Il n'est pas encore tout à fait huit heures quand John se réveille. Il ouvre les yeux lentement, péniblement, comme si chaque paupière devait soulever un monde : le poids de ce que la nuit y a accumulé de rêves. C'est aussi que son sommeil n'a pas été complet. Il le sent, sans toutefois se rappeler immédiatement pourquoi, car il a l'habitude de ces insomnies, volontaires ou non, que la vie de soldat entraîne nécessairement. Il bat des cils quand il le peut, pour chasser le brouillard auquel ils sont accrochés. La conscience lui revient progressivement, en prenant bien son temps, puis les souvenirs, mollassons.

Hier soir quelque chose l'a tenu éveillé jusque tard... quoi, déjà ? Il bâille en commençant à se redresser. Il se rappelle avoir été tout grignoté de soucis qui le faisaient se tourner et se retourner dans ses draps, mais sans pouvoir encore en déterminer l'origine. Il se frotte l'œil droit avec le poing, tout en esquissant la moue grognonne du Watson en train d'émerger. Harry faisait la même lorsqu'on la tirait de ses beuveries... Ah, voilà, s'inquiétait-il à son sujet ? Non, pourtant, elle va de mieux en mieux ces temps-ci, quoique Sherlock ait pu en dire à Noël...

Sherlock.

Tout lui revient d'un bloc : Sherlock, ses éternelles gamineries, mais cette disparition qui ne lui ressemble pas. Il lui arrive de filer, bien sûr, résoudre quelques « affaires personnelles », qui concernent généralement un entretien de son réseau de sans-abris ou autres ressources que dans son orgueil il rechigne à partager. Mais jamais rien qui dure une journée entière, et jamais rien, surtout, qui l'empêche d'envoyer à John les demandes de mille petites faveurs, a fortiori le moindre message. Le docteur a bien tenté de se convaincre que, parce qu'ils ne sont plus à Londres, les « affaires » de Sherlock doivent lui prendre plus de temps mais rien n'explique la soudaineté de sa fuite, ni son inhabituel silence.

Repris soudain par l'inquiétude qui a troublé son sommeil, il se tire du lit avec empressement, enfile les premiers vêtements qui lui tombent sous la main et, les cheveux ébouriffés et l'œil encore glauque, se hâte vers la chambre du détective qui se trouve à trois portes de la sienne.

Il est très exactement huit heures et cinq minutes quand son poing s'abat pour frapper deux coups brefs mais efficaces. De l'autre côté, personne ne répond. Il attend quelques instants puis recommence. Silence. La troisième fois, il frappe neuf coups et y associe un « Sherlock ? » murmuré, afin de ne pas déranger les autres clients, mais assez haut pour se faire entendre du concerné. Toujours rien.

Il s'apprête à partir, croyant Sherlock réellement absent et commençant à s'imaginer toutes sortes d'épouvantables scénarios qui expliqueraient qu'il ne soit jamais rentré à l'hôtel, quand quelque chose le retient. C'est une odeur, légère encore, mais sur laquelle il ne peut se tromper. Pour vérifier il renifle profondément : dans le couloir, puis près de la porte, puis tout contre cette porte. Pas de doute : quelqu'un fume ou a fumé dans la chambre, et ça n'est certainement pas une femme de ménage.

« Sherlock, je sais que tu es là et je sais que tu as fumé. C'est interdit je te signale. »

Toujours aucune réponse. John tangue, partagé entre le soulagement de savoir son ami bien rentré et l'inquiétude renouvelée que lui cause ce bizarre comportement. L'odeur de cigarette n'est pas là pour le rassurer : même si Sherlock ne s'est jamais beaucoup soucié des règles, ça ne lui ressemble pas de les violer de manière aussi évidente et, surtout, qu'a-t-il bien pu se passer pour qu'il se remette à fumer ? La dernière fois correspondait au seul type de deuil qu'il ait sans doute jamais vécu, à la prétendue mort d'Irene Adler. Sans compter que, s'il se permet le tabac à une heure aussi indue, rien ne garantit qu'il ne se soit pas aussi remis à plus fort...

« Sherlock ! »

Son ton se fait plus pressé, ses coups plus insistants. La réserve de plus tôt s'envole en même temps que sa crainte de déranger : il y a plus grave, qui sait ce qui se passe dans cette chambre désespérément muette ? Il ignore si c'est de la bouderie ou une réelle incapacité physique qui empêche Sherlock de venir lui ouvrir, mais dans tous les cas il compte bien finir par entrer, et ce même s'il lui faut enfoncer la porte. Comme au bout de plusieurs minutes rien n'a bougé, il est de plus en plus tenté d'appliquer cette dernière solution. Il essaie tout de même encore quelque chose :

« Très bien, n'ouvre pas, comme tu veux. Mais sache que puisque tu fumes là où ça t'est interdit, je vais être dans l'obligation d'aller chercher le personnel de l'hôtel – et eux ont très certainement un double des clés. »

Que les menaces aient fait effet ou qu'il ait deviné dans la voix devenue rugueuse du docteur la violence qui commençait à l'habiter, Sherlock ouvre enfin la porte. John ne l'aperçoit que rapidement dans l'entrebâillement avant qu'il ne retourne au fond de la pièce : malgré la tiédeur ambiante, il est emmitouflé jusqu'à la tête dans un peignoir. De la bouderie, décidément probablement associée à cette fameuse attitude pantouflarde à laquelle il tient tant. John soupire, irrité de s'être autant inquiété pour ce qui ne doit être en somme qu'un énième caprice puéril. Ça ne l'empêche pas de rentrer dans la chambre et de se diriger directement vers la fenêtre pour aérer.

Sur le coin de la table de nuit il repère un cendrier, dont il ne pense pas même à interroger la provenance, rempli d'une dizaine de mégots. Tout autour, et jusque sur le sol, des traînés de cendre lui indiquent, sans qu'il ait besoin pour cela de l'esprit d'analyse de Sherlock Holmes, que ce dernier a eu une nuit extrêmement agitée, et durant laquelle il n'a certainement pas fermé l'œil. Il ne dit rien cependant, conscient que l'autre doit déjà savoir qu'il sait, et s'occupe à ouvrir la fenêtre dans un grincement d'étoffe.

En bas, la rue est vide. Seul est passé un vélo, mais qui déjà disparaît au coin. John se rappelle alors que ce jour est un samedi – lui qui a toujours eu une très bonne notion du temps se perd dans les jours et les dates depuis que sa vie est devenue ce qu'elle est, semée d'enquêtes et d'aventures qui ne sont réglées par aucun rythme sinon celui des pulsions de son colocataire.

Il se recule tandis que l'air frais du dehors s'engouffre comme un jet d'eau dans l'atmosphère lourde et enfumée de la chambre.

Dans un coin, près de la porte de la salle de bain, Sherlock est vautré sur une chaise, tout emberlificoté dans son peignoir. John remarque qu'il se tient presque recroquevillé, lui qui d'ordinaire aime à s'affaler, les bras et les jambes étalés tout autour de lui, mais met ce changement sur le compte de son humeur maussade. Comme cette silhouette avachie ne semble pas encline à la conversation, il entreprend de s'occuper du bazar qui règne dans la pièce. À commencer par le cendrier.

« Vraiment, Sherlock, si tu tenais à ce point à te bousiller les poumons, tu aurais au moins pu le faire proprement... »

On ne lui répond pas, et il tâche d'ignorer, alors qu'il ramasse les mégots tombés par terre et époussette la table de nuit, la sensation aussi forte qu'embarrassante de s'être changé en Mrs Hudson.

Quand il a éliminé les traces les plus évidentes de l'ardent tabagisme dont a été victime la chambre, il s'assied au bord du lit, faisant face à la chaise de laquelle Sherlock n'a pas bougé d'un pouce.

« Bon, tu m'expliques ? »

C'est encore le silence qui lui répond. Cette fois cependant il décide de ne pas s'avouer vaincu trop aisément et, les mains croisées sur les genoux, fixe la masse en peignoir en s'installant dans la même immobilité et le même mutisme. La scène dure un moment, durant lequel aucun des deux ne fait le moindre mouvement, n'esquisse la moindre intention de parler. John se sent d'une patience infinie, d'autant qu'il peut profiter de cette inertie forcée pour finir enfin calmement de s'extirper des dernières brumes du sommeil dont il a été trop brusquement tiré.

Enfin, après plusieurs minutes, Sherlock s'agite légèrement de sous le peignoir qui cache jusqu'à ses yeux. Puis il finit par lâcher :

« Il y a eu quelques... développements inattendus. »

John se raidit, étonné de la voix qu'il entend soudain.

« Sherlock ? Tu... tu vas bien ? »

C'est que ça n'est pas une voix abîmée par le tabac, la fatigue, la maladie ou quelque autre cause physique qui vient de heurter ses oreilles. Non, c'est une voix claire, posée, parfaitement maîtresse d'elle-même et de son air condescendant propre au détective... mais une voix très féminine.

Il ne risque pas de se retirer sans avoir obtenu le fin mot de l'affaire, maintenant aussi Sherlock, malgré l'aigreur de son ton qui signifie bien que c'est à contrecœur qu'il le fait, finit par expliquer sa journée de la veille. Il décrit son réveil, sa découverte – passe sur la profonde angoisse qu'elle lui a causée – donne brièvement quelques détails de son escapade, raconte sa résolution de l'enquête puis énonce son errance du soir. Il évite très soigneusement tout ce qui, de près ou de loin, concerne Irene Adler.

Sa fable – pas d'autre mot, quoiqu'il ait fait preuve d'une inhabituelle sobriété dans son récit – tire quelques ricanements à John, mais qui finissent par mourir devant le ton résolument sérieux de la voix. Une voix qu'il lui semble bien reconnaître comme celle de son ami malgré ses accents plus aigus. Alors il écoute jusqu'au bout, partagé entre l'envie de se fâcher de cette mauvaise blague et celle de plaindre celui qui, la racontant, en semble aussi convaincu. Au final il n'a pas besoin de dire qu'il ne croit pas un mot de toute cette histoire, ni de prendre son ton de pédopsychiatre devant les délires d'un petit patient : Sherlock, qui n'est pas d'humeur à disserter longuement, se contente de se lever, de repousser le peignoir et d'exhiber, sans pudeur, son nouveau visage et les formes de son nouveau corps qui se devinent sous la soie fine du pyjama – se devinent même très bien, à en croire la réaction du docteur, tout en rougeurs et bredouillements.

Ce dernier le fixe un moment, tout embarrassé de son émoi de célibataire devant une sensualité inattendue. Puis il semble se reprendre, ou le tenter du moins, et se met à papillonner des yeux vers le plafond, le nez se trémoussant de gêne. Ses pensées trébuchent, trop occupées par la rondeur d'une hanche sous quelques plis qui l'épousent, et il ne sait combien de secondes passent, martelées contre ses tempes par la pulsion déréglée de son sang.

Enfin, après le temps nécessaire à se remettre de telles émotions, il ramène son regard sur la silhouette qui n'a pas bougé. La ressemblance avec celui qu'elle prétend être est frappante, certes mais c'est bien une femme qu'il a sous les yeux. Comme l'explication qu'on lui a sorti est tout bonnement folle, il commence pour lui-même à émettre l'hypothèse qu'il s'agit d'une actrice embauchée par Sherlock afin de lui jouer quelque mauvais tour ou pour quelque expérience malsaine. Il n'en dit rien, mais l'incrédulité encore un peu rose de son visage doit le trahir à ce sujet : on lui propose le peu original mais néanmoins efficace jeu du pose-moi-des-questions-dont-seul-Sherlock-connaîtrait-la-réponse.

Soit.

C'est toute une série de questions qu'il jette, presque avec agressivité, malgré sa réputée galanterie : certaines pour tester les capacités d'analyse de la prétendue détective, d'autres plus intimes. À la quatorzième réponse parfaitement juste, il lui faut néanmoins s'admettre enfin convaincu, et il se rassied lourdement sur le lit d'où il s'était levé dans sa précipitation d'interrogateur.

« Mais comment... comment est-ce que ça peut être possible ? Les gens ne changent pas de sexe en une nuit. »

Sherlock, en face, ravale son commentaire acide sur l'utilité de telles affirmations, et se contente de hausser les épaules. John continue à secouer la tête, les mains agitées mais jamais sûres de quoi faire – frotter le front, gratter le genou, pincer le nez, masser la nuque. Son air halluciné a quelque chose de profondément comique qui pourrait presque remonter le moral du détective, si la situation n'était pas si sombre.

Il en est à marmonner pour lui-même quelques phrases incompréhensibles, parmi lesquelles s'entendent des « pas possible », « en train de rêver » et autres « ai été drogué » quand Sherlock, sentant que cette réaction peut durer encore longtemps, le coupe :

« Tu comprends qu'on ne peut pas rentrer tout de suite. Je resterai à Paris jusqu'à avoir réglé cette... situation. »

Le docteur se tire de sa rêverie, le regard encore vague mais l'esprit vraisemblablement plus alerte. Il acquiesce en silence, mille théories se battant encore sous son front. Puis son regard retrouve toute sa concentration et les théories débordent de ses lèvres en flot quasi-ininterrompu :

Oh, la ferme, John. »

Pour une fois, il obéit et se tait, sans sembler prendre mal le ton pourtant extrêmement sec qui le reprend. Il sait bien que tâcher de rationaliser une chose aussi impossible ne mène à rien, et que, quelles que soient les solutions auxquelles il pourrait penser, Sherlock les aura déjà examinées de fond en comble. Mais c'est plus fort que lui, il lui faut ça pour ne pas devenir fou – pour ne pas avoir à accepter. Et ce même si ses théories sont plus folles encore. Mais il lui reste celle de l'actrice, qui serait d'une manière ou d'une autre en contact avec Sherlock, qui ne dirait que ce qu'il lui dicterait. Qui aurait copié les moindres détails de son attitude : jusqu'à sa manière de s'asseoir, jusqu'à cette façon de joindre le bout des mains et de les poser contre le menton, pour réfléchir. Jusqu'à l'éclat de génie dans ses yeux ? Ces derniers seuls lui font douter de ce qui serait sinon la seule explication possible. Il y a trop de Sherlock Holmes dans l'intensité de ce regard pour être feint même par la meilleure des imitatrices.

La folie, alors, semble décidément la meilleure solution.

Il ne dit plus rien pendant un temps, car il lui semble que tout ce qu'il pourrait dire serait absolument futile dans cette situation. Il songe plutôt à cette folie qui le menace, ou dans laquelle il a peut-être déjà sombré. Il se demande alors ce qu'il préférerait : que l'impossible ait pris le pas sur le réel, que cette femme soit bel et bien Sherlock, avec tout ce que cela implique... ou qu'il ne s'agisse que de quelque délire de son esprit rendu malade, par sa vie avec les Holmes, peut-être, ou même avant, par la guerre et alors, à croire le peu de psychanalyse qu'il connaît, qu'il s'agisse en somme de l'expression de désirs et fantasmes jusque là refoulés. Il ne croit, ne veut croire à aucune de ces solutions : ne lui reste alors que le vertigineux néant de l'inexplicable.

On finit par le tirer de ses sombres réflexions :

« Il faudra que tu appelles Lestrade. »

Il n'y a pas besoin de préciser pourquoi, malgré l'hébétude dans laquelle il se trouve et qui ramollit considérablement ses capacités intellectuelles. La voix de Sherlock n'est pas la sienne, sa voix le trahirait. Évidemment. Alors le détective entreprend d'expliquer depuis le début l'affaire de la femme poignardée, chaque détail, chaque subtilité, d'énumérer chaque preuve et chaque moyen de l'obtenir.

John écoute, toujours aussi sidéré par les parfaites similitudes entre l'homme qu'il connaissait et la femme qu'il a désormais sous les yeux : la vitesse de la parole, l'ironie de certaines remarques, dans des apartés plus aiguës, la condescendance du tout. Les attitudes également n'ont pas changé : les mouvements vifs des mains, les petits signes de tête, la précipitation de la démarche. Même si cette démarche a désormais quelques détails qui le font déglutir avec peine.

Il tâche de se concentrer pour tout retenir, car il lui faudra tout transmettre à Scotland Yard, mais il rencontre quelques difficultés non pas à cause de l'état de choc dans lequel l'a plongé la révélation, même si ça n'aide pas non plus, mais bien parce que Sherlock, qui s'est relevé depuis un moment, se laissant emporter dans ses explications, arpente la pièce de long en large, sans faire mine de comprendre l'effet qu'il produit ainsi. Il n'a pas remis son peignoir, toujours abandonné au sol comme un tas de feuilles mortes, et chacun de ses mouvements fait onduler son corps sous le tissu décidément trop fin de son pyjama. La peau glisse, dessine ses formes souples, comme la silhouette d'un poisson se devine sous la claire surface de l'eau. John, malgré tous ses efforts, ne parvient pas à ignorer l'affolante sensualité qu'il perçoit se dégager de la scène, et son regard, chaque fois que Sherlock ne peut le voir, glisse sur un corps qui, malgré l'homme qu'il abrite, demeure résolument féminin.

La honte lui mord la poitrine, à lui qui, s'il eut toujours un grand amour des femmes, ne fut jamais foncièrement pervers ni incapable de détourner le regard dans les situations gênantes. Pourquoi aujourd'hui a-t-il aussi peu de contrôle ? Sans doute la fatigue et le choc de la nouvelle lui ont-ils irrévocablement sapé toute volonté. Mais bien davantage, et il a de cela parfaitement conscience, c'est la trouble androgénie de ce corps, l'impossibilité de son existence en tension avec sa radicale matérialité, la relative monstruosité de son hermaphrodisme liée à sa très saine beauté, qui le rendent si hypnotisant.

Il ne fut jamais attiré par son colocataire homme, de cela il est certain – malgré tout ce que de mauvaises langues purent en dire, son amitié, si forte qu'elle soit, fut toujours platonique. Il ne lui semble pas à présent ressentir davantage de désir pour la pensée qu'il a de Sherlock, qu'il continue bien naturellement de considérer au masculin du moins tâche-t-il de s'en convaincre. Car comment expliquer autrement que par quelque débordement du cadre de la pure amitié l'attirance irrépressible qui le traverse pour la femme devant lui ? Ça n'est pas que l'excitation de n'importe quel homme hétérosexuel pour un corps féminin dans le contexte d'une chambre d'hôtel non, ce qu'il ressent est bien plus puissant, bien au delà. Il ne trouverait certainement pas ce corps et ses formes seules si affolants si Sherlock n'était pas piégé dedans. Une curiosité malsaine, sans doute le mélange de sentiments contradictoires additionné à son trouble matinal. À n'y rien comprendre, en tous cas.

Alors il songe, tandis que les explications du détective continuent à s'enregistrer dans un coin de son cerveau, qu'il est décidément très mal barré.

Le surlendemain, John a Lestrade au bout du fil, qui l'a rappelé pour le tenir au courant de sa coopération avec la police parisienne : grâce à Sherlock, le meurtrier a été appréhendé reste à la justice française à trancher pour savoir si la dimension « accidentelle » de l'attaque peut diminuer la peine.

« Et donc, finit Greg, sur un ton devenu moins professionnel, vous comptez rester combien de temps en vacances ? »

C'est l'excuse qu'ils avaient convenue et qui, malgré le bien naturel étonnement du policier au premier abord – Sherlock Holmes, prendre des vacances ? – a fini par être acceptée. Paris, après tout, ne doit pas offrir moins d'opportunités criminelles que Londres sans compter que les richesses vinicoles du pays n'auront pas de sitôt fini d'occuper le détective.

John se tourne vers Sherlock dans un haussement de sourcils, pour lui demander son avis sur la question. Ce dernier a un geste évasif de la main, et le docteur se perd un moment dans la réflexion que ce geste ne porte pas la féminité qu'on aurait pu en attendre, mais évoque trop clairement les habituelles mimiques de son agaçant colocataire. Sans qu'il s'en rende compte, ses doutes quant à la réelle identité de cette femme aux airs de Sherlock s'évaporent peu à peu.

« Allo, John ? Combien de temps ces vacances ?

Ah, hum, oui, se reprend-il en se tournant pour tâcher – vainement – de cacher sa gêne. Durée encore indéterminée. Pour tout te dire, j'ai l'impression que Sherlock se plaît bien ici... »

Le concerné ne l'a pas entendu, ou fait très bien semblant, trop occupé à fermer le haut de sa valise. John, après avoir raccroché, attrape de même la sienne, et suit son ami dans l'ascenseur.

Ils quittent l'hôtel, où le soudain changement de sexe d'un des clients serait trop difficile à expliquer, pour emménager dans un bel appartement prêté pour presque rien par l'agence, en remerciement de l'aide du détective. John se demande encore comment Sherlock fait pour obtenir aussi aisément des faveurs là où toute autre personne, pour un même service rendu, n'aurait certainement gagné qu'une carte de fidélité gratuite ou quelques médiocres réductions. Mais il ne se plaint pas, bien sûr, follement ravi de serrer dans sa poche les clés d'un grand trois pièces situé en plein cœur de Paris, avec vue sur le Jardin des Tuileries.

À vivre avec Sherlock, il en viendrait à croire à la magie.