13) Le trèfle qui n'existe pas

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

"Qu'est-ce que ça a de spécial un trèfle à quatre feuilles ?", demanda Ginny à ses frères qui profitaient de son manque d'appétit pour manger deux fois plus.

Ils levèrent les yeux sur elle et Ron avala la tartine qu'il mâchouillait avec entrain sans se soucier de la marmelade qui restait au coin de ses lèvres.

"Bah, ça porte chance.", répondit-il finalement. Personne ne répondit et les yeux bleus du roux croisèrent ceux de ses frères avec appréhension. "Non ?", ajouta-t-il, craignant d'avoir dit une idiotie. Percy réajusta ses lunettes.

"Il est vrai qu'on dit que les trèfles à quatre feuilles sont des porte-bonheur mais... enfin bon, ce n'est pas vrai évidemment.

-Oh Perce tais toi", le reprit George, approuvé aussitôt par Fred qui s'exclama "Mais voyons, c'est évident que ce n'est pas vrai" d'une voix aigue. Ron s'étouffa dans son verre de lait et Percy lança un regard noir aux jumeaux. Nouvel échange de coups d'oeil observés par une Ginny perplexe. Percy grogna et quitta la cuisine, accompagné par les remarques des jumeaux.

"Pense à nourrir notre petit Croutard adoré...

-Et n'oublie pas de faire tes devoirs !, s'écria Fred alors qu'il claque la porte.

-Bien fait pour lui, ça lui apprendra à fanfaronner parce qu'il va à Poudlard"

Ron et Ginny n'osèrent rien répondre. Ils avaient tous les deux appris, par expérience, que ce n'était vraiment pas une bonne idée de les contredire lorsqu'ils étaient en colère, en particulier quand ils faisaient preuve de mauvaise foie.

"On va en chercher alors ?, demanda Ginny, Des trèfles à quatre feuilles, ajouta-t-elle devant les regards interrogateurs de ses frères

-Ginny...", commença Fred avant de s'arrêter.

Ron lui jeta un coup d'oeil qu'il voulait discret, avant de hausser légèrement les épaules et de prendre la dernière tartine.

"Une autre fois.", acheva George pour son jumeau. Et ils quittèrent la table en offrant à Ron un double sourire digne du chat du Cheshire.

Le roux avala avec difficulté sa bouchée quand les yeux marrons de sa soeur se posèrent sur lui. Aller batifoler dans les champs ne le tentait pas trop, sauf avec un balai de Quidditch sous la main, mais maman n'aurait jamais accepté et il n'avait pas de balai de toute manière. De plus, l'inconvénient majeur à la requête de sa soeur était que chercher des trèfles à quatre feuilles faisait partie de la catégorie de passe-temps qu'il classait dans les "trucs de filles". D'un autre côté, il n'avait pas non plus envie de faire de la peine à Ginny. Il croqua à nouveau dans le bout de pain qu'il avait dans les mains pour retarder la venue fatidique de sa réponse.

La voix de sa mère le coupa dans ses réflexions, il se leva précipitamment et répondit par l'affirmative, la bouche encore à moitié pleine. Molly Weasley apparut sur le pas de la porte de la cuisine, une grande corbeille débordante de linge dans les bras.

"Ron, viens m'aider tu veux.

-Oui m'man."

Le sixième fils Weasley s'avança tranquillement vers sa mère, rassuré d'avoir une bonne raison d'échapper aux idées farfelues de Ginny. La cadette fixait avec insistance son dos qui s'éloignait, une moue boudeuse sur le visage.

"Oh Ronnie, tu as une tache sur la joue. Viens là.

-Mais, m'man..."

Ginny sourit malgré elle à la vue de son frère essayant d'échapper au mouchoir que sa mère frottait avec énergie sur les restes de marmelade.

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Des marguerites dans tes cheveux

Et tes joues douces et rougies.

"Il t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, il t'aime, un peu...

-Fred ! George, arrête ça !

-Arrêtez d'embêter votre soeur vous deux.

-Oui papa", répondirent-il avec un air candide accompagné d'une petite courbette ironique, sans pour autant s'arrêter de lui jeter des pétales de fleurs.

Ginny rejoint son père sur le petit canapé et tira la langue aux jumeaux.

"Il t'aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, il t'aime, un peu, beaucoup !", s'exclama George en brandissant une marguerite dont tous les pétales avaient étés arrachés. Arthur Weasley leva la tête de son journal et regarda les jumeaux d'un air irrité jusqu'à ce qu'ils battent en retraite, abandonnant les cadavres de fleurs sur le sol. D'un geste de baguette las, il les fit disparaître.

Lorsque Ron les rejoint dans la cuisine, encore vêtu de son pyjama à rayures trop petit, Ginny se précipita sur lui avant même qu'il n'ait eu le temps de s'asseoir à table.

"Qu'est ce que tu as fait à Poudlard alors, Ron ?

-Ginny, j'ai déjà dit tout ce qu'il y avait à dire.", répliqua-t-il en mordant férocement dans un toast.

La jeune fille, patiente, décida d'attendre qu'il soit repu, et donc de meilleure humeur, pour réessayer d'engager la conversation mais lorsqu'il entama son quatrième toast elle décida finalement d'abandonner cette idée pour le moment et de le laisser à son petit-déjeuner gargantuesque.

Grimaçant de dépit, la cadette Weasley attrapa le dernier exemplaire de Sorcière Hebdo posé négligemment sur un tabouret avant d'aller de rejoindre son père toujours occupé à sa lecture dans le salon. Les jumeaux se penchèrent sur le dossier du canapé jaune paille et lurent par dessus son épaule, tout en poussant des gloussements et des petits piaillements stupides à la vue de certains articles. Ginny râla et tourna les pages jusqu'à ce que le visage de Gilderoy Lockhart ne soit plus présent sur aucune photo. George soupira et fit la moue, navré que leur petit jeu se termine si vite. Ginny jeta le magazine sur la table basse encombrée de papiers et de gadgets divers. Elle se leva et marcha en direction de la porte d'entrée.

"Où vas-tu Ginny jolie ?, s'exclama Fred

-Laisse nous t'accompagner dehors pour cueillir des trèfles !"

La petite fille se retourna en grognant et leur demanda pourquoi pensaient-ils qu'elle voudrait chercher des trèfles, en leur compagnie qui plus est.

"Nous savons que tu adores chercher des trèfles à quatre feuilles voyons !

-Allez viens, repris George

-On les offrira à Harry !"

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Des marguerites dans tes cheveux

Et tes joues douces et rougies

Du sang sur le cœur, dans les yeux...

George tira sa chaise pour qu'elle puisse s'asseoir et Fred lui tendit du pain abondamment tartiné de confiture. Percy lui servit un grand verre de lait tandis que Ron, assis à côté d'elle, la regardait d'un air encore un peu incertain , un sourire se voulant rassurant collé au visage. Ils ne parlaient pas, il n'y avait rien à dire. Elle était responsable d'un crime et il n'y avait rien à dire.

Bien sûr, elle n'avait tué personne avait dit Arthur. Evidemment, heureusement. Il n'y avait aucun mort, mais elle avait blessé Hermione, Colin et Pénélope. Ron et Percy devaient la détester, forcément. Harry aussi.

Bien sûr elle ne les avait pas tués, bien sûr. Mais elle a égorgé les coqs, juste parce qu'il le lui a demandé, oui. Elle a respiré l'odeur horrible du sang dont elle s'est servit pour écrire sur la pierre les mots qu'il lui avait dictés. Elle a eu beau se laver les mains encore et encore, le sang ne disparaîtra jamais.

Ce n'était pas de sa faute avait dit Molly, elle n'était qu'une petite fille. Pour Ginny, ce n'était pas vrai. Tout était arrivé parce qu'elle avait été assez sotte pour faire confiance à Tom, c'était elle qui lui avait raconté tous ses secrets, toutes ses peurs et ses joies, lui permettant de prendre le contrôle de son corps. C'était de sa bouche qu'étaient sortis les mots en fourchelangue, même si elle n'en comprenait pas le sens.

Et maintenant, après cette horrible année, toute la famille s'est mise à être encore plus gentille et attentionnée envers elle. Ginny ne pouvait pas vraiment s'en plaindre. "C'était ce que tu voulais", lui avait susurré Tom, une nuit où il était venu lui rendre visite. Elle s'était caché sous la couette et avait posé ses mains sur ses oreilles en appuyant aussi fort qu'elle le pouvait pour ne plus rien entendre.

Mais Tom avait raison, il avait toujours raison. Elle voulait plus d'attention de la part de ses parents qui ne pouvaient lui consacrer tout leur temps, partagés entre les problèmes de sept enfants.

"Si seulement je pouvais être forte." Tom avait ricané et répondu qu'on ne devenait pas fort avec des mots mais qu'il fallait agir. La manière de Tom d'être forte était effrayante, Ginny n'était pas sûre de vouloir l'être de cette façon.

Ce qu'elle désirait atteindre ressemblait bien plus à l'indépendance par laquelle Bill et Charlie ne faisaient que jurer lorsque Molly les harcelait de questions sur leur vie "à l'extérieur", leur proposait de laver leur linge ou de venir manger à la maison le soir.

Ron lui tapota doucement l'épaule. Il sursauta légèrement lorsque sa soeur se retourna l'instant d'après et le regarda dans les yeux. Le sixième fils Weasley déglutit, comme pour chercher ses mots.

"Ginny... si tu veux on pourrait, il hésita un instant, on pourrait aller dans le jardin chercher des trèfles à quatre feuilles, il fit une autre pause avant d'ajouter d'une voix mal assurée, je sais que tu aimes bien faire ça et puis maman a dit qu'il fallait sortir pour te dégourdir un peu, te changer les idées."

La fin de sa phrase s'étouffa dans sa bouche alors qu'il la regardait d'un air incertain, ses yeux bleus fixés dans les siens, marrons.

Ginny se dit que si elle était encore une petite fille elle aurait pleuré ou l'aurait serré dans ses bras. Mais elle n'était plus une enfant, plus maintenant. Elle détourna les yeux et les posa sur son verre vide.

"Allons Ginny jolie, tu sais bien que les trèfles qui apportent le bonheur, ça n'existe pas."

Et elle voudrait s'enfuir loin, très loin, si loin que Tom ne pourrait plus la suivre et murmurer ces mots horribles dans ses oreilles.

Lorsque Arthur rentra, le soir même, et annonça qu'ils iraient passer une partie de l'été en Egypte pour rendre visite à Bill, Ginny se demande si son souhait pourrait alors être exaucé et que cette distance entre elle et Tom serait suffisamment grande pour ne plus l'entendre. Plus jamais.

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Des marguerites dans tes cheveux

Et tes joues douces et rougies

Du sang sur le cœur, dans les yeux...

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Des marguerites dans tes cheveux

Et tes joues douces et rougies

Sur tes lèvres, un sourire heureux.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle était sortie se promener mais quand elle avait posé le regard sur la petite colline derrière le Terrier, l'envie de monter là haut s'était soudainement imposé dans son esprit. Et, mettant un pied devant l'autre, lentement mais sûrement, elle finit par arriver à destination, sur un petit champ de trèfles parsemé de quelques marguerites.

"Bonjour"

Ginny sursauta et se retourna rapidement vers le murmure qui l'avait accueillit. Une jeune fille de son âge aux cheveux blond sale était assise dans l'herbe, pieds nus. Des feuilles d'érable avaient étés glissés dans un savant désordre entre quelques unes de ses mèches pâles.

"Bonjour", répéta-t-elle tandis que sa bouche s'étirait en un vague sourire.

La rousse lui répondit sans grand enthousiasme avant de regarder plus attentivement les cheveux blonds, les yeux un peu globuleux et le petit nez en trompette.

"Tu es à Serdaigle non ? Lovegood... Luna ?

-Tu peux m'appeler Luna, si tu veux."

L'autre fille se contenta d'acquiescer et de détourner le regard un instant, avant de jeter à nouveau un coup d'œil pour voir à quoi s'affairait sa camarade.

Celle-ci, qui faisait glisser ses doigts entre les trèfles parsemant la colline leva la tête.

"Je cherche des trèfles à quatre feuilles", expliqua-t-elle en penchant la tête de côté pour mieux voir le visage de Ginny qui s'était à nouveau tournée dos à la Serdaigle.

La rouquine rougit et se reprocha son manque de discrétion. Après un dernier regard en biais sur l'autre qui continuait ses recherches dans l'herbe, Ginny se décida finalement à se placer face à Luna. Une dernière hésitation et elle posa sa question.

"Pourquoi donc ? Ce n'est pas comme si ils apportaient vraiment la chance ou le bonheur..."

Peut-être que Luna y croyait vraiment. Beaucoup de rumeurs disaient qu'elle était un peu stupide, un peu folle, on la surnommait Loufoca et on cachait ses affaires pour se moquer d'elle. Ginny n'écoutait pas les rumeurs, parce qu'elle trouvait cela stupide. Parce qu'elle avait peur de ce que ces mêmes rumeurs pouvaient dire sur elle-même aussi.

Seulement, elle se demandait à cet instant si elle n'avait pas été idiote de dire cela, parce que la façon dont elle avait parlé ressemblait cruellement à celle de Tom.

Et briser les rêves des autres était quelque chose d'horrible.

Cependant, Luna se contenta de la regarder quelques instants comme si elle avait mal compris avant de pousser une légère exclamation.

"Oh, je les cherche juste parce que je les trouve jolis, tu sais."

Ginny, surprise, resta un instant immobile sans réagir avant de se laisser finalement tomber dans l'herbe à côté de Luna, attirée par son imprévisibilité aussi sûrement qu'un papillon de nuit ne pouvait s'empêcher de s'approcher d'une source lumineuse.

Luna cligna des yeux avant de se remettre à sa chasse aux trèfles sous le regard curieux de Ginny.

"Je vais t'aider !", s'exclama soudain la rousse. Cela pouvait paraître stupide, de s'enthousiasmer à ce point à vouloir chercher des trèfles. Elle n'était plus une petite fille et ses camarades la trouveraient sûrement stupide.

Elle attendit, fébrile, une réponse quelconque. Luna sourit et ce fut comme si le monde était soudain bien plus coloré et amusant.

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Des marguerites dans tes cheveux

Et tes joues douces et rougies

Sur tes lèvres, un sourire heureux.

Ginny, Ginny, Ginny jolie.

Cherche des trèfles, ravie.

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Avouez, vous ny croyez plus n'est-ce-pas ? Il faut dire que j'avais moi même parfois du mal à croire que j'arriverais au bout. Ce n'est même pas spécialement long en plus... J'espère que cela vous as plu quand même. Le prochain arrivera, je l'espère, plus vite que celui-là (ce ne sera pas trop dur, j'ai bien du mettre au moins 6 mois...)

Merci d'avoir lu.