Hello tout le monde !
Cette histoire semble beaucoup plaire si j'en juge par le nombre de pages vues et les quelques-uns/unes d'entre vous qui la suivent et ont laissé des commentaires ! Merci merci, mais j'en veux encore !
Et pour la peine, je peux déjà faire un petit teasing et vous dire que les 2 prochains chapitres sont pratiquement au point... Alors restez fidèles et reviewez !
L'Amazone.
Chapitre 5
Le soleil chauffait lentement les pierres du chemin escarpé qu'empruntait Panorea pour rejoindre le baraquement des apprentis. Malgré la douleur qui lui taraudait encore le dos, elle courait le plus vite possible. Pour s'éloigner des temples, s'éloigner de lui, de ce futur qu'il lui prédisait, de tout… Mais ses pensées ne la lâchaient pas.
Ah, je ne suis pas assez bien pour lui ? Il me l'a bien fait comprendre, que je rêvais. Je ne suis qu'une gamine, comment ai-je pu croire une seule minute qu'il serait autre chose qu'un maître ? Les autres ont peut-être raison, il n'est pas capable d'aimer. Pourtant, il n'a jamais été cruel avec moi. C'est la première fois que je le vois aussi dur et blessant. Pourquoi ? Et si…
Elle ralentit sa course, essoufflée et pensive. Et s'il me mentait ? Après tout, c'est compliqué pour eux d'aimer. Pour moi aussi normalement. Mais je m'en fous de leurs lois. Il m'a toujours dit que les règlements c'était pour les moutons. Tant que ma cause est juste et noble, je dois la défendre. Et que fais-je de mal en l'aimant ?
Elle s'arrêta un instant au bord du chemin. Sur sa gauche, entre deux flancs de la montagne, c'était son endroit préféré. Celui où l'on voyait le mieux la mer depuis le baraquement des apprentis. Elle s'y était assise plus d'une fois, après des bagarres avec les autres, ou lorsque son maître n'était pas là pour l'instruire, ou encore lorsque Shina l'abreuvait de conseils maternels dont elle n'avait rien à faire. Elle s'approcha et s'appuya à la pierre pour regarder cette mer si bleue, dont la vue lui tordait à chaque fois le cœur, parce que cela lui rappelait son enfance, son pays perdu qu'elle n'avait pas revu depuis 8 ans. Son maître ne lui avait jamais posé tellement de questions sur son passé, ses parents. Il l'avait prise comme elle était, comme si elle était entrée dans l'existence du jour au lendemain, sans racines. Pourtant, elle en avait, et de temps en temps, elle les sentait qui tiraient, là, à l'intérieur, surtout quand elle voyait la mer. C'était à la fois son réconfort et son tourment.
J'suis maso quand même. La mer m'appelle, et pourtant ça me fait mal. Je l'aime, lui, et je ne devrais pas. Pfff… è una merda la vita.
« Panorea ! qu'est-ce que tu fous là-haut toute seule ? »
L'appel la tira de ses pensées, et elle se retourna pour voir Kikieon qui remontait la côte jusqu'à elle.
En 8 années de dur apprentissage, l'élève de Mû avait changé. Bien changé. Ses cheveux en broussaille avaient laissé place à une longue chevelure de feu qui rehaussait ses yeux verts en amande. Son visage était un mélange parfait de douceur, de sagesse et de puissance contrôlée. A tous points de vue, il était aussi prometteur que son maître au même âge, et nul ne doutait qu'il prendrait sa suite. Toutes les filles en étaient folles. Toutes, sauf Panorea. Dès son arrivée au Sanctuaire, elle avait sympathisé avec ce garçon qui supportait son caractère et qui adorait faire pleuvoir des pierres sur elle, parce qu'elle était la seule à les ramasser pour les lui relancer à la face au lieu de s'enfuir en pleurant, comme toutes les autres. Il était pour elle le grand frère qu'elle regrettait de n'avoir pas eu, mais en grandissant, les sentiments de Kikieon à son égard avaient quelque peu évolués. Elle faisait mine de ne rien voir, au grand désespoir du beau jeune homme qui s'arrêta devant elle, armé de son plus beau sourire.
« On s'inquiétait tous pour toi, on se demandait comment tu allais après ton combat. »
« Tous ? Ca m'étonnerait. J'en connais au moins un qui doit vouloir me crever. »
Kiki éclata de rire : « Oui Polyeucte était un peu revanchard au début, mais il est beau joueur. Il admet qu'il a été mauvais sur ce coup-là. Je ne crois pas qu'il t'en veuille tant que ça. »
« Humm. On verra ça. Vous mangez encore ? »
« Oui, tu as faim ?»
« Un peu. »
Ils prirent le chemin qui menait au baraquement, sans se presser. Kiki avait envie de la garder encore un peu pour lui. Il la trouvait trop froide, trop cassante. Ca l'énervait.
« Comment ça s'est passé alors ? »
« Comment ça s'est passé quoi ? »
« Bah, avec ton maître. Il a pensé quoi de ton combat ?
« Pas plus que ce que tu as entendu dans l'arène. »
« C'est tout ? Il est plus bavard d'habitude, tu es sûre que… »
« Ecoute Kikieon, j'ai pas envie d'en parler, ok ? Ca m'emmerde déjà assez qu'il m'ait soignée chez lui, je vais encore devoir supporter les remarques des autres, alors laisse tomber. On en parlera plus tard, ou pas du tout d'ailleurs, ça n'a pas d'importance. Il n'y a rien de spécial à raconter. »
Elle passa la porte du baraquement sans un regard pour lui. Sa réaction et son attitude étaient tellement nouvelles pour lui qu'elles le laissèrent muet. Et un peu triste. Mais l'entraînement psychologique de son maître le servait parfois. Il se dit que le comportement de Panorea, certes colérique et de nature vive, n'était pas habituel, et qu'elle devait cacher quelque chose.
La grande salle où se tenaient ordinairement les repas était bondée. L'étiquette du lieu était calquée sur celle des monastères : une gigantesque table autour de laquelle prenait place chaque apprenti, présidée par le chevalier qui supervisait l'intendance de la maisonnée. Marine était morte depuis longtemps, après l'avoir dirigé d'une main de fer. Depuis lors, c'était Shina qui maternait toute la jeune maisonnée. Les apprentis pouvaient parler, à la différence des religieux, mais interdiction était faite de crier, de s'insulter et encore moins de se livrer à une bagarre. Le contrevenant se voyait condamné à toutes sortes de punitions, la moindre étant d'être contraint au mutisme complet.
Panorea s'assit sans bruit et sans un regard pour ses compagnons à sa place habituelle. Elle salua seulement Shina, qui inclina rapidement la tête, sans lui poser plus de questions. Kikieon la rejoint et s'assit à côté d'elle sans un mot non plus.
Face à eux se trouvait une jeune et jolie Mandchoue à l'air impertinent et fourbe, voisine d'un garçon efféminé qui n'avait d'yeux que pour elle. Ashkara, l'apprentie de Shaka, et Endymion, celui d'Aphrodite. Elle les détestait autant l'un que l'autre. Dès les premiers jours, au Sanctuaire, elle les avait vite jugés : aussi bêtes qu'arrogants. Elle était d'autant plus sûre d'elle qu'elle savait que la plupart des maîtres partageaient son point de vue. Partager la table d'Ashkara, c'était comme nager dans une mer infestée de méduses. Pourtant, l'attaque vint d'ailleurs :
« Alors Panorea, il fait bon vivre dans les temples ? »
Astarius, l'apprenti de Shura. Gentil. Ce qui ne l'empêchait pas d'être crétin. Et Panorea le sentait toujours vaguement jaloux d'elle à cause de l'amitié que lui vouait son propre maître.
« Pourquoi, le bouquetin ? Les punaises de ton lit te démangent ? »
Astarius sourit avec un air narquois. Et c'était bien la première fois. Mauvais signe. « Non, mais tout le monde n'a pas l'honneur de dormir sous le toit de son maître, voire dans son lit… »
Un murmure parcourut les rangs. Panorea rompit son pain tranquillement, et le mâchonna avec un regard de mépris pour l'apprenti.
« Faut dire qu'avec un niveau comme le tien, pas étonnant que maître Shura ne t'ai jamais gardé chez lui. Moi aussi j'aurai honte d'un pareil élève.»
Encore quelque peu adepte du « Courage, fuyons », Astarius reçut l'insulte sans demander son reste et se concentra sur son assiette. Mais Ashkara ne put se contenir plus longtemps. Lorsqu'elle voulait humilier quelqu'un, elle affectait de lâcher ses mots avec nonchalance et dédain. Un mot, presque un rien, pouvait devenir un rasoir mortel sous sa langue acérée : « Pff. De toute façon, on sait bien comment ça marche. On couche avec le maître, et on a toutes les faveurs. Il n'y a qu'à voir le combat contre Polyeucte, c'était joué d'avance. »
Elle m'énerve avec sa voix posée, ces syllabes qu'elle détache comme si j'étais une esclave stupide. Pour qui elle se prend…
Cependant, le dit Polyeucte était précisément assis à la même table, et tenta de calmer le jeu : « Tais-toi Ash, j'ai été mauvais c'est tout. Ca n'a rien à voir. Garde ton fiel. »
Panorea lui jeta un coup d'œil souriant. Un brave gars Polyeucte. Mais Ashkara ne se déclarait pas si facilement vaincue : « Toi, tu n'es qu'un faible de toute façon. Vous tous ici d'ailleurs. Aucun parmi vous n'a jamais eu le courage de lui balancer ses quatre vérités à celle-là. »
Panorea regardait l'élève de Shaka avec attention. Elle avait rarement vu à quel point la haine pouvait déformer un être et lui ôter toute sa beauté. Cela lui faisait de la peine, dans un sens. Et même si elle détestait Ashkara, elle avait presque pitié d'elle.
« Que t'ai-je donc fait Ashkara, pour que tu me haïsses tant ? Je ne crois pas t'avoir un jour fait le moindre mal, tu es plus belle que moi, appréciée de tous et respectée, même si je ne comprends pas trop pourquoi, alors… - elle se pencha lentement en s'accoudant sur la table, plantant son regard dans le sien- c'est quoi ton problème ? »
Ashkara se raidit mais soutient le regard. Une élève de Shaka ne pouvait pas se laisser impressionner psychologiquement de façon aussi évidente. Elle esquissa un sourire :
« Un problème ? Moi ? Et quel problème veux-tu que j'ai avec une fille sans famille, une esclave presque, une gardeuse de chèvres venue d'un caillou aride ? »
Les garçons tremblaient devant la violence basse de l'attaque. Panorea sentait monter la colère en elle, mais se maîtrisait encore.
« Nous sommes tous égaux ici, tu le sais. »
Ashkara haussa les épaules et lui dit avec hauteur : « Quand on descend des seigneurs de Mandchourie, on ne se mêle pas au commun des mortels. »
« Alors qu'est-ce que tu fous ici ? A notre table ? Dégage, va chez ton maître tiens. Je croyais qu'on apprenait l'humilité avec Shaka... » Panorea se redressa et croisa les bras sur la poitrine, et un sourire en coin vint éclairer dangereusement son visage : « Remarque, j'exagère. Pour l'apprendre, il faudrait que lui-même la pratique. Vous êtes aussi imbus de vous-mêmes l'un que l'autre. »
Ashkara blêmit. Les autres apprentis regardaient Panorea, qui sans s'en rendre compte, ressemblait tant à son maître en cet instant que cela en était saisissant. L'attitude sardonique et inattaquable, la cruauté dans l'oeil, tout y était.
Les deux filles se fixèrent sans ciller, la Méditerranéenne sûre d'elle, la Mandchoue cherchant une faille. Elle finit par partir d'un éclat de rire cristallin. Surprise, Panorea plissa les yeux avec méfiance. « Pauvre folle, tu te trompes de cible. Qui mieux que toi peux se prévaloir d'avoir bien acquis l'enseignement de son maître ? Mais oui... En matière de haine, tu as le meilleur exemple dont on puisse rêver. Ce maître sanguinaire que tu aimes tant… - Panorea sursauta lorsqu'elle prononça le mot, Ashkara le vit avec plaisir – oui sanguinaire... Ce n'est pas un hasard s'il t'a choisie, vous êtes pareils : aussi dingues l'un que l'autre, et… »
Elle ne put pas achever sa phrase. Une pression terrible, innommable, lui saisit la gorge, et l'étouffait de plus en plus. Effarés, les autres apprentis la regardaient se débattre. Kikieon regarda Panorea, parfaitement immobile, et dont les yeux noircissaient à mesure qu'elle exerçait sa pression mentale.
« Panorea, arrête ! Tu vas la tuer ! »
Elle ne l'entendait plus, elle ne voyait plus qu'une chose : Ashkara se débattant au gré de son esprit. Kikieon se concentra et atteint l'esprit de Panorea :
« Qu'est-ce que tu fous bon sang ? Tu ne vas pas la tuer. »
« T'occupes, c'est pas ton problème. »
« Si tu m'y obliges, je vais devoir te défendre contre toi-même. »
« Essaie toujours ! »
Elle coupa court à son intrusion et il se retrouva projeté 10 mètres plus loin. Stupéfait, il l'a regardait comme s'il la voyait pour la première fois. « Panorea… Merde, qu'est-ce qui t'arrive ? »
Shina comprit rapidement ce qui se passait, mais elle se heurta à une telle force psychique qu'elle resta paralysée sans pouvoir intervenir. Personne ne pouvait plus pénétrer le cercle protecteur que Panorea venait de créer autour d'elle et d'Ashkara. A présent, c'était un combat entre elle deux.
Malgré la douleur, Ashkara parvenait à fixer Panorea, et toute sa haine passait dans ses pupilles. Elle se concentra au maximum. Shaka est mon maître, ce n'est pas cette fille d'esclave qui va me tuer.
Quelques minutes après, Panorea atterrissait contre un mur du réfectoire. Ashkara lui avait envoyée une décharge mentale si forte et soudaine qu'elle avait dû lâcher son étreinte. Un peu secouée, elle essuya le sang qui coulait sur son front et la rendait aveugle, et Ashkara lui apparaissait dans un brouillard rouge, triomphante. Rageusement, elle se releva d'un bond, et la vitesse avec laquelle elle lui administra un coup de poing dans le ventre stupéfia la Mandchoue qui ne s'y attendait pas et se plia en deux. Panorea lui attrapa les cheveux, lui redressa la tête et rapprocha son visage du sien. Dégoulinante de sang, les yeux brillants, elle était belle et terrifiante.
« La haine… Oui, peut-être bien que c'est la haine qui m'anime et me donne mon pouvoir. Que crois-tu pouvoir faire avec tes trucs psychiques ? Tu ne tiens même pas sur tes jambes. Oublie les tours de magie. La guerre et la haine, ça sert à faire couler le sang. »
Ashkara tremblait entre ses mains. Panorea se sentait investie d'un pouvoir immense, qu'elle n'avait jamais ressenti. Elle avait envie de l'éventrer sur place, de la faire souffrir, et le pire, c'est qu'elle aimait ça. Ses yeux portaient des ténèbres, ses cheveux flamboyaient et autour d'elle tournoyait une aura rouge et or. La Chinoise crut sa dernière heure arrivée et ferma les yeux en psalmodiant quelque chose que Panorea ne comprit pas.
Une seconde après, elle s'écroulait à ses pieds, inconsciente. Ashkara tomba à genoux en pleurant, et Shina se précipita sur elle.
« Ca va ? Calme-toi, calme-toi... »
Effarée d'être encore vivante, Ashkara se livra à une véritable crise de nerfs et tomba évanouie au milieu des autres apprentis livides qui s'étaient réunis autour d'elle. Kikieon avait accouru près de Panorea, et constata avec soulagement qu'elle était vivante.
« Qui a pu faire ça ? Ce n'est pas Ashkara, elle tremblait comme une feuille. »
« Non, c'est moi. »
Tous tournèrent la tête vers le fond de la salle, d'où venait la voix qui résonnait. Celle de DM.
Le chevalier du Cancer traversa la salle dans un silence épouvanté. Sans un regard pour Ashkara, sans un mot pour Shina, il prit Panorea dans ses bras. Nul n'osa s'interposer ou esquisser le moindre geste. Il caressa son front, puis regarda lentement sa main pleine de sang, avec un mélange de tristesse et de dégoût. Toujours muet, le regard vide, il la souleva et la porta hors de la grande salle. Sur le seuil, il dit enfin : « Kikieon, va trouver le Grand Pope. Dis-lui que j'ai besoin de le voir. Tout de suite. »
