Le jour s'est levé depuis peu sur la ville. Il a dans son élan déchiré les toiles de ténèbres qui pendaient aux arbres du Jardin des Tuileries, secoué l'ombre qui rampait dans la poussière, allumé lentement l'horizon et le fait se dresser comme dans un bâillement au dessus des toits couleur ardoise et brique de la mer parisienne. Les rues s'éveillent, la fumée d'une boulangerie s'échappe déjà dans une odeur de pain au chocolat. Des grincements de volets se font écho d'immeuble en immeuble, et des froissements de rideaux, et des soupirs de dormeurs bienheureux dans la clarté encore douce du jour naissant.

Dans l'appartement du jeune couple londonien récemment emménagé, que tous les voisins s'entendent à juger charmant malgré la bizarrerie de la demoiselle, un chuintement humide traverse l'air. Il y reste en suspend quelques instants – deux, peut-être trois minutes – avant d'être interrompu par des notes aiguës de porcelaine. John hume le thé ainsi préparé, y trempe les lèvres dans un petit bruit de succion qu'il ne se permet que parce qu'il est seul dans la cuisine. La vapeur parfumée du liquide lui caresse les joues, et il en sent la chaleur lui couler dans le corps avec délice. Encore une lapée, puis il amène le service sur la table basse du salon.

Les pièces ici sont plus petites qu'à Baker Street, mais l'emplacement est tel et le loyer si purement symbolique qu'il n'y a guère à se plaindre. La disposition diffère également, bien sûr, et la hauteur de plafond : l'appartement est situé juste sous les toits. Mais en dehors de ça, l'ensemble des lieux a transporté à Paris l'ambiance du 221B londonien. Il faut dire aussi que Sherlock semble incapable de vivre sans son capharnaüm habituel, dans lequel il se retrouve pourtant comme s'il en avait un plan détaillé gravé dans la tête. Enfin, il en a certainement un.

Dès les premiers jours de leur impromptu déménagement, il a fait venir de Londres un certain nombre de ses possessions, dont le crâne, bien sûr, et toutes sortes d'autres objets hétéroclites, que John a dû le regarder éparpiller à sa guise dans le salon jusque là si bien rangé, avec un désespoir résolu. Pour que toutes ces livraisons n'attirent pas le regard de quelques indiscrets – au hasard : Mycroft –, il a eu recours à ses relations et méthodes si particulières. John en a fait les frais la première fois, lorsque, entendant bizarrement toquer à la fenêtre, il a naïvement ouvert, pour se retrouver avec un pigeon hystérique en train de lui battre des ailes dans le nez. Ç'avait été la livraison d'un petit sac d'ossements, très probablement humains, que le docteur avait préféré ne pas interroger davantage. Depuis, il se tient loin des fenêtres et de la porte quand Sherlock n'est pas à la maison.

Comme il s'assied au fond de son fauteuil, sa tasse de thé à la main, ainsi qu'il le fait tous les matins, il prend soudain conscience de la routine qui a eu le temps de s'installer, contre toute attente, dans ce confortable petit appartement parisien, depuis les dix derniers jours.

Entre sept et huit heures, il se réveille, émerge lentement. Puis il se lève et passe se débarbouiller à la salle de bain avant de préparer le thé, comme il le faisait à Baker Street, comme si rien n'avait changé. Sherlock généralement surgit autour de neuf heures, même s'il est moins régulier que lui, se sert une tasse seule tout en ignorant ses conseils médicaux quant à l'importance du petit déjeuner puis disparaît à nouveau pendant une heure ou deux. Il ne sort presque pas le matin, ou alors bien plus tardivement qu'à Londres mais semble avoir développé un certain goût pour les balades nocturnes. Quant aux affaires dont il s'occupe dans l'après-midi – il a apparemment réussi en un temps record à lier des liens avec la police parisienne –, il n'invite que rarement son docteur à y participer, et toujours discrètement : c'est que comme lui n'a pas changé, il risquerait de les faire repérer. Au final, John se retrouve avec plus de temps libre qu'il ne lui en faut et, pour éviter la dépression que lui cause toujours l'inactivité et ses questions sans réponse quant au bizarre emploi du temps de Sherlock, il passe ses journées à faire le touriste et explorer toutes les opportunités culturelles de la capitale.

Aujourd'hui justement doit être la journée Versailles. Il attend son colocataire afin de l'en avertir, et surtout – quoiqu'il ne l'admette pas trop – de vérifier s'il n'a effectivement pas besoin de lui. C'est que ces temps-ci, il se trouve affreusement incapable de lui dire non pour quoi que ce soit. Oh ! il n'en fut jamais vraiment capable, certes mais depuis qu'il le délaisse pour quelques affaires mystérieuses, sa frustration empire son naturel désir de participer aux aventures policières du grand Sherlock Holmes, quoique dernièrement incognito. Il se rend compte que la routine, s'il parvient si aisément à s'y glisser, ne lui va décidément pas. Les appels impromptus de Lestrade, les joyeuses annonces de meurtre à une Mrs Hudson toujours si facilement choquée, les enlèvements surprise de Mycroft, toutes les intrigues, autant d'épices dans une vie autrement si morne, lui manquent terriblement. Heureusement il y a le sel de tout de même vivre avec Sherlock, et le poivre intriguant que ce Sherlock soit femme mais la routine les dilue trop.

Cette routine cependant est brisée nette par une entrée inattendue au salon ce matin. John devrait avoir appris, à force, que rien de demeure très longtemps monotone avec un colocataire comme Sherlock Holmes... Mais il faut dire qu'il ne s'attendait pas à la vision qui se présente à lui et le fait s'étrangler avec sa dernière gorgée de thé : la femme qui se tient à l'autre bout de la pièce n'a plus rien à voir avec l'ancien détective, sinon un vague reflet dans les traits du visage. Elle porte des habits très jeune, et plus les équivalents à sa taille des pantalons et chemises de son alter-ego masculin : une veste fine ouverte sur un débardeur à motifs floraux une jupe plissée, froncée à la bordure des collants et des ballerines à rayures. Tout, jusqu'aux détails de sa coiffure – une barrette en forme de papillon – et de son maquillage – oui, maquillage, discret mais bien présent – lui donne dix ans de moins, et surtout une aura troublante, que John ne saurait décrire autrement que par le terme déstabilisant de « mignonne ». Mais sans doute cette dernière est-elle surtout due à la posture de la "jeune" femme, toute en feinte timidité, et à son expression, qui forme une moue que l'exagération rend étrangement crédible.

Il faut un instant à John pour se reprendre et se rappeler que la personne en face de lui est bien censée être son colocataire. On l'y aide heureusement : soudain la moue disparaît pour céder la place à l'éternelle mimique goguenarde, le corps se redresse avec assurance et vivacité, et Sherlock Holmes est de retour, sans le moindre doute possible.

« Bien. »

Il ne dit rien de plus avant d'attraper à son tour une tasse de thé : le ton cynique glissé dans ce petit mot suffit à faire comprendre à John qu'il vient d'être le sujet d'une expérience, et que l'expérience a réussi.

Un silence s'installe tandis qu'ils boivent tous deux. John tâche de se retenir de couler autant de regards vers la surprenante nouvelle identité de son colocataire qu'il le désirerait. Sherlock fait semblant de réfléchir tout en s'amusant éperdument du manège si peu discret du docteur. Enfin il met fin à sa gêne en brisant le silence :

« Je suis étudiante.

Euh. Quoi ?

Je dois « m'infiltrer » dans une université. La Sorbonne, ça ne te dit rien ? »

John reste hébété une seconde encore, puis se pince le haut du nez en essayant de retrouver sa concentration.

« Oui, la Sorbonne, oui. Ils ont un trafic de drogues entre étudiants, c'est ça ?

Allons ! Tu crois vraiment que je me serais dérangé pour ça ? Un trafic, d'accord mais bien plus intéressant... »

John ne demande pas davantage de précisions, se doutant qu'encore une fois il doit s'agir de quelque cas secret sur lequel Sherlock ne voudra pas développer. Il ne le fait pas en effet ce qui, pour lui qui aime tant se vanter de son travail, veut tout dire.

Il semble y penser en sirotant son thé, le regard perdu dans un coin de la pièce – mais pas rêveur, trop plein, comme toujours, des mille réflexions qui l'occupent. La main qui tient la porcelaine en tapote le bout de ses ongles vernis de bleu. Au poignet, un petit bracelet assorti se balance. Un instant il tourne la tête, et sous le moutonnement noir des cheveux apparaît l'éclat d'une boucle d'oreille.

John observe tous ces détails à la dérobée, impressionné par le réalisme du déguisement. Ce dernier est même si bluffant qu'il ne peut s'empêcher de se sentir gêné, tout en sachant pourtant bien que ça n'est pas réellement une jeune inconnue débarquée de son campus qui se trouve en train de boire du thé à quelques pas. Ne reste d'Holmes que l'expression, les sourcils froncés et la pupille intensément enfouie en elle-même.

Le silence perdure. C'est le docteur cette fois qui se décide à le briser, pour amener la question que le détective, bien évidemment, avait déjà devinée :

« Je vais à...

Versailles ? Oui, oui. Amuse-toi bien – je n'en doute pas. »

Comme John commence juste à ouvrir la bouche pour ajouter quelque chose, il se fait à nouveau interrompre :

« Ne rentre pas trop tard, tout de même. Toi et moi allons à l'Opéra, ce soir. »

Il tente de résiste à la curiosité qui, comme trop souvent, tend à lui faire oublier à quel point son colocataire vient de le vexer. Mais le petit haussement de sourcil mystérieux que ce dernier lui envoie l'achève sans retour possible et puis l'Opéra ! Alors il demande, sur un ton qu'il tâche vainement de rendre neutre mais dans lequel ne se perçoit que trop bien son excitation :

« Pour quoi faire ?

À ton avis ? J'ai besoin d'un cavalier. »

Une vingtaine de minutes plus tard, Sherlock est parti, sans doute pour ses occupations estudiantines, et John contemple les tasses vides, toujours assis au fond de son fauteuil. Dans l'air flotte une légère odeur de parfum, à laquelle il n'avait pas fait attention plus tôt, le nez trop pris dans des effluves de thé, mais à laquelle il ne peut maintenant échapper : c'est là comme la trace d'une présence, gravée en négatif dans l'atmosphère de la pièce. Avec ce parfum seul associé au souvenir de la jeune femme qui le portait, en oubliant son trop typique froncement de sourcils, il a la sensation vivace d'avoir côtoyé, pendant quelques instants, cette étudiante qu'il ne connaît pas, avec tous les secrets de sa vie, son goût pour le bleu, son attachement, peut-être, pour le fin bracelet qui dansait à son poignet. Il a conscience bien sûr que ça n'est là de sa part que pur sentimentalisme mais il se laisse aller à en profiter un moment.

Et puis, à y réfléchir, lui vient la constatation que, s'il peut si aisément croire à l'existence de ce qui n'est pourtant qu'un énième déguisement de son colocataire, c'est qu'il ne connaît plus ce dernier. Ou plutôt il le connaît trop bien : trop séparé du corps qui est le sien désormais. John vit avec une femme, mais quand elle lui parle, malgré sa voix, c'est Sherlock qu'il entend quand elle passe devant lui, malgré ses formes, c'est Sherlock qu'il voit et quand il la considère, chaque fois, c'est à Sherlock qu'il pense. Bien normal, sans doute, puisqu'il s'agit effectivement de Sherlock – mais ce dont il se rend compte est qu'il en vient à oublier, finalement, le détail physique de ce qu'est devenu son corps. Aussi quand il le surprend soudain sorti de ses chemises, peignoirs ou tout autres attributs habituels qui renvoient si aisément à son ami homme, comme ç'a été le cas ce matin, il en vient à oublier à qui il a affaire, à être surpris devant cette femme inconnue. Et cela risque de lui poser problème un jour.

Comme ce soir, au hasard, quand il devra lui prendre le bras dans les escaliers de l'Opéra : ce sera Sherlock Holmes à son bras, son ami et lui sous couverture, et non pas quelque vrai rendez-vous galant avec la charmante femme dont il jouera le rôle.

Ne pas confondre.

John crispe la main sur le bras du fauteuil en se répétant ces mots : ne pas confondre. Il lui a été si facile jusque là d'ignorer la forme féminine avec laquelle il vivait pourtant. Si facile, parce que Sherlock n'a pas changé la moindre de ses habitudes, ne lui a laissé voir de lui que ce qu'il a toujours été – et est encore ! Si facile, surtout, de détourner les yeux, de ne pas y penser. D'ignorer le regard des gens qui, évidemment, les prennent pour un couple : pas si inhabituel, mais à présent il n'a plus le droit de le nier, question de couverture. Si facile de ne plus réfléchir à tout ce qui lui avait traversé l'esprit lorsqu'il avait découvert le nouveau Sherlock dans sa chambre d'hôtel, quelques jours plus tôt...

Il se lève avec brusquerie pour ranger la vaisselle : pour ne toujours pas y repenser. Facile, décidément et puis s'il ne pense à rien, il n'y a rien à confondre, n'est-ce pas ?

Dans la lueur tamisée de sa chambre (il faudra qu'il songe à changer l'ampoule), John, en face de son miroir, détaille son reflet avec une moue critique depuis plusieurs minutes. Il faut dire qu'il n'est pas habitué au port du costard. Il s'en serait passé s'il avait eu le choix, sachant bien que de nos jours il est tout à fait concevable de se rendre à l'opéra dans une tenue plus basique mais Sherlock en rentrant ce soir-là lui a tendu l'ensemble, avec un de ses haussements de sourcils autoritaires qui ne laissent pas de place à la discussion. Il a bien fallu qu'il l'enfile, et l'ajuste – ce qui lui a pris un temps fou. Très franchement, il trouve le tout relativement inconfortable, et même pas si élégant que ça. Sur lui, en tous cas : il est certain que Sherlock doit porter le costard à merveille, comme tout ce qui implique une chemise.

Mais il se rappelle soudain que le détective portera plus probablement une robe, ce soir. En y songeant, il se sent bêtement intimidé, comme s'il lui fallait absolument être à la hauteur de sa « cavalière » tout en sachant qu'il ne le serait pas. Il se regarde encore dans sa glace, fait un pas de côté, ramène sa jambe, se regarde de face, de profil, se remet de face, réarrange sa tenue, se tourne et se retourne sans cesser de tripoter sa veste. Non, vraiment, ça ne lui va pas. Le costume militaire, c'était une chose, mais ça... ! Il se sent ridicule, et complètement ampoulé dans une tenue qui lui correspond si peu.

« J'ai l'air d'un mafieux » fait-il remarquer à son reflet, le sourcil levé et les dents serrées pour illustrer son impression.

Son reflet le contredit totalement.

« Non, d'accord, plutôt d'un rappeur dans un clip louche. »

Son reflet reste stoïque malgré les images assez dérangeantes qui lui traversent l'esprit.

Une dernière fois il se regarde, avec sérieux, toujours aussi peu convaincu par lui-même mais essayant du moins de repérer les faiblesses pour les arranger au possible.

Il en est à plier et déplier le bas de son pantalon quand Sherlock surgit dans la pièce, sans toquer, évidemment. Il est en train d'attacher des boucles d'oreille à pression, dont le long ciselé épouse gracieusement la forme de son cou, dégagé par la coiffure sophistiquée que ses cheveux pourtant courts arborent. John le regarde en en oubliant de cligner des yeux, trop ébloui par la robe de soie qui enveloppe son corps en ne le moulant qu'à peine – de quoi laisser deviner les formes sans les afficher trop crûment – et dévoile ses longues jambes sculptées par des talons d'une hauteur respectable. Sous le bourdonnement de son admiration, qui malgré lui fait couler un liquide chaud dans sa poitrine, il n'entend qu'à peine une voix s'adresser à lui. Comme elle répète, il fait un effort, cependant, et finit par se tirer, mais non sans peine, de la léthargie bienheureuse dans laquelle il avait sombré.

« John ? Je disais que tu es très bien. »

Il ouvre la bouche dans l'intention de retourner le compliment, à ses yeux tellement mieux mérité par une Sherlock effectivement magnifique, mais il ne sait comment le formuler et sa voix finit par mourir dans un petit bruit embarrassant. Il tousse pour se ressaisir.

Les lèvres vermeilles – tiens, oui, vermeilles – lui lancent un sourire goguenard dont il n'a même pas la force de se vexer. Il constate sans y songer le reste du maquillage : les joues creusées d'une ombre, les paupières bordées de noir et d'argent, les cils longs, à donner le vertige au regard. Il a beau essayer, et malgré l'expression que ces traits abordent, John ne parvient pas à y reconnaître quoique ce soit de Sherlock : tout appartient trop à une femme sublime qu'il lui semble vaguement connaître sans encore parvenir à bien cerner l'origine de la nostalgie qui l'agite à sa vue – comme une amie d'enfance plus fréquentée depuis longtemps et qu'on retrouverait soudain sans encore comprendre qu'il s'agit d'elle. Il a presque l'impression, chaleureuse au creux de ses côtes, d'emmener à un bal une belle inconnue qu'il tenterait de séduire depuis un moment.

Mais ne pas confondre.

Il s'ébroue, comme soudain sorti de sa torpeur réajuste une énième fois son costume ainsi dérangé. Puis il suit jusqu'au taxi les jambes fines et ondulantes qui le précèdent, sans même penser à se demander comment Sherlock parvient à marcher avec de tels talons, trop occupé à tenter de ne pas se laisser hypnotiser par ce corps qu'il s'apprête à côtoyer de près pour toute une soirée.