Le soleil était à son zénith, blanchissant tellement les pierres des temples qu'elles en devenaient aveuglantes. Les chevaliers s'affairaient dans les différentes arènes, les gardes montaient des vivres dans les multiples greniers, sous le bon compte des intendant. Deux d'entre eux pourchassaient un jeune apprenti qui s'était octroyé quelques douceurs qui ne lui étaient pas destinées. Dans l'arène principale, Milo entraînait inlassablement Polyeucte, le renvoyait au tapis, le pressait de se relever, encore et toujours, tandis que Camus, peu intéressé par cet entraînement, lisait sur les marches, parfaitement immobile, nettoyant seulement ses pages lorsqu'une chute violente de Polyeucte lui ramenait de la poussière.
Du haut d'une fenêtre de son temple, le plus vaste de tous, le Grand Pope contemplait la vie ordinaire du Sanctuaire, son petit train-train ennuyeux et reposant dont il était le garant. C'était son heure préférée, celle de l'apaisement.
Revenu d'entre les morts lui aussi, Shion s'était jeté dans son rôle de grand maître de la chevalerie d'Athéna, comme s'il avait voulu rattraper le temps perdu et effacer ses erreurs de jugement passées. Mais il n'était pas exempt de fatigues, de doutes et de peines, et il ne pouvait les confier à personne, hormis à Mû, qu'il avait toujours aimé comme un fils. Si le Sanctuaire n'avait pas eu de batailles à mener depuis des années, la formation des nouveaux chevaliers n'en était pas moins un combat de tous les instants, surtout avec des éléments aussi incontrôlables qu'une Panorea. Lorsque Kiki était apparu, livide, devant lui, Shion savait qu'un drame venait de se produire. L'apprenti de Mû ne venait jamais le voir sans une bonne raison. Quand il appris que DM et Panorea y étaient mêlés, il n'était même pas surpris. Mais vaguement inquiet. Le récit de Kiki ne le rassura pas.
Il accepta de recevoir le chevalier du Cancer, qui arriva en portant Panorea, assise sur ses bras, la tête tombant sur son épaule. Son sang continuait de couler sur sa tunique. Sans rien dire, parant à l'urgence, le Grand Pope la fit allonger dans son bureau sur une méridienne rouge, non loin de la fenêtre où il se tenait encore si tranquillement quelques instants plus tôt. DM nettoya la plaie qu'elle s'était faite à la tête, tout le sang de son visage, tira un peu les rideaux du balcon pour la protéger de la lumière trop forte, et la laissa reposer.
« Comment as-tu interrompu leur combat ? »
« Hypnos ».
« Quoi Hypnos ? »
« J'ai développé le don d'Hypnos. Je l'ai plongé dans un sommeil profond. Vous savez, il n'y a pas que Shaka qui connaisse des tours de passe-passe psychiques. »
Shion regarda DM avec un peu de surprise : « Et depuis quand sais-tu te servir de ce tour-là toi ? »
DM haussa les épaules : « Depuis qu'on a eu que ça à faire depuis 8 ans. Il faut bien se donner quelques défis pour combler l'ennui. »
Le Grand Pope regarda son chevalier droit dans les yeux. DM lui rendit son regard sans fléchir. Il y avait belle lurette qu'il ne l'impressionnait plus. Et il avait envie de le provoquer un peu, le Grand Mouton.
Ce dernier sourit gentiment devant la provocation : « Tu n'as pas changé Angelo. Toujours aussi cassant et moqueur. »
« Désolé, en prenant de l'âge je ne m'arrange pas. »
Adoucissant son regard, Shion passa la main dans les cheveux de DM avec tendresse, comme un père l'aurait fait avec son fils : « Je me souviens d'un garnement qu'on m'a amené un jour, qui mordait et tapait les gardes qui le tenaient péniblement. Derrière sa colère de gamin, dans ses yeux bleus encore trempés d'innocence, j'avais cru sentir une bonne et franche nature, et un potentiel incroyable. Tu étais un bon garçon chevalier, du moins lorsque tu es arrivé ici. L'erreur a été de te confier à celui qui fut ton maître. Son influence sur toi a été désastreuse, et je m'en voudrais toujours. »
« Vous n'aviez pas tellement le choix. Ma naissance m'obligeait de fait à apprendre avec lui.
« J'aurai dû mieux te protéger. C'était mon devoir. »
Toujours aussi peu adepte des moments d'émotion, DM se contenta de hausser les épaules : « C'es du passé. Je me suis rattrapé comme j'ai pu, et tout seul. C'est pour ça que je n'ai pas envie que la même chose se reproduise avec elle. »
Se disant, il s'assit au chevet de Panorea, inconsciente de ce qui se passait autour d'elle. Son visage était apaisé, pur et beau. DM se perdit dans sa contemplation, et fit un geste comme pour caresser sa joue.
« Prends garde chevalier. »
Nul besoin d'ajouter quoi que ce soit d'autre. DM se raidit devant l'avertissement du Grand Pope, et arrêta sa main.
« Je sais. Je sais que c'est difficile. Mais ce n'est pas possible, tu le sais. Cela la détruirait. »
« Pourquoi après tout? » dit DM en se levant et en marchant à la fenêtre. Il s'adossa nonchalamment à une colonne, tira un peu le rideau qui lui cachait la vue, et regarda le combat de Milo et Polyeucte.
« Vous n'aviez qu'à me confier un gamin, et pas une petite sorcière comme celle-là. »
« Dois-je te rappeler que c'est toi même qui l'a ramenée parmi nous ? »
« Il fallait me dire que je faisais une erreur. »
« Tu étais bien assez grand alors pour prendre tes propres décisions. »
DM grommela, et croisa les bras sur sa poitrine. Son regard se perdit vers l'horizon.
« Je n'aurai jamais dû accepter d'être un maître. Mon signe est trop lourd à porter et à transmettre. Vous le savez comme moi. C'est un signe violent, sombre, fatal. J'ai enseigné à Panorea tout ce que je pouvais en terme de technique de combat, quelques rudiments de savoir-vivre et de chevalerie, bien que je n'y crois pas beaucoup moi-même... Mais alors que je pensais en avoir déjà fait un exemple de vertu, la réalité m'a rattrapé. Elle est forte, très forte même, mais immature. Elle n'est pas prête pour apprendre réellement à être un chevalier d'or. Pourtant, elle a cette chose horrible en elle, un élément qui l'a déterminée dès sa naissance à être ce à quoi je la destine : elle a la violence dans le sang. Comme moi. Comme tous les autres avant nous. »
Il regarda Shion, dont le visage était impénétrable. « Vous l'avez sentie vous aussi, n'est-ce pas ? Cette aura noire et rouge qu'elle invoque lorsqu'elle est en colère... L'aura de la haine. La pure et primitive envie de tuer, sans réfléchir. Quand elle a dégagé cette force psychique incroyable tout à l'heure, elle était presque invincible. Même Shina n'a rien pu contre elle. J'étais en chemin pour vous voir quand je l'ai sentie. Je n'y croyais pas. Elle m'inquiète vraiment... »
« C'est son pouvoir Deathmask. Tu n'y changeras rien, c'est son destin. »
« Son destin, ce serait d'être un assassin comme moi ? »
Shion lui saisit le bras avec véhémence : « Non ! Justement. A toi de lui apprendre à maîtriser ses dons. Ton maître n'a exalté en toi que ce qu'il y avait de mauvais pour te rendre puissant, mais tu aurais dû avoir le choix. Manigoldo en son temps n'était pas un monstre... Je t'assure, j'ai eu le temps de l'observer. Parce que son maître en avait fait un chevalier digne et conscient de sa mission. En lui, sa puissance obscure devenait une force bénéfique. C'est ça le sens de ton signe : faire coexister le bien et le mal en un seul être. Panorea découvre qu'elle peut tuer un être humain avec autant de facilité qu'une fourmi. Cela la grise. Et elle découvre que tuer est jouissif, parce que le mal est plus tentant et séduisant que le bien, et parce qu'elle n'est encore qu'un petit animal, une sauvageonne... Ne me regarde pas avec ces yeux-là, tu sais de quoi je parle. Elle a tout à apprendre de la droiture. A toi de l'anoblir, d'en faire un être d'exception. Ton maître ne t'a pas montré l'autre chemin, parce que c'était un imbécile. Mais tu sais, toi, ce que c'est de mourir et tu connais le prix de la vie. Alors je te le dis chevalier, tu ne feras pas de Panorea une meurtrière sanguinaire. »
DM regarda Shion avec un air dubitatif. « Vous êtes vraiment trop bon avec moi Grand Mouton. Invariablement optimiste. Et si je ne savais pas comment m'y prendre ? Si j'avais usé toutes mes bonnes idées ? Hein ? Dites. »
Shion rit doucement, comme s'il avait une idée en tête. DM s'en étonna et fronça les sourcils : « Je ne plaisante pas. Je ne sais plus quoi en faire. Elle me fait sa crise d'adolescence, et moi je n'ai rien d'une nounou. »
« Est-ce que tu sais pourquoi elle s'est lancée dans cette bagarre ? »
DM haussa les épaules : « Une histoire de filles qui a mal tourné, qu'est-ce que j'en sais moi... On est con comme la lune à cet âge-là.»
« Kiki m'a raconté tout ce qui s'était dit avant que Panorea n'agresse Ashkara. Cela te concerne chevalier. »
« Tiens donc. Vraiment? »
« Ne fais pas l'innocent. Tu sais très bien ce que ressent ta disciple pour toi. »
Ennuyé, DM tourna le dos sciemment au Grand Pope. « Oui. Je sais. Cela me trouble assez. »
Ils restèrent un moment sans rien dire. Shion osa une question : « As-tu jamais aimé, chevalier? »
« Vous moquez-vous de moi ? Vous savez que ça nous est interdit. »
« Comme si briser une règle de plus t'arrêtait... » sourit Shion.
DM se retourna d'un bond, les yeux furieux : « Crachez le morceau, qu'est-ce que vous insinuez ? »
« Que c'est par l'amour que tu arriveras à faire quelque chose de Panorea. N'as-tu pas compris ? Je ne te demande pas de dépasser les limites du respect qu'un maître doit avoir pour son disciple... Mais montre-lui de l'amour. N'essaie pas de la fuir. C'est une enfant qui avait tout perdu que tu as recueillie. Elle a l'abandon en horreur. Rejettes-là, et tu en feras le monstre que tu crains tant. »
« Alors ? »
« Alors, si je n'avais qu'un conseil à te donner chevalier, c'est celui-ci : sors Panorea du Sanctuaire. Avec, ou sans toi, si tu ne te sens plus la force de la guider. Mais sors-la d'ici. Il est temps qu'elle se confronte au monde qu'elle est sensée défendre un jour. »
« Les grands esprits se rencontrent. Je me disais précisément hier qu'il fallait développer les voyages dans le cursus d'apprentissage. »
Shion éclata de rire, et ébouriffa les cheveux de DM : « Tu vois que tu sais et que tu n'es pas un si mauvais maître. Mais sais-tu où l'emmener ? »
« J'ai ma petite idée. La gamine ne veut pas grandir ? Elle doit apprendre à dominer son pouvoir ? Qu'à cela ne tienne. Elle va apprendre. Je connais l'endroit parfait pour cela. Pour nous, chevaliers du Cancer, il n'y en a qu'un seul. »
Shion comprit tout de suite où DM voulait en venir, et il en devint blême. « Pas tout de suite Angelo. C'est trop, beaucoup trop. Elle risque de s'effondrer devant une telle épreuve. »
« Si c'est le cas, elle n'est pas digne de porter mon armure », répondit-il durement. Il murmura, presque à lui-même : « Elle n'est pas digne de moi. »
« Toi-même, on ne t'a pas envoyé là-bas immédiatement. Même dans sa folie, ton maître n'y aurait jamais songé. »
« Rassurez-vous, il m'y a entraîné plus vite que vous ne pensez. »
Shion soupira. Il sortit lui aussi de l'obscurité et s'avança sur le balcon. « Trouves une étape intermédiaire. »
DM réfléchit un instant. Puis l'idée lui vint, comme un souvenir. Il sourit : « Très bien. Je sais où je l'emmènerai. »
Il se tourna vers Shion et le salua : « Merci de m'avoir reçu si vite. Ce n'est pas comme si je passais par chez vous tous les quatre matins mais bon, ça me touche. Surtout que je ne vous ai jamais ramené que des ennuis. »
DM marcha jusqu'à la méridienne pour prendre Panorea dans ses bras. Tandis qu'il se penchait vers elle, la voix du Grand Pope le glaça :
« Une dernière chose chevalier. Avant son départ, Panorea devra aller voir Shaka. Telle sera sa punition. »
Sans qu'aucun muscle de son visage ne trahisse ses pensées, DM souleva sa disciple et s'éloigna lentement. « Mes pauvres enfants... » murmura Shion. Trop occupé à dégager les cheveux des yeux de sa disciple endormie, DM ne l'avait pas entendu.
