Rendez-vous au château
« Mokona est fatigué ! Ce château est troooop grand !
- Arrête un peu de couiner, tu vas nous faire repérer…Et en plus, comment peux-tu être fatigué ? Tu ne marches même pas !
- Mokona regarde tous les contours du château pour voir s'il y a une entrée, alors les yeux de Mokona sont fatigués !
- Mouais… »
Ce château est imprenable : aucune entrée visible. Les quelques fenêtres qui parsèment les imposants murs sont complètement barricadées, protégées à l'aide de barreaux. Aucune autre porte à l'exception de celle au bout du pont où nous étions tout à l'heure. Et les murs étant complètement lisses, on ne peut pas escalader. Le nain qui a guidé Sakura devait connaître une entrée cachée sous l'eau… Mais on ne peut pas faire trempette le long des murs juste pour trouver une seule entrée (en plus juste en dessous des gardes). Aucun bâtiment n'est suffisamment haut aux alentours pour pouvoir tenter quoi que ce soit d'autre. Bref, nous allons continuer à faire le tour, peut-être aurons-nous plus de chance vers l'arrière. Mais sinon, il va falloir revenir au pont avec les gardes et entrer de force.
« Kuro-tan ! Regarde, on voit de nouveau la prison…
- Hum…
- Tu crois que Fye et Shaolan sont sains et saufs ?
- Ils vont bien. Shaolan est évanoui et Fye est suffisamment intelligent pour ne pas se faire remarquer. En plus je lui ai dit que je reviendrai les chercher. Alors tout va bien.
- Et si ils les torturent ?
- Alors ces nains mourront. »
Je regarde la prison, dont les portes sont grandes ouvertes (bizarre). On n'entend pas les cris d'ici, mais je crois pourtant les entendre. Si ils les torturent, alors oui, ils mourront.
« Ils mourront tous.
- Kurogané tient beaucoup à Shaolan et Fye !
- Oui…
- Et Kurogané tient aussi à Sakura !
- Oui…
- Et est-ce que Kurogané tient aussi à Mokona ? »
Non, ne répond pas. Ma parole, je suis en train de m'attendrir comme une fillette ! Déjà que j'ai pleuré, ensuite là je vais dire à Mokona que je tiens à lui. Qu'est-ce qui se passe ? Je sais bien que je suis fatigué et que tout ça commence à user mes nerfs, mais je suis beaucoup plus endurant d'habitude. C'est ce monde, il doit y avoir quelque chose dans l'air, c'est pas possible autrement…Oui, c'est dans l'air : Shaolan qui devient violent, Fye qui est malade et moi qui craque. Moi qui craque au point de pleurer…
« Kurorin ne tient pas à Mokona ?
- Pas quand tu utilises ces surnoms débiles !
- Mais le reste du temps, Kurogané aime Mokona ? »
Comme si j'allais répondre. Je continue de marcher ; près de la prison, à droite, se trouve un petit pont (complètement noir d'ailleurs, personne ne doit l'entretenir…). C'est le seul moyen qui nous permette de continuer ce tour du château, même si pour cela on doit faire un énorme détour. Le manjuu me fixe encore, attendant une réponse. Je pose ma main sur sa tête, la frotte un peu et je regarde à nouveau devant moi. C'est tout ce qu'il aura comme réponse, et vu sa tête réjouie, ça devrait lui suffire. Ce que je n'avais pas prévu c'est qu'il me collerait un gros bisou collant sur la joue avant de partir se réfugier dans mon manteau. Je m'essuie en vitesse et je me dirige vers le pont noir que j'avais repéré. Il faudra se rapprocher très près de la prison, mais bon, j'y peux rien si y'a des jardins autour du château ! Ca fait une grosse déviation, mais c'est le seul moyen de contourner : le tour du château continue.
« Vous êtes sûr de savoir où vous allez ?
- Certes, il est vrai que cette pénombre imposée ne nous est pas d'une grande utilité, mais malgré cette cécité provisoire je peux vous assurer que nous nous dirigeons dans la bonne direction. J'en prends pour preuve le fait que nous sommes de moins en moins capables de discerner les clapotis de l'eau sur le petit muret que nous avons dû escalader afin de nous hisser hors de l'eau quelque peu reptilienne des douves pour gagner l'eau stagnante des cachots. Et puis de toute façon, ce tunnel ne présente aucune caractéristique labyrinthique tel que des portes, des bifurcations ou autres situations complexes où un choix d'orientation aurait dû se faire. Donc, il nous suffit de longer ce mur biscornu et nous arriverons forcément à quelque destination.
- Vous avez dit que ce sont les anciens cachots ?
- Oui…Comme vous le voyez, le temps où l'on les utilisait est révolu du fait de cette permanente inondation. Mais…
- Mais, si ce sont les cachots, alors pourquoi justement n'y a-t-il pas de portes sur le côté ? Depuis le temps que ma main frôle ce mur, je n'ai encore rien senti…A part…
- C'est que…
- Oui ?
- Ce n'étaient pas des cachots ordinaires, voyez-vous. Il n'y avait pas vraiment de cellules.
- Alors où étaient placés les prisonniers ?
- Vous sentez parfois comme le mur s'avance, ou fait un creux ?
- Répondez à la question s'il vous plait.
- J'y réponds, j'y arrive. Ne soyez donc pas si impatiente. Donc, sentez-vous parfois ces creux d'une profondeur environ constante d'un petit mètre, ainsi que ces bosses de la même taille ?
- Oui. Quel rapport avec les cachots et les cellules qui n'existent pas ?
- On envoyait dans les cachots les grands ennemis de nos souverains (que la grande plume les protège) ainsi que les grands criminels.
- Mais où est-ce que vous les mettiez puisqu'il n'y a pas de cellules ?
- Ces aspérités sur le mur sont les cellules. Les prisonniers étaient emmurés vivants. »
Ca veut dire que depuis environ dix minutes je passe la main sur un mur qui cache des centaines de cadavres ? Je suis entourée de…morts ?
« Accusez-vous le choc ?
- Je ne me sens pas très bien là…
- Il ne faut pas vous laisser aller. Tous les condamnés qui se trouvent derrière ces murs ont plus de 20 ans…Depuis le temps, leurs cadavres ne sont plus que des ossements, rien de plus.
- Rassurant… »
Au moins maintenant je sais que ce ne sont que des os…Allons, courage ! Ces gens sont morts depuis longtemps, c'est un peu comme se promener dans un vieux cimetière après tout non ? Au moins Ashta essaye de me rassurer, c'est gentil…Même si ça ne marche pas…
« Je disais cela au cas où c'était l'idée de côtoyer un corps en décomposition qui vous incommodait.
- Charmant…Au moins il essaye…
- De toute façon, il nous faut garder une main sur ce mur, sans quoi nous risquerions de nous noyer…
- Comment ça ?
- Je crains qu'il n'y ait autre chose dont j'ai tu l'existence.
- Eh bien allez-y ! Je suppose qu'après les serpents et les … cadavres cela ne peut pas être pire.
- Je crois que si. Voyez-vous, les cachots sont inutilisés car ils sont inondés…
- Merci, l'eau qui me va jusqu'à la taille me l'avait fait comprendre.
- Certes. Mais il y a aussi eu à l'époque ce que l'on a appelé un écroulement.
- Ecroulement ?
- Oui. Nous marchons ici dans un tunnel assez large dont le sol s'est tout simplement effondré en son milieu. Voilà pourquoi il nous faut absolument longer le mur. »
Fantastique…Heureusement que je suis de moins en moins sensible à ce genre de choses. Et puis de toute façon, maintenant que j'y suis, je ne vais pas revenir en arrière. Je voulais voir cet oracle et je le verrai. Après tout, je dois sauver ma peau : et cet oracle décidera de ma vie ou de ma mort hein ? C'est ce qu'on verra. En tout cas, il faut que je le voie. Même si je dois marcher dans de l'eau assez fraîche en longeant un mur mortuaire afin de ne pas me noyer dans un gouffre. S'il n'y a pas encore autre chose…
« Et maintenant, vous êtes sûr de m'avoir tout dit ?
- Tout ce dont je suis certain, oui.
- Et est-ce qu'il y a quelque chose dont vous n'êtes pas certain que je devrai encore savoir ?
- Eh bien…
- Oui ?
- Il se peut qu'à la fin de ce tunnel nous nous voyions contraints d'effectuer une rotation à 180 degrés…
- En clair ?
- Il se peut que nous devions faire demi-tour.
- Ah…Pourquoi ?
- Car il était prévu que l'entrée des anciens cachots soit condamnée elle aussi, qui plus est aujourd'hui. Si nous avons de la chance, les travaux ont été reportés à la fin de la période de deuil. Sinon, nous devrons rentrer.
- Ashta ?
- Oui ?
- Je crois que je viens de sentir un os…
- Certes, cette expression est courue lorsque l'on sent que les choses peuvent mal se passer. Votre aisance langagière s'améliore de jour en jour ! Même si cela ne fait qu'une journée que vous êtes ici et…
- Non, ma main vient de toucher un os.
- Ah…cela arrivait parfois lorsque les prisonniers tenaient réellement à la vie, ils se débattaient tellement que certains de leurs membres sortaient du ciment non encore durci. »
J'ai envie de lui poser la question, mais je sens au fond de moi que je ne veux pas entendre la réponse…Pourtant, si je ne demande pas, je vais me répéter ça dans ma tête, imaginer les pires scénarios imaginables et me rendre malade. Mais je sens que ça va me démoraliser complètement…enfin, que ça va achever de me démoraliser plutôt. Mais il faut que cette question sorte de ma tête : à choisir entre la folie et la déprime, je choisis la déprime…c'est passager.
« Ashta ?
- Oui ?
- Les gens, les emmurés vivants…de…de quoi meurent-ils ?
- Tenez-vous réellement à le savoir ?
- Eh bien, si je ne le sais pas je ne vais pas arrêter d'y penser et cela risque de me déconcentrer pour la suite des évènements, alors je préfèrerai savoir, quitte à être choquée, traumatisée ou n'importe quoi d'autre, mais au moins comme ça je pourrai arrêter d'y penser. Je ne sais pas si je me fais comprendre ?
- Si.
- Alors ? Comment meurent-ils ?
- Etouffés. Soit parce qu'au bout d'un moment il n'y a plus d'air dans leur cavité murale, soit parce que le ciment leur obstrue les voies respiratoires. Dans ce cas, c'est une mort rapide. Mais dans le premier, cela peut durer plus longtemps.
- Je vois…
- Ca ira ?
- Oui…merci.
- Bien, parce que nous sommes arrivés au bout du tunnel, et qu'au vu du rayon de lumière qui filtre sous la porte, je dirais que l'entrée n'a pas encore été condamnée. »
« Ah ! Mokona voit une fenêtre qui n'a pas de barreaux !
- Où ?
- Là-bas, juste au-dessus de la grosse chaîne qui part du mur.
- Mouais, ça m'a l'air trop petit.
- Pas trop petit pour Mokona !
- Tu veux entrer tout seul ?
- Mokona a 108 techniques secrètes, Mokona est capable de retrouver Sakura tout seul ! »
Mokona dit ça, mais Mokona tremble un peu. Puu ! Mokona a carrément les chocottes ! Mais Mokona croit qu'il n'y a pas d'autre entrée, alors Mokona doit essayer celle-là.
« Tu trembles.
- C'est vrai que Mokona a un peu peur, mais Mokona doit essayer. Parce que s'il n'y a pas d'autre entrée, peut-être que Kurogané et Mokona ne retrouveront pas Sakura à temps.
- Tu as peur qu'il lui arrive quelque chose, hein ?
- Sakura n'est pas entrée dans le château pour visiter.
- Ca, c'est sûr. Elle avait l'air assez déterminée, elle doit chercher quelque chose…ou quelqu'un.
- C'est pour ça que Kurogané doit lancer Mokona sur la grosse chaîne !
- Je pourrai te lancer directement vers la fenêtre.
- Mokona n'a pas envie de s'écraser contre le mur parce que Kuro-tan ne sait pas bien lancer ! En plus il fait nuit, et Kuro-pon ne voit pas aussi bien la nuit que Mokona !
- Quoi !?
- Hi hi ! Si Kurogané lance Mokona sur la chaîne, Mokona marchera tranquillement et sautera vers la fenêtre. C'est quand même plus facile, et en plus ça fera sûrement moins mal.
- Continue comme ça, sale manjuu et je ne te lance nulle part !
- Kyyya ! Kuro-pon se fâche tout rouge !
- Oui, et toi tu recommences à m'embêter. C'est parce que Shaolan n'est pas là ? »
Mokona ne peut pas s'empêcher de taquiner Kuro-pon, parce qu'à chaque fois Kuro-pon s'énerve très fort et ça fait rigoler Mokona ! Shaolan n'aimait pas ça, alors Mokona a dû se retenir, et Mokona était très triste. Mais Mokona est de nouveau de meilleure humeur, alors Mokona peut de nouveau embêter Kuro-tan !
« Est-ce que Kurogané croit que Shaolan est vraiment fâché contre Mokona ?
- Non, je crois qu'il était juste un peu fatigué.
- Kurorin aussi était fatigué, mais Kurorin a pleuré, il n'a pas tapé Mokona !
- Moi je te tape tout le temps d'habitude. Pas Shaolan. La fatigue fait ressortir des comportements que nous n'avons pas d'habitude.
- Si Sakura est fatiguée, alors elle sera méchante ?
- Peut-être.
- Et si Fye est fatigué, est-ce qu'il sera triste ou joyeux ?
- Bonne question. Bon, je te lance alors, tu es sûr ?
- Oui ! Mokona va entrer, trouver Sakura et après on va ressortir pas là où elle est entrée.
- Allons-y. J'essayerai aussi de rentrer de mon côté. On se retrouve à l'intérieur.
- Mokona attendra que Kurorin vienne le chercher ! »
Je prends Mokona dans ma main et je le lance en l'air de façon à ce qu'il puisse atteindre cette chaîne. Et effectivement, le fait qu'il fasse noir ne me permet pas vraiment de bien viser. Il a failli passer à côté, mais il a réussi à s'accrocher avec une de ses oreilles. Comme quoi elles servent quand même à quelque chose. Il se balance et réussit à se mettre debout sur la chaîne ; là, avec une aisance pas croyable, il marche vers le château, comme si la chaîne ne bougeait pas, comme si il n'y avait pas le vide sous ses pieds. C'est qu'elle sait être déterminée quand elle le veut c'te bestiole ! Ah, le mur est atteint. Il prend son élan et saute sur le rebord de fenêtre. Il pousse le carré de verre devant lui : c'est ouvert. Il se retourne vers moi, me fait un signe avec sa patte et saute à l'intérieur. Voilà, maintenant il ne me reste plus qu'à entrer moi aussi. Et je n'ai aucune envie de continuer à contourner ce château, surtout que les jardins à l'arrière ont l'air encore plus grands, je ne ferai que perdre du temps. Tant pis pour les gardes de tout à l'heure, mais un passage forcé s'impose. Mokona a refermé la fenêtre derrière lui. Je regarde autour de moi : personne n'est dehors, tout le monde dort. C'est bon. Je rebrousse chemin pour retourner vers l'entrée principale, bien décidé à faire passer un sale quart d'heure aux deux p'tits nains du bout du pont. Après cinq bonnes minutes de marche dans l'obscurité quasi-totale, je passe de nouveau sur le petit pont noir de tout à l'heure. La ville en face de moi n'est éclairée que par quelques lampadaires, alors que la prison est illuminée comme une œuvre d'art. Les portes sont toujours ouvertes, et c'est de plus en plus bizarre. C'est peut-être le moment de libérer Shaolan et Fye. Oui, c'est le moment ou jamais ; qui sait si ils me laisseront rentrer sans prisonniers ? Mais alors que je suis juste arrivé au bout du pont, quelque chose m'attrape la cheville.
« Quoi ? »
Je n'ai pas le temps d'en dire plus que je me retrouve tiré vers le bas, au bord de l'eau. Celui qui m'a attrapé me met sa main sur ma bouche pour me faire taire, bloque ma main droite avec son autre main et ma main gauche avec son genou. J'ai eu de la terre sur les yeux en me faisant traîner au sol, je ne vois plus rien du tout. Mon agresseur est entièrement sur moi et me bloque complètement.
« T'attraper a été plus facile que ce que je pensais. »
Il enlève sa main de ma bouche et commence à enlever la terre qui m'empêche d'ouvrir les yeux.
« Fye ?
- C'est bon, tu peux ouvrir les yeux maintenant, il n'y a plus de terre. »
Je fais ce qu'il me dit et je tombe nez à nez avec son visage…sérieux ?! Je dois le regarder d'une drôle de façon, car il fronce les sourcils.
« Tu ne me reconnais pas ?
- Non, enfin si…mais…
- Mais ?
- Tu as l'air sérieux.
- Je suis trop fatigué pour avoir l'air jovial.
- Je pensais que tu aurais l'air triste.
- Je ne suis pas fatigué à ce point.
- Fye ?
- Oui ?
- Tu m'écrases.
- Pardon. »
Il se relève et s'assied en tailleur en face de moi. Je fais de même et je l'examine. Il n'a pas l'air d'avoir été torturé, il a même l'air en forme…Peut-être même plus en forme que moi.
« Où est Shaolan ? »
Il tend son bras en direction du pont : enveloppé dans le manteau blanc de Fye, roulé en boule sous le pont et bien caché, Shaolan dort. Ou est évanoui. Ou…
« Il dort ?
- Il est évanoui.
- Il ne s'est pas encore réveillé ?
- Oh si, même si ton coup lui avait ouvert le crâne. Mais il a dû se servir de la griffe pour que nous puissions sortir.
- Hein?
- Cette griffe est capable de trouer les matériaux les plus solides. Sauf que le prix à payer pour pouvoir l'utiliser était apparemment de devoir supporter un son inhumain. Shaolan a juste eu le temps de faire un trou suffisamment large pour nous deux avant de s'évanouir.
- Comment vous êtes sortis après ?
- On a eu de la chance : si j'ai bien compris le roi était de visite dans la prison, et les portes d'entrée étaient restées grandes ouvertes. Il a suffit de ne pas se faire repérer. Désolé, hein ! On ne t'a pas attendu.
- Ah…Tant mieux, au moins vous êtes vite sortis de là.
- Où est Mokona ?
- Il vient d'entrer dans le château.
- Pourquoi ?
- On a vu Sakura et un nain essayer d'y entrer alors on a fait diversion pour les aider. Et maintenant il faut retrouver Sakura. L'entrée que Mokona avait repérée était juste assez grande pour lui.
- Je vois.
- Kurogané-san ? Ca, c'est la voix de Shaolan.
- Tu es réveillé ? demande Fye.
- Oui. Il arrive vers nous en titubant un peu. Il se tourne vers Fye et lui rend son manteau. Alors vous avez réussi à nous faire sortir ?
- Oui. Les portes étaient grandes ouvertes et tous les nains de la prison étaient regroupés autour du roi qui était venu en visite.
- Désolé, je devais être lourd à porter.
- Tu l'as porté de votre cellule jusque dehors ? Il doit vraiment être en forme alors, ça faisait une petite trotte tout ça. Et comment tu as retrouvé le chemin ? Cette prison est un vrai labyrinthe !
- En fait, il hausse les épaules, je suis réveillé depuis le « mekyo » de Mokona. J'ai mémorisé le chemin.
- Ecoutez, intervient Shaolan. Je crois que des gens viennent par ici. »
Je monte sur un petit talus à côté du pont et me couche à plat ventre pour ne pas me faire repérer. A ma gauche, Kurogané et Fye en font autant. Le brouhaha semble venir de la prison.
« J'ai déjà entendu ça, chuchote Kurogané. Quand j'allais vers le château, on a croisé une sorte de procession avec Mokona. C'était le même bruit.
- Ce sont les gardes du corps et tous les nains qui étaient avec le roi dans la prison, ajoute Fye.
- Ils rentrent sûrement au palais. »
Mes deux compagnons acquiescent de la tête, sans un mot. Les premiers nains du cortège sont désormais à notre hauteur : ils portent des drapeaux représentant une plume de Sakura. Il y en a donc bien une dans ce pays. Arrive ensuite le roi…Enfin je pense que c'est lui : un nain barbu et vieux, entouré de plusieurs autres assez baraqués. Puis encore quelques autres nains et c'est la fin du défilé.
« Ils avaient l'air plus nombreux dans la prison, dit doucement Fye.
- Ils sont pourtant à peu près aussi nombreux que lorsque je les ai croisés, intervient Kurogané.
- J'y vais. »
Je ne leur laisse pas le temps de me répondre et je m'élance vers la queue du cortège. Je suis à peine plus grand que ces nains si je me courbe, et il faut à tout prix que je rentre dans ce château. Si une plume de Sakura est ici, c'est là-bas que je la trouverai. Pour l'instant tout va bien, les nains devant moi ne se sont pas retournés. Mais il faut quand même que je me trouve un casque ou quelque chose, histoire de cacher un peu le fait que je ne suis pas poisseux et vert comme eux. Ah, la procession prend un virage, c'est le moment d'en assommer un. Quand tous les autres auront tourné, je prendrai le dernier, je le frapperai de toutes mes forces et je lui prendrai son costume. Ca y est, plus que quelques secondes et l'un d'entre vous va dormir. Et ce sera…toi ! En plus j'ai de la chance, il était un peu plus grand que les autres. Je n'ai pas de quoi l'attacher, alors je frappe fort, comme un malade. Je prends son casque et sa cape et je me dépêche de tourner le coin et de rejoindre les autres. Les premiers nains sont déjà sur le pont qui mène au château, et les portes s'ouvrent. Plus que quelques pas et je suis moi aussi sur le pont. Ca y est. Maintenant, la dernière étape : ne pas se faire repérer par les gardes qui ont ouvert les portes. Je baisse les yeux et cache mes bras dans la cape. Je passe le premier garde qui ne semble pas me voir. Mais le deuxième arrive, et je dois juste passer à côté de lui en plus. Je garde la cadence des autres nains, tout en restant courbé. Je passe à sa hauteur et j'ai l'impression qu'il m'observe de bas en haut. Mais ça ne devait être qu'une impression, car il ne me stoppe pas, et je passe enfin les portes du château. Les gardes referment derrière moi : je suis entré.
« Il est pas croyable ce gamin, me dit Kurorin.
- Espérons qu'il réussisse à rentrer. »
Nous redescendons tous les deux du talus et nous nous réfugions sous le petit pont, assis en tailleur l'un en face de l'autre, comme tout à l'heure. Un silence s'installe. C'est vrai que je suis sérieux et que forcément le temps passé à faire des blagues se transforme maintenant en blancs. Mais comme je l'ai dit, je suis fatigué. Kuro-pon aussi à l'air exténué, ses traits sont très tirés et ses yeux brillent anormalement. Je me demande si…
« Fye ?
- Oui ?
- Tu n'es plus malade ?
- Le sol de la prison était glacial, ça m'a aidé à me réveiller. Et il fait moins chaud ici. Au fait : on est où exactement ?
- Sous terre.
- C'est pour ça. La différence est tellement grande qu'au début j'ai même cru qu'on avait changé de monde.
- Hum.
- Et toi ?
- Et moi quoi ?
- Tu vas mieux ?
- Je n'étais pas malade.
- Mais tu étais sur le point de craquer. »
Il n'a même pas l'air surpris et ne proteste pas. Il se contente juste de baisser les yeux en silence. Je ne sais pas si il a déjà craqué ou non, mais en tout cas il n'a toujours pas l'air très bien. Ses poings se serrent.
« J'ai dû vous abandonner. »
Sa voix est si faible qu'on dirait que c'est un enfant qui parle. Il a toujours les yeux rivés sur ses pieds, comme si il était hypnotisé. Un long silence s'installe à nouveau : je n'étais pas préparé à ce qu'il craque devant moi. Après tout, il ne me fait pas totalement confiance, il me l'a déjà dit. Mais je sens qu'il n'en dira pas plus si je ne parle pas maintenant, et je ne peux pas le laisser comme ça.
« Tu n'avais pas le choix.
- J'aurai quand même pu…
- Ce que tu as fait était la meilleure chose à faire, honnêtement. Tu sais pourquoi tu as hérité du brassard ?
- Non…
- Parce que tu étais le seul parmi nous trois à pouvoir nous laisser. Shaolan m'a avoué qu'il ne l'aurait pas fait, et moi non plus je n'aurai pas pu le faire. Cette culpabilité c'est ton prix à payer pour le brassard, comme le son strident était celui à payer pour Shaolan.
- Si tout est bien alors, pourquoi je me sens encore coupable ?
- Je pense que ça ira mieux quand tu auras enlevé ce brassard. En attendant il te sert de couverture, alors essaye de te ressaisir.
- J'essaye, mais ça revient toujours. J'ai déjà craqué avec Mokona la dernière fois, après ça allait mieux, mais là…En fait je crois qu'il vaut mieux qu'on arrête d'en parler. »
Sa culpabilité doit être énorme s'il a déjà craqué deux fois en si peu de temps : cela ne fait même pas une nuit complète que nous sommes ici. En plus il semble vraiment avoir du mal à se ressaisir, il regarde toujours le sol fixement. Sa détresse est si saisissante…Je pose ma main sur sa tête baissée.
« C'est comme tu veux. Mais si ça ne va vraiment pas, des fois il vaut mieux parler. La culpabilité mise en mots est un peu moins lourde. En plus… »
Je fais glisser ma main sur sa joue et lui lève la tête pour qu'il me regarde. Ma main est mouillée à cause de ses larmes que je n'ai même pas vu tomber, et ses yeux sont encore plus brillants qu'avant. Mais je soutiens son regard, il faut qu'il voie que je suis sincère.
« En plus, moi je ne t'en veux pas du tout. Et Shaolan non plus. Alors ne t'en fais pas. »
Il baisse de nouveau la tête avec un sourire timide et je retire ma main. Je lui laisse encore quelques instants pour réfléchir et se calmer, puis il faudra que nous aussi nous partions chercher un moyen d'entrer dans le château. Les lampadaires dans la rue qui borde les douves se sont éteints et, même si on est sous terre, j'ai l'impression que le soleil se lève : sûrement une sorte de lumière artificielle. La nuit est finie. Je regarde Kurorin : sa respiration est plus calme, je crois que c'est à peu près bon. Je me lève, m'approche de lui et lui tends mes mains.
« On y va, Kurorin ?
- Fye ?
- Oui ?
- Quel prix tu dois payer toi ? Pour ta fiole ? »
Je le regarde, surpris. Pourquoi veut-il savoir ça ? Il me regarde sans cligner des yeux. Je ne peux pas lui répondre, il se fâcherait. J'ai le réflexe de vouloir sourire, mais je suis trop fatigué. Alors je pousse un long soupir en fermant les yeux. Puis je les rouvre doucement, regarde Kurogané dans les yeux et…
« On verra ça plus tard. On y va ? »
Il hoche la tête, mais se lève sans mon aide : le ninja est de retour, avec tout son orgueil. Il me dévisage un moment alors qu'il vient de se lever : je suppose qu'il est un peu vexé que je ne lui dise pas mon prix à payer après tout ce qu'il vient de me révéler, et qu'il va me dire que je ne dois parler de ça à personne, que si je le fais il m'étripera et tout le discours guerrier habituel. Alors je prends les devants, histoire de gagner du temps.
« Ne t'inquiètes pas, je ne parlerai à personne de notre petite conversation.
- Je sais.
- Donc tu as quand même un peu confiance en moi…
- Je n'ai jamais dit que je n'avais pas confiance en toi, j'ai juste dit que tu ne me disais pas toujours la vérité.
- Et ça fait une différence ? »
Pour moi, non. Si je mens, si je ne réponds pas aux questions qu'on me pose alors je ne suis pas digne de confiance, ça a toujours été comme ça. Mais apparemment ce n'est pas pareil pour Kurogané. Il ne me répond pas et détourne les yeux, puis se dirige vers le talus et l'escalade. Je le suis, et nous arrivons sur la route, avec le pont derrière nous, la prison à notre droite et le château un peu plus loin à notre gauche.
« Bon…Où allons-nous ?
- Si on passe par le pont, répond Kuro-tan en se tournant vers moi, on va contourner les jardins pendant trop de temps.
- Et si on va vers le château ?
- Il y a un pont un peu plus bas, mais deux gardes interdisent l'entrée. Une histoire de deuil national…
- Oui, un des gardiens de la prison disait que la reine était morte. Il avait aussi parlé d'un oracle ou quelque chose de ce genre. Par où est entrée Sakura ?
- Par les douves, elle nageait avec ce nain, et puis ils ont plongé : sans doute un passage secret englouti.
- Mais c'est notre ami l'ogre ! »
Je me retourne et je vois deux nains poisseux approcher. Kuro-tan a un mouvement de recul et chuchote un gros mot entre ses dents, puis se ressaisit comme par magie et rentre de nouveau dans la peau de son personnage. Arrivés à notre hauteur, ils me dévisagent longtemps. Trop longtemps.
« N'était-ce pas là l'un de vos prisonniers ?
- Si, commence Kurogané, mais…euh…
- A-t-il été gracié ?
- Tout a fait ! j'interviens (Kurorin n'a pas beaucoup d'imagination). Cet ogre m'a emmené avec lui car il pensait que j'étais le complice du petit brun. Mais ce jeune homme m'avait assommé, en réalité. Alors quand je me suis réveillé, j'ai appelé un garde qui m'a dit que le roi (que…euh…la grande plume le protège) était dans la prison. J'ai demandé un entretien, expliqué ma situation, et me voilà libéré.
- Vous avez été fort chanceux mon ami, ce n'est pas souvent que notre bon roi (que la grande plume le protège) se rend au bagne. Qu'est-il advenu de l'autre ?
- Aucune idée, je réponds encore. Espérons juste qu'il sera puni comme il faut !
- Et pourquoi êtes-vous avec cet ogre ? C'est de sa faute si vous étiez incarcéré…
- Voyons Igor, notre jeune ami a retrouvé cet ogre afin de pouvoir retrouver le chemin de la sortie ! Ai-je raison ?
- Oui…dit Kurogané, et…
- Non ! je m'écrie (Kurorin, tais-toi, tu vas tout faire rater !) Je voulais demander à cet ogre comment entrer dans le palais, car avec toute cette agitation, j'ai euh…oublié …de remercier le roi (que la grande plume le protège) de sa compréhension à mon égard. Mais peut-être que vous, vous pouvez m'aider, monsieur Igor et euh…monsieur ?
- Grieschka, je suis Grieschka. Enchanté. Eh bien Igor, je pense que nous sommes aptes à rendre ce service, n'êtes-vous point d'accord ?
- Tout a fait. Eh bien allons-y !
- Ah, j'ajoute (on y est presque, pourvu que ça marche), et je voudrais que l'ogre nous accompagne. Je ne voudrais pas qu'il soit puni injustement, après tout, ce n'est pas de sa faute si il est bête.
- Cet acte de bonté est tout à votre honneur ! me dit Igor. Soit, l'ogre viendra avec nous. Suivez-nous, c'est par ici. »
Les nains nous tournent le dos et commencent à marcher. Je m'apprête à les suivre mais Kurorin me retient par le bras.
« Depuis quand tu sais causer comme ça toi ?
- Ce n'est pas très prudent de parler de ça maintenant, Kuro-pon.
- Depuis quand ?
- J'ai entendu les nains discuter entre eux sur ton dos et en prison, ils ont tous un vocabulaire développé, je me suis forcé à parler comme eux. Et quand ils parlaient du roi ils disaient toujours cette phrase, « que la grande plume le protège »…Et puis il fallait bien que j'essaye de nous faire rentrer dans ce château non ?
- Hum.
- Maintenant lâche-moi, tu vas nous faire repérer. »
Il me délivre et j'accélère le pas. Les deux poisseux devant nous se tiennent aussi par le bras et discutent, éclatent de rire de temps en temps et surtout, nous amènent au château. Je n'aurai jamais cru que ce serait aussi simple. Soudain, Igor et Grieschka s'arrêtent net, se tournent vers nous, et nous dévisagent longtemps. Puis ils sortent leurs couteaux et les pointent sur nous, l'air mauvais.
« Qui êtes-vous exactement tous les deux ? »
Fantastique, ton idée Fye…vraiment. Ils n'ont pas gobé un seul mot de tout ton baratin. Et maintenant ils nous menacent. Bon, c'est pas deux petits nains qui me font peur, mais pour l'entrée discrète c'est raté. Fye commence à ré expliquer sa situation, mais ça ne prend plus, et Igor se jette sur lui avec son couteau dans une rapidité étonnante. Fye a pu esquiver, mais pas suffisamment : sa manche est déchirée. Puis Grieschka souffle dans une espèce de corne qui émet un son terrible.
« Les renforts ne vont pas tarder à arriver. »
Je n'ai aucune envie d'attendre les renforts. J'attrape Fye par le bras et je l'emmène avec moi dans un repli stratégique. Nous courons à travers les ruelles, jusqu'à arriver au bord de l'eau, exactement à mi-chemin entre l'entrée principale du château et le pont noir.
« Tu préfères chercher l'entrée souterraine ou contourner les jardins ?
- On se sépare ?
- Comme ça au moins l'un d'entre nous entrera dans ce château. Les douves ou les jardins ? »
Mais à cet instant je remarque que ma main sur son bras et rouge. En fait ce salopard l'a touché avec son couteau ! Je tourne la tête, personne : on a encore un peu de temps. J'arrache sa manche pour regarder l'état de sa blessure.
« Calme-toi Kuro-pon, ce n'est qu'une égratignure. »
Heureusement pour une fois il ne ment pas. J'entends les nains se rapprocher : ils ne vont pas tarder à nous retrouver.
« Les douves ou les jardins ? je répète.
- Les jardins : je ne sais pas où Sakura et le nain ont plongé.
- Passe sur le pont noir et continue à contourner le château. On se retrouve à l'intérieur.
- Et si je n'arrive pas à entrer ?
- Alors attends sous le pont noir. Cours maintenant ! »
Il s'en va et je rentre dans l'eau des douves doucement pour faire le moins de vagues possibles. J'entends de plus en plus de bruit en ville : les renforts sont là. L'eau m'arrive maintenant jusqu'aux épaules. Je tourne la tête : Fye traverse le pont, personne n'est derrière lui. Je prends une grande inspiration et je m'immerge entièrement, juste au moment où les bruits s'engagent sur le chemin au bord des douves.
Auteur : Tadaaaaam ! Tout le monde est maintenant séparé, et tout le monde est réveillé ! J'ai tenu l'objectif que je m'étais fixé ! Happy ! Maintenant, c'est sûr que la situation n'est pas des plus détendue, mais bon, on peut pas tout avoir.
Sakura : je trouve que ce que tu écris devient de plus en plus noir…
Kurogané : et triste…
Mokona : et bizarre…
Auteur : c'est mon style c'est tout. J'y peux rien je pars tout le temps en vrille. Et celui que j'entends encore râler je le fais mourir, d'accord ?
Tous : (oups)…
Auteur : Ah, ça va mieux ! Voilà pour vous un nouveau long chapitre (le plus long il me semble), j'espère que ça vous aura plu, et rendez-vous le samedi 17 février pour la suite ! Reviews ??? Ce serait super gentil...Bye bye !!!
