Coucou !

Merci pour vos reviews !

Et des tas de mercis, encore, à Elie Bluebell pour sa bêta-lecture !

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Pour info, si vous n'êtes toujours pas des experts du système de mesure anglais :

1 pouce = 2,5 centimètres

1 pied = 30,5 centimètres

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La géographie de votre vie

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Chapitre 2 : Coule la Seine

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Je combattis autant que possible cette sensation. Cette attirance. Je ne me faisais aucune illusion quant à l'idée de ne plus la ressentir : n'avais-je pas, dès l'origine de notre association, placé Holmes sur ce piédestal qui me faisait l'envisager comme la créature la plus précieuse que la Terre eût jamais générée ? Je m'étais fait à l'idée que mon attirance tant physique que mentale pour mon ami et totalement contraire à ce que je croyais être intrinsèquement n'était pas née de notre longue vie commune et de l'habitude à l'avoir dans ma vie, mais bien violemment, dès notre rencontre. Je ne l'avais juste pas interprétée comme telle, alors.

Là où il me fallait me battre contre elle, cependant, était dans le fait qu'elle était visible. Je sentais ma tendresse et mon envie suinter par mes regards perdus sur lui dès que je relâchais le contrôle serré qu'il me fallait sans cesse exercer sur ma personne. Ce n'était pas tant que mon attitude avait changé avec la réalisation de ce qu'il représentait pour moi, mais plutôt que j'en avais à présent pleine conscience. Et j'étais maintenant totalement lucide quant à ce que je regardais chez lui. Holmes avait un long corps souple qu'il bougeait beaucoup trop souvent avec force grâce et élégance, sans même avoir besoin d'y penser, quand je me savais aussi gauche qu'une personne normalement constituée pouvait l'être. J'avais engrammé dans ma mémoire, d'une façon qui ne me parut pas si différente de la sienne quand il observait et retenait tous les détails relatifs au suspect d'une enquête, l'intégralité des mimiques que son visage exceptionnel pouvait exprimer, l'ensemble de ses gestes précis, parfois drastiquement minimalistes et économiques, d'autres fois singulièrement théâtraux et superfétatoires dans leur objectif d'attirer l'attention sur lui comme il aimait à s'y employer pendant l'étalage de ses déductions.

Je ne savais que penser de tout cela : d'un côté, Holmes ne pouvait pas être ignorant de mes pensées à son intention. J'avais la telle impression d'être évident, transparent et indiscret qu'une personne de sa clairvoyance et de son intelligence ne pouvait que s'en apercevoir. D'un autre côté, mon ami ne m'adressa jamais la moindre remarque à ce propos, ni dans un sens, ni dans l'autre. Or il me semblait que jouer l'indifférence dans cette situation était une résolution parfaitement impossible de la part de qui que ce fût, et pour quelqu'un de sa nature encore plus que tout autre. Ce genre d'attention appelait à une réaction, que celle-ci consistât en un rejet ou une acceptation. Mais Holmes n'agit selon aucune de ces deux tangentes. Puisqu'il n'agit pas.

Nous n'eûmes aucun contact physique, si ce n'était lorsque je le recousais, le pansais ou lui étalais inlassablement de la pommade, pendant les quelques semaines qui suivirent l'épisode de cette cicatrice d'Afghanistan. Je ne pouvais qu'admettre intérieurement que cela m'aidait à « gérer » la situation. Je savais pertinemment que ses mains sur ma peau serait un coup certain porté à ce radeau métaphorique que me semblait être ma résistance à mon attirance : une voie d'eau dans la coque bringuebalée par des flots traîtres et instables, et tous les problèmes que je parvenais pour l'instant à dissimuler à mon ami suinteraient aux yeux de tous – et lui compris. C'était heureux que je parvinsse à ne voir que le patient en lui lorsque je le soignais. Car, le reste du temps, c'était l'homme qui s'imposait à mon esprit. L'homme que je désirais. Et je ne parlais même pas de mes nuits emplies de rêves érotiques et d'instants embarrassants et coupables pendant lesquels je récupérais dans ma banque de donnée mentale sur Holmes certaines postures, attitudes et mimiques du détective que je me faisais une joie et une honte de détourner pour mon plaisir personnel et fugace, avant de laisser l'accablement et les états d'âme me ronger impitoyablement. Me lever le matin et affronter son regard perçant sur mon visage que j'espérais faire paraître innocent était chaque jour plus difficile, car chaque nuit ajoutait à ma frustration intense de l'avoir si proche sans pouvoir risquer de l'atteindre.

Je n'envisageais pas une fois, cependant, de déménager. L'idée ne me traversa même pas l'esprit. Et pour aller où ? Et pour faire quoi ? Revenir à cette vie pénible et insipide qui m'avait à plusieurs reprises pratiquement mené à envisager de détourner l'usage de mon arme pour la tourner contre moi-même, dans ma dépression ? Non. Je vivrais la frustration, je vivrais l'envie dévorante de m'emparer violemment de son corps pour le plier en deux sur un divan, une table, ou quoi que ce fût qui meublât la pièce à cet instant et le pilonner avec une ardeur que je ne me serais jamais permis rien que d'imaginer avec une dame. Mais Holmes semblait du genre à apprécier la douleur, si limitée et contrôlée, ainsi que l'autorité dont j'usais régulièrement à son intention quand j'estimais qu'il se mettait inutilement en danger. J'imaginais aisément moult scenarii alliant ces deux données et... Et généralement, c'était à ce point précis de mon train de pensées que je m'apercevais m'être une fois de plus égaré dans mes fantasmes, et me rappelais alors brutalement à l'ordre.

Je resterais donc avec cette envie qui ne serait jamais assouvie, parce que quoi que j'eusse pu fantasmer plus tôt, je savais que Holmes n'était en réalité du genre à rien du tout pour tout ce qui concernait la sensualité. Et, quand bien même, cette attirance contre-nature et interdite par les lois des Hommes n'était qu'une présomption que mon imagination seule me permettait de supputer en lui, dans mes instants désespérés en plein milieu de la nuit. Car, immanquablement, au matin, je posais les yeux sur sa silhouette d'ascète – si on occultait son amour pour les substances psychotropes – et je me rappelais la situation telle qu'elle était avec une clarté violente et déprimante.

Tout irait bien, cependant, si nous parvenions à continuer ainsi et ne pas permettre à nos deux corps d'entrer en contact à quelque moment que ce soit, en dehors des clous parfaitement circonscrits de l'acte médical. Il ne se passerait rien qui puisse être problématique.

...

J'aurais bien entendu dû savoir que tout n'irait pas bien.

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Nous venions d'entrer par effraction dans un entrepôt qui était censé contenir une quantité importante de drogue – de la cocaïne, d'après nos sources. Plus que le trafic en soi – nous n'étions pas des officiers gendarmes qui s'occupaient de ce genre d'activités illicites – c'était la possibilité qu'un homme fût retenu captif dans ce bâtiment qui nous y avait attirés. L'enquête nous était échue par l'inspecteur de police Lestrade qui ne parvenait pas à avancer sur l'affaire d'une disparition rapportée quelques jours plus tôt et qui concernait une personnalité de Londres qui n'avait toujours pas refait surface. L'homme pouvait être mort – c'était d'ailleurs probable – mais un ensemble d'indices avaient amené Holmes à penser que ce n'était pas le cas et qu'il était retenu dans cet entrepôt pour certaines « raisons qu'il soupçonnait mais dont il n'avait encore aucune certitude, » citation libre et autre manière de dire qu'il avait une hypothèse qui tenait de la divination et qu'il attendait d'avoir en sa possession plus d'indices concrets à mettre en lien avec son idée avant de l'avancer. Parce que Sherlock Holmes ne devinait pas.

L'entrepôt était supposé être vide. C'était très certainement une erreur qui relevait de l'amateurisme et de la stupidité que de ne pas avoir vérifié la question ni d'avoir envoyé une dépêche à Lestrade l'informant de notre intention de nous mettre en péril de mort, avant d'y entrer. D'autant que notre voie d'infiltration, par le toit, ne nous était à présent plus accessible : nous avions eu l'heur extraordinaire de nous faufiler à l'intérieur quand l'homme dont le rôle était de surveiller l'étage avait déserté son poste pour des besoins naturels. Il était revenu, cependant, et nous avions tout juste eu le temps de descendre à l'étage inférieur avec une imprudence extrême : nous quittions un danger certain derrière nous sans la moindre assurance que nous n'allions pas tomber sur un nouveau, autrement important, devant.

Là encore, il semblait que notre bonne étoile veillait sur nous car nous eûmes tout juste le temps d'apercevoir, en arrivant dans une nouvelle pièce, le talon d'un homme qui venait d'en sortir et qui ne nous avait apparemment pas entendus.

Nos regards s'étaient alors croisés et nous avions ainsi partagé notre inquiétude déjà presque défaitiste et le constat de notre imbécillité affligeante et inexplicable quant à notre absence de plan. L'excitation fébrile d'enfin suivre une voie qui ressemblait à une piste, après quatre jours pleins et autant de nuits, ou presque, passés éveillés à chercher une solution et à nous mettre en danger plus d'une fois, nous avait visiblement fait oublier toute prudence... Mais nous y étions, à présent, et nous n'avions plus réellement le choix de faire machine arrière. Nous avons par conséquent progressé vers la plus grande salle, au rez-de-chaussée, qui servait d'entrepôt : là où nous pensions que l'homme était retenu. Nous venions d'y arriver sans heurt et observions les immenses caisses en bois empilées autour de nous et rangées en ensembles qui nous donnaient l'impression de nous tenir dans une ville miniature avec ses quartiers, ses pâtés de maisons et ses immeubles qui nous dépassaient largement, séparés par des rues larges comme trois hommes côte-à-côte, quand nous entendîmes soudain la porte principale du lieu s'ouvrir avec fracas et des voix, nombreuses, masculines et vulgaires, qui y entraient.

Holmes tourna immédiatement sur ses talons avec la grâce et l'efficacité redoutable du chat en quête d'une proie, excepté que nous étions ici les souris traquées et que c'était une cachette qu'il nous cherchait en cet instant : il ne faisait aucune doute que les pas lourds qui accompagnaient les voix venaient dans notre direction. J'espérai simplement que ce n'était pas parce qu'ils savaient que nous étions là, mais bien une coïncidence.

Mon ami me saisit finalement fort peu galamment par la veste, au niveau de l'épaule, et me poussa de biais entre deux caisses espacées d'une vingtaine de pouces, dans un coin. Je m'y glissai jusqu'à ce que mon épaule droite fût coincée contre le mur et il s'y faufila à ma suite. En tournant la tête vers lui, je remarquai avec un glapissement étranglé qu'il était particulièrement facile de l'apercevoir de l'extérieur : son épaule gauche s'arrêtait tout juste au coin des caisses. Ce qui signifiait que nos lascars le verraient assurément, s'ils s'approchaient à moins de 25 pieds de notre cachette. Ce fut mon tour d'agripper frénétiquement sa chemise – au tissu bien trop cher : pourquoi se devait-il de porter des vêtements hors de prix quand nous risquions notre peau ? - et de l'attirer vers moi afin qu'il fût un peu mieux dissimulé. Je collai à la caisse devant moi mon ventre et ma joue droite, le visage tourné vers la sortie de notre cachette de fortune et vers Holmes, en espérant que ce dernier pourrait au moins loger son épaule droite dans l'espace libre que je laissai dans mon dos, ce qui l'eût rendu un peu moins visible de l'autre côté. Et je sursautai de m'apercevoir qu'il avait en fait l'espace suffisant pour faufiler tout son corps invraisemblablement fin derrière moi.

Son souffle était dans mon cou, son torse contre mes omoplates, l'avant de son pantalon contre le bas de mon dos – j'inspirai vivement à cette pensée – et ce n'était absolument pas le moment de penser à une telle chose. Quoique. Les voix se rapprochaient et, finalement, peut-être bien était-ce mon dernier moment pour y penser. Il avait posé ses mains sur mes épaules et je savais, pour avoir été dans des positions similaires avec certains camarades d'armes lors d'excursions dangereuses, que c'était sa seule façon de placer ses mains pour que ses bras ne restassent pas à pendre désagréablement le long de son corps, mais, bon sang, je n'avais de ma vie jamais ressenti une telle gêne à sentir les doigts de qui que ce fût sur mes épaules.

Le bruit des pas se rappela à mon attention et je réalisai avec une sensation de froid intense, que j'assimilais totalement à la peur, que les hommes indésirables s'étaient arrêtés, certainement à moins de quinze pieds de nous, sans que nous ne pussions les apercevoir. Holmes avait également tourné le visage vers la gauche, sans doute pour surveiller la sortie du maigre espace qui nous servait de cachette de fortune. Il avait passé sa main – dans un instant d'incompréhension momentanée et totale pour moi – sur mon flanc gauche, et le poids de mon arme délesta ma veste. J'espérai vaillamment que Holmes savait tirer de la main gauche – et ne parvins pas à occulter de mon esprit le fait que le nombre de nos balles était limité et que, même s'il atteignait un homme ou deux, il en était dix autres qui se feraient un plaisir de nous massacrer, faits comme des rats comme nous l'étions.

Ils restaient toujours invisibles à nos yeux, cependant, et c'était tant mieux car cela indiquait que la réciproque était vraie également. Leurs voix nous parvenaient comme si nous avions été parmi eux et ils parlaient très clairement d'un colis exceptionnel – piètre nom de code pour l'homme qui nous intéressait – qu'il fallait à tout prix décharger avant que des fouilles-merdes ne remontent jusqu'à leur bande. Leurs phrases et leurs mots me révélèrent que le QI moyen de nos lascars se situait à des profondeurs globalement abyssales. Leurs élucubrations me soufflèrent également que la violence physique, la cruauté et l'assassinat étaient des notions qu'ils embrassaient avec passion et dynamisme.

Totalement oublieux de ce qui m'était momentanément apparu comme l'élément le plus problématique de notre situation – la proximité dangereuse de Holmes dans mon dos – je commençai à sentir mon souffle s'emballer. Ce n'était pas exactement le moment d'avoir une attaque de panique, j'en étais bien conscient ; mais les dernières nuits avaient été agitées, nous avions recherché des indices et nous avions plus d'une fois été mis dans des positions potentiellement fatales ; le manque de sommeil ajouté au stress accumulé avait un effet tout à fait pernicieux sur ma capacité à réagir face à une nouvelle situation délicate. Holmes sentit visiblement venir la crise, car il colla sa bouche à mon oreille et murmura des paroles qui se voulurent réconfortantes :

« Tout va bien, Watson. Au pire, s'ils nous trouvent, ils ne s'amuseront pas longtemps avec nous : vous les avez entendus, ils commencent à s'inquiéter par rapport à notre homme et s'ils s'aperçoivent que nous sommes si proches de les débusquer, ils ne souhaiteront rien d'autre que de nous réduire au silence le plus vite possible. »

Peut-être mon sociopathe d'ami se rendit-il compte que cela ne calmait absolument pas ma respiration qui menaçait d'une minute à l'autre de se faire sifflante, donc audible, donc foncièrement problématique. Ou peut-être n'en sut-il rien, d'ailleurs. Toutefois, sa main droite migra de mon épaule à mon cou, desserra ma cravate et dégrafa mon premier bouton de chemise – et j'appréciai l'action à sa juste valeur en me demandant pour quelle raison je n'y avais pas moi-même pensé plus tôt : ce type de lien autour du cou empirait singulièrement les difficultés à respirer, quelles qu'elles soient. Puis, à mon grand étonnement, ses doigts s'immiscèrent dans mon col au niveau de ma clavicule gauche. Ils remontèrent le long de l'os saillant vers mon trapèze et je les sentis se poser, comme s'ils l'avaient fait toute leur vie, sur un point précis au creux de mon épaule entre mon biceps et mon pectoral.

« Celle-là, » susurra-t-il à mon oreille. « Que pouvez-vous m'en dire ? »

Je ne compris pas à quoi il faisait allusion. Mon esprit embrumé par la panique et l'étourdissement batailla pour essayer de s'accrocher à une idée cohérente : celle de comprendre la question qu'il me posait.

« Cette cicatrice irrégulière et longue de cinq centimètres, mon vieux, c'est quoi ? »

Ah. Essayer de se concentrer sur une idée cohérente n'avait donc pas été la solution pour le comprendre, puisque cette question n'avait absolument aucun sens. Son absurdité, en cet instant, m'inspira l'envie irrésistible de laisser un rire hystérique s'échapper d'entre mes lèvres. Je serrai les dents à m'en faire mal et inspirai plus profondément que je n'avais su le faire au cours des trente dernières secondes pour ne pas céder à cette impulsion grotesque, puis secouai la tête pour indiquer à Holmes que ce n'était pas le moment pour moi d'ouvrir la bouche. Ses doigts parcoururent ce fleuve solide que formait ma cicatrice, et j'eus l'impression insolite qu'il était en train de rassembler des données à son propos.

Tous mes muscles étaient particulièrement raidis en cet instant de stress intense, ce qui m'aida à ne pas révéler la tension supplémentaire que ses gestes caressants sur ma peau ajoutaient à tout mon corps. J'étais de nouveau hyper-conscient de sa personne tout contre moi, et je ressentais avec une espèce d'émerveillement déconnecté le roulement des muscles de son torse contre mon dos, alors que seul son poignet et ses doigts se mouvaient pour découvrir un peu plus cette cicatrice. Je m'interrogeai sur ces muscles qui nous permettaient de nous déplacer et d'agir sur notre environnement, ainsi que sur leurs connexions. Alors que j'étais à deux doigts d'être surpris avec mon colocataire par un groupe de malfrats, ce qui aurait entraîné notre mort, assurément – respiration un peu plus difficile – je songeai que les muscles qui nous composaient n'étaient en fait pas des entités indépendantes reliées à des os mais très certainement des chaînes interdépendantes qui nécessitaient que chacun de leurs éléments fût intact et connecté aux autres pour que leur action soit efficace. Et en cet instant de brume cérébrale paniquée par la situation et notre position, cette fois, l'idée que Holmes et moi formions une chaîne de ce même type, aux maillons indissociables, interdépendants, connectés et véritablement efficaces qu'en action coordonnée, me frappa comme une vérité si implacable que j'eus envie de la crier à tue-tête.

Heureusement pour mon ami et moi, avant que je ne cède à cette pulsion approchant sans doute aucun de la folie hyperventilatoire, le ronronnement de sa voix basse reprit à mon oreille – et je tentai de ne pas laisser la sensation grisante de son souffle sur mon lobe me déconcentrer de ses paroles.

« Elle est plus ancienne que celle d'Afghanistan, » commença mon ami de son rythme rapide et intense, sa voix parfaitement calme, basse et étrangement rassurante. « J'avancerais qu'elle date de l'époque où vous n'étiez pas encore tout à fait un adulte : dix-sept ans, dix-huit tout au plus. Un coup de couteau reçu dans une rixe, très certainement. Ce n'était en tout cas pas prémédité : aux vues du manque de netteté de la cicatrice, l'instrument n'était absolument pas aiguisé – or, de mon expérience, on choisit toujours une arme vraisemblablement efficace lorsqu'on prévoit d'assassiner quelqu'un – et ça ressemble plus à une déchirure qu'à une coupure, ce qui implique une force hors du commun de la part de votre adversaire qui est parvenu à vous planter malgré l'émoussement du métal. J'ai envie d'y voir une rixe de pub, alcoolisée car, là encore, le choix de l'arme comme la forme de la marque impliquent une approximation nette du jugement et des actions de l'agresseur, et parce que j'ai toute envie de croire que vous auriez réussi à éviter le coup d'un homme dans cet état et qui vous attaquait de face, si vous n'aviez pas vous-même été dans un état d'ébriété affligeant – ce qui, je me permets de vous le dire, rend particulièrement hypocrites les leçons de morale avec lesquelles vous m'avez torturé quand vous vous êtes aperçu que j'avais confisqué une de vos seringues ainsi qu'une quantité négligeable de votre solution de morphine-scopolamine après que vous avez soigné cette plaie il y a quelques semaines-

- Ces deux intoxications par substances récréatives n'ont rien à voir l'une avec l'autre, » ne pus-je me retenir de siffler entre mes dents serrées.

Holmes se tut, et le silence soudain me fit l'effet d'une giclée d'angoisse lâchée dans mes veines comme cède un barrage sous la pression de l'eau qui dévaste alors tout sur son passage. J'avais besoin d'entendre sa voix, de me raccrocher aux vibrations de son sternum contre ma colonne vertébrale pour ne pas sombrer dans la panique.

« Continuez, » le pressai-je irrationnellement.

« Une rixe, donc, » obtempéra obligeamment mon ami en rapprochant un peu plus sa bouche de mon oreille – comme s'il avait senti qu'il était devenu mon seul lien ténu entre la réalité et la stupeur agitée dans laquelle je menaçais de basculer – de sorte que ses lèvres frôlaient régulièrement mon lobe. « Une rixe ne permet pas d'envisager un véritable mobile derrière une telle agression. Néanmoins, même si les hommes sont parfois totalement irrationnels, la violence du coup et le fait que votre assaillant a failli vous tuer semblent indiquer une volonté de vous nuire, donc que vous vous connaissiez ou que vous aviez un différend qui justifiât – aux yeux de notre homme, du moins – une telle action. Mmh, » roula Holmes à mon oreille et je sentis la vibration dans tout mon corps comme une décharge électrique. « Je dirais qu'une femme était en question. Je ne vous connais aucun penchant pour le jeu qui eût pu vous mettre en position de devoir des sommes astronomiques à un gentilhomme. Et vous avez cette habitude déconcertante de vouloir ne jamais rien devoir à qui que ce soit, de toute façon. Vous étiez trop jeune pour représenter la moindre concurrence au pouvoir potentiel que notre homme aurait pu avoir et vous n'avez jamais cherché à être en position de pouvoir, de façon générale... Je table sur le troisième type de maux qui mettent invariablement le Yard face à son inutilité notoire, après l'argent et la domination : le crime passionnel, commis sous l'influence de l'alcool, avec comme motif une femme convoitée – ou peut-être même séduite – par vous et votre agresseur. »

J'acquiesçai, groggy par tant de paroles et surtout, par leur véracité. Déduire les informations relatives à ma blessure en Afghanistan semblait presque de l'amateurisme, à côté de ce que Holmes venait de lire dans ma blessure qu'il continuait de parcourir dans un sens puis dans l'autre du bout de ses doigts. Je n'avais jamais abordé le moindre de ces sujets avec lui, que ce fût la blessure en soi ou la femme en question, et encore moins l'époque à laquelle tout cela s'était déroulé.

« Laissez-moi m'aventurer en des eaux plus troubles, » souffla encore le détective à mon oreille d'une voix joueuse, « et pardonnez-moi si je me fourvoie. Je vous avouerai être sur le point d'énoncer des hypothèses que mon instinct seul me souffle et qui ne sont en rien basées sur un fait ni un indice clair. Je vous ai déjà vu opérer avec les femmes, et votre prudence extrême dans vos tentatives de séduction tant que vous n'avez pas l'assurance que lesdites femelles ne sont pas autrement engagées me ferait penser que vous étiez, dans cette histoire vieille de quinze ans, l'amant et qu'il était le mari, ou le fiancé, du moins l'homme officiel de la situation. J'ai envie de croire en une aventure avec une femme plus âgée, car vous avez ce type respect pour le sexe faible et le désir ardent d'apprendre en tout domaine. Je vous vois donc vous faire enseigner les choses de l'amour par une femme d'âge mûr, et étant donné votre esprit romantique, je suis convaincu que vous pensiez l'aimer. Une femme allant sur la trentaine, donc, mariée, mère certainement. Et vous avez croisé le mari cocu dans un pub. Peut-être étiez-vous en train de vous venter de vos exploits auprès de vos camarades, que son mari était là et qu'il vous a entendu... »

Je secouai faiblement la tête, en signe de dénégation cette fois. Dans mon dos, Holmes bougea légèrement sur ses pieds : notre position n'était pas des plus confortables et commençait à durer, et il devait certainement ressentir des élancements dans les mollets et les cuisses. Quelle qu'en fût la raison, je sentis de nouvelles décharges se répandre dans mon corps et il me fallut toute ma concentration pour ne pas frissonner alors que je sentais toute la hauteur de son corps se mouvoir contre le mien jusqu'à ce qu'il trouvât un équilibre qui le soulagea.

« Mh, » reprit-il alors. « J'imagine que cette dénégation ne concerne que la dernière hypothèse, sinon l'auriez-vous exprimée plus tôt. Le mari n'était pas dans ce pub avec vous, donc, ou alors n'étiez-vous pas en train de vous venter auprès de qui que ce soit... S'il n'était pas là, s'il n'a pu vous entendre... Forcément, la femme en question n'était-elle pas présente : je vous imagine difficilement en état d'ébriété avec la dame de votre cœur dans les parages... Alors c'était un homme que vous connaissiez par ailleurs... ? Et qui vous connaissait, ou du moins qui connaissait suffisamment votre visage pour vous reconnaître dans une foule dans un pub – c'était bien dans un pub ? Bien ce qu'il me semblait – même en état d'ébriété. Le fait qu'il ait bu... Peut-être savait-il avant d'arriver là que sa femme le trompait, peut-être venait-il même de l'apprendre dans la journée et avait-il bu plus que de raison, de désespoir – ou, plus vraisemblablement, pour noyer son ego de mâle blessé... Et dans ce cas, il venait volontairement dans ce pub pour vous. Je maintiens que ce n'était pas une tentative préméditée de meurtre, mais la rixe était, elle, bien prévue par l'homme. L'utilisation du couteau lui est sans doute apparue comme une parfaite idée une fois qu'il vous a eu sous la main. S'il connaissait l'endroit que vous fréquentiez... J'imagine que c'était un repère habituel pour vous et pour votre bande de lycéens immatures... Oooooh... C'était un de vos professeurs. Sans doute aviez-vous rencontré son épouse à un de ces rassemblements que les lycées se sentent obligés d'organiser pour faire socialiser enseignants et élèves afin que ces derniers se créent des contacts utiles et des réseaux pour la suite de leur vie... La belle dame vous y a trouvé, vous a débauché et a entamé cette relation répréhensible avec vous. Pour une raison qui ne nous intéresse pas ici, elle a fini par en parler à son époux qui, fort de sa fierté d'homme, est parti à votre recherche après avoir eu l'idée formidable de s'imbiber d'alcool. Il vous a trouvé, vous a planté, et vous a laissé cette magnifique cicatrice en vous tuant presque. Vous pardonnerez mon esprit momentanément romantique : je vous imagine alors hyper-conscient du fait que vous êtes à deux doigts de la mort, soigné en urgence et sauvé d'extrême justesse, et décidant ainsi de devenir médecin pour sauver autant de vies que vous le pourriez. Et ne plus jamais adresser à la gente féminine la confiance que vous lui faisiez sans concession avant, puisque la femme que vous aimiez a trahi votre confiance et vous a mis dans une sale situation où vous avez failli perdre la vie à cause de son mari avec qui elle est restée, malgré tout. »

Je ne pus retenir mon frisson, cette fois. Parce qu'il avait terminé de prononcer cette phrase tout contre mon oreille, ses lèvres se mouvant contre mon pavillon ; et parce qu'il venait, une fois de plus, de deviner l'un des instants décisifs de ma vie, un de ceux qui avaient tout changé pour moi, pour mon futur. Oui, mon rapport à l'amour et aux femmes avait été construit sur cette base dramatique... et surtout, oui, ma vocation de médecin était née cette année de mes seize ans – il avait été légèrement approximatif sur ce point – où j'étais presque mort.

Mon esprit, entièrement focalisé sur son histoire – mon histoire – revint alors violemment à la situation présente, comme si mon ectoplasme planant à des miles au-dessus du monde se sentait soudainement rappelé et que le lien élastique qui le retenait à mon corps se tendait brusquement. M'apparurent alors plusieurs notions déroutantes : ma crise d'angoisse était totalement passée, j'étais même totalement détendu et me reposait entièrement sur le fait que mon torse était coincé entre le sien et la caisse devant moi pour me laisser porter, puisque mes jambes ne soutenaient pratiquement rien de mon poids. Autre information : mon pistolet était de nouveau dans ma poche – j'en sentais la lourdeur sans parvenir à me souvenir de l'instant où il avait réintégré sa place – et les mains de Holmes étaient sur ma taille : c'étaient d'ailleurs principalement elles qui supportaient mon poids. Ses lèvres étaient toujours sur mon oreille et je sentais la douceur de son souffle, chaleur à l'expiration, fraîcheur à l'inspiration.

Et, surtout : il n'y avait plus aucun bruit dans la salle.

Je raffermis le gainage de mes jambes pour reprendre la responsabilité de mon poids dès que j'eus pris conscience de tous ces faits à la fois. J'aurais voulu que les mains de Holmes s'attardent sur moi, mais ce ne fut guère le cas et, dès qu'il sentit que j'étais de nouveau maître de mes membres, mon ami se faufila hors de notre cachette après avoir jeté un coup d'œil à ce qui se passait hors de l'espace réduit de nos deux caisses.

« Ils sont partis, » observai-je stupidement en gardant ma voix basse.

« Ils n'allaient pas demeurer ici toute leur vie, » fit remarquer mon ami dont les yeux se posaient partout alentour pour prendre en compte les éventuelles données nouvelles que le passage de nos lascars avaient pu apporter. Cela fait, il avança très naturellement entre les caisses-immeubles comme s'il savait parfaitement où il allait.

« Depuis quand ? » m'étonnai-je en le suivant.

« Je dirais depuis que vous m'avez interrompu pour parler morphine et alcool, mais je n'en suis pas tout à fait certain. Si nous nous dépêchons, nous aurons largement le temps d'aller délivrer notre cher prisonnier avant qu'ils reviennent pour l'assassiner.

- Comment savez-vous qu'ils ne l'ont pas déjà fait ?

- Celui qui semblait être leur chef, vous savez, celui qui a très certainement des nodules sur les cordes vocales, » m'expliqua Holmes – et, non, je ne savais pas, « a ordonné de laisser encore quelques heures à l'épouse de notre homme pour que celle-ci dépose la rançon qu'ils lui auraient demandé – ce dont elle ne nous avait pas parlé et qui nous aurait pourtant épargné bien des heures de recherches avant d'aboutir ici-

- Parce que vous lui auriez dit de payer ?

- Bien sûr que non, » me répondit Holmes sur le ton du professeur sévère reprenant un élève au raisonnement incorrect. « Mais au moins aurions-nous su qu'il était bien vivant quelque part et aurions-nous eu plus tôt une idée du type d'organisation à l'origine de sa disparition. »

C'était tout à fait vrai, bien sûr, et je m'interrogeais sur ce qui avait pu convaincre cette femme de ne pas évoquer ce fait avec nous.

« Une affaire de mœurs peu reluisante et un chantage qui allait avec, sans aucun doute, » répondit mon ami comme si j'avais posé la question à voix haute. « Notre homme n'est pas un inconnu des quelques bars où des passes discrètes sont prodiguées par des invertis pour quelques dizaines de livres. Pour qui connaît lesdits bars et sait comment délier les langues, bien entendu. Ceci étant dit, comme j'étais en train de l'expliquer : le chef de la bande a recommandé de se débarrasser de l'homme dans quelques heures seulement. Nous pouvons le trouver avant cela. Avec un peu de chances, nous serons en mesure, à deux, d'intervenir. »

Avec un peu de chance, songeai-je sombrement. S'ils étaient autant à garder leur captif qu'ils avaient été à discuter, je ne donnais pas cher de notre peau. Je suivis Holmes malgré tout, comme toujours.

« Comment savez-vous où vous allez ? » demandai-je, curieux.

« N'avez-vous donc pas écouté nos hommes, Watson ? Ils étaient pourtant si bruyants que je me demandais si vous pouviez vraiment entendre ce que je vous disais, même en étant si proche de vous. »

Je m'abstins de commenter sa dernière remarque. Non, en effet, quand il me parlait et déduisait ma vie comme s'il avait été dans la partie de mon cerveau qui contenait mes souvenirs et qu'il en avait sorti les diapositives pour les lire, je n'avais pas ressenti la possibilité d'écouter nos lascars. Je n'avais même pas entendu leur départ, grand Dieu !

« Sortez votre arme, » m'intima mon ami de sa voix basse, alors que nous nous immobilisions face à une porte qui ne présentait aucun signe distinctif.

Holmes colla son oreille au panneau, et je m'étais placé juste à côté de lui pour le cas où quelque chose de mauvais se passerait – que la porte explosât, qu'un chien énorme nous sautât à la gorge, que savais-je encore ? J'appréciai mon initiative quand un événement bien plus simple se passa : la porte s'ouvrit. Par chance, elle se tirait de l'intérieur de la pièce, sans quoi elle aurait très certainement cogné lourdement le crâne de mon ami et l'eût assommé. Dans un réflexe de survie primaire, et en pensant bien plus à Holmes qu'à moi-même, j'envoyai un coup de poing, dans lequel je ne mis aucune retenue, vers le protagoniste qui venait d'ouvrir. Je n'avais même pas encore vu son visage que celui-ci s'écrasait sous mes phalanges et que l'homme s'affaissait sans même avoir eu le temps d'analyser l'origine du coup. Je captai du coin de l'œil le regard appréciateur de Holmes, mais mon attention s'était déjà portée sur l'intérieur de la pièce, dans laquelle je ne repérai qu'un seul autre homme, debout, que je menaçai immédiatement de mon arme en entrant avec une assurance que j'étais bien loin de ressentir, après avoir enjambé le corps inerte au sol.

Mon ami resta derrière moi alors que j'ordonnais à l'homme au bout de mon canon de lever les mains en l'air et de ne surtout pas prendre le risque d'appeler ses collègues. Je m'approchai suffisamment pour lui porter un violent coup à la tête de la cross de mon pistolet – je soupçonnais l'homme d'avoir préféré se laisser faire et s'en sortir avec une commotion cérébrale plutôt qu'une balle dans crâne – et me tournai enfin vers l'élément que nous recherchions depuis plusieurs jours et qui était présentement attaché à une chaise dans un état plutôt médiocre. L'homme n'avait certainement pas mangé depuis le début de sa captivité, certainement pas bu non plus, et je m'affligeai de sentir un pouls relativement faible quand je m'agenouillai devant lui. Alors que je le détachais, Holmes s'était penché sur le malfrat que je venais d'étaler de la cross de mon pistolet et lui faisait les poches.

« Éloignez-vous immédiatement de ce type et de ses poches, Holmes, ou je vous assure que je vous assomme aussi. »

Mon ami m'adressa une grimace.

« Vous n'êtes définitivement pas marrant, mon vieux, » râla-t-il en retirant les mains des vêtements de l'homme et en me les montrant paumes ouvertes et levées, pour me montrer qu'il n'avait rien prélevé sur le malfrat – mais Holmes était un prestidigitateur hors pair et je résolvais de le fouiller plus tard pour m'assurer qu'il n'avait pas trouvé de cocaïne. « Quoi que, » reprit-il avec un sourire caustique, « les mesures draconiennes que vous avez prises à l'encontre de ces jeunes criminels étaient fort divertissantes à regarder.

- Ravi d'avoir pu vous amuser. Vous ne voudriez pas m'aider, Holmes ? »

Le détective n'accéda pas immédiatement à ma demande, laissant cinq bonnes secondes s'écouler avant de s'agenouiller à mes côtés, pour bien marquer le fait qu'il n'était pas un vulgaire assistant de biographe et qu'on ne lui donnait pas d'ordre détourné comme je venais de le faire. Une fois sa petite comédie jouée, ses longs doigts agiles détachèrent bien plus rapidement les liens que ce que je n'étais parvenu à le faire, et il repoussa même mes mains avec impatience pour s'occuper de ceux qui me résistaient toujours.

« Vous pensez qu'il peut se lever ? » me demanda-t-il vaguement.

Je levai les yeux sur l'homme à demi inconscient qui n'avait même pas semblé avoir remarqué notre arrivée. Proche de lui comme je l'étais, je n'apercevais aucune trace de blessure et tablais sur l'épuisement, la faim et la déshydratation comme causes de son état. Je grimaçai en songeant que je n'avais rien d'autre qu'une petite flasque emplie de whisky sur moi et que ce n'était certainement pas le type de liquide dont avait besoin notre nouveau client à cet instant précis.

« J'en doute, » répondis-je finalement en attrapant une épaule de l'homme que je secouai dans un but de pure observation médicale : se réveillerait-il ou non.

Il ouvrit des yeux hagards, contre toute attente, et après quelques explications que j'écourtai en entendant les claquements de langue impatients – et terriblement agaçants – de mon ami dans mon dos, je parvins à le mettre sur ses pieds. En passant mon épaule sous son bras, je pus lui assurer une béquille suffisante pour qu'il fît trois premiers pas. L'homme avait oublié d'être maigre et mon dos protestait violemment, mais je ne pouvais que rejoindre Holmes et ses claquements de langue impatients : nous avions des tueurs à fuir.

« Par où allons-nous sortir ? » demandai-je en tendant mon arme à Holmes – je n'allais pas pouvoir m'en servir, avec ma charge actuelle – que je suivais de nouveau.

« Par la porte, » répondit-il sur le ton de l'évidence et en haussant les épaules.

Et, aussi invraisemblable que cela puisse paraître alors que nous avions été à deux doigts d'être tués par une dizaine de malfrats quelques minutes plus tôt, il nous suffit en effet de marcher jusqu'à la même porte que celle que nous avions entendu s'ouvrir violemment plus tôt, à l'entrée de l'entrepôt, et de réduire à l'inconscience un ersatz de garde inattentif qui faisait office de vigile à l'extérieur, d'un coup de cross de pistolet que Holmes dispensa avec un enthousiasme et un plaisir sans doute un peu trop manifestes.

Une diligence sommée de nous porter au Yard et la livraison de notre homme à l'hôpital plus tard, nous étions sur la route du retour avec dans l'idée, pour moi, de me fondre dans un fauteuil et de fermer les paupières pour oublier la sensation terriblement perturbante d'un Holmes qui me déballait un nouvel épisode ma vie de sa voix basse et grave atrocement sensuelle alors même que nous avions très certainement été sur le point d'être assassinés par ces hommes. Holmes avait ce goût d'Éros et de Thanatos mêlés absolument indéniable. Délectable.

« Pourquoi n'y a-t-il pas eu de suite ? »

J'ouvris des yeux vitreux alors que je reprenais conscience de ce qui m'entourait. Les cahots de la diligence qui nous ramenait chez nous, l'affaire qui venait de se terminer d'une façon presque absurde – mais qu'est-ce qui ne l'était pas, quand on gravitait dans le monde de ce détective de génie – et, surtout, ledit détective qui m'observait de tout son regard clair et perçant.

« Pardon ? »

Parce que, bien entendu, pour qui n'était pas dans la tête de cet homme, il était impossible de raccrocher les wagons. Le train de pensées de Holmes était tel qu'il avait certainement suspendu une conversation que nous avions eu précédemment, hier, ou bien la semaine précédente peut-être, et qu'il venait de décider de la réinvestir dans l'immédiat. J'avais appris à ne pas gaspiller d'énergie dans la tentative de retrouver moi-même ce à quoi il faisait allusion quand il opérait de la sorte et introduisait une discussion d'une façon si abrupte. Et lui avait appris à ne pas m'en tenir rigueur.

« Le coup de couteau. J'ai eu l'occasion de lire les archives de Police concernant les années pendant lesquelles vous étiez au lycée, sur Londres, et je ne me souviens nullement d'un cas en lien avec un enseignant qui aurait poignardé qui que ce soit, à fortiori un de ses élèves. »

Je fermai les yeux à nouveau, jugeant que je pouvais bien me passer du sens de la vue pour poursuivre cette discussion.

« Je n'ai jamais porté plainte. Nous avons mis en place un... arrangement. De mon côté, je ne disais rien de ma blessure ni de la liaison que j'avais eu avec son épouse – ce qui profitait doublement au gredin, mais j'imagine que je ne le voyais pas à l'époque, car il avait avancé l'argument de la honte et du déshonneur qui s'abattraient sur Isabelle, si on apprenait qu'elle avait eu une liaison extra-conjugale. Et parce qu'il avait menacé de la répudier.

- Et ?

- Eh bien... Vous n'êtes pas sans savoir qu'il est considéré comme particulièrement dégradant pour une femme d'être délaissée par son mari, surtout si une affaire de mœurs est en jeu, et que les femmes anciennement mariées et accusées d'adultère vivent ensuite une vie fort compliquée – ce qui est parfaitement injuste quand on voit de quelle façon l'inverse est implicitement mieux toléré. D'autant qu'Isabelle était une expatriée Française : elle aurait certainement dû rentrer dans sa famille, à Paris, hors elle m'en avait suffisamment parlé pour que je sache combien cette possibilité lui était effrayante. Quoi qu'il en fût, je ne voulais pas que quelque chose comme... appelons ça le déshonneur, lui arrivât.

- Sentiments ? » interrogea mon ami.

J'ouvris brièvement les yeux pour capter son expression à cet instant, car j'avais toujours trouvé insolitement hilarante la mimique qu'il arborait lorsqu'il lui arrivait de me demander si une action qu'il ne parvenait pas à s'expliquer de la part d'un de nos congénères était uniquement inspirée par une émotion ou un sentiment quelconque qui aurait balayé la raison de l'individu concerné. Cette fois, cependant, le voir m'interroger sur l'amour – ou ce que j'avais cru en être, à l'époque – parce qu'il n'en comprenait pas le concept me serra le cœur.

« Oui, sentiments, » acquiesçai-je sans ne rien laisser paraître. « Je ne voulais pas qu'il lui arrivât du mal. Mon état de santé me paraissait bien futile à côté de cette possibilité. Je ne l'ai plus jamais revue, j'ai déployé des trésors de stratégie pour ne pas avoir à me présenter à chacun des cours dispensés par ce professeur jusqu'à la fin de l'année et me cachais quand je l'apercevais dans les couloirs. Et l'affaire a été close. Je n'ai jamais dit ni aux médecins ni à la marée-chaussée qui m'avait planté, et ça a été tout.

- Referiez-vous la même chose aujourd'hui ? » m'interrogea soudainement Holmes avec une voix qui me parut différente sans que je parvinsse à l'interpréter. « Je ne parle pas de ne pas dénoncer l'homme, mais de cette autre chose. Le laisseriez-vous s'en sortir de cette façon pour la garantie du statut, ou de la santé, ou du bonheur de cette femme que vous pensiez aimer, si les faits avaient lieu actuellement ? »

Je voyais qu'il cherchait à comprendre, à recouvrir ce concept de sentiments menant à exécuter des actions totalement irrationnelles et irraisonnées. Ce concept qui pouvait pousser un homme, un enseignant, un lettré, à boire plus que de raison et à planter un de ses étudiants ; qui empêchait un gamin de porter plainte pour protéger la réputation d'une femme... Je fermai les yeux à nouveau pour mieux réfléchir à la question – et parce que je ne voulais pas le voir à cet instant.

J'avais envie de lui dire que non, parce que cette ancienne Parisienne n'avait plus aucune importance pour moi aujourd'hui . Puis je me rappelai de ma conviction d'être irrémédiablement amoureux à l'époque, et de la douleur à l'idée de ne plus pouvoir jamais la voir, qui avait mis plusieurs mois à passer. De la tristesse à l''idée qu'elle ne me parlerait plus jamais de la Seine et de la pierre ocre des bâtiments plats et réguliers de Paris. Je ne parvins à contenir un regard un peu plus appuyé vers le détective qui m'observait toujours attentivement, et je transposai la situation en mettant mon ami dans le rôle de mon amante. Ce qui était ridicule, alors j'imaginai plutôt une situation vague qui m'aurait contraint à choisir entre mon intérêt propre et celui de Holmes. La réponse était tellement évidente que je me demandai pourquoi j'avais voulu prendre le temps de peser la question.

« Pour elle, aujourd'hui, certainement pas. Mais si j'étais demain mis de nouveau en position de devoir choisir entre ma santé et celle de la personne que j'aime de tout mon cœur, entre ma personne et la sienne, sans doute même entre ma vie et la sienne, je ne prendrais certainement pas la décision de me préserver. Je pense d'ailleurs que c'est comme ça qu'on sait qu'on ressent véritablement quelque chose d'intense pour la personne en question : quand on est prêt à faire ce type de sacrifices pour elle, sans même hésiter, sans même avoir l'impression de se sacrifier puisque le malheur de l'autre nous ferait de toute façon ressentir une douleur bien plus insupportable que celle induite par ledit sacrifice. »

La diligence était arrivée, ce qui me soulagea grandement parce que je ne tenais franchement pas à entendre Holmes m'exposer combien j'étais naïf et atrocement romantique et sentimental, ni combien j'aurais pu inspirer un pathétique héros de roman à l'eau de rose, comme il n'avait pas manqué d'être sur le point de le faire.

Je payai le cocher alors que Holmes avait déjà disparu dans un tourbillon de tweed à carreaux dans notre appartement et, lorsque je le rejoignis, il s'activait devant la cheminée vide pour y faire flamber un feu. Nous utilisions toujours le poêle du rez-de-chaussée, juste à l'entrée de l'appartement de Mrs. Hudson, pour nous chauffer : Holmes avait fait installer des tuyaux de métal qui en partaient et débouchaient dans les diverses pièces de la maison, système astucieux qui nous permettait de chauffer l'habitation à moindre coût. Mais les feux de bois devant lesquels nous lisions le soir, discutions, ou demeurions silencieux, tout simplement, étaient depuis longtemps devenus une institution dans notre salon, pour l'atmosphère qu'ils dégageaient et le crépitement des flammes plus que pour leur chaleur. J'étais habituellement celui à qui échoyait la tâche de les allumer, et je ressentis une reconnaissance emplie de tendresse pour mon colocataire quand je le repérai accroupi devant l'âtre. Le manque d'habitude, cependant, lui fit rater l'allumage plusieurs fois. J'arrivai pour lui prêter main forte et lui pris des mains allumettes et petit bois pour ré-arranger la structure de son bûcher infructueux.

Ce ne fut que quand des flammes, d'abord timides puis plus assurées, léchèrent les bûches et jetèrent leur chaleur sur nous que je remarquai que Holmes n'avait même pas feint de protester contre mon intervention. Il aurait habituellement râlé contre la mauvaise volonté du bois à se consumer pour lui, en me voyant prendre en main le feu... Je levai vers lui un regard étonné et le découvrit qui avait les yeux posés sur moi... sur mon épaule gauche, plutôt. Tel que j'étais penché en avant, débarrassé de ma veste et de ma cravate que je n'avais pas resserrée depuis notre dissimulation dans la petite ville de caisses, ma chemise bâillait et la position de mon ami sur mon côté droit lui donnait sans aucun doute une vue imprenable sur la cicatrice qu'il avait minutieusement explorée plus tôt dans la journée.

« Puis-je la voir ? » demanda-t-il lorsqu'il eut remarqué que je l'avais repéré.

J'hésitai. Puis me redressai en m'asseyant sur mes talons et écartai de mes doigts le tissu pour que la marque lui fût visible en tournant mon buste vers lui. Il leva une main blanche et je me sentis réprimer un mouvement de recul. Sans doute en perçut-il l'ombre car il suspendit son geste, sa main immobile une seconde entre nous avant qu'il ne la laisse tomber sur sa cuisse. Il ne dit rien, ne croisa pas mon regard, se contentant de braquer ses yeux clairs sur la déchirure blanche qui abîmait mon torse en une rivière sinueuse, aussi brillante et blanche qu'un fleuve sous le soleil de midi – sans rien de la beauté de cette image, cependant.

Je redoutai que naquît le même genre de tension que la dernière fois qu'une de mes cicatrices avait été au centre de notre attention conjointe, raison pour laquelle je brisai le silence que seul perturbait le ronflement du feu à présent vif.

« Pour- hum, » m'interrompis-je en sentant le besoin de me racler la gorge. « Pourquoi ces petites marques vous intéressent-elles tant ? »

Il se perdit une seconde de plus dans sa contemplation, puis finit par lever ses yeux sur les miens.

« Parce que vous n'êtes pas bavard sur votre vie, » commença-t-il, et j'eus envie de lui faire remarquer combien la réciproque était vraie. « Et que ces cicatrices sont une cartographie de votre passé. Elles sont une représentation dans l'espace de ce temps qu'a été votre vie jusqu'à aujourd'hui, des événements qui l'ont composée et des incidents qui l'ont construite. »

Je n'avais jamais vu les choses ainsi, et je ne contins pas mon regard qui s'attarda sur une cicatrice que ses manches qu'il avait relevées pour allumer le feu révélaient sur son poignet gauche. C'était une blessure qui datait d'une petite année et que j'avais suturée après l'avoir dûment réprimandé quant à l'utilisation d'un scalpel à la place d'un bâton de mesure « parce qu'il ne retrouvait plus ledit bâton et qu'il lui fallait bien quelque chose pour marquer le rythme de la partition qu'il venait d'écrire, » citation libre encore une fois. Cette blessure avait d'ailleurs été déclarée à l'unanimité par lui-même comme de ma seule responsabilité puisque j'étais celui qui l'avait fait sursauter en passant trop silencieusement la tête dans le salon avant de lui demander où était l'outil médical incriminé que je souhaitais ranger avec le reste de mon matériel. Il s'était coupé dans son bond surpris, et par ma faute. Il était donc parfaitement logique que je le recousisse et que j'endossasse la responsabilité de l'incident.

Holmes suivit mon regard et un sourire trop fin étira vaguement ses lèvres.

« Vous êtes acteur de mes cicatrices présentes et futures alors que je ne peux être rien d'autre qu'observateur de vos cicatrices passées, » constata-t-il avec une philosophie qui me sembla teintée de regret.

Je savais très exactement, pour ma part, ce que je souhaitais qu'il fût à mon intention et qui ne constituait en rien un rôle d'observateur. Mais la décence, nos lois et l'absence d'activités de ce type en ce qui concernait Holmes, du moins de ce que je savais même des années de vie commune, m'imposa de taire ces pensées perverses et indignes de notre profonde amitié. J'optai alors pour l'humour :

« Je vous sais assurément agile de vos dix doigts et je placerais en toute confiance ma personne entre vos mains pour prendre soin de moi, Holmes, et les yeux fermés, encore. Si l'occasion se présente, je vous assure que je ne manquerai pas de vous laisser exprimer vos talents sur moi. »

S'il souhaitait recoudre une des plaies qui ne manqueraient pas de m'être données un de ces jours, vu notre rythme de vie effréné et passablement dangereux, eh bien ça ne me posait pas le moindre problème. J'avais vu quelques cicatrices sur ses cuisses qui dataient d'avant notre rencontre et qui ne semblaient pas l'œuvre de la main d'un médecin. Connaissant son aversion prononcée pour cette espèce, j'avais aisément déduit qu'il s'était recousu lui-même, et les traces qu'avaient laissées ses sutures n'étaient pas si mal. Si c'était ce qu'il lui fallait pour avoir l'impression de faire partie de ma vie, je me plierais de bonne grâce à cette volonté, lorsque l'occasion m'en serait donnée.

Mais Holmes, à cet instant, me vrilla d'un regard intense que je ne sus pas le moins du monde interpréter. J'avais l'impression que je venais de proférer une ineptie plus grosse que moi ou que je parlais sans connaître mon sujet – ce qui n'avait aucun sens. J'inclinai la tête en fronçant légèrement les sourcils pour lui faire comprendre ma perplexité. Il m'observa encore une pleine seconde, puis son sourire fin s'éleva sur une commissure et se fit énigmatique. Il secoua la tête avec dépit.

« Vous êtes d'une naïveté alarmante, mon vieux.

- Parce que je vous fais pleinement confiance ?! » me récriai-je.

Son sourire s'étira plus encore, dans une expression que je ne lui connaissais pas et qui me semblait terriblement amère.

« Exactement, » conclut-il avant de se lever et de quitter la pièce sans un mot de plus.

J'observai quelques minutes, immobile devant la cheminée ronflante, la porte par laquelle il venait de disparaître, sans comprendre ce qu'il avait voulu dire ni comment ma réplique précédente avait pu être interprétée comme de la naïveté.

Je ne le revis pas ce soir-là.

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J'ai volé le titre au poème Le Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire.

Des bisous à tous, la suite en milieu de semaine prochaine, vraisemblablement !

Nauss

PS : J'apprécie fort les reviews, seuls moyens de savoir si ça vous a plu !