Les deux traits rouges, intenses dans l'ombre du soir, s'entrouvrent pour laisser s'échapper mollement une fumée rendue opaque par le froid. Celle-ci entoure le nez fin en boucles lourdes, roule sur les pommettes, s'entortille aux cils dont l'épaisseur dévoile, sous une ligne bleue, le regard perçant d'Irene Adler.
Sherlock ne bouge pas. Il fixe ces yeux qui le dévorent, fait mine d'ignorer les lèvres qui, pourtant, cherchent de toute évidence à attirer son attention par leur couleur vive et leur souple entrebâillement. Irene, elle, ne se gêne pas pour admirer avec un pétillement dans la pupille toutes les nouveautés dont sa récente féminité a sculpté le visage du détective.
Nul besoin de se demander si elle a compris qui il était : elle le sait, bien sûr, elle le savait avant de l'aborder, avant de prendre la décision de venir, même. Mais n'est-ce là que le fruit de son savant espionnage, ou détient-elle quelque pièce du puzzle qui échappe encore désespérément au pourtant principal concerné ?
Ce n'est pas lui qui brisera le silence le premier, pourtant. Il le fait d'ordinaire – car il sait bien que sinon elle alourdirait ce silence de quelque chose de sexuel. Mais cette fois, elle est trop fascinée elle a trop à observer pour se taire et faire la langoureuse, elle finira par craquer. Alors il ne bouge toujours pas tandis qu'elle prend une nouvelle bouffée, la lui souffle au visage tout juste s'autorise-t-il un bref clignement d'yeux. Puis, comme elle fait tourner entre ses doigts ce qui reste de la cigarette pour lui en présenter le filtre, il entre-ouvre la bouche et s'en saisit, délicatement. Toujours sans un mot.
Enfin Irene sourit de toutes ses dents, prend une grande inspiration par le nez et se détourne vers la vue que Sherlock admirait quelques instants auparavant : Notre-Dame, et le jardin qui y grimpe dans la nuit, éclairé par les feux de la Seine.
« C'est magnifique, n'est-ce pas ? Et d'un romantique... ! »
Elle semble se perdre à son tour dans l'observation rêveuse de ce spectacle qu'ont dû admirer tant de couples, par des soirs comme celui-ci, en se tenant la main ou le bras, heureux de leur niaiserie. Sans doute tout ça lui évoque-t-il quelque chose de précis, car quand son regard se porte à nouveau sur Sherlock, elle a dans les plis du sourire tout un monde de sous-entendus.
« Mais après tout, ajoute-t-elle après un moment, tu as toujours été un grand sensible... »
Il ne répond pas à la provocation. Elle sait ce qu'il en pense, et cherche justement à le faire tiquer. Il se serait fait un plaisir de répliquer, comme toujours, s'il n'avait pas eu de plus importantes préoccupations que son honneur de sociopathe aussi se contente-t-il de tirer calmement sur sa cigarette récupérée. Elle lui envoie un haussement de sourcils coquin : c'est qu'il a les lèvres là où se sont posées les siennes. Comme il prétend toujours l'ignorer, elle reprend :
« Vraiment, ça te va encore mieux que ce que j'avais imaginé. La belle Sherlock Holmes ! Un peu de maquillage, et je dirais même qu'on se ressemble follement. Tu ne trouves pas ? »
Il la croit volontiers : ces yeux écarquillés, ce frémissement de la narine, elle ne les feint pas. De toute évidence, Irene voit dans ce visage dont elle ne détache pas le regard quelque chose qui la ravit. Il ne se souvient que vaguement de ce qu'il a pu observer dans la glace ce matin – ou prétend mal s'en souvenir, plutôt – mais il n'ignore pas que sa ressemblance avec la Femme, déjà remarquable lorsqu'il était un homme, a dû être décuplée par sa transformation. Et en effet, ses yeux, déjà de la même teinte, ont à présent la même courbe de paupières ses pommettes assoient la finesse de son visage en semblant n'attendre qu'un trait de fard pour mieux épouser leurs semblables, en face même son nez, s'il ne s'est pas redressé ainsi que pointe celui d'Irene Adler, a gagné quelque étroitesse qui les rapproche quant à la bouche, étirée comme un morceau de guimauve, il ne lui manque pour être un miroir de celle qui la désire que le rouge que porte cette dernière, et qu'elle ne rechignerait vraisemblablement pas à lui donner par contact direct.
Sherlock se recule imperceptiblement, trop conscient de ce vertige entre leurs visages, ainsi que deux images trop semblables cherchent à se coller pour mieux repérer par calque leurs éventuelles différences. Lui ne se soucie pas suffisamment de ces différences.
Il laisse encore passer quelques secondes de silence, puis :
« Qu'est-ce que tu fais là ? Venue admirer le spécimen, je suppose ?
Bien sûr ! Tu ne croyais pas que j'allais rater ça, tout de même ? réplique-t-elle immédiatement d'un ton taquin.
Le bruit court, alors ? Dis-moi, dois-je me préparer à voir débarquer Moriarty, Mycroft, tout le petit peuple de ceux que j'ai jamais bafoués, venus avec casquettes et appareils photos pour se payer la tête du détective changé en fillette ?
Oh, mais tu n'as rien d'une fillette... »
C'est presque dans un roucoulement qu'Irene susurre sa dernière phrase, le visage à nouveau tout proche de celui de Sherlock. Il fronce les sourcils, le regard dur, sans se rendre compte qu'il n'a plus l'air d'un homme fâché dans cette mimique, mais bien d'une reine de glace, sublime dans sa sévérité et la distance hautaine de son front. À visage différent, différents effets pour chaque contraction de muscle – tout un monde à redécouvrir.
Il n'a rien d'une fillette, non car il a trop d'une femme, trop de ce charisme involontaire, de cette sensualité que les désirs d'autrui veulent de force y appliquer – trop de la belle femme que le monde jamais ne veut laisser en paix dans l'ignorance de sa beauté. Il ne sait pas encore les coups de fouets qu'occasionnent chacun de ses battements de paupières dans la poitrine des innombrables mouches attirées par sa lumière. Il ne sait pas même ces mouches, n'a conscience encore que du papillon, mais papillon arachnoïde, qui lui sourit toujours paisiblement.
Ce qu'il sent, en revanche, c'est tout l'érotisme de son corps, tiré des moindres parcelles de son être par le désir dont l'enveloppe Irene. Elle lui faisait déjà ce désagréable effet quand elle flirtait avec lui, lui homme, si peu habitué à la sensualité mais c'est pire à présent, car il n'a pas suffisamment l'expérience de ce corps. Il n'y a pas encore gravé, dans chaque recoin, toute une somme d'habitudes chastes et blasées auxquelles se raccrocher pour amoindrir les effets de la tension sexuelle qu'on y veut déverser : aussi la nouveauté de l'érotisme tâche-t-elle d'épouser de force la nouveauté de sa féminité.
Rien d'étonnant, alors, à ce que son froncement de sourcils et la sévérité qu'il cherche à donner à ses traits se teignent malgré lui des reflets de la 'dominatrix' elle-même :
« Oh ! Oui... Une cravache et tu serais tout bonnement parfaite... Si tu voulais jouer à ma rivale, nous aurions des compétitions sans fin. »
Comme les doigts d'Irene, après avoir frôlé le pli, en bas du front, où se rejoignent ses sourcils, se perdent à caresser sa mâchoire, Sherlock se détourne froidement. Trop de choses lui échappent pour qu'il prenne le risque de se livrer ainsi à un contact qui comprend tout mieux que lui. Il fait un pas vers la gauche, pour s'éloigner de ce corps qui émane sans s'en cacher toute son attirance pour le sien, et jette sa cigarette à l'eau. Là, il respire profondément, sans en avoir l'air, regagne son calme. Mycroft aurait de quoi rire quant à son affolement face au sexe ! Sherlock, piqué par cette simple idée que les moqueries de son frère puissent gagner – même si lui n'est pas là pour en profiter –, parvient à se reprendre. Ignore la petite voix qui lui susurre que, si Mycroft était effectivement là, il aurait un bien plus important sujet de moquerie.
De retour à ses réflexions et calculs que n'entrave plus qu'un dernier reste d'anxiété, il songe aux infinies façons de tirer partie de cette sexualisation dont, même sans la connaître, il refuse de faire une faiblesse. Rien n'est mieux manipulable, se dit-il, qu'un désir rendu plus fort par sa frustration même. Il a pu l'expérimenter déjà quand Irene tentait de le séduire, lors de leurs premières rencontres. Or aujourd'hui l'attirance qu'il exerce sur elle s'est multipliée, enflammée par rapport à ces quelques instants intimes trop tachés de masculin elle est palpable presque dans la palpitation que la gorge d'Irene Adler exhibe volontairement – car pourquoi, sinon, ne pas porter d'écharpe dans ce froid ? Elle prend trop de plaisir à constater le nouvel état de son corps lui s'en servira, car il veut des réponses.
Ainsi qu'il le pensait, quelques secondes de ce retrait effarouché suffisent à relancer les aveux de celle qui, trop pressée de pouvoir se rapprocher à nouveau de lui, cherche à le rassurer :
« Ne t'en fais pas, personne n'est encore au courant. Je pourrais prévenir Jim, bien sûr... Mais pour tout te dire, j'ai bien envie de te garder ainsi pour moi toute seule. »
Elle ne cherche pas encore à avancer vers lui, accoudée à la barrière du pont à l'endroit précis où il l'a laissée. Sans doute tâche-t-elle de respecter les réserves prudes de celui désormais vierge dans tous les sens du terme. Ça ne l'empêche pas de lui envoyer d'un sourire, à travers les deux mètres qui les séparent, toute la lourdeur de ses fantasmes.
Maintenant, l'attirer : puisque l'autre aime dominer, autant l'appeler de cette route où elle glissera plus facilement. Sherlock peint donc, véritablement comme un artiste composerait sa toile, l'expression de son visage. Pas de tremblement des lèvres ni d'yeux mouillés : trop évident, trop différent de lui. Non, il déploie tout son talent de subtilité ce soir, pour Irene et son esprit presque voisin du sien. Il fait passer une ombre sur ses paupières, glisse un pli amer aux coins de ses lèvres. Acteur depuis toujours il devient actrice, entre dans le rôle de la damoiselle en détresse qui ne s'admet pas sous l'armure encore dure du chevalier qu'elle prétend vainement être.
« Je... »
Il n'insiste pas trop sur l'hésitation, juste assez pour se rendre crédible y associe une crispation de tout son dos, comme si son être entier s'opposait à formuler un aveu qui, certes, lui écorche les lèvres :
« Je ne comprends pas. »
Il tourne son visage, rendu plus pâle encore sous la lumière blême du plus proche lampadaire, vers Irene. Sa voix reste stable, mais comme sèche, friable.
« Je me suis réveillé comme ça ce matin. J'ai subi quelque chose qui me dépasse, et... le pire est que je ne peux pas même commencer à chercher de solution car alors il faudrait que je prenne en considération ma nouvelle situation – or cela est impossible, cette situation est impossible. »
Il se rend compte vers la fin que sa voix s'est brisée, ce qu'il n'avait pourtant pas prévu. Sa main, serrée contre la balustrade, est parcourue d'un tremblement qu'il n'a pas ordonné. Il maudit intérieurement ce corps qu'il ne maîtrise pas encore : mauvaise foi, bien sûr ! Il ne le sait que trop bien : ce qui l'a rattrapé et ainsi secoué n'est autre que la vérité qu'il a dû formuler, et non pas quelque inexactitude physiologique. Toute l'angoisse qu'il se refusait à admettre a fui des lèvres du personnage qu'il voulait interpréter : la détresse du rôle, parce que trop connue par l'acteur lui-même, a contaminé ce dernier.
Comme il ne sait pas quelle expression ce corps qui ne lui obéit pas risque de lui faire prendre, et aussi en partie pour continuer sur sa lancée de réactions exagérées, il baisse soudain la tête vers la Seine, mimant un vertige ou un hoquet.
L'effet est immédiat.
Irene, si elle le rattrape et le cache presque immédiatement, laisse échapper une seconde un regard serré d'inquiétude. Sherlock l'observe, de sous le flot de mèches qui lui bat les yeux, se recomposer avec cette efficacité et cette rigueur qu'il ne connaît sinon que chez Moriarty et lui-même. C'est un air goguenard parfaitement convainquant qu'elle affiche aussitôt par dessus cette fêlure dans le masque, alors qu'elle commence à s'approcher.
« Je ne vois pas ce qui te trouble tant, ma belle : c'est là un impossible très réussi dont tu as hérité. Pourquoi ne pas te laisser en profiter, comme tu n'as jamais su profiter de ta virilité... ? »
La silhouette sombre, toujours abandonnée à elle-même au dessus du fleuve où elle semble prête à se jeter, ne lui répond pas. Puis un frémissement la parcourt, bientôt se mue en tremblement convulsif que les épaules peinent à contenir. Irene se fait davantage câline, mais sans se répartir de l'ironie qui sied si bien au velours de sa voix :
« Allons, allons... ce n'est pas si terrible, enfin ! Si j'avais su que ça te mettrait dans cet état ! »
Sherlock se crispe soudain, violemment. La Femme ne s'en rend pas compte et poursuit, en se rapprochant plus près encore, doucement, féline :
« Tu sais que le désespoir te va magnifiquement bien ? Ça doit être ce côté ténébreux. Au féminin, crois-moi, c'est un délice... »
Elle tend la main vers le moutonnement sombre que sont les cheveux de Sherlock mais s'arrête avant d'avoir pu y glisser les doigts : le détective a relevé la tête, et sous l'ombre qu'y projette son front, son visage porte un air assassin. Ses yeux vrillent d'une haine sourde, qui ne sait plus même si elle est feinte ou non, au point que la 'dominatrix' doit se faire violence pour ne pas céder à la pulsion qui lui intime de reculer.
« « Si j'avais su » ? C'est donc toi. »
La voix est glacée, tranchante. Irene ne peut retenir un frémissement – mais n'est-il pas en partie de plaisir ? Elle a cependant la prudence de laisser retomber sa main à son côté. Sans nier – elle avait probablement l'intention de lui avouer son implication tôt ou tard – et d'un ton qui ne joue plus à la séduction mais esquisse, sous une neutralité polie, quelque mélancolie, elle répond :
« C'était devenu nécessaire, d'une certaine façon. Tu me pardonneras, va ! je le sais bien.
Dis-moi comment revenir à la normale. »
Sherlock s'est redressé entièrement et fixe celle qui a décidé de devenir son bourreau sans plus un seul reflet d'amusement au fond des pupilles. Il cherche sur elle les réponses auxquelles il aspire, mais ne trouve rien : elle a pris la précaution d'enfiler un vieux manteau, qui lui livre les indices de ce qu'elle a fait avec lorsqu'elle le portait à Londres, quelques semaines plus tôt – mais rien qui puisse lui indiquer quoi que ce soit sur ses occupations actuelles. Comme toujours, elle a tout prévu.
« Voyons, où serait le jeu ? »
Alors il sait qu'il ne tirera rien d'elle. C'est un nouveau jeu, un tout aussi dangereux que le premier un que le goût de sa précédente défaite l'excitera davantage à gagner. C'est un jeu, en outre, dont elle a jeté les bases sur un terrain qu'elle connaît par cœur, et que lui n'a jamais ne serait-ce qu'effleuré. Peu importe, alors, qu'il ne veuille pas y jouer : elle l'y a plongé sans se soucier de son avis, par un moyen qui lui échappe encore et, parce qu'elle est la seule à pouvoir l'en tirer, il lui faudra nécessairement participer, que cela lui plaise ou non. Ou bien il demeurera à jamais dans l'état dans lequel elle l'a précipité.
Elle lui offre un sourire carnassier, comme un acquiescement cynique à ces déductions muettes.
Une voiture s'est arrêtée au bord du trottoir. Irene, d'un mouvement rapide et souple, se saisit de la main féminine qu'est devenue celle de Sherlock, et y dépose un baiser puis elle s'engouffre sans attendre par une portière ouverte. Alors que le véhicule silencieux commence à filer, elle passe la tête par la fenêtre, et lance d'une voix ayant recouvré tous ses accents légers, dans un vouvoiement que leur proximité depuis le Soudan a rendu désuet :
« La solution à vos problèmes n'est pas si loin, Monsieur Sherlock Holmes ! Elle viendra à vous en temps et en heure. En attendant, profitez donc ! »
La voix se perd, comme un écho, tandis que la voiture disparaît dans la nuit citadine. Sherlock a tout retenu, de la plaque d'immatriculation aux détails du nœud papillon du chauffeur – mais il sait d'avance que ça ne le mènera nulle part. Irene, après tout, sait orchestrer les moindres détails de ses mouvements. À lui de jouer, maintenant, sans doute.
Alors il lève devant ses yeux sa main marquée de rouge, se surprend lui-même à esquisser un sourire au milieu de sa colère encore chaude puis il rabat le col de son manteau sur ses joues désormais colorées – par la colère, certainement, mais peut-être pas seulement – et s'enfonce à son tour dans l'animation bruyante des bords de Seine.
Il erre longtemps encore dans la nuit parisienne. Sans griserie, mais avec cet inexprimable besoin de marcher, d'évoluer dans une ville dont il n'a pourtant rien à faire, de retarder au maximum le moment où il faudra quitter les rues, le murmure des fenêtres ouvertes, les éclats de voix des cafés, la fraîcheur aiguë de l'air – autant de douceurs de promeneur auxquelles il se prétend indifférent, mais qui pourtant le retiennent. Il faut dire surtout que la perspective de retourner à l'hôtel n'offre que du négatif qu'il est si facile d'oublier en se laissant errer : le retour à un lieu muni de glaces le risque de croiser John la nécessité de s'abandonner dans ce corps au sommeil, qui reviendrait à accepter ce corps, d'une certaine façon la forte probabilité qu'au réveil, le lendemain, rien ne soit rentré dans l'ordre.
Marcher sans but semble alors une bien meilleure occupation.
John tente de le contacter plusieurs fois, mais il l'ignore : ne décroche pas quand il appelle, ne répond qu'évasivement aux sms. Il finit par inventer une excuse, une affaire qui lui prendrait toute son attention pour la soirée et à laquelle ne pourrait pas participer le docteur pour quelque raison saugrenue. Il ne le croit sans doute pas, mais du moins cesse d'essayer de le joindre.
Quand Sherlock finit malgré tout par rentrer à l'hôtel, il est très tard – presque tôt – et il parvient à sa chambre sans croiser personne.
