s'empressèrent de monter à l'étage et entrèrent en trombe dans la chambre de bain. Ils ne comprirent pas immédiatement ce qui se passait. À preuve :

Que se passe-t-il mon Ondudeley-chouchou ? demanda la tante Pétulance.

J'ai tenté de… d'activer la chasse de la toilette mais… mais il y a eu un refoulement et… et un tuyau a explosé au plafond et toute l'eau m'est tombée dessus…

L'oncle Ponton, réticent, s'approcha de la toilette. Un grondement assourdi semblait venir de l'intérieur de la cuvette. Tout à coup, il y eut un craquement et un « blourp ». Quelques secondes plus tard, la toilette explosait et un jet d'eau monumental aspergeait l'oncle Ponton. Yarry eut un mouvement de recul pour éviter d'être mouillé, mais il semblait que toute la plomberie de la maison était en colère. Lorsque Ondulé avait appuyé sur la chasse, l'eau souillée avait cherchée à être aspirée mais, bloquée par le ciment, elle n'avait pu. Il y avait alors eu un débordement et le premier tuyaux avait explosé. Toutefois, quelque chose avait bloqué l'eau qui tentait vainement de sortir du 4, Commande Privée, et depuis, l'eau était de plus en plus compactée dans toute la tuyauterie de la maison.

Alors, ce qui devait se passer se passa. Les tuyaux cédèrent sous la pression de l'eau et les murs éclatèrent en morceaux. Les flots déferlèrent sur Yarry, son oncle, sa tante et son cousin, les emportant le long de l'escalier. L'eau surgissait de partout. Yarry ne voyait rien, il avait les yeux, les narines et les oreilles bouchées. Un bruit fracassant faisait trembler la maison au grand complet. Yarry était emporté inlassablement par l'eau, il ne savait trop où dans la maison. Il ignorait où étaient les Dursnow, mais il s'en foutait octogonalement. Tout ce qui l'importait, c'était d'agiter les bras dans tous les sens pour tenter de garder sa tête au-dessus des remous déchaînés.

Après de longues minutes, les fenêtres éclatèrent sous la compression de l'eau et celle-ci se vida lentement, emportant Yarry vers le sol dans une sorte de gros tourbillon. Une fois qu'il eut atteint le plancher, Yarry se releva. Il était de retour dans la cuisine. Mais cette dernière n'était plus que l'ombre de ce qu'elle était. Imbibé d'eau, le plancher de la chambre de bain avait cédé et la toilette ainsi que la penderie reposaient maintenant près du réfrigérateur. L'oncle Ponton, la tante Pétulance et Ondulé étaient hors de vue.

Soudainement, un « pop » sonore retenti. Yarry sursauta. Quelques secondes plus tard, un lapin malin surgit de la cuvette de la toilette. Puis un autre, et encore un autre. Bientôt, une cinquantaine de lapins s'alignaient le long du comptoir trempé, leurs longues oreilles tendues dans les airs, leurs petits yeux noirs le fixant avec curiosité. Il y eu un nouveau « pop » puis une enveloppe jaillit de la toilette. Yarry allait l'attraper lorsque ce fut une vraie pluie de lettres qui s'abattit sur la cuisine-chérie de tante Pétulance. Il y en avait des centaines, des milliers, des millions ! Toutes adressées à son nom, et toutes portant le sceau étampé du « P » entouré d'un lion, d'un aigle, d'un serpent et d'une pantoufle.

Yarry tentait d'attraper une lettre, mais à cause des effets spéciaux cinématographiques plutôt médiocres, les enveloppes déferlaient partout sauf sur lui, et il n'eut pas la brillante idée de se déplacer d'une quinzaine de centimètres. Il agita ses bras dans les airs, ressemblant étrangement à une pieuvre aveugle et souffrant du parkinson, mais il ne réussi pas à attraper une enveloppe. Après quelques minutes, les lettres arrêtèrent de fuser de la toilette et l'oncle Ponton, la tante Pétulance et Ondulé, tous trois mouillés et plutôt choqués, entrèrent dans la cuisine dévastée.

Ma cuisine, murmura Pétulance, la voix plus aiguë que jamais, si bien qu'elle dépassait le niveau de décibels distinguables par l'homme, et que seule une chauve-souris aurait pu comprendre ses paroles, mais malheureusement – ou plutôt heureusement –, aucun mammifère volant nocturne ne passait par là en ce moment.

Yarry, sachant qu'il n'avait pas beaucoup de temps, se jeta sur la lettre la plus proche pour s'en saisir, mais Ponton, et ses « supers réflexes d'espion de l'Agence Parentale », l'en empêcha.

Nous allons faire un petit voyage, annonça l'oncle Ponton. Nous allons aller loin, très loin, très très loin, très très très loin, très très très très loin d'ici. Quelque part où personne ne pourra nous trouver ! Ououh ! Hihi ! GnaGnaGnaGnaGna !

Ça y est ! s'exclama Ondulé, horrifié. Papa est devenu fou !