11 : 52

C'est l'heure à laquelle Reid se réveilla, sans même se rappeler s'être endormi. Il lui fallut un moment pour comprendre pourquoi le lit dans lequel il se trouvait s'avérait si inconfortable.

L'odeur lui apprit qu'il se trouvait dans un hôpital et, quand il ouvrit les yeux, cette théorie se trouva confirmée. Il bougea légèrement sur le lit.

Une douleur. Vive, irradiante et irritante. Venue de son bras gauche, elle s'imposa aussitôt à son attention.

Il grimaça et ses mouvements lui semblèrent anormalement lents. Il porta une main à sa tête.

- Reid ?

Le génie faillit relever brusquement la tête mais se reprit juste à temps. A la place, il devina qui se trouvait avec lui dans la chambre.

- Emily ?

- Oui, salut toi.

Emily se leva et s'approcha du lit jusqu'à se trouver dans son champ de vision.

- Comment te sens-tu ?

- Confus, admit-il. Je ne me souviens pas de grand-chose. Pourquoi suis-je dans un lit d'hôpital alors que j'ai une simple égratignure au bras ? Ils auraient dû recoudre et me laisser partir.

- Oui eh bien, apparemment, tu étais plutôt épuisé après toutes ces émotions et ce stress alors ils t'ont laissé te reposer un peu, vu qu'ils allaient de toute façon devoir changer les draps.

- C'est gentil de leur part.

- Ouais, sourit-elle. Et puis tu ne leur as pas vraiment laissé le choix vu que tu as perdu connaissance quand ils ont commencé à te recoudre, rit-elle.

Reid joignit son rire au sien.

- J'ai perdu connaissance ?

- Ouaip.

Il eut un sourire, puis ses yeux s'écarquillèrent et il leva les yeux vers Emily :

- Ils ne m'ont pas donné de narcotiques, si ?

Elle secoua la tête et Reid se détendit.

- Je leur ai dit de ne pas t'en donner, le rassura-t-elle.

- Merci.

Il y eut un long silence, qui aurait pu être décrit comme inconfortable, ou pas.

- Alors, tu veux en parler ?

Inconfortable. Définitivement.

- Parler de quoi ? demanda-t-il en décidant de jouer l'ignorant.

Emily lui lança un regard noir et il se recula considérablement.

- Je… soupira-t-il. Je ne sais pas.

- Spencer, fit-elle en posant la main sur la sienne, quand tu seras prêt, d'accord ?

Reid acquiesça et Emily sourit doucement avant de s'asseoir au bord du lit. Il y eut alors un autre silence, pendant lequel Reid se mordit la lèvre.

- J'aurais seulement aimé qu'il demande si j'allais bien, fit-il à voix basse. Je veux dire… nous avons passé toute une semaine ensemble… intimement. Je… j'ai enfin découvert ce que c'était que d'embrasser l'homme le plus incroyable que j'ai jamais rencontré. Il était gentil et compréhensif et avait assuré qu'il ne laisserait pas cette enquête se mettre entre nous, mais regarde-nous ! s'exclama Reid avec frustration. J'ai le cœur brisé et lui il… il… je ne sais pas. Comment est-il ? est-il ? questionna-t-il en levant les yeux vers Emily.

- Il est commissariat avec l'équipe.

- Il va bien ?

- Physiquement ? Très bien. Mentalement ? Je pense que sa fierté a été entamée. Nous vous avons vu vous rapprocher, tous les deux, pendant ces derniers jours. Et émotionnellement… eh bien, je ne sais pas.

Elle lui lança un regard inquisiteur :

- Il faudra que tu lui demandes.

- Je ne veux pas lui parler, asséna-t-il en passant sa main valide dans ses cheveux en bataille. Et je suis à peu près sûr qu'il ne veut pas me parler non plus.

- Hé, tu n'en sais rien.

- Si, je le sais.

- Qu'est-ce qui te fait penser…

- Il m'a délibérément ignoré, Emily ! s'exclama-t-il en l'interrompant d'un ton brusque. Quand nous étions dans l'ambulance, avant de partir.

Il leva la main, paume vers le plafond.

- J-je lui ai fait un signe de la main et lui… il… s'est juste éloigné, fit-il avec un geste de la main vers le coté. Comme s'il ne me connaissait pas.

- Peut-être qu'il n'a pas…

- Je sais qu'il m'a vu ! s'exclama-t-il avant de fermer les yeux pendant un instant et secouer la tête. Je, euh, je suis désolé de te crier dessus. Je n'ai rien contre toi, je suis seulement…

- Frustré, offrit Emily, davantage compréhensive. Et tu as tous les droits de l'être.

Reid lui offrit un sourire triste et soupira :

- Puis-je te dire quelque chose ?

- Tu peux tout me dire, Spencer, fit-elle, la main sur sa jambe.

- Morgan m'a dit… Morgan est, euh… Il est gay.

La bouche d'Emily s'ouvrit puis se referma lentement :

- Je… Vraiment ?

- Enfin non, pas gay. Oublie ça, fit Reid en secouant la tête. Il est bi.

- Je ne m'en serai jamais douté.

- Ouais, fit Reid en riant avec autodérision. Il le cache bien.

Emily hocha la tête et se mordit la lèvre en contemplant son jeune collègue. Celui-ci leva la tête d'un geste rapide.

- Tu dois me promettre de ne pas le dire à Garcia ou JJ ou qui que ce soit.

- Croix de bois croix de fer, fit-elle.

Reid fronça les sourcils et la regarda comme si une deuxième tête venait de lui pousser.

- D'accord, oublie ça, fit-elle avec un petit sourire. Je te le promets.

Reid secoua la tête comme pour tenter de dissiper sa confusion.

- Je ne comprends vraiment pas certaines des choses que les gens disent, remarqua-t-il surtout pour lui-même.

- Ne t'inquiète pas pour ça chéri. On ne comprend vraiment pas certaines des choses que tu dis.

Ils partagèrent un rire silencieux et empreint de fatigué. Puis Emily reprit la parole.

- Mais, ce n'est pas une bonne chose qu'il soit… tu sais… ?

- Je suppose que ça l'était, répondit Reid en se mordant la lèvre. Mais maintenant… maintenant je n'en suis plus si sûr.

- Au moins tu sais que tout n'était pas feint.

- Non je ne sais pas ! Tout se passait si bien ! Je pensais même à lui demander de sortir prendre un café ou peut-être dîner ensemble quand tout serait terminé ! Mais je ne peux plus.

Reid baissa les yeux et Emily vit ses yeux se plisser.

- Je ne sais même plus si on peut travailler ensemble désormais.

- Ne dis pas ça, murmura Emily.

Reid fronça les sourcils :

- C'est ce qui arrive à chaque fois.

Sa voix tremblait, et ces mots furent si peu audibles qu'Emily n'était même pas certaine qu'elle soit censée les avoir entendues. Elle répondit néanmoins :

- Qu'est-ce qui arrive à chaque fois ?

Reid leva les yeux vers elle et sa gorge se serra quand elle se rendit compte que les yeux rougis du jeune génie étaient trop humides.

- Mes sentiments sont toujours réduits en miettes. Toujours, soupira Reid. J'apprends à baisser ma garde, à faire confiance à une personne. Je m'ouvre et essaye de réapprendre ce que c'est de ne pas avoir à m'inquiéter d'être abandonné. Et c'est précisément ce que fais la personne en question. Elle disparait.

- Morgan n'a pas disparu.

- Peut-être pas encore. Pas physiquement. Mais il n'est pas ici avec nous, pas vrai ?

- Spencer…

- Si avait eu une cheville foulée j'aurais été avec lui, où qu'il aille. Et s'il était dans cette situation ? continua-t-il en montrant son bras blessé. Je ne l'aurais pas quitté des yeux. Je serai venu avec lui à l'hôpital, et au diable la paperasse.

- Je suis sûre qu'il était juste…

- Qu'il quoi ? s'écria Reid. Je suis allongé ici et il s'en balance ! Il était heureux de partir et d'oublier que tout ça était seulement arrivé ! Tout ce que je veux c'est qu'il se soucie de moi, et je pensais que c'était le cas ! Eh bien ça c'est réglé, je ne le pense plus. Je suis heureux de ne pas m'être attaché ni quoi que ce soit !

- Ecoute, Spence…

- Je veux partir, l'interrompit brutalement Reid. Ramène-moi au commissariat, appelle Hotch et dis lui qu'on arrive.

Il tenta de s'asseoir malgré les difficultés de n'avoir qu'une main à disposition.

- Reid, s'il te plaît, rallonge-toi et…

- Et quoi ? Que je reste là à m'apitoyer sur mon sort ? Non merci.

Il parvint finalement à s'asseoir et bascula ses jambes sur le coté du lit en écartant la couverture.

- Appelle Hotch. Je veux quitter cette maudite ville dès que possible, asséna-t-il avant de passer la main dans ses cheveux puis retourner son regard vers Emily : maintenant, si tu pouvais sortir, que je puisse m'habiller.

Pendant un instant, Emily eut l'air de vouloir protester, mais un regard de mise en garde presque implorant de Reid la fit renoncer, hocher la tête et sortir de la pièce d'un pas élégant.

Bien que le besoin de Reid de sortir de l'hôpital semblait l'emporter sur celui de prendre du temps pour réfléchir, il mit du temps pour s'habiller. Il ignorait si cela venait du fait qu'il ne sache pas vraiment ce dont il avait besoin, ou qu'il soit trop effrayé à l'idée de se retrouver face à l'équipe. Il savait cependant que si Morgan passait la porte à l'instant et lui demandait de le regarder dans les yeux, il en serait incapable.

Puisqu'il ne pouvait pas non plus utiliser correctement son bras gauche, il lui fallut un bon moment pour se changer mais, après de nombreuses grimaces et sifflements de douleur, il sortit enfin de la chambre.

Emily se trouvait dans un coin éloigné et parlait à voix basse au téléphone. Quand elle le vit, elle lui fit un signe de la main, avant de dire au revoir à une personne que Reid supposait être Hotch et de raccrocher.

- On le retrouve sur la piste, dit-elle d'une voix assez basse.

- Mais, et mes affaires ?

- Garcia a rangé toutes tes affaires restées dans le chalet et elle va nous retrouver à l'aéroport avec les autres.

Reid hocha la tête puis se tourna vers la sortie la plus proche. Il fit un petit sourire à l'infirmière qu'il croisa, puis se retourna pour vérifier qu'Emily le suivait. Une fois dans la voiture, le silence se fit encore plus sentir et la douleur lancinance dans le bras de Reid se rappela à lui.

Il fixa ses mains et le sentiment d'avoir agi comme un crétin le submergea.

- Je suis désolé, murmura-t-il, assez fort pour qu'Emily puisse l'entendre sans pour autant briser trop violemment le silence.

Il leva ensuite les yeux et vit Emily secouer la tête :

- Je ne l'ai pas pris personnellement. Je sais ce que c'est que d'avoir le cœur brisé par un amant.

- Nous ne sommes pas amants, rappela tristement Reid.

- Ca ne change rien, reprit-elle en haussant les épaules. Quand le cœur est impliqué, on a l'impression que la plus petite écharde peut le faire voler en éclat et qu'aucun réconfort ne peut recoller les morceaux.

Les sourcils de Reid se froncèrent :

- En fait… ouais. Ouais, c'est exactement ça, dit-il en baissant à nouveau le regard sur ses mains. J'aurais aimé que ce ne soit pas le cas, mais j'imagine que la vérité fait mal, pas vrai ?

Emily lui fit un faible sourire et tendit la main pour lui tapoter la jambe. Le silence tomba à nouveau, moins empreint de malaise.

Quand ils arrivèrent enfin sur la piste, Reid repéra aussitôt Garcia, Hotch et JJ qui attendaient devant un des SUV. Il soupira et sortit du véhicule.

- Mini génie ! s'exclama Garcia. Oh, comment va ton bras ? Est-ce que tu vas bien ? Tu ne te sens pas malade ? Est-ce qu'Emily a pris soin de toi ? Qu'est-ce que le docteur a dit ? demanda-t-elle avant de se mordre la lèvre en le regardant avec impatience.

- C'est douloureux. Ca ira. Non. Oui. De le garder stérile et ne pas m'en servir.

L'analyste technique se mit à rire, accompagnée des deux autres femmes et de leur chef d'unité.

- Tu as fait du bon travail, Reid, déclara Hotch avec un de ses rares sourires et en lui donnant une petite tape dans le dos.

- Où sont Rossi et Morgan ? questionna Emily.

Hotch indiqua simplement un point derrière eux et, une fois retourné, ils virent un troisième SUV se garer.

Rossi, assis du coté passager et le plus proche d'eux, fut le premier à sortir. Il leva la main et hocha la tête en les voyant, avant de se diriger vers l'arrière du véhicule et en ouvrir le coffre afin de récupérer ses affaires.

Soudain, la silhouette de Morgan apparut à coté de Rossi. Reid ressentit un pincement au cœur et son estomac se tordit d'une manière déplaisante.

Les deux hommes récupérèrent leurs sacs puis avancèrent vers eux.

Bien que Reid se soit dit que regarder Morgan dans les yeux n'était pas une option, maintenant qu'ils se retrouvaient face à face il ne pouvait s'empêcher de le fixer. Cela dit, la raison pour laquelle il passait outre ses propres résolutions pourrait bien être que Morgan, lui, ne le regardait pas. Il évita en effet habilement de poser les yeux sur le génie pendant que Rossi et lui les rejoignaient, et il continua de l'ignorer même quand ils se regroupèrent et que les deux groupes se mirent à discuter d'un sujet que Reid n'entendait pas, ou plutôt auquel il ne prêtait pas attention.

Sachant que Morgan avait parfaitement conscience de son regard sur lui, Reid sentit ses yeux se plisser dans une expression quelque peu sceptique. Il était sur le point de dire quelque chose qu'il regretterait par la suite quand une main rassurante se posa doucement sur son coude.

Il tourna la tête et vit Emily lui faire un sourire. Il la remercia d'un hochement de tête. Le geste avait été assez fugace pour que Reid soit certain que personne ne l'avait remarqué et il en était reconnaissant.

Ils mirent du temps à monter à bord de l'avion, sans doute parce que rentrer signifiait avoir une nouvelle affaire, et avoir une nouvelle affaire signifiait perdre une petite parcelle de santé mentale de plus. Toutefois, Rossi finit par prendre la parole et ils montèrent les escaliers de leur vieux G-550.

La distribution des places, dans le jet, différait légèrement par rapport aux affaires habituelles. La plupart du temps, elles étaient horribles et brèves, ou dans la moyenne et longues. Ils se retrouvaient rarement avec des affaires très longues, très épuisantes mentalement et émotionnellement, et où la destruction de la vie humaine s'avérait si rapide et perturbante.

Les trois femmes s'assirent autour de la table située au milieu, et Hotch et Rossi un peu à l'écart. Il n'y avait pas beaucoup de conversations, seulement de petites plaisanteries et, autrement, un silence bienvenu. Morgan s'assit au fond de l'avion et, bien qu'il soit assez proche du groupe de filles, ses écouteurs et son langage corporel plutôt agressif indiquait clairement qu'il n'avait pas envie de parler.

Reid s'assit à l'écart de tout le monde avec un livre ouvert sur les genoux, bien qu'il n'en lise pas un mot. Il fixait le hublot en essayant de comprendre comment il se sentait. Blessé ? Trahi ? Stupide ? Vulnérable ? Si tous ces mots pouvaient être utilisés, aucun d'entre eux ne semblait vraiment taper dans le mille.

Reid leva les yeux en entendant son nom appelé à voix basse. Les trois filles le regardaient avec un sourire. Garcia fit un adorable signe avec son petit doigt, ce qui le fit sourire avant qu'il ne retourne à sa contemplation des nuages qui traversaient la nuit noire. Il savait qu'elles n'avaient rien voulu de plus que lui faire signe et le sortir de sa stupeur une seconde. Pourquoi ? Peut-être pour lui rappeler qu'il n'était pas obligé de s'asseoir seul, s'il ne le voulait pas. Mais il le voulait.

Le jeune agent dormait depuis moins d'une heure, selon lui, quand une vive douleur venue de ses points de suture tira son esprit du pays des rêves. Il ne put empêcher un « oh » peu discret de lui échapper et vit alors six pairs d'yeux se tourner vers lui, certaines avec inquiétude et préoccupation, d'autres avec incertitude sur la bonne manière de réagir.

Reid leur fit simplement un sourire honteux en leur disant d'un geste de la main que ce n'était rien. Cependant, peu importe ce que son cerveau lui criait, il avait regardé Morgan quand ils s'étaient tous tournés vers lui.

Ils avaient établis un contact visuel bref et perturbant, pendant lequel Reid avait senti ses yeux s'écarquiller de cette manière « expressive » dont Garcia lui avait parlé. Les yeux de Morgan, eux, étaient impassibles en rencontrant ceux du jeune agent, comme s'il n'avait levé le regard que parce que le bruit l'avait dérangé et non parce qu'il éprouvait la moindre inquiétude pour lui.

Reid put alors le sentir. Cette écharde dont Emily avait parlé. Celle qui réussissait à faire voler son cœur en éclat, peu importe à quelle point elle semblait petite.

Puis la réponse lui apparut. La description de ce sentiment ne tenait pas en un seul mot.

C'étaient la somme de tous ces mots.

Sentiments non retournés, inconfort, douleur, tristesse, un sentiment accablant d'avoir été utilisé, fausseté et tromperie, un bref flash de colère et de ressentiment remplacé par la peine et la haine de soi, l'odeur du désir consumé.

Et un malaise que Reid savait découler de ses problèmes de confiance en lui. Une confiance qui avait totalement disparue, à présent, car même les derniers lambeaux qui restaient encore avaient fini brûlés sous ce regard vide, cette expression impassible.

Et soudain, sous les coups d'un maillet, l'écharde le transperça de part en part.


Zangetsugaara : Ahah xD je crois qu'on est beaucoup à vouloir lui arracher la tête, y compris Prentiss. Il a intérêt à s'excuser très vite s'il ne veut pas mourir prématurément (et douloureusement. Très douloureusement.)

AsSeryMoon : je suis vraiment contente que les simulations aient autant plu ^^

loveyaoi-15 : c'est vrai j'ai pas mal galéré, mais au vu des réactions suscitées ça a totalement valu le coup !

val : oui, il fait vraiment de la peine, le pauvre

tatinou : Oui pas d'inquiétude, il y a 14 chapitres en tout

JustWritten : Merci beaucoup ! :D

tinetinetina : oh ça oui, il a intérêt ! Il agit vraiment comme un imbécile