La nuit était tombée sur le Sanctuaire. Le crépuscule bleu et rose avait laissé place à une belle voûte étoilée, et tous les apprentis étaient rentrés dans leur baraquement. Leurs maîtres, eux, avaient regagné leurs maisons respectives, qui s'illuminaient les unes après les autres.
DM, lui, était assis au chevet d'une fragile guerrière, dont le teint pâle malgré ses origines méditerranéennes trahissait encore la grande fatigue. Elle gémissait dans son sommeil, se tordant un peu pour trouver une position plus confortable pour son dos. Elle avait mal. DM essaya de la retourner doucement pour la masser et refaire ses bandages. Dans son inconscience, elle se laissa faire. DM écarta les beaux cheveux bouclés et découvrit une peau étonnamment douce pour une apprentie du Sanctuaire. Il sourit. Sa petite bellezza, comme il l'appelait, devenait une femme. Il se souvenait encore de l'enfant sauvage qu'on lui avait mis dans les pattes, comme il disait à l'époque, presque de force. Ordre d'Athéna : après la guerre sainte, celle-ci avait décrété que chaque chevalier devrait former son successeur. Y compris et surtout même, les anciens « traîtres », auxquels cela ferait le plus grand bien. DM était alors, il le disait lui-même, « mort de trouille ». Avec le maître qu'il avait eu, comment lui en vouloir ? Il n'avait aucune envie de traumatiser un enfant pour en faire un nouveau psychopathe. Même s'il savait que l'armure du Cancer requérait des dons particuliers.
Parce que dans le fond, DM n'était guère méchant. Et les récentes expériences avaient achevé de réchauffer son cœur. Certes, il gardait son sempiternel mauvais caractère, sa mauvaise foi, son ironie et son tempérament d'Italien colérique, mais il avait fait ressortir ses bons côtés. Et c'est peut-être parce qu'il savait ce que ses actes et son caractère devaient à son maître et à son entraînement, qu'il prit exactement le contre-pied.
Et parmi les dizaines d'enfants que l'on avait fait venir au Sanctuaire, DM n'en avait « senti » aucun digne de lui. Non pas par orgueil, mais bien parce qu'il savait exactement quel élève il lui fallait. Cette perle rare, qui serait à la fois capable d'une inamovible dureté et d'une compassion qu'il n'avait jamais eue, ou très tardivement, il la trouva sur une île de Méditerranée, anciennement italienne, où les femmes étaient parfois plus dures que les hommes. Il la trouva dans un petit village de montagne qui embaumait le mimosa et les oliviers, où le vent murmurait des sortilèges et où l'on entendait au loin les cloches des maigres chèvres. Il s'avéra que ce fut une fillette de 8 ans, brune aux yeux noirs plein de feu, qui gardait les troupeaux et n'avait plus de famille proche. Tout le monde l'aimait, mais se méfiait un peu d'elle, car elle était plutôt farouche, avait mauvais caractère, et n'était pas vraiment ouverte aux autres. Quand il la trouva, DM crut voir son double féminin, avec 15 ans de moins. Rien que pour l'approcher, il avait dû ruser. Pour la convaincre de le suivre, il avait fallu qu'il réduise un rocher en mille morceaux. Ebahie, elle s'était mise à trottiner derrière lui, qui s'éloignait déjà, en lui demandant : « Je serai un jour aussi forte que vous ? » Il avait ri. Pas de doute : c'était elle.
8 ans plus tard, il était assis sur son lit, dans son temple, et il caressait sa peau brune. DM eut soudain un sursaut de pudeur. C'était sa disciple, une enfant, enfin… Plus tout à fait, mais il n'avait pas le droit d'avoir la moindre pensée ambiguë à son égard. Pourtant, il avait remarqué que l'attitude de Panorea envers lui avait un peu changé. Elle rougissait quand il la regardait, soupirait plus que de raison et devenait plus coquette. Il avait cru à une amourette avec un autre disciple, une crise d'adolescence… Il eut un rire amusé. Qui sait ?
« Où suis-je ? »
« Ah tiens, on se réveille, bellezza ? »
Elle se retourna vivement, et ne put retenir une grimace de douleur. « Maître… »
« Arrête de bouger, tu n'es pas encore remise. Je n'ai pas envie de te garder ici 15 jours au lit. »
Elle regarda autour d'elle, rougit… Elle était dans la propre chambre de son maître. Pour la soigner, il n'avait pas voulu la laisser au dortoir, avec les autres apprentis. Insigne privilège. Même les frères d'armes de DM étaient étonnés, sauf Mû évidemment, qui s'était toujours comporté avec Kiki comme un père avec son fils, et qui ne l'avait jamais envoyé dormir ailleurs que sous son toit.
Mais Panorea savait ce que cela signifierait pour elle à son retour auprès des autres. Jalousies, insultes, bagarres et des coups, encore. Elle savait bien les rendre. Mais elle ne voulait pas entendre des commentaires désobligeants. Et surtout pas des insultes envers son maître.
« Maître, je vais mieux, je vais rentrer au dortoir. Je ne peux pas rester. »
« Tu restes, c'est un ordre. »
« Mais… », fit-elle, implorante.
« Pas de mais. Depuis quand discutes-tu ? »
Cette fois, DM avait repris son ancienne personnalité. La force, l'autorité. Panorea releva vivement la tête, le regarda avec des yeux plein de larmes. « Ne pleure pas. Je ne veux pas voir ça dans tes yeux. Ce n'est pas toi », dit-il avec fermeté. « Si les autres t'emmerdent quand tu rentres, défends-toi. Tu sais très bien le faire. Tu es plus forte qu'eux. Tu as vu comme tu as envoyé ce jeune crétin au tapis tout à l'heure ? » dit-il en ricanant.
Elle rit franchement « oui, pourtant il a bien failli m'avoir. Mais c'est vous… »
« Oui bon, d'accord, mais c'est toi aussi. Alors n'ai peur de personne. Tu es la plus forte. Et la plus belle. C'est pour ça qu'on te haïra. Et qu'on te craindra. »
« Comme vous ? »
DM eut un bref silence surpris, et la regarda. Ils se fixèrent un moment, elle pleine d'admiration, lui… de tendresse amusée.
« Oui, comme moi. Mais tu parles surtout de la beauté ou de la force ? » demanda-t-il avec malice.
Elle ne sut que répondre, rougit de plus belle. Elle préféra se recoucher, feignant à peine d'avoir mal. « Allons, je te taquine. Dors, c'est ce que tu as de mieux à faire. »
Il passa sa main sur son front, descendit lentement sur sa joue. A sa grande surprise, elle prit sa main et l'embrassa. Il eut du mal à cacher son trouble, et ne s'attarda pas trop. Avec un peu trop de brusquerie, il se leva et alla jusqu'à la porte, sans se retourner. Elle lui dit alors : « Vous êtes pour moi le meilleur des maîtres. Je n'en voudrais pas d'autre. Merci d'être là pour moi. »
A son arrêt sur le seuil, elle le sentit presque sourire. Il sortit, et elle sombra dans le sommeil.
