Coucou les gens !

Des mercis, encore, toujours. À Andromde, odea, Ombre de la Lune, Nalou, Manon de Sercoeur, Mana, Ellis Ravenwood, Louisana et Electre pour vos reviews sur le premier chapitre, à ma Mithy d'amour pour ton passage sur Le Fleuriste, le tueur et le limier, à re-Nalou et Tristana379 pour vos reviews sur Bonjour, John, à Ellis ravenwood pour tes reviews sur Les plaies qui guérissent, A une aiguille de lui et Toucher le fond, à MnM's221B pour ta review sur Amen qui m'a tellement touchée !

Merci à tous ceux qui ont favorité et followé ! :D

Et Merci à SomeCoolName pour sa bêta ! \o/

Bonne lecture à tous !


Un An

Chapitre 2

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Quand John sort du travail, dans le froid de décembre, il lève les yeux au ciel pour regarder la fin du jour éclairer d'un bleu gris surréaliste les nuages bas. Étrange luminosité de début de soirée dont le glauque, littéral et littéraire, lui plaît absolument. Pas de neige cette année, pour Noël. Rien de nouveau sous le soleil – ou plutôt sous son absence.

Il plonge profondément les mains dans les poches de sa veste en daim foncée et usée - parce qu'il peut en changer, des choses, en un an, comme un salaire décent qui entre dans sa poche maintenant, mais il n'abandonnera pas sa veste adorée - et se met en marche vers son appartement.

C'est quelque chose qu'il apprécie. Marcher dans la nuit tombante et fraîche, les pavés humides et noirs, les lumières – il préfère d'ailleurs quand il n'y a que les lampadaires pour rendre orangées les façades de pierres et donner des ombres aux belles architectures, plutôt que toutes ces lumières de Noël qui lui semblent trop festives. Agressives. Tristes. Cependant, il y a la brume légère qui brouille juste un peu le bout de la rue noire et peu passante, et puis la vapeur soufflée par les quelques personnes qu'il croise, et qui semble presque lumineuse sous l'éclairage de la ville. La nuit lui paraît bien plus belle qu'avant.

Il n'a que quelques minutes de marche pour rentrer chez lui et, très vite, ne reste qu'une route à traverser avant d'arriver à sa porte. Mais il s'arrête. Net.

C'est quand il a levé les yeux vers le feu tricolore que son regard a été accroché. Parce que quelqu'un l'observe, depuis le trottoir d'en face. Quelqu'un le fixe intensément, sans s'en cacher, et sans détourner le regard quand John bloque sur lui.

C'est amusant. C'est comme une rengaine entendue des centaines de fois pendant des mois, tellement qu'on croit alors qu'on ne pourra plus jamais se la sortir de la tête, et à laquelle on finit pourtant par ne plus penser quand nous passe subitement l'envie de l'écouter en boucle. C'est surtout découvrir qu'en vrai, on ne l'a absolument pas oubliée. Ce sont toutes les sensations et les ressentis du moment où elle rythmait nos journées qui reviennent par vague, et c'est perturbant et, ici, pas seulement heureux. Et pourtant, se dit John, c'est très très doux.

Comme le feu passe au vert pour les piétons, il n'hésite même pas à traverser pour aller voir ce type qui a disparu de sa vie pendant… pendant un an pile, s'aperçoit le blond en regardant les décorations envoyer leurs lueurs multicolores sur le visage si pâle de celui qui a été son protégé, il y a une vie. Ou alors peut-être que c'est lui, celui qui a disparu, en vérité ?

« Bonsoir, John.

- Bonsoir. »

Il lui semble que, de son regard, l'homme en face de lui fouille minutieusement son visage et le grand sourire que John n'arrive pas à contenir. Pour chercher tout ce qui est à présent la vie de John Watson, assurément. Lequel fait d'ailleurs lui-même très exactement la même chose, à vrai dire. Parce qu'il y a tant à voir.

Il y a les yeux bleus, beaucoup plus sereins, même si toujours vifs et acérés. Il y a le long et beau manteau noir en laine bouillie qui lui descend jusqu'à mi-cuisses. Il y a les lèvres pâles qui ne sont pas gercées, présentement étirées en un très petit sourire incertain. Il y a le pantalon de costume noir et ajusté. Il y a les boucles brunes, propres et nettes. Il y a les chaussures de villes impeccablement vernies. Yeux bleus. Il y a la prestance de l'homme qui ne passe pas ses journées dans la rue et ses nuits à dormir quelque part qui n'est pas chez lui. Lèvres pâles. Il y a l'attitude de celui qui ne se demande pas sans cesse de quel trottoir ou impasse sera fait le jour prochain. Boucles foncées.

Ses yeux, ses lèvres, ses cheveux. Ses pommettes.

Il y a un bouquet, un étui de violon et une valise aussi, et John fronce les sourcils en même temps qu'il sourit, pas vraiment certain de ce que ces trois objets provoquent comme ressenti chez lui.

« Des fleurs ? demande-t-il, sceptique, d'abord.

- Je… ne savais pas quoi amener d'autre. Je ne voulais pas venir ici les mains vides. Enfin… vides… Façon de parler, » corrige le brun en fronçant les sourcils vers sa valise.

Il lui tend le bouquet, très, très gauchement et John sait que, cette fois, son sourire doit laisser apparaître toutes ses dents. Les fleurs sont en fait dans un petit pot en plastique, et il est dorénavant l'heureux propriétaire d'…

« Un plan de chrysanthèmes. Charmant. »

Ce qui est charmant, aussi, c'est le regard perdu que lui envoie Sherlock, qui… ne saurait pas à quelle occasion on achète des chrysanthèmes ? Qui lit le sarcasme de John, en tout cas, et semble détester ne pas en saisir le sens.

« Elles sont très belles, » le rassure le blond dans un sourire doux en même temps qu'il accepte le cadeau tendu. Parce que John, en cet instant, est absolument et irrémédiablement certain d'être foutu.

Des fois, le silence, c'est léger comme la caresse d'une aile d'oiseau sur la joue. C'est la première fois qu'ils en partagent un de ce type, tous les deux, et c'est comme s'il y avait toutes ces questions qu'ils ont forcément et qu'ils voient dans les yeux de l'autre, mais que ce n'était pas maintenant qu'ils voulaient les poser. John cède tout de même, pour une qui lui brûle les lèvres :

« Quelque chose de prévu pour ce soir ? Un réveillon dans un château, peut-être ?

- Rien de prévu. Pas de château non plus. Et… et toi ? Quelqu'un à honorer de ta présence ?

- Ma vie n'a pas changé à ce point, s'amuse le blond. Rien d'autre qu'un verre de whisky. Tu as un endroit où passer la nuit ? »

Les vêtements disent oui. La valise dit non. De même que sa tête qu'il secoue légèrement de gauche à droite avec un sourire fin et ironique.

« Ma vie non plus n'a pas changé à ce point. »

C'est bien comme réponse, parce que la métamorphose de Sherlock est si complète qu'elle est un peu troublante. Ce point d'ancrage est plutôt rassurant. Comme le refrain de la chanson qu'on n'a pas oubliée alors qu'on est passé au couplet suivant, celui qu'on connaît moins bien, voire pas du tout.

« Viens, j'habite juste là. »

Sherlock ne répond rien, se contente de hocher la tête, et son regard indique qu'il le sait déjà. Évidemment. Ce n'est pas pour rien qu'il est ici. Comment il l'a su, par contre, c'est ce que John se demande en prenant son maigre courrier, lorsqu'il y voit l'adresse barrée, celle d'une caserne de Londres à l'autre bout de la ville, sans qu'aucune autre n'y soit indiquée – et surtout pas celle dans laquelle ils pénètrent en ce moment.

Quand c'est la chaleur qui picote leurs joues au lieu du froid, que les chrysanthèmes ont trouvé une place sur la table basse et que la valise et le violon ont été oubliés auprès de l'entrée, remplacés les uns et les autres par un verre à pied dans leurs mains, John essaie de contenir un sourire qu'il sait beaucoup trop grand et ouvert pour que Sherlock ne réagisse pas par— ah, voilà, le fameux ricanement. Et il y a beaucoup de tendresse, dedans, il ne peut que l'entendre.

Ils sont assis sur le canapé dans le tout petit studio de John qui découvre pour la première fois que son lieu de vie peut être très beau, quand le brun en occupe le centre et qu'il a enlevé son manteau. Le médecin le voit pour la première fois porter des vêtements faits pour son corps – à moins que ce ne soit le contraire. En tout cas, sa chemise cintrée violette lui va foutrement bien. Beaucoup trop bien. Heureusement qu'il n'y a pas de veste pour aller avec le pantalon suffisamment coûteux pour que même John en soit conscient, sinon il se sentirait vraiment ridicule dans son stupide jean et son bête pull.

D'ailleurs, il grimace quand il voit Sherlock prendre une première gorgée de son verre du vin que John a pensé plus adapté de sortir que du whisky, pour ce soir.

« Je ne sais pas si c'est un très bon vin, je t'avoue. Tu es sûrement habitué à mieux.

- Je ne suis habitué à rien, John, répond l'homme avec une grimace agacée qu'il n'essaie même pas de retenir.

- Dur à croire.

- Tu m'aurais dit la même chose, l'an dernier ? »

Question intéressante. John le dévisage en réfléchissant. C'est surprenant parce qu'il ne parvient plus, déjà, à se souvenir du visage tiré et terne, malgré sa beauté indiscutable, qui était celui du brun l'an dernier, celui qu'il a vu vingt mois durant, inlassablement. Alors qu'il sait qu'il a bercé sa solitude et les moments trop difficiles pour ne pas biberonner des verres d'alcool – de plus en plus rarement, quand même. Tout ce qu'il peut voir dans son esprit, en cet instant, ce sont ses traits d'aujourd'hui qui rendent tellement plus justice à la perfection qu'est cet homme.

Définitivement foutu, se moque-t-il intérieurement de lui-même.

« Je ne sais pas, » répond-il en toute honnêteté à la question du brun. Il a toujours su que Sherlock était issu de la haute ; or, des fringues dégueulasses et des nuits dans la rue n'annihilent pas une éducation et une identité d'un coup de baguette magique et ne l'empêchent pas de savoir si un vin est un grand cru ou une piquette, si on le lui a appris. Tout comme, dans l'autre sens, un costume n'efface pas des années passées à ne manger, boire et renifler rien d'autre que ce que la rue a eu à lui offrir, se rappelle John. Le plus simple serait encore de ne pas s'encombrer de la question des vêtements. En n'en portant pas.

Sherlock ne tient pas à épiloguer sur la question, visiblement, et après un nouveau froncement de sourcils apparemment insatisfait par la réponse du blond, son expression se fait plus insondable.

« Je me suis demandé si tu n'allais pas être celui qui ne voudrait pas accueillir un individu un peu trop encombrant dans sa petite famille pour Noël, cette année. »

Il fait sonner ça cruellement indifférent. Sauf qu'il s'est donné la peine de prononcer cette phrase. Alors John y entend l'appréhension cachée :

« Aucune petite famille en vue. Et pas envie de m'incruster dans celle de Sarah – malgré la proposition qu'elle m'a faite tout en sachant que, cette fois, il n'y aurait pas de permanence téléphonique pour m'empêcher d'accepter. »

Le clin d'œil est sous-entendu, et la commissure de Sherlock frémit. Le brun contrebalance :

« Un nouveau travail, par contre.

- Le médecin est de retour, sourit John, et ça a un goût très particulier d'évoquer ce sujet avec Sherlock ; beaucoup plus qu'avec qui que ce soit d'autre. Mais je suis sûr que tu le sais. Tu devines quoi d'autre ? demande-t-il avec ce qui doit être un regard pétillant et un sourire plein d'attentes, quand Sherlock hoche la tête à son assertion précédente.

- Je ne devine pas, je déduis, le corrige doucement le brun en lisant son regard pendant quelques secondes, avant d'annoncer : Je sais que le service public reste apparemment ton domaine de prédilection, puisque tu as refusé de trouver un poste en clinique privée, en faveur de l'hôpital. Le badge posé sur la table basse dit que tu es à présent urgentiste, ce que j'aurais pu savoir même sans ça – parce que quoi que tu aies pu croire pendant deux ans, tu as besoin d'agir sous adrénaline et d'être poussé dans tes retranchements, là où de nombreux autres n'y arriveraient pas, pour sentir que tu existes et que tu es utile. Tu penses à changer d'appartement depuis plusieurs mois, maintenant que tu as plus de moyens, mais tu n'as pas encore trouvé la motivation pour le faire – il y a les dossiers d'agences immobilières qui prennent la poussière sur ton bureau, suffisamment vieux pour ne plus être à jour, mais vaguement remués quelques fois au cours des derniers mois quand tu te disais qu'il fallait que tu y fasses quelque chose, avant de les reposer au même endroit exactement.

« Mh, continue le brun en observant l'appartement facilement qualifiable d'impersonnel et peut-être un peu trop rangé. Aucune relation de type romantique depuis… depuis au moins un an. Et tu n'en recherches pas. »

Sa voix a faibli sur la dernière phrase, et son regard est devenu timide. John, lui, se sent simplement ravi.

« J'aime tellement quand tu fais ça.

- Quand je te déduis ? demande le brun, avec l'air de penser que John Watson est un individu assez incompréhensible.

- Oui. C'est comme ça que je t'ai suivi dans ta chambre, la première qu'on s'est croisés, tu sais. Quand je partais du foyer, que je n'avais qu'une envie, me casser tout en sachant qu'il n'y avait rien qui m'attendrait de mieux chez moi qu'une bouteille de pinard, et que tu revenais des toilettes. Tu m'as regardé de bas en haut, tu as sorti une bonne partie de mon passé militaire après un coup d'œil, tu as su pourquoi j'étais dans cette structure, et tu m'as demandé si je pouvais… je sais même plus quoi, en fait. Quelque chose qui n'était pas de mon domaine, et je sortais déjà en retard, et pourtant j'ai rien pu faire d'autre que te suivre pour que tu me montres le problème dans ta chambre. »

C'est amusant de mettre en mots des choses qu'il n'a jamais pu dire à personne. C'est beaucoup plus facile qu'il ne le pensait. C'est aussi parce qu'il n'avait jamais pensé avant qu'il aurait envie de le faire un jour.

Sherlock ne répond rien, et c'est très bien comme ça. John voit, à l'orée de son champ de vision, qu'il le regarde. Mais lui-même a les yeux focalisés sur le liquide rubis qu'il fait tourner pour le regarder accrocher un peu aux parois de son verre.

Le vin est bon, en vrai, s'émerveille John quand il le goûte finalement. Largement meilleur qu'hier, quand il a ouvert la bouteille et a réussi à s'arrêter à un verre pour le vingt-et-unième jour consécutif.

Quand le brun ouvre à nouveau la bouche, c'est d'une voix peut-être un peu moins forte qu'il demande :

« Qu'est-ce qui t'a convaincu de tenter ta chance pour trouver un poste à l'hôpital ? »

John sourit. Évidemment. Qu'est-ce qu'il pourrait faire d'autre que sourire quand Sherlock lui demande ce qui l'a mené à changer de boulot ?

« Un petit con qui m'a fait prendre conscience, un soir de Noël, qu'il fallait absolument que je fasse quelque chose d'autre de ma vie que survivre jusqu'au moment où je n'en aurais plus envie.

- Tu as quitté Homeless Link du jour au lendemain. »

C'est très ouvertement un reproche, et un gros, à sa voix. Celle de John est basse quand il répond avec un sourire sans joie.

« J'ai pas réussi à y retourner le lendemain. Trop dur. Le premier généraliste qui m'a vu m'a imposé directement un congé maladie jusqu'à la prise d'effet de ma démission posée le même jour. Deux mois de chômage pour me requinquer. Et, soudain, le besoin d'un salaire, le repos et mon expérience précédente m'ont fait opter pour médecine et hôpital. Un DU d'urgences plus tard, et voilà. Et toi ? Quel est le miracle qui t'a sorti de la rue ? Ou à peu près, du moins, » corrige John en lançant un regard vers la valise.

Le grognement qui fait office de rire jaune à Sherlock semble passablement amer.

« Le miracle de ce même Noël où le même petit con a dit des choses qu'il a énormément regrettées quand le travailleur social à qui elles étaient destinées et qui était la seule personne à être intéressée par son sort n'a plus donné aucun signe de vie à qui que ce soit à partir du lendemain. Quand ton collègue n'a pas su me dire où tu habitais, ni pourquoi tu n'étais pas là, ni même si tu étais encore en vie.

- Tu t'es demandé si j'étais encore en vie ?

- Je venais de t'obliger à ouvrir les yeux sur combien ta vie n'avait aucun sens et t'était insupportable. Gratuitement, cruellement. Et tu rentrais chez toi après, et je savais que tu y serais totalement seul, avec seulement une bouteille, et tu avais l'air tellement plus… lucide sur ta situation que d'habitude. »

C'est amusant que le junkie de l'époque ait mesuré la lucidité de son médecin quand ce dernier ne savait même pas qu'il y avait quelque chose à mesurer.

« Et tu t'es dit que sortir de la rue et laisser la drogue derrière toi te rendrait plus sympathique envers les êtres humains qui te montreraient un peu d'attention ? »

John regarde toujours son verre. Il n'a pas tellement envie d'en boire plus. Il préfère s'abîmer dans la contemplation de la lumière et de ses reflets sur la couleur sang du vin. Il lève toutefois les yeux vers le brun quand ce dernier se laisse glisser dans le canapé jusqu'à ce que son dos soit à plat sur les coussins et que seule sa tête touche le dossier. Sherlock regarde le mur droit devant lui quand il répond :

« J'avais besoin de savoir ce que tu étais devenu et si je n'avais pas fait une énième… bref. Sauf que je suis stupide, alors à l'époque où tu travaillais encore, j'ai cru que tu serais toujours là à m'attendre, et que tu ne pouvais pas disparaître du jour au lendemain sans me donner de nouvelles. Donc je n'ai jamais cherché à te filer quand je le pouvais encore, puis tu as disparu dans la nature. Alors j'ai essayé de me renseigner sur ton adresse, quand j'ai vu que tu ne réapparaissais pas. Sauf que je me suis rapidement rendu compte que tout me ramenait à une caserne militaire où je savais pertinemment que tu n'habitais pas – j'ai vérifié. J'ai réussi à m'y introduire, mais le secret de ton adresse actuelle est vraiment, vraiment bien gardé. Tu peux te sentir tranquille.

- Tu t'es introduit dans cette caserne ? Comment tu as pu faire ça ?

- C'est loin d'être la chose la plus compliquée que j'ai faite dans ma vie pour trouver une information, John, tu sais. C'est absolument nécessaire dans mon travail d'investigation.

- Travail d'invest- T'es devenu flic ? »

John éclate de rire, vraiment, d'abord quand il est convaincu d'avoir raison et que c'est l'idée la plus absurde qu'il ait entendue, connaissant la personnalité et le mode de vie – passé, du moins – de son interlocuteur ; puis parce qu'il capte la grimace de profond dégoût dudit interlocuteur qui s'empresse de le détromper en se redressant pour accompagner sa réponse de grands gestes dramatiques :

« Tu veux rire ? Je ne serai jamais policier. Jamais de la vie. Mais, par hobby, il m'arrive de les aider. »

C'est dur à concevoir. Mais c'est Sherlock Holmes, et de tous les individus que John a eu l'occasion de rencontrer, quelles que soient les circonstances, ce type est celui qui a toujours su déstabiliser le plus son rapport au normal.

« Tu dois être très bon, alors.

- Le meilleur, répond le brun qui n'a sans doute jamais été introduit au concept de la modestie. Mais pas moyen de trouver quelqu'un à soudoyer qui aurait pu me donner ton adresse, dans cette base. Pas moyen de trouver une personne qui la connaissait, surtout, ni même qui voyait qui tu étais.

- Alors comment ça se fait que je t'ai retrouvé devant ma porte ? »

Ça ressemble à un jeu. Ça ressemble à une pièce de théâtre, leurs répliques s'enchaînant parfaitement, tombant exactement là où elles le doivent. Sherlock lui dévoile avec grandiloquence son stratagème et John se fait un plaisir de ponctuer son presque-monologue de ses questions.

« Tu te rappelles ce frère dont j'ai évoqué une ou deux fois l'existence lointaine ? »

Plus jusqu'à maintenant, se dit John, mais c'est en effet quelque chose qui résonne en lui.

« Lui pouvait me trouver cette information.

- Tu as repris contact avec ta famille ? s'étonne John.

- Je ne sais pas si on peut parler de « reprendre contact. » J'ai été soumis à un odieux chantage affectif par mon frère.

- C'est-à-dire ?

- Compléter une cure de désintox, faire une prise de sang toutes les semaines pour s'assurer que j'étais clean pendant deux mois après ça. Deux mois pendant lesquels j'ai dû vivre chez lui.

- … Tout ça contre mon adresse ? vérifie John, parce qu'en vérité, ce n'est pas possible qu'un type comme Sherlock passe par tant de sacrifices qui ont l'air de l'avoir profondément meurtri juste pour quelque chose d'aussi insignifiant que savoir où John habite.

- Bien sûr, contre quoi d'autre ? répond Sherlock avec un sourcil levé. J'ai quitté sa maison ce matin. »

John passe, parce qu'il n'est pas sûr de comprendre. Puis le regarde avec de grands yeux.

« Tu… Tu attendais spécifiquement la date de Noël à cause de ce qui s'est passé l'an dernier, ou tu as vraiment mis une année entière à remplir ses conditions ?

- Deuxième option. Je ne suis pas quelqu'un de très sentimental, John. Je ne me souviens pas des dates qui n'ont pas d'importance, ou du moins je ne m'amuse pas à les commémorer.

- Cette date de l'an dernier a beaucoup d'importance pour moi. »

Ce n'est pas amer. Sherlock n'a pas à être touché par les mêmes choses que lui, ni à savoir qu'il a reçu, il y a un an jour pour jour, le coup de pied aux fesses dont il avait absolument besoin pour reprendre sa vie en mains. Alors il sourit doucement au brun, quand il voit le regard de ce dernier qui appréhende apparemment de l'avoir vexé. Sherlock Holmes qui est capable de reconnaître quand il peut blesser quelqu'un avec ses mots. Bordel, il y en a eu, du changement.

« Il t'a fallu combien de tentatives, pour les cures ?

- Douze.

- … Douze ?

- Je n'ai pas tenu plus d'une semaine, les premières fois. Trop de… murs. Je me sentais claustrophobe.

- Tu étais enfermé ? »

John fronce les sourcils, parce qu'il sait que ce n'est normalement pas le cas. Ce que lui confirme le brun :

« Oh, non. J'ai juste vécu dans la rue pendant près de cinq ans. Avoir la vue sur le ciel et aucune limite, et ne pas avoir des considérations aussi triviales que la propriété privée, ça rend très dur de réintégrer un appartement avec quatre murs et un toit. Pour moi, en tout cas.

- L'hiver a quand même dû être moins rude. »

Sherlock hausse les épaules.

« Je n'avais surtout plus aucune raison d'aller dans ce foyer. J'avais des points de chute à peu près décents, autres que les locaux dégagés par Homeless Link. »

Ça n'étonne pas vraiment John. Ça le fait même sourire.

« Et maintenant que tu vas devoir recommencer à payer pour survivre, comment comptes-tu faire ?

- Tu crois vraiment que j'ai laissé en plus à Mycroft le point de pression de lui devoir de l'argent ? J'ai payé pour mes cures, j'ai payé pour ma nourriture et pour mes vêtements, John. Je ne me suis pas laissé entretenir. »

Le médecin lève une main pour s'excuser du sous-entendu qu'il ne voulait pas faire – mais qui était là, pourtant, malgré tout, il s'en aperçoit après coup.

« Je me demandais juste comment tu allais vivre, Sherlock.

- En demandant de l'argent pour mes enquêtes au lieu d'autres moyens de liquidité moins licites. C'est ce que j'ai fait pour sortir de la rue, du temps où je travaillais pour mes dealers.

- Je veux savoir quel type de boulot tu faisais pour eux ?

- J'assistais juste à leurs entretiens avec d'autres acteurs du milieu pour leur dire ce qu'ils avaient besoin de savoir sur leurs interlocuteurs. Ça a apparemment permis à leurs revenus d'être plus fiables.

- … Et donc maintenant, c'est la police que tu aides.

- Exactement. »

John rit, à nouveau, fort. Ce type est définitivement une énigme.

« Tu as balancé les types pour lesquels t'as bossé, demande-t-il avec un sourire, juste parce que l'idée lui semble… il n'a pas trop envie de savoir ce que l'idée lui semble être, à vrai dire. Peut-être un peu trop immorale pour lui.

- Je ne travaille pas avec la brigade des stup', John. De plus, ceux qui dialoguaient avec moi ne sont pas ceux qui intéressent les forces de l'ordre, crois-moi. Trop petits. Je ne me suis pas amusé à entrer en contact avec des individus trop dangereux en étant malgré tout en position de relative faiblesse. Non, les morts suspectes, c'est beaucoup plus ma tasse de thé. »

John sait que son sourire est ridicule. Mais il ne peut s'empêcher de se dire qu'il a affaire à une putain de merveille. Si Sherlock n'existait pas, il se demande qui aurait l'idée saugrenue de l'inventer. Personne, certainement. Ou alors un génie encore inconnu. Et ce serait pourtant une telle perte pour le monde. Il en est convaincu.

« Pourquoi ton adresse est gardée secrète, John ? »

La question a le mérite de ramener son visage à un niveau moins indécent de découvrage de dents. A vrai dire, c'est plutôt le souci blasé qui s'invite.

« Ah. Ton frère ne te l'a pas dit ?

- La partie du marché qui m'aurait obtenu cette réponse impliquait que je passe Noël en famille, ce soir. Absolument hors de question. Je me suis dit que tu saurais me dire mieux que lui.

- Je vois. Je ne faisais pas réellement partie d'un corps de l'armée régulière, à vrai dire. Plutôt des services secrets. Mon identité est toujours restée relativement secrète pour la plupart, sauf au moment de ma blessure, et ma vie a été plus… exposée, disons. Je ne suis pas véritablement en danger, mais il a été vu comme une nécessité de s'assurer que mon retour à la vie civile ne me mette pas en danger. Personne qui aurait pu être un danger ne connaissait mon visage, et mon véritable nom est assez commun et n'a que peu de chances d'avoir été appris… C'était plus logique de le garder en me noyant dans la masse des John Watson, plutôt que de m'inventer une nouvelle identité qui aurait été plus facile à éventer. Mon adresse est tout de même protégée et un coursier spécial vient m'apporter le courrier que je reçois à la base.

- Ça m'a l'air très compliqué pour pas grand-chose.

- Une autre personne dans un cas similaire a été assassinée quelques mois avant que je ne sois reclassé de l'armée. Il a été prouvé que c'était en suivant sa correspondance et en retrouvant son adresse que ses meurtriers, auxquels on ne s'attendait pas, s'y sont pris. C'est juste une mesure préventive. »

Sherlock hoche la tête.

« Ce qu'il fallait pour que je doive passer par la case désintox pour te retrouver, en somme.

- Certains appelleraient ça le destin.

- J'aurais plutôt tendance à invoquer le nom de Mycroft Holmes, mais j'ai bien peur que, dans cette situation, il n'ait fait que profiter d'une coïncidence qui l'avantageait.

- Tu lui adresseras toute ma reconnaissance. »

Le sourcil de Sherlock monte haut, très haut sur son front quand il épingle John de ses deux yeux bleus avec l'air de dire que ce n'est absolument pas drôle. Le blond ne cille pas :

« Admettons que tu n'aurais pas eu besoin de lui pour avoir mon adresse, tu m'aurais retrouvé plus rapidement, d'accord. Mais il se serait passé quoi, Sherlock, exactement ?

- J'aurais su que tu étais en vie.

- Il ne te l'a pas dit ?

- Non. Il m'a juste promis de me donner l'adresse à laquelle était envoyé le courrier pour toi depuis la caserne, sans me dire si c'était toujours le cas ni si cette adresse serait toujours la tienne. »

Ok. C'est sans doute un peu cruel de la part du grand, frère, John l'admet.

« Bien, tu aurais su que j'étais en vie. Et après ? Je n'aurais pas changé d'avis en te voyant sur le pas de ma porte il y a un an, tel que tu étais à cette époque.

- J'aurais su te persuader.

- Et tu te serais barré au bout de quelques semaines, ou alors tu aurais squatté mon studio, et je t'en aurais voulu, et on aurait fini par se haïr ou alors j'aurais assisté à ton auto-destruction à l'héro.

- J'aurais pu décrocher.

- Peut-être. Peut-être pas. De mon expérience, je dirais que non. Tu n'aurais pas eu le motivateur nécessaire. Vouloir me garder n'aurait pas suffi à te faire décrocher.

- Vouloir te trouver a fonctionné. »

D'accord. John ne peut rien répondre à ça. Alors, à la place, il boit une gorgée de vin puis caresse, absent, une chrysanthème bleu pâle du bout des doigts.

« Elles sont vraiment jolies.

- Mais pas appropriées à la situation, c'est ça ?

- Je ne sais pas, tu comptes décorer ma tombe prochainement ? »

Le regard de Sherlock passe lentement de celui de John au plant de fleurs.

« Je t'ai offert des fleurs qu'on offre aux enterrements ?

- Ouaip ! C'est un signe ? Pour commémorer l'anniversaire du jour où on a enterré nos vies de gens un peu morts ? »

Sherlock met quelques secondes à laisser ses lèvres s'étirer en un sourire fin :

« À nos nouvelles vies, alors, » plaisante-t-il en levant son verre.

John boit une nouvelle gorgée après avoir lui aussi levé son breuvage. Grimace en espérant vraiment très fort que ce n'est pas de la piquette pour Sherlock. Lequel fronce les sourcils.

« Tu es encore bloqué sur le vin.

- C'est possible, admet sans admettre John. Désolé.

- Comment est-il possible que tu ne voies que mon costume et mon parfum à cette heure-ci alors que tu m'as connu quand je portais un jogging et la meilleure eau-de-la-rue de tout Londres ?

- J'ai toujours vu l'aristo en toi, Sherlock.

- Ça ne t'empêchait pas de me donner du pain d'épices sans te demander s'il était assez bon pour moi, à l'époque.

- C'est vrai. Et tu avais mangé alors que tu n'aimes pas le pain d'épices. »

Le regard de Sherlock est fort sur le visage de John, qui fronce les sourcils quand il le capte :

« Quoi ?

- Je ne pensais pas que tu te souviendrais de ce genre d'informations.

- Pourquoi je l'aurais oubliée ?

- Parce que… Il n'y avait aucune assurance qu'on se revoie un jour. Et que je l'aurais effacée, à ta place. »

John sourit, et il ne dit pas qu'il pense ne rien avoir oublié qui concerne Sherlock, pour autant qu'il aurait pu le vouloir parfois. Parce que ça ne sert à rien de dire ce genre de choses. Parce que ce qui compte plus, c'est la raison pour laquelle il n'a rien suffisamment voulu oublier pour y arriver.

Alors à la place de répondre, il se penche vers lui, pose sa main sur sa cuisse, essaie de lire le regard bleu qui s'est immédiatement arrimé à ses doigts sur le pantalon noir, avant de remonter à ceux de John. Et comme il ne s'éloigne pas, ne le repousse pas, et comme, de toute façon, John sait très exactement pourquoi c'est lui que Sherlock est venu voir ce soir, il n'hésite même pas vraiment avant de se pencher un peu plus.

C'est doux, comme baiser, et il avait prédit que les lèvres de Sherlock, quand elles ne sont pas gercées par la vie dans la rue, seraient du velours. Les doigts de Sherlock finissent par s'accrocher à ses épaules, superficiellement, d'abord, puis beaucoup plus franchement, et John sourit.

Quand il se détache du baiser, il laisse leur front reposer l'un contre l'autre, yeux fermés, simplement pour profiter du contact auquel il n'a goûté qu'une fois, il y a un an, et qu'il ne s'est jamais laissé espérer ressentir à nouveau. Juste pour sentir la présence de Sherlock près de lui, contre lui, quand les doigts du brun s'enhardissent à descendre sur sa taille pour l'attirer. Et ses bras qui le serrent, et Sherlock qui expire profondément dans ses cheveux, parce que leur étreinte a modifié leur position et que John se retrouve lové contre son torse, le nez au niveau de ses clavicules. Odeur. John sent la fragrance de Sherlock qui perce celle de son eau-de-toilette, celle qu'il a sentie cette fois où Sherlock l'a embrassé après l'avoir psychologiquement miné.

Ça grince dans sa poitrine, à ce souvenir, ce froid et ce chaud que cet homme semble capable de souffler. Semblait. Puisque cette fois avait vraisemblablement été la fois de trop pour le bien-être de Sherlock lui-même.

Ça grince dans sa poitrine, comme à chacune des nombreuses fois où il s'est rappelé la scène, au cours de l'année passée, parce que la douleur et la douceur de cette nuit sont mêlées, que John n'a jamais réussi à les départir l'une de l'autre, et qu'il n'a jamais voulu arrêter de ressentir l'émotion positive et éviscérante de l'occasion impossible qu'elle lui inspire. Mais ce soir, il s'aperçoit qu'il n'y a que la douceur. Qui semble irradier sur demain, l'éclairant de rayons dorés, alors que John n'a jamais trop essayé de penser au concept d'une vie à poursuivre après la nuit, ces trois dernières années. Un peu plus depuis Noël dernier. Mais pas trop sérieusement. C'est tôt, et peut-être naïf, mais ce n'est pas comme s'il contrôlait ses pensées, lesquelles ont l'idée étrange et doucement chaude de regarder le futur comme des jours à venir, réellement, plutôt que des entités indéterminées qui s'amassent après l'instant présent. Des jours à venir teintés de la présence de Sherlock.

« Joyeux Noël, John.

- Joyeux Noël, Sherlock, » répond John, et il lui semble que ça conclut parfaitement cette année.

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FIN


Merci d'avoir lu, j'espère que vous avez aimé !

Plein de bisous !

Nauss