Smut.


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Chapitre 3 : La source

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« Et cette cicatrice sur votre front ? » me demanda Holmes, un soir.

Je relevai des yeux étonnés, immédiatement distrait de ma relecture contrariée. La question me surprenait, il me fallait l'admettre, pour deux raisons. D'abord parce que rien ne prédisait que ce sujet serait susceptible d'être abordé aujourd'hui : ni dans la situation – nous étions assis dans nos fauteuils respectifs devant la cheminée flamboyante, depuis une heure, pour lire lui une parution scientifique, moi un de mes manuscrits que je tardais à transmettre à mon éditeur – ni dans nos conversations précédentes. Ensuite parce que cette cicatrice à laquelle il faisait allusion, sans doute l'une de mes premières notables, était aussi peu visible que le permettaient son âge et le grand talent du médecin qui me l'avait laissée. Je n'y avais d'ailleurs moi-même plus prêté attention depuis une quinzaine d'années, au bas mot. Pour tout dire, il me semblait qu'une fois la guérison effective et la blessure définitivement fermée, quelques années après l'incident qui me l'avait donnée, plus personne ne me l'avait jamais fait remarquer. Cela n'eût guère dû m'étonner, cependant, que Holmes l'ait repérée.

Connaissant l'individu, j'étais certain que le fait qu'il en venait à m'interroger de front à ce propos signifiait qu'il avait passé de longs moments déjà à réfléchir aux circonstances exactes dans lesquelles cette cicatrice avait été tracée sur mon front, sans parvenir à une conclusion qui l'eût satisfait. Imaginer qu'une caractéristique de ma personne, si mineure que j'avais moi-même occulté son existence, ait pu occuper son esprit de cette façon provoqua en moi un plaisir coupable que je m'empressai de museler. Mieux valait lui faire penser que je n'étais pas conscient de cette réflexion qu'il avait assurément allouée à la question.

« Eh bien, qu'a-t-elle cette cicatrice ? » demandai-je avec toute l'innocence dont j'étais capable – coupable.

S'il avait lu clair dans mon jeu, il n'en fit rien paraître, fronçant au contraire les sourcils devant mon imbécillité manifeste.

« Comment l'avez-vous récoltée, celle-là ? »

Je me permis quelques secondes de réflexion qui portèrent plutôt sur l'étonnement de constater comme des souvenirs qui me semblaient oubliés à jamais quelques minutes plus tôt m'apparaissaient à présent aussi clairement que si je les avais eus ressassés longuement. Je m'interrogeai brièvement sur ces images qui, d'effacées, revenaient à la mémoire en un clin d'œil, pour peu que la parole adéquate fût prononcée. Quel était cet endroit mystérieux de notre cerveau, bien plus mystérieux encore, qui pouvait contenir toutes ces données ? En m'interrogeant ainsi, j'excluais bien entendu le muscle cérébral hors catégorie de mon ami qui, de toute façon, n'entrait jamais dans mes généralités sur l'espèce humaine. Mais là n'était pas la question, de toute façon, et il me fallait répondre à la sienne.

« Que lisez-vous en elle ? »

Certes, répondre à une interrogation en en proposant une autre était relativement mal vu, du moins chez les personnes bien élevées que j'étais amené à côtoyer. Mais Holmes ne se sentait en règle générale que peu concerné par les conventions sociales et langagières, aussi ne m'en tint-il aucunement rigueur. Au contraire, je savais que la question excitait son besoin presque viscéral d'exposer ses observations.

J'aurais certes pu raconter l'histoire somme toute banale de ma cicatrice directement. Sans doute eussé-je dû le faire. Mais jouer avec le feu était une notion qui me paraissait singulièrement séduisante, à cette heure-ci. Sherlock Holmes avait pour moi le potentiel d'un incendie somptueusement dévastateur, et j'étais en cet instant vraisemblablement animé par la passion du pyromane, de qui je partageais l'inconséquence.

Sans doute fallait-il préciser que, depuis qu'il avait évoqué le sujet de la cicatrice sur mon torse devant la cheminée, une semaine plus tôt, rien dans son attitude ni ses paroles n'avait pu laisser penser qu'il m'en voulait pour quoi que ce fût – ce qui m'avait soulagé, étant donnée la sortie abrupte qui avait suivi la conversation. Cependant, si j'eusse dû me sentir soulagé du fait que rien n'était changé entre nous, j'avais besoin de provoquer ce nouveau flot de déductions qui ne tarderait pas, je le savais, à tourbillonner autour de moi. Je voulais être le centre de son attention plus que tout depuis des semaines maintenant, et puisque je ne pouvais que passer par son observation et ce qu'il pouvait en retirer pour cela, je comptais bien en user et en abuser. D'autant plus que je savais que ça lui faisait plaisir, et que j'avais tout un stock de cicatrices à proposer à son exploration jusqu'à satiété.

Et, en effet, Holmes m'envoya un de ces sourires brefs dont il avait le secret. S'il avait été du genre à attendre qu'un interlocuteur lui donne son accord avant d'observer minutieusement ce qui lui convenait d'observer, j'aurais dit qu'il avait pris ma question pour une invite à se pencher un peu plus sur ma cicatrice. Il me fallait d'ailleurs admettre que c'était bien le cas. Il abandonna son article scientifique dans le fauteuil derrière lui et j'avisai sans mot-dire les doigts curieux qu'il leva lentement vers mon front en se penchant sur moi, ses yeux fixés sur l'objet de sa fascination actuelle. Ses doigts restèrent à un pouce de ma peau, peut-être en souvenir de ce mouvement de recul que je n'avais pu contenir la semaine précédente quand il avait été sur le point de me toucher et que je ne me faisais alors pas suffisamment confiance pour autoriser ce contact, et je luttai plus que je ne l'aurais pensé nécessaire pour ne pas combler moi-même le vide entre nous.

« Elle est ancienne, » commença-t-il de cette voix grave, rapide et intense avec laquelle il exposait ses observations. « Vous l'avez certainement contractée dans l'enfance. Les tissus étaient encore souples et la suture était de qualité, ce qui lui permet d'être pratiquement invisible aujourd'hui. Elle a guéri proprement, vous ou vos parents ont donc pris soin de ne l'exposer ni au Soleil, ni à la saleté au moins pendant les premiers mois. Elle est, je pense, survenue à la suite d'une... chute contre une surface dure, ou alors après la réception d'un coup particulièrement violent avec un objet contondant. Mais si vos parents n'étaient pas les personnes les plus attentives du monde quant à leur progéniture, ils n'en avaient pas pour autant la fibre maltraitante et les restes de ma naïveté me font croire que personne n'abattrait un objet contondant sur le crâne d'un enfant qui n'est pas le sien. Je valide donc l'hypothèse de la chute. »

Je lui offris un sourire en coin – qui ne monta pas jusqu'à mes yeux cependant – pour lui signifier qu'il avait vu juste comme toujours. Avant que je ne pusse lui révéler l'historique exact de ma cicatrice, il reprit de cette voix absente qui me donnait parfois l'impression qu'il s'adressait à un autre lui-même, invisible du commun des mortels, plutôt qu'à ses interlocuteurs palpables :

« Elle est l'imperfection qui équilibre vos traits jusqu'à la perfection. »

Ses doigts entrèrent alors en contact avec mon front et si j'avais eu quelque chose à répondre à cela, ce qui semblait plus qu'improbable, il n'y en avait en tout cas plus trace dans mon esprit. A la place je m'étonnai, comme toujours quand nous étions amenés à nous toucher, de sentir sa peau chaude sur la mienne. Peut-être était-ce à cause de sa pâleur et de sa maigreur maladives, mais il me semblait qu'il aurait dû avoir la température approximative du marbre blanc, avec lequel il partageait par ailleurs tant d'autres caractéristiques - de la couleur à la dureté apparente, en passant par les œuvres magnifiques qu'un polissage savait faire de l'un comme de l'autre et les veinures bleues qui sublimaient tant le torse de mon ami que la pierre à la teinte laiteuse.

Je ne fis pas grand cas de sa dernière remarque, cependant. Holmes faisait preuve d'une fascination singulière pour tout ce qui lui paraissait sublime grâce à un détail qui dénotait grossièrement du tout – c'était d'ailleurs pour cela qu'il s'apprêtait toujours avec un soin extrême tout en gardant ses boucles noires à une longueur et une indiscipline qui auraient certainement paru négligées sur n'importe qui d'autre, mais qui sertissaient parfaitement le reste de sa personne tirée à quatre épingles. Cet amour de l'imperfection était, selon moi, la preuve d'un ego surdimensionné et avait tout à voir avec l'indulgence qu'il ne s'accordait jamais, exigent avec lui-même jusqu'au bout des ongles, tout en embrassant avec enthousiasmes quelques rares mais conséquentes habitudes toxiques, pour sa santé notamment. Ainsi, il aimait l'œuvre picturale sur laquelle une goutte d'encre noire était tombée par erreur, le paysage naturel magnifique au milieu duquel un bâtiment hideux donnait l'impression d'une furoncle discrète ou encore l'étalon totalement noir dont le pied blanc brisait l'uniformité. Il ne fallait donc rien voir d'ambigu à ce qu'une marque de ce type sur mon visage, indésirée et inesthétique, lui évoquât cette phrase. Holmes n'était tout simplement pas conscient qu'un être humain normalement constitué, et de plus intéressé comme je l'étais devenu bien malgré moi, pouvait y interpréter une déclaration toute autre. Je l'imaginais déjà me répondre que j'avais une imagination débordante et que je souffrais de sentimentalisme aigu, dans un de ces rires moqueurs contre lesquels je ne savais pas garder rancune bien longtemps, si j'avais eu l'idée saugrenue de lui faire part de mon trouble.

« Quelle est son histoire ? » demanda-t-il doucement comme il comprenait que je ne serais pas celui qui reprendrait la parole.

« Quand j'avais cinq ans, ma mère qui me portait dans ses bras a trébuché et mon front a heurté le rebord en pierre de notre cheminée, » offris-je à sa curiosité insatiable pour tout ce qui touchait au domaine médical – tant que cela ne me conduisait pas à lui interdire la prise de telle ou telle substance nocive pour sa santé – et parce qu'il fallait absolument que je ne me perdisse pas corps et âme dans la sensation de ses doigts sur ma peau – quoique mon âme fût déjà damnée, je le craignais.

« Elle s'est fichtrement bien refermée, » apprécia-t-il à mi-voix tandis que je me concentrai toujours, pour ma part, à ne pas tressaillir sous les caresses légères et cliniques au travers desquelles il s'y familiarisait. « Je pense avoir mis plus d'une semaine à la repérer, lorsque nous nous sommes rencontrés. Il m'a fallu attendre que le feu de cheminée l'éclaire, exactement comme ce soir, pour en apercevoir l'éclat.

- Oui. Ma mère se sentait si coupable qu'elle est allée voir le meilleur médecin que pouvaient nous offrir notre situation financière, afin que je ne restasse pas défiguré pour le reste de ma vie.

- Était-elle en état d'éb-

- Oui, » coupai-je avec plus de dureté que je n'en avais eu l'intention. « Elle avait bu. »

Mon ami hocha distraitement la tête. Sa main droite sentit d'abord du bout des doigts la texture et le relief – presque inexistant, si ce n'était une ligne mince qui se fondait dans les sillons dessinés par mes années et mes aventures, comme une source naissante se perd immédiatement dans les herbes qui la recouvre et la protège ; et ce côté gauche de mon front qui restait très légèrement plus bombé que le droit. Puis le talon de sa paume avait frotté ma peau, de mon sourcil à la racine de mes cheveux dans lesquels ses doigts s'étaient glissés comme s'il lui avait fallu retenir ma masse capillaire pour voir mieux. Ce qui n'était en réalité pas nécessaire. Sa main gauche, quant à elle était posée sur l'angle de ma mâchoire, mon oreille prise entre son index et son majeur, et son pouce négligemment posé sur ma pommette. Elle lui avait servi plus tôt à orienter doucement mon visage vers la lumière dansante des flammes pour éclairer au mieux mes traits, avant d'y être oubliée, reposant sur le côté de mon visage, mon ami tout à ses observations analytiques et scientifiques.

Ses lèvres étaient à hauteur de mes yeux, à une distance de trois ou quatre pouces seulement. Je déglutis difficilement avec la certitude qu'il ne pouvait que m'avoir entendu – il n'en laissa en tout cas rien paraître – et songeai qu'il me fallait arrêter la catastrophe en route dans les plus brefs délais. N'importe quoi ferait l'affaire.

« C'est le médecin qui m'a suturé qui, plus tard, a assuré ma formation en médecine.

- Savait-il que vous violeriez par la suite votre Serment d'Hippocrate sans le moindre scrupule ? »

Mon esprit perverti se demanda immédiatement et bien malgré moi si Holmes faisait allusion à l'article interdisant de convoiter une relation charnelle avec l'épouse ou « avec les garçons, libres ou esclaves » de la maison dans laquelle je travaillais – les Grecs Antiques étaient d'une prévoyance redoutable... de même que d'une ouverture d'esprit qui choquait l'Anglais que j'étais, quand bien même je convoitais moi-même un garçon de ma maison. Puis un éclair de lucidité me rappela que Holmes n'était pas biologiquement bâti pour faire de telles insinuations. Je devais détourner mes yeux de ces lèvres qui se mouvaient devant moi, et au plus vite. Véritablement. Il le fallait.

Comme je ne répondais pas, Holmes pensa à juste titre nécessaire de préciser sa pensée :

« Je veux dire : quand vous vous êtes enrôlé dans l'armée.

- J'y ai sauvé nombre de vies ! » protestai-je vivement.

« Et vous en avez également raccourcies dans le camp d'en face. Tout autant, si ce n'est plus, la guérison étant un art délicat quand le plus inculte et maladroit des hommes peut remplir la besogne de tuer – pour mon plus grand malheur, puisque les affaires les plus stimulantes découlent généralement de meurtres perpétrés avec intelligence et doigté. »

Je ne rebondis pas sur sa provocation quant à mon ancienne profession – ni par rapport à son goût pour les crimes les mieux fomentés – car j'étais parfaitement au fait de sa position rangée sur la question de la guerre, que je ne partageais pas le moins du monde. Et le mouvement de ses lèvres était trop hypnotique pour que je risquasse de l'interrompre par quelque parole issue de ma bouche trop commune ; surtout, être le point vers lequel convergeaient toutes ses attentions scientifiques et analytiques était tout bonnement trop déroutant pour qu'une réponse cohérente, quelle qu'elle fût, pût se former derrière ce front qu'il scrutait si minutieusement.

De toute façon, Holmes se satisfaisait souvent tout autant de mon silence que de mes répliques. Je me savais d'ailleurs chanceux qu'il tolérât ces dernières, alors qu'il ordonnait souvent à ses autres congénères de museler même leurs pensées afin que celles-ci de perturbassent pas le cours des siennes.

« Elle n'a plus jamais osé vous porter dans ses bras, après cela, » assénèrent soudainement les lèvres coupables d'être trop mouvantes, trop attrayantes. « Elle aurait pu choisir d'abandonner la bouteille pour éviter qu'un incident de ce type ne se répète... mais c'est votre affection qu'elle a choisi de délaisser. Est-ce parce que vous avez eu une enfance triste et sans beaucoup d'amour ni d'affection que vous avez décidé, depuis toujours, que vous n'auriez jamais d'enfants si vous pouviez l'éviter ? »

Je me sentis me figer sous ses doigts. Je ne répondis rien – j'en étais incapable. Parce qu'une fois de plus, ses déductions avaient dépassé le simple champ des faits tels qu'ils avaient été pour basculer dans la psychologie et leurs conséquences sur ma vie. Et, si je ne mettais pas en lien cet incident spécifique avec ma décision irrévocable de ne pas concevoir, m'avait déjà effleuré l'idée diffuse que mon enfance avec trop peu de souvenirs heureux et des parents qui n'avaient jamais rien fait pour que la vie me fût ni agréable ni souriante avait joué sa part dans cette décision drastique. Je sentis mes doigts se resserrer sur les accoudoirs en songeant qu'il était tellement injuste qu'un homme qui me comprenait si bien sans que nous ayons besoin de nous parler – car je réalisai à l'instant n'avoir jamais évoqué avec lui mon refus de procréer – me fût totalement inaccessible et légalement proscrit. Pire, que mon affection serait certainement considérée comme indésirable et jetterait sur notre relation un terrible froid.

Mais ne pas répondre à une question de Sherlock Holmes signifiait s'exposer à son tourment d'insistance et de questions, ce que j'avais sottement oublié, le temps d'une seconde. La périphérie de mon champ de vision m'informa ainsi que ses yeux clairs et interrogateurs avaient quitté ma cicatrice pour migrer vers mes propres yeux tout aussi tristement banals que ma bouche. Il fallut cependant une pleine seconde, si ce n'étaient même deux ou trois, pour que mon cerveau s'emparât de cette information. J'arrachai alors mon regard de mon obsession momentanée avec une panique soudaine et plongeai dans le sien en priant avec ferveur et frénésie pour que, s'il avait assurément perçu mon errance visuelle, il n'en interprète pas la véritable raison. Ou, du moins, qu'il ne m'en tînt pas trop rigueur.

Ses yeux au regard éthéré m'informèrent immédiatement que mon égarement n'était pas passé inaperçu. Les pupilles perçantes et pour l'instant indéchiffrables sautaient à une vitesse fulgurante de mon œil droit à mon œil gauche, alors que s'imposait à moi la lourdeur des préceptes que mon éducation Anglaise et Anglicane avait gravés en moi. Des termes comme décence, mœurs, contre-nature et répréhensible par la loi envahirent mon esprit comme autant de raisons probables pour que Holmes me méprisât et me rejetât. Il m'apparut, sans que ce ne fût là une grande surprise, que cette possibilité emplissait mes poumons de glace et mon cerveau de brouillard.

Puis, après un temps qui me parut infini, sa main droite coula doucement de mon front vers ma mâchoire, exactement comme celle qu'il avait gardé sur mon autre joue. De nouveau, ses doigts orientèrent mon visage et je le laissai faire, moi qui ne laissais jamais à personne l'opportunité de me manipuler, étant mon propre médecin – ce que je savais être presque aussi aberrant que si Holmes avait souhaité être le sien. Mon ami inclina doucement ma tête vers le haut sans que lui-même ne déplaçât la sienne et, bientôt, nos regards furent parfaitement alignés sans s'être détournés une seule seconde l'un de l'autre. Je ne me souvenais même pas avoir cillé et il n'était rien que je souhaitais moins que de le faire en cet instant, de peur de briser l'atmosphère feutrée qui semblait nous être tombée dessus. Si nos regards étaient parfaitement face-à-face, alors ce devait également être le cas de nos lèvres, songeai-je soudainement et, étrangement, cette pensée ne fit pas naître en moi la même culpabilité qu'habituellement. La bouche de mon ami s'étira en un mince sourire.

« Je n'ai jamais fait grand cas de ce que nos concitoyens nomment les bonnes mœurs, la décence ni même la loi, » m'offrit-il alors qu'il se penchait un peu plus. « Et je me permets de ne guère trop me pencher sur ce qu'une espèce comme la nôtre considère ou non comme naturel, quand nous vivons vêtus, oublions, avec nos habitudes de la ville, nos instincts les plus vitaux, et que nous nous faisons nous-mêmes l'origine de notre propre dégénérescence en nous affaiblissant par l'ingestion d'une nourriture trop raffinée qui ne nous permet plus de digérer des aliments bruts ni de supporter le moindre germe, ainsi qu'en nous assistant de béquilles technologiques qui, si elles venaient à disparaître, nous verraient bien mal pris. »

Le sourire sortit de mon champ de vision quand ses yeux envahirent et intoxiquèrent mon sens de la vue.

Embrasser Sherlock Holmes avait un goût d'interdit et d'évidence, de logique totale et d'absolue irréalité, de perfection grossière et d'approximation juste. De ma vie, je n'avais jamais ressenti ce que ce baiser me faisait ressentir alors que mon ami s'appuyait à présent de sa main droite sur mon épaule, approfondissant notre contact répréhensible, les doigts de sa main gauche glissés dans mes cheveux. Était-ce parce que j'avais viscéralement attendu si longtemps quelque chose qui, j'en étais convaincu il y a quelques minutes encore, me serait à jamais refusé ? Ou bien, de façon bien plus triviale et pragmatique, était-ce parce que mon corps était en fait mieux équipé pour répondre aux délices de caresses prodiguées par des doigts masculins sur ma peau et des lèvres viriles contre les miennes ? Je ne savais le dire, mais l'emballement de mon rythme cardiaque et mes mains que je retrouvai soudainement accrochées au col de sa chemise, pour le tirer à moi afin qu'aucune parcelle de vide insolent ne demeurât plus entre nous, ne laissèrent aucun doute quant à mon exaltation de ces lèvres entreprenant les miennes.

Je m'interrogeai subitement sur son expérience de la sensualité : avait-il eu avec quelqu'un d'autre le moindre contact intime similaire à celui que nous partagions fiévreusement en cet instant ? Je n'en avais pas la moindre idée et je m'aperçus qu'envisager cette possibilité faisait naître un goût âcre sur mon palais. Quoi qu'il en fût, l'heure n'était pas aux paroles inutiles – d'autant que je n'avais aucun doute qu'une question de ce type, au cours une étreinte ou même à un moment tout autre, ne m'attirerait rien d'autre qu'un lever de sourcil réprobateur m'informant du manque totale de pertinence de ma part : passé sensuel ou non, cela n'avait aucun impact sur la relation qui était la nôtre. Je me concentrai donc plutôt sur l'instant présent et ce qu'il m'offrait. Et, que Holmes eût ou non connu d'autres personnes avant moi, il parut tout à fait enclin à familiariser nos langues l'une avec l'autre quand j'entrouvris mes lèvres.

Par timidité, ou bien par inexpérience – parce que quoi que j'en disse, cela me taraudait – la découverte se fit d'abord par de petites pressions expérimentales de sa langue sur la mienne et je le laissais mener à son rythme son exploration. Puis les caresses se firent plus franches et, frissonnant sans pouvoir le contrôler, je repris l'avantage sur nos mouvements partagés. Le feu naissant qui se fit alors brasier ardent dans mon bas-ventre était très révélateur de l'effet qu'avait son abandon, à cet instant, à mes caresses. Il me laissait la main, volontiers, sans la moindre hésitation et en toute confiance, ce qui était d'un érotisme cataclysmique.

Mes doigts attrapèrent ses boucles foncées que j'agrippai presque violemment et il gémit dans ma bouche d'une façon qui me fit perdre partie de ma lucidité déjà fort vacillante. Contraint par mon étreinte autoritaire et impérieuse, il se retrouvait assis en travers de mes genoux, les siens bloqués à l'avant du fauteuil par l'accoudoir, et exécutait, afin que son torse fût au plus près du mien et que nos bouches ne se quittassent pas une seconde, une contorsion qui ne devait guère lui être très plaisante. Pourtant il continua d'émettre des sons de plaisir manifeste et ne tenta pas une fois de s'échapper d'entre mes bras pour arranger sa position. L'idée d'avoir le seul Détective Consultant au monde assis sur mes genoux, gémissant et à mon entière merci sans qu'il ne remît ce fait en question un instant me procura l'irrévocable envie de plus. J'amorçai le mouvement de me lever – et, à ma plus grande frustration, cela nous obligea à nous séparer quelques instants – et grognai d'une voix qui n'avait plus rien de celle d'un gentilhomme :

« Préférez-vous que nous montions dans ma chambre, ou la vôtre vous convient-elle tout autant ? »

Je tenais fermement sa taille entre mes doigts et mon bassin contre le sien m'indiquait que son excitation était aussi palpable, au sens littéral du terme, que la mienne. La langue qu'il passa sur ses lèvres en cet instant fit captif mon regard, alors que ses pupilles brillantes et dilatées me perçaient de part en part. Je découvris alors la qualité rauque que l'excitation faisait gronder dans sa voix sans en modifier l'essence grave et riche, si ce n'était en la rendant plus grave et plus riche encore :

« J'imagine que le lieu importe peu, si ce n'est qu'il soit le plus proche possible.

- Votre chambre, donc, » traduisis-je en le menant par le poignet sans plus attendre vers notre nouvelle destination, satisfait : le concept ne pas devoir escalader un escalier dégageait en soi un quelque chose de singulièrement plaisant, à cet instant précis.

Il me suivit sans un mot et, alors que j'allumai d'un doigt distrait le luminaire pour qu'il nous offrit une clarté minimale – il était hors de question que je découvrisse Holmes dans le noir – le détective m'obéit sans que j'eusse besoin de lui exprimer mon désir à voix haute, aussi apte qu'habituellement à lire mes attitudes et leur signification : il s'installa en travers du lit, à demi allongé sur le dos, ses coudes sur le matelas maintenant son torse légèrement surélevé. Je m'empressai de le rejoindre, mes deux genoux cerclant fermement ses hanches. Mes mains agrippèrent ses épaules et lui imposèrent de se relever de sorte que je pusse lui ôter veste et chemise et que Holmes, assis sous moi, levait à présent le regard vers mon visage avec un air enthousiaste et une anticipation visible que je ne lui connaissais que lorsqu'une drogue quelconque était en jeu. L'air débauché que ses cheveux ébouriffés, son teint un peu plus coloré et ses lèvres brillantes du mélange de nos deux salives lui donnaient était, cependant, une notion tout à fait neuve et je me rengorgeai intérieurement d'être celui qui l'avait placé là par le seul concours de mes doigts et de ma bouche. Ce visage corrompu par l'érotisme marquait, essayai-je de me convaincre dans la tentative d'être plus fier qu'amer, un plaisir qu'aucune substance récréative n'avait jamais eu l'air de lui inspirer. Et il n'avait encore rien vu.

Mon sourire se fit lubrique et ses yeux s'y perdirent instantanément alors qu'il déglutissait, avant que sa langue, vive et agile, ne léchât ses propres lèvres dans un mouvement que j'imaginai parfaitement inconscient. Je le perçus qui tendait le cou pour tenter de m'embrasser mais le voir sous moi, ne désirant rien d'autre que ma bouche et l'exprimant aussi visiblement par son corps me donna envie de jouer à le frustrer – idée que mon sexe gonflé dans mes sous-vêtements n'affectionnait pas particulièrement. Je haussai le menton sans le perdre de vue, mes yeux baissés sur les siens. Il m'adressa un regard plissé et, comme s'il avait su exactement quoi faire pour que je cédasse à son désir, il roula des hanches, les propulsant de façon telle que son érection bien trop couverte frotta délibérément contre la mienne.

Je grognai et abandonnai immédiatement mon jeu pervers pour l'embrasser à pleine bouche – il ouvrit la sienne sans demander son reste et accueillit ma langue avec une exclamation d'auto-satisfaction qui me fit tendrement sourire – en réitérant le mouvement de nos deux sexes se caressant. D'abord la sensation du tissu sur ma verge me sembla franchement satisfaisante jusqu'à ce que naquît soudainement l'envie de l'avoir lui, sa peau, directement contre la mienne. Cette idée se mua rapidement en une obsession qui amena mes mains tremblantes de désir à son pantalon.

Jamais encore je n'avais touché le sexe d'un autre homme. Ou plutôt devrais-je dire que je n'en avais jamais manipulé un qui fût pleinement érigé, puisque ma pratique médicale m'avait parfois amené à des examens de cette partie sensible de l'anatomie – nul besoin de préciser cependant que les hommes alors examinés étaient terriblement loin de l'excitation sexuelle. La sensation était tout à la fois familière et étrangère, sous mes doigts. La peau douce et tendre et la chaleur qui irradiait de la fermeté étaient des repères qui m'étaient déjà connus, mais le fait que le gémissement que cette prise en main provoqua ne provînt pas de ma bouche et que je ne ressentisse pas le contact de ma paume sur mon sexe me rappela, si j'en avais besoin, que c'était un autre individu masculin que je tenais ainsi. Je n'en mangeais sa bouche qu'avec plus de gourmandise, ce renouvellement de prise de conscience ayant sur ma propre virilité l'effet d'une décharge de désir plus intense encore, et je me rendis à l'évidence que le sexe fort avait, de manière ridiculement visible, ma préférence. À moins que ce ne fût Sherlock Holmes.

Ce dernier brisa le jeu de nos langues pour haleter contre mes lèvres alors que j'exécutais autour de sa longueur des mouvements qui, d'amples, se firent de plus en plus rapides. Il enfouit momentanément son front contre mon cou, sa respiration égrainée de gémissements adorables titillant mes clavicules de façon tout à fait affolante. Puis, alors que je variais ma prise sur lui et que mes doigts jouaient à frôler son gland ou à caresser ses bourses, il s'éloigna très légèrement de moi pour croiser mon regard. J'entrevis dans ses yeux quelque chose qui ressemblait désagréablement à de l'hésitation alors qu'il ouvrait la bouche comme pour parler avant de se raviser en maltraitant sa lèvre inférieure de ses incisives en une mimique d'indécision qui ne lui ressemblait pas et qui m'inquiéta instantanément. J'avais immédiatement arrêté tout mouvement en constatant l'expression de ce sentiment que je ne lui connaissais pas et, pire que tout, qu'il souhaitait apparemment me cacher.

« Dites, cher ami, s'il y a quelque chose que vous souhaitez partager avec moi... Je ne voudrais pas risquer de faire que ce soit qui vous embarrasserait, » commençai-je avec la sensation de ne plus pouvoir m'arrêter de parler, comme pour compenser son silence inhabituel. « Je conçois aisément que vous puissiez être rebuté par une chose ou une autre, si vous n'y êtes pas habitué, ou que vous appréhendiez une expérience peut-être nouvelle et déroutan- »

Je m'interrompis en avisant son sourcil levé – celui-là même que j'avais imaginé plus tôt lorsque nous nous embrassions encore sur mon fauteuil – et l'air d'assurance qui revint immédiatement habiller son visage après cet instant de flottement.

« Parce que vous avez plus d'expérience que moi dans ce domaine, Watson, peut-être ? »

Je fronçai les sourcils, jusqu'à ce que me frappe la compréhension : il ne parlait pas de la sensualité – puisqu'il savait que j'avais eu quelques conquêtes, et avait même efficacement déduit l'une d'entre elle, la plus désastreuse de mon passif, il y moins d'une semaine – mais bien de l'amour entre hommes. Et, étrangement, cette mise de nos deux personnes sur un pied d'égalité dans cette inexpérience à laquelle nous nous apprêtions à remédier ensemble m'apparut comme un soulagement prodigieux : le fait d'être celui qui connaissait et devait guider l'autre n'était pas un rôle auquel j'étais habitué vis-à-vis de Holmes. Et si je l'eusse endossé sans hésitation si cela pouvait nous mener, mon ami et moi, sur la voie sensationnelle de la jouissance, savoir qu'il était conscient de mon inexpérience dans la sensualité avec un homme pour partenaire relâchait la pression que je me rendis compte m'être moi-même imposée. Par cette question caustique, il m'assurait que ses attentes se satisferaient largement de quoi que ce soit que je pusse lui offrir, même si ce n'était pas la perfection. Je m'aperçus que c'était exactement ce que j'avais besoin d'entendre à cet instant, et me demandai brièvement s'il l'avait senti et m'avait volontairement offert cette remarque, lui qui semblait parfois me connaître mieux que je ne me connaissais moi-même.

« Qu'étiez-vous sur le point de me dire, alors ? » interrogeai-je cependant en me rappelant son précédent regard hésitant.

Ses incisives vinrent une fois de plus mordiller sa lèvre, et je dus me faire violence pour ne pas les aider à maltraiter ce bout de chair rosie avec mes propres dents. Il ne me regardait plus tout-à-fait dans les yeux quand il finit par me répondre :

« J'imaginais les palpations que vous avez effectuées précédemment avec votre muscle lingual sur le mien et songeais à la façon dont les mêmes attouchements stimuleraient la sensibilité de mes organes génitaux. »

Je le contemplai dans un instant d'incrédulité, partagé entre l'ébahissement face à sa capacité à transformer linguistiquement les caresses d'un baiser et une fellation potentielle en une description si technique que je me demandai si je ne venais pas de lui offrir un examen médical sans m'en rendre compte, et l'idée soudainement entêtante de poser mes lèvres autour de cette longueur chaude et suintante que je tenais encore en main. Mon arrêt eut apparemment pour effet de ramener l'hésitation sur ses traits et, comme je voyais déjà dans ses yeux le regret d'avoir partagé cette pensée avec moi alors qu'il m'imaginait visiblement réfractaire à l'idée, je plongeai à nouveau sur sa bouche avec une insistance telle qu'il dut rapidement s'appuyer sur ses bras pour ne pas basculer sur le dos. Je m'empressai évidemment de poser les mains sur l'intérieur de ses coudes que je repoussai vicieusement en même temps que j'exerçais une nouvelle pression sur son torse et, dans un mouvement tout-à-fait mécanique, ses bras plièrent et il tomba à plat-dos sur le matelas.

J'eus tout loisir, à partir de cet instant, d'explorer son corps de ma bouche alors qu'il gémissait et ondulait sous moi, projetant régulièrement vers le haut, sans qu'il pût le contrôler, sa verge que j'avais délaissée. Je me faisais un plaisir cependant ici de mordiller un téton, là de suçoter une portion de peau fine et satinée – et je repérai que laper à l'intérieur de ses cuisses ce pli sensible et tendre qui faisait jonction entre sa jambe et son pubis le rendait totalement incohérent, car ce fut à cet instant précis qu'il grogna un « Watson, assez ! » en saisissant mes cheveux à pleines mains pour amener mon visage à son sexe désespérément rouge et gonflé sur son ventre.

J'obtempérais avec plaisir, satisfait de mon exploration précédente, et saisit d'une main l'objet de mon désir et de sa frustration pour le porter à mes lèvres.

« Je n'ai jamais fait ça avant, » ne pus-je m'empêcher de rappeler.

« Aucune importance, tant que vous le faites maintenant, » répondit le génie avec une impatience mêlée d'exaspération qui me firent tendrement sourire alors qu'il forçait sa prise sur mes cheveux courts.

J'adorais cette autorité qui révélait l'homme souvent directif avec lequel je composais chaque jour, et j'obéis à l'ordre de ses doigts sans me faire prier. La sensation de cette douce fermeté sur ma langue eut un effet dramatique sur mon propre entrejambe auquel je portai une main impatiente après avoir momentanément bataillé avec mon pantalon et mes sous-vêtements dont je finis par me débarrasser. Je n'eus pas l'occasion de m'occuper bien longtemps de moi-même, cependant, car Holmes, de ses doigts autoritaires et de ses roulements de bassin peu délicats, m'imposa rapidement un rythme croissant qui m'obligea à ramener mes doigts sur ses hanches et à me concentrer tant pour ne pas risquer que mes dents ne frottassent son extrémité – l'idée d'incisives raclant ma propre intimité me hérissant instinctivement – que pour qu'il ne me blessât pas sur son enthousiasme débordant et passablement agressif.

Ses doigts étaient de plus en plus serrés et directifs sur mes cheveux. Un bref coup d'œil vers le haut de son corps m'apprit qu'il avait dans son plaisir tendu à l'extrême son long cou blanc vers l'arrière, de sorte que ses gémissements se faisaient de plus en plus rauques et serrés, grognements presque bestiaux. Je n'aurais pas dû me laisser surprendre, en voyant cela, par le chaos soudain de ses va-et-vient qui l'enfoncèrent, aidés par l'étau de ses mains sur mes cheveux, de plus en plus profondément en moi sans que j'eusse la moindre liberté de le repousser. J'entendis ses glapissements incontrôlés en même temps que je sentais les tressautements de son sexe contre ma langue, mon palais, et les spasmes de tout son corps alors qu'il ne me laissait nulle possibilité de me dégager. J'avalai alors comme je pus la semence que je fus contraint de recueillir.

Après quelques secondes d'immobilité totale et frémissante pendant laquelle Holmes demeura tendu à l'extrême, de son cou qui avait violemment ramené son menton sur son sternum dans sa jouissance, à ses mains qui me maintenaient toujours fermement autour de lui, il finit par se détendre. Je pus alors me libérer et mes lèvres frottant une dernière fois sur son sexe trop sensible lui firent émettre un grognement désapprobateur. Je me sentais pratiquement aussi épuisé que si j'avais été celui qui avait eu droit à cet orgasme – du moins le revendiquai-je intérieurement – et je me laissai choir sur le ventre à côté de mon ami, le visage tourné vers lui, en prenant garde de ne pas malmener mon érection encore glorieusement dressée sous moi. Cette dernière devrait attendre, cependant, car ni moi ni Holmes ne semblions en état de prendre en main cette situation particulière pour le moment. J'observais son profil blanc aux yeux clos en songeant à la beauté si singulière, unique et inimitable qui était la sienne. Puis je fermai moi-même les yeux avec un raclement de ma gorge quelque peu malmenée par les événements précédents. Un léger mouvement du matelas à mes côtés m'annonça que Holmes avait tourné son visage vers moi, ce que me confirma le souffle qui caressa ma pommette quand il parla d'une voix encore rauque et, à mon intense satisfaction, sensiblement ralentie.

« J'espère que je ne vous ai pas blessé. Je... n'avais pas prévu de vous brutaliser de la sorte mais il semblerait que mon contrôle m'ait échappé et que je me sois laissé emporté par la déferlante de sensations. »

J'imaginai aisément ses yeux perçants et pleins de reproches envers lui-même m'observer attentivement sous ses sourcils froncés et songeai vaguement que ce cerveau génial n'aurait pas dû être en état de formuler des phrases de cette qualité quelques minutes seulement après l'orgasme. Je lui offris néanmoins un sourire rassurant en résolvant de m'améliorer drastiquement pour les prochaines fois, de sorte que cette bouche trop intelligente soit réduite au silence au moins trois fois plus longtemps.

« Tout va bien, » émis-je d'ne voix tout aussi rauque que la sienne, quoique pour de tout autres raisons.

Il ne me répondit pas. Puis je sentis ses doigts sur la peau de mon dos, qui relevaient ma chemise jusqu'à m'obliger à me surélever légèrement pour la passer au-dessus de ma tête. Il reprit alors ses effleurements sur ma peau et, cette fois, je laissai avec plaisir la chair de poule s'étendre sur tout mon corps étendu à nouveau, alors qu'il le caressait paresseusement. À sa façon de passer à tel ou tel endroit, une fois, deux fois, ou bien plus ; à la minutie qu'il prit à explorer toute parcelle de peau de mon dos qui lui était accessible ; ou alors simplement parce que je le connaissais trop bien, je savais qu'il procédait à la cartographie mon épiderme. Non pas en étudiant la géographie de mes cicatrices, cette fois, puisqu'il les connaissait vraisemblablement déjà par cœur ; mais mes réactions, mes soupirs satisfaits, mes tremblements de désir et légers mouvements involontaires, alors que je m'imposais par ailleurs l'immobilité la plus totale. Je sentais mon érection crier sa frustration sous moi quand Holmes flattait mes flancs et songeai avec dépit que mon ami ne comptait certainement pas s'occuper d'elle aujourd'hui : le voir allongé sans rien faire de constructif pendant plus de cinq minutes était un signe criant de sa fatigue et de son manque total de volonté à exécuter le moindre mouvement.

Je frissonnai soudainement beaucoup plus violemment en sentant ses doigts se perdre plus bas sur mon anatomie et un index inquisiteur caresser la fente entre mes deux muscles fessiers. J'amenai compulsivement un de mes bras à ma bouche pour y mordre mon gémissement et le doigt se fit un plaisir de réitérer le geste en s'approchant de plus en plus proche de mon entrée. La sensation de cette présence à cet endroit précis n'était comparable à aucun des ressentis que je possédais en mémoire et Holmes le lut parfaitement dans mes réactions physiques alors que je commençais à frotter mon érection contre le drap, puisqu'il s'y attarda nettement avec de légers mouvements de rotations et de douces pressions.

« Une expérience me vient à l'esprit. Me laisseriez-vous la tenter, cher ami ? »

Il m'interrogea avec une voix curieuse qui me fit dire que, s'il souhaitait sans aucun doute de tout son cœur me faire ressentir autant de plaisir que ce que je lui en avais prodigué plus tôt, il n'en estimait pas moins réellement le processus comme une de ces expériences scientifiques qu'il avait l'habitude de mener, et le résultat de mon plaisir comme une externalité secondaire. En cet instant d'exquis supplice d'une nouveauté alarmante – jamais je n'eusse envisagé qu'une de mes conquêtes féminines n'adresse ses attentions à cette partie de mon anatomie – je ne sus où je trouvai la répartie de lui répondre avec ferveur :

« Je n'en attends pas moins de vous et le contraire m'aurait déçu, Holmes. »

Le matelas à mes côtés s'affaissa et je sentis bientôt ce que je mis plusieurs baisers effectifs à assimiler comme ses lèvres sur mes fessiers. L'image de ce génie penché sur moi de cette façon était affolante et je grognai plus fort en portant ma main à mon érection pour y soulager la tension d'une façon autrement plus efficace que le frottement des draps. Mon ami, cependant, se déplaça encore jusqu'à ce que je sentisse sa présence au-dessus de mes mollets qu'il captura fermement de ses genoux et ses tibias, et ses deux mains s'emparèrent des miennes pour les maintenir à distance de ma verge, de chaque côté de mes cuisses. Je grognai ma frustration, puis oubliai tout, absolument tout le reste en sentant une pression chaude, humide et insidieusement légère contre mon entrée, entre mes muscles fessiers, ainsi qu'un souffle chaud quelques centimètres au-dessus. J'entendis un glapissement indigne, puis m'aperçut que c'était le mien, et ne m'aperçus de rien tout à la fois parce qu'un nouveau lapement de ce fourbe de Holmes m'arrachait un nouveau cri incontrôlable. C'était différent de tout ce que j'avais testé jusque-là et c'était délicieux, et c'était atroce, et c'était trop et trop peu tout à la fois, et j'avais l'impression d'être sur le point d'exploser alors que mon ami testait, encore et encore, expérimentait différents angles et différentes forces de pression et différents mouvements, et que, cobaye captif plus que consentant, j'en étais de nouveau réduit à onduler comme je le pouvais, sous sa contrainte physique, contre le matelas pour tenter de stimuler mon érection qui me semblait plus délicieusement douloureuse que jamais.

Holmes dut avoir pitié de moi car, sans ôter son visage de cette place si intime de mon corps, il libéra mes mains et, après avoir soulevé mon bassin à la force seule de ses bras, de sorte que je me retrouvai sur mes genoux tremblants, mes avant-bras coincés entre mon front et le matelas, il porta ses doigts à ma verge qu'il emprisonna étroitement. Il me semblait que j'étais sur le point de tomber dans l'inconscience tout en étant bien trop éveillé et stimulé pour que ce soit le cas, mon dos cambré pour recevoir plus encore en moi de ce doux serpent au venin suave que me donnait l'impression d'être cette langue agile, et mon état me semblait se trouver dans un paradoxe paralysant alors que mon cerveau s'éteignait tout en continuant à analyser les attouchements de Holmes. Sa langue était de plus en plus inquisitrice et forçait mon entrée d'une façon absolument affolante, et sa main pompait frénétiquement sur ma longueur, et je ne savais plus si je voulais plus de sa bouche ou de sa main, si c'était bien ou pas, si c'était ce que j'aimais ou pas, si j'étais toujours en train de respirer ou si je n'étais pas tout bonnement en train de mourir, car j'eus l'impression soudaine d'être un imprudent qui aurait trempé ses pieds jusqu'aux mollets dans une mer qu'il n'avait pas remarquée déchaînée et se serait fait cueillir par une vague plus sournoise et violente que les autres à un moment d'inattention, renversé et emmené au fond dans un roulis d'eau salée sans qu'il sût où se trouvait le haut du bas, encore et encore, sans qu'il n'eût même l'occasion de comprendre ce qui lui arrivait. J'avais entendu dire que la strangulation entraînait, au moment précis où la mort s'empare de l'être par manque d'oxygène dans les poumons, une impression d'extase délirante : rien ne me parut en cet instant plus approprié que cette métaphore pour décrire l'orgasme destructeur qui m'emporta.

Après quelques reprises de respiration suffoquées, je finis par m'écrouler sur le ventre, coinçant la main de Holmes à présent poisseuse de ma semence sous mon bassin, et ne fis pas le moindre effort pour lui permettre de la retirer quand il essaya de se dégager. Était-il nécessaire de préciser que j'étais de toute façon, en cet instant, totalement imperméable à tout stimulus externe à moi-même qui n'était pas les réminiscences de mon orgasme, le souvenir encore tout récent de cette langue impertinente et la vague qu'elle avait provoquée en moi, explosion de plaisir trop intense pour que mes mots pussent la recouvrir ?

« Tout va bien, mon vieux ? » demanda au dessus de moi la voix de Holmes qui semblait ne pas savoir se décider entre satisfaction crâneuse et inquiétude véritable.

Je grognai, ce qui était véritablement le seul mode de communication qui fût à ma portée pour le moment, puis hochai la tête lorsque je pris conscience que le son que j'avais émis pouvait signifier tout et son contraire.

Je sentis de nouveau sur moi cette langue à laquelle je venais de décider de vouer un culte assidu, sur mon dos cette fois, alors que Holmes s'était de nouveau penché et remontait ainsi le long de ma colonne vertébrale, laissant une longue traînée fraîche sur ma peau. Je gémissais sans bien savoir ce que j'exprimais : mon plaisir récent, celui que son geste actuel faisait naître en moi, ma reconnaissance pour l'orgasme cataclysmique qu'il venait de m'offrir, ou alors le simple fait qu'il fût là, avec moi, et pas déjà sorti de ce lit pour reprendre quelque activité qui, qui savait, lui eût paru plus stimulante que celle que nous venions de partager.

Je m'aperçus, alors même que cette pensée se précisait dans mon esprit, que j'avais craint tout du long qu'ayant testé la chose, il décidât que ça ne l'intéressait finalement pas suffisamment et qu'il n'avait plus la moindre envie de s'y adonner. Car Dieu savait que je n'avais pour ma part hâte que d'une chose : que mon corps fût remis de cette déflagration interne pour en vivre une autre qu'il m'administrerait avec la même passion... L'avoir là, assis sur mes fessiers et penché sur mon corps alors qu'il grignotait mes épaules, suçotait mon cou et lapait mes trapèzes en caressant ma taille du bout de ses doigts, tout ça avec une minutie extrême, son ventre frôlant mon dos ; l'avoir là qui m'offrait toutes ces « futilités » qu'étaient ces gestes tendres et doux que je recevais sans avoir la moindre volonté de bouger ; l'avoir là, enveloppant de la longueur de ses bras chauds les miens que j'avais toujours pliés sous mon visage épuisé, était plus que ce que j'avais attendu de sa part. Je n'avais pas pensé qu'il s'adonnerait à ces caresses, avec ce qui semblait de plus être de l'enthousiasme, et il me sembla que mon cœur remontait bêtement dans ma gorge, pour la cause sotte et simple qu'il m'apparaissait que ce n'étaient pas des gestes de désir qu'il m'offrait, mais d'affection.

Il laissait maintenant reposer tout son torse sur mon dos et je sentais sa joue contre ma nuque. Je ressentis le besoin urgent de le regarder dans les yeux en cet instant. Je devais essayer d'y lire ce que, moi, je ressentais. J'hésitai une seconde, parce que regarder signifiait risquer de voir, et surtout de ne pas voir ce que je voulais, et je ne savais pas quelle serait ma réaction, si je pourrais cacher ma déception, dans cet état de faiblesse tant physique que psychologique qu'il avait induit en moi. Et il n'existait rien au monde que je voulusse moins qu'exprimer un sentiment pathétique tel que pourrait l'être la déception face à Holmes.

J'amorçai malgré tout le mouvement de me retourner, ce qu'il facilita en soulevant torse et bassin, et je me retrouvai bientôt sur le dos avec un détective d'un mètre quatre-vingt-cinq penché sur moi, ses avant-bras de chaque côté de mon visage, le nez à quelques centimètres seulement du mien, les yeux plongés dans les miens alors que ses pupilles sautaient à cette vitesse hallucinante qui était la leur de mon œil gauche à mon œil droit. Je pus lire la même inquiétude que la mienne dans ses yeux, sous ses sourcils imperceptiblement froncés – pour qui ne le connaissait pas.

Je sentis mes paupières se clore de soulagement une pleine seconde avant d'ancrer à nouveau dans les yeux de mon détective mon regard apaisé et confiant, et de lui sourire doucement. J'eus la fierté de voir sa propre appréhension disparaître, puis de sentir sa joue frotter contre la mienne et son front se poser dans le creux de mon cou. Il expulsa un long souffle d'air contre ma peau et je me demandai soudain combien de temps il l'avait gardé dans ses poumons. Mes mains s'élevèrent de part et d'autre de son corps et se posèrent la droite au bas de son dos, la gauche sur son omoplate opposée pour l'étreindre fermement. Il nicha un peu plus confortablement son nez dans le creux de ma clavicule qu'il gratifia de quelques baisers.

Je caressai distraitement son dos et mes doigts s'attardèrent, sur son flanc, sur un relief qui se démarquait de la peau autrement unie. Je l'explorai sans y penser réellement, jouant du bout des doigts sur l'irrégularité de sa peau.

« C'est à partir de ce moment-là, » dit mon ami d'une voix basse, énigmatique, le visage toujours dans mon cou.

Je cessai mes caresses dans ma concentration pour extraire de mon cerveau encore ralenti la signification de ce nouveau mystère duquel il semblait devoir revêtir l'intégralité de ses entrées en matière de conversation. Il sentit, comme toujours, que je peinais à le rejoindre et m'offrit comme précision :

« C'est après avoir soigné cette blessure-là que vous avez compris. »

Et je m'aperçus que le relief que j'explorais n'était autre que la cicatrice de ce plomb qui avait failli transpercer mon ami, il y a quelques mois, et qui avait eu l'idée subtile et remarquable de ne pas le tuer mais de le blesser suffisamment pour que je dusse le soigner, tacher ma chemise de sang et me retrouver avec un Holmes aux doigts mouillés sur mon dos nu, explorant la première cicatrice qu'il avait déduite de mon corps. Parce que c'était bien de ça qu'il était en train de parler : de ce premier jour où, en effet, j'avais compris que je souhaitais que ses doigts s'attardassent un peu plus sur moi et ne se contentassent pas de découvrir seulement mon dos et mes marques.

« Qu'est-ce qui vous a fait attendre si longtemps avant de me dire que vous partagiez ce ressenti, si vous aviez déjà compris ce qu'il en était pour moi dès ce jour-là ? » m'entendis-je demander sans savoir que j'avais pris la décision de faire passer cette phrase entre mes lèvres traîtresses.

Holmes se raidit un peu, et je posai de nouveau ma main gauche sur son omoplate par pur réflexe pour presser son corps contre le mien en même temps que j'inspirai dans ses cheveux. Comme pour le rassurer, quelque part, sur le fait que ça n'avait pas la moindre importance. Ce qui était parfaitement vrai.

« Je n'en étais pas sûr. J'ai plutôt ressenti ce que votre peau sous mes doigts m'inspirait, ce soir-là, et je n'ai pas su interpréter votre réaction. Je n'étais pas sûr que- »

Il s'interrompit, mais je n'avais nullement besoin qu'il continuât. Je déposai mes lèvres dans ses cheveux et je songeai à tous ces signes à côté desquels j'étais vraisemblablement passé, moi aussi.

« Et ce soir, j'ai saisi l'opportunité de voir mes doutes confirmés ou infirmés... quand j'ai eu une relative certitude que la réponse me satisferait, bien sûr, » continua Holmes.

« Mmh. Aviez-vous la moindre idée de ce à quoi ça nous mènerait ? » demandai-je en laissant mon ronronnement vibrer longuement dans mon cou.

« Je ne sais pas, encore maintenant, où nous allons, Watson, » me fit-il observer avec gravité avant d'adopter mon ton joueur : « Mais le chemin est fort agréable, c'est le moins qu'on puisse dire. J'ignorai qu'il était possible que des stimulations purement physiques puissent induire une telle réaction tant métabolique que psychique. Je me demande à quoi ressemble notre cerveau dans ces instants et quels sont les signaux, et leurs types, qui sont envoyés par quelle partie du corps à quelle autre pour qu'un tel court-circuit paralyse l'ensemble de notre organisme. Mmmmh... Dommage que les meurtres en cours de coït soient si rares, je n'ai aucune idée de comment me procurer le corps d'une personne décédée au moment de l'extase. Il me faudrait un cerveau à disséquer.

- Ce n'est peut-être pas indispensable, Holmes, » souris-je dans ses cheveux.

Je me demandais comment il pouvait estimer que le cerveau pouvait avoir quoi que ce fût à voir avec un phénomène si clairement situé plus au Sud et qui avait justement pour effet – à durée visiblement très limitée, sur lui – d'éteindre les pensées cohérentes. Mais je n'allais certainement pas remettre en doute cette théorie qu'il venait de former. À la place, j'apportai une précision qui, selon moi, avait son importance.

« Et le ressenti n'est pas le même selon le partenaire, même pour stimulation similaire voire équivalente. Je puis vous assurer que vous m'avez procuré des sensations tout autres que celles que j'avais déjà vécues, stimulations physiques mises à part. Est-ce que vous êtes certain de n'avoir jamais partagé le lit de quelqu'un avant ?

- J'allais vous poser la même question exactement, » sourit narquoisement mon ami.

Je lui administrai une tape sur l'arrière du crâne car si, dans mon cas, ma question était un compliment détourné, elle remettait en question mes propres performances lorsqu'elle m'était posée. Holmes souffla un rire délicat dans mon cou puis ajouta :

« Je n'ai fait que vous déduire, Watson.

- Vous avez déduit ce qui me plairait sexuellement sur mon apparence lorsque nous nous sommes rencontrés ou plus tard en voyant comment je préparais le thé ou comment j'allumai le feu ? » grinçai-je. L'idée qu'il pût concevoir les goûts de ses interlocuteurs en matière de sensualité sur la simple base de l'observation ne m'inspirait pas forcément que de bons sentiments.

« Vous êtes stupide, Watson, » me gratifia-t-il. « Je vous ai déduit en temps réel. En sentant vos réactions, j'ai pu optimiser ma technique et prendre les décisions justes aux moments adéquats pour stimuler vos nerfs de façon à ce qu'ils transmettent l'information la plus agréable et le plus rapidement possible à ce qui doit être un centre du plaisir, quelque part dans votre corps.

- Continuez de me dire des mots doux, Holmes. Vous jouissez indubitablement d'un talent inégalable dans ce domaine.

- Eh bien restez inculte, mon vieux, si c'est là ce que vous désirez ! »

Je ris, puis caressai sa nuque du bout de mes doigts, sa carotide puis la peau tendre juste sous sa mâchoire et je sentis sa chair de poule s'étendre sous mon bras droit toujours posé contre son dos alors qu'il frissonnait.

« Cessez cela, Watson. »

Ce qui, bien entendu, acheva de me convaincre d'effleurer encore et encore la zone incriminée. Il trépigna avec contrariété, creusant un peu plus son nid dans mon cou en râlant, comme un chaton qui revient jouer avec la main qui l'ennuie, et je sentis ses lèvres découvrir ses dents.

« Aïe ! » m'exclamai-je en sursautant. « Holmes ! Est-ce que vous êtes une bête enragée ?

- La métaphore du vampire serait plus appropriée, à bien des égards. »

Je lui envoyais une nouvelle tape symbolique, sur les fesses cette fois, avec le même « Méchant ! » que j'adressais aux chiens de mon père quand j'étais jeune. Il rit contre mon cou puis lécha consciencieusement sa morsure.

« Vous saignez, » constata-t-il d'une voix prodigieusement intéressée par le phénomène décrit.

« Ça ne m'étonne pas, » dis-je avec consternation en portant une main à mon cou, ne me privant pas de griffer au passage sa pommette tout à côté. « Avouez, vous avez voulu me laisser une cicatrice. »

Il s'appuya sur ses coudes pour relever son visage de façon à ce que ses yeux fussent plongés dans les miens, lorsque je consentis à lui adresser un nouveau regard après avoir vu avec exaspération une minuscule goutte de sang sur mon doigt.

« C'est affligeant de voir que vos déductions les plus adaptées sont le fruit du hasard et de veines tentatives d'humour.

- Il n'y a pas de hasard, » lui rappelai-je, bourru. « Et, Holmes, vous n'avez aucun intérêt à faire partie de mes cicatrices.

- Je veux être un élément marquant de votre vie, » exigea-t-il avec une moue enfantine.

Je retins son visage à deux mains pour l'empêcher de plonger ses dents, qu'il venait de découvrir à nouveau, dans mon cou.

« Ces cicatrices se rapportent toutes à de mauvais souvenirs. Je ne veux ni que vous me soyez mauvais, ni un souvenir. Je compte bien vous avoir à mes côtés chaque jour pour que vous exigiez que je respire moins bruyamment et chaque nuit à jouer du violon à des heures indues. Je n'ai donc besoin d'aucune marque indélébile de votre part pour vous garder à mon bon souvenir. »

Holmes se fit totalement silencieux et figé contre moi, et je pris soudain conscience de ce que je venais de dire sans en avoir l'intention.

« Enfin, » me repris-je maladroitement, incertain... « Si c'est également là ce que vous voulez, bien sûr...

Il m'observa de ses deux grands yeux clairs, qu'il finit par fermer avec ce que j'osai interpréter comme du soulagement, et il baisa mes lèvres d'une ferveur qui me sembla désespérée.

« Absolument, » conclut-il en enfouissant à nouveau son visage dans mon cou et lapant et câlinant et caressant du bout du nez cette morsure qu'il venait de me faire comme s'il eût espéré qu'elle disparaîtrait plus vite.

Je m'aperçus alors que, si la question m'avait plusieurs fois traversé l'esprit au cours de la soirée de ce qu'il pouvait bien me trouver, il semblait, lui, ne pas croire que je pusse lui trouver quoi que ce fût qui me fisse rester à ses côtés... J'avais eu beau laisser plusieurs indices sur le fait que c'était une relation à plus long terme plutôt qu'une simple nuit dans son lit que je recherchais, il avait apparemment besoin de l'entendre de vive voix. Comment un être approchant la perfection – même si j'étais apparemment le seul à m'en apercevoir – pouvait ressentir une telle insécurité, je ne me l'expliquais pas. J'avais déjà observé cela à différents niveaux, subtilement, sans que ce manque d'assurance n'apparût très souvent lorsque l'arrogance n'était pas peinte sur ses traits et suintante dans sa voix, mais le remarquer dans cette situation, précisément, était saisissant. J'embrassai ses cheveux avec tendresse.

« Ce qui ne vous empêche pas de me laisser quelques marques comme celle que j'ai administrée à votre bras, » souris-je.

Il regarda avec étonnement l'un de ses bras, puis l'autre, et localisa le petit suçon rouge que je lui avais dessiné en haut de l'épaule. Son sourire se fit presque animal, et je me rendis instantanément à l'évidence que donner à Sherlock Holmes l'autorisation de marquer mon corps était sans doute la pire idée que j'avais jamais eue. Il fondit sur mes mains avant que je ne pusse réagir, cala ses tibias en travers de mes cuisses et je me retrouvai totalement immobilisé et à sa merci. Il n'en eut aucune, malgré mes suppliques entre-coupées d'éclats de rire.

Quand il eut terminé son œuvre impressionniste – il avait tout de même eu la présence d'esprit de n'en pas laisser en des endroits que mes vêtements ne couvriraient pas – il s'écarta pour observer la toile de mon corps d'un œil satisfait. Avant de pointer la douzaine de suçons sur mon torse l'un après l'autre :

« Cette rangée-ci, cinq secondes chacun avec : sur chacun de ceux-là une pression différente et sur ceux-ci, une surface d'aspiration différente ; et cette rangée là correspond à dix secondes, avec les mêmes variations que citées précédemment. Maintenant, nous allons voir en combien de minutes, d'heures et/ou de jours ils s'estompent. Oh, Watson ! Tellement de portes s'ouvrent à moi, tellement d'expériences que je n'aurais jamais pu effectuer, ni même imaginer, si je n'avais pas votre corps à disposition !

- Oh, » émis-je avec un enthousiasme nettement plus relatif. « Oui, quelle chance.

- Voyons, cher ami, c'est pour faire progresser la science ! Ne soyez donc pas sarcastique ! C'est primordial, pour étudier les blessures sur les corps vivants ! Je n'ai eu que des morts jusque-là !

- Euh... Holmes, je vous préviens, je ne passerai pas sous votre cravache, » intervins-je, le souvenir de notre rencontre et de l'acharnement dont il faisait alors preuve à frapper un infortuné cadavre s'imposant à mon esprit.

Il afficha d'abord cette expression réflexe qu'il affectionnait d'arborer pour me faire remarquer que j'étais particulièrement bouché lorsque j'osais émettre certaines idées mais s'interrompit avant même d'avoir émis la première parole acerbe, ses yeux se faisant comiquement ronds et sa bouche s'ouvrant en un « o » silencieux qui lui donna l'air d'avoir accueilli une épiphanie. Je me préparai au pire. Ce dont j'eus parfaitement raison.

« Watson, vous êtes un conducteur de lumière d'une qualité invraisemblable, vraiment, » me gratifia-t-il chaleureusement, et j'essayai de savoir si je devais prendre cela comme un compliment ou non. « Je suis certain que nous trouverons une fonction adéquate pour cette cravache – même si je vous accorde que l'utiliser de la même manière qu'à la morgue n'est pas envisageable.

- Holmes, nous n'utiliserons pas cette cravache.

- Vous avez parfaitement raison, il serait préférable d'en acquérir une autre.

- Ce serait mieux, en effet. »

Ce ne fut qu'en apercevant son sourire éclatant que je me rendis compte de ce que je venais de dire. Je fermai des yeux consternés. Holmes causerait ma perte. J'en avais la suspicion depuis des lustres, j'en avais à présent la certitude. Je sentis soudain se volatiliser son poids et sa chaleur au-dessus de moi et maugréai contre l'inconfort de cette disparition abrupte qui laissait la fraîcheur ambiante me caresser là où ses cuisses chaudes avaient formé une couverture plus qu'appréciable.

« Qu'est-ce que vous faites ? Où allez-vous ? »

Je me relevai sur un coude et observai Holmes qui attrapait ses vêtements éparpillés.

« Nous avons un accessoire hippique à acheter, Watson. Est-il réellement nécessaire d'énoncer à voix haute pour vous tout ce qu'une conversation est censée avoir d'implicite ? »

Je levai les yeux au ciel, plus pour moi qu'autre chose puisque l'arrogant détective était de toute façon pleinement occupé à enfiler sa chemise. Je m'exhortais au calme et ma voix la plus autoritaire claqua :

« Holmes ! Cessez donc de vous agiter ainsi : il fait nuit, nous ne trouverons aucune cravache nulle part à cette heure-ci. Il nous reste de toute façon encore beaucoup de choses à tester sans cet artefact, je peux vous le garantir, alors ôtez immédiatement cette chemise et ramenez vos augustes fesses dans ce lit, qu'on leur inflige le traitement approprié. »

Holmes, qui s'était immobilisé dès que son nom avait quitté mes lèvres, se tourna vers moi avec des yeux brillants en retirant prestement la chemise à moitié vêtue. Il revint ramper sur le matelas à mes côtés avec, peint sur le visage, une admiration enchantée dont j'étais apparemment l'objet.

« Watson, vous ferez des merveilles avec une cravache entre les doigts. J'en ai la conviction, » sourit-il avec une voix rauque et grondante, alors qu'il se plaçait dans le lit de façon à ce que son membre déjà à demi-érigé tombe dans ma main gauche ouverte.

Et, vraiment, à cet instant précis, que pouvais-je faire d'autre que de refermer et mouvoir mes doigts en embrassant avec une adoration exaspérée la bouche qui s'avançait, joueuse et quémandeuse, vers la mienne ?

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FIN

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Voilà pour celle-là !

Merci beaucoup pour vos reviews ! Merci pour votre passage !

Merci à Elie Bluebell pour sa correction (et je te promets de ne plus te faire corriger de lemon, Petit Lapin... Donc si quelqu'un d'autre est intéressé par l'idée d'être bêta pour mes textes avec du sexe, contactez-moi ;) )

Des bisous à tous, et bonne nuit !

Nauss