Je suis tellement bien... Il me semble que je ne me suis pas sentie reposée, calme, tranquille comme ça depuis des années. Io sogno... sono nelle sue braccia. E dolce, potente... Ah. Se solamente potesse amarmi...
Panorea voguait dans ses pensées intérieures, loin, très loin des contingences du monde. Dans le sommeil profond, rien ne vous atteint.
DM en revanche, était plus que contrarié. Il ne savait même plus quoi en faire. La ramener au baraquement, c'était renvoyer le loup dans la bergerie. La garder chez lui, le risque de toucher d'un peu trop près ces « limites du respect entre un maître et son disciple » évoquées par Grand Mouton... Et en plus, il lui impose la visite au grand sage. Dieu sait ce qu'il va lui faire comme sermon encore...
Avoue-le toi ragazzo, tu l'aimes, ta bellezza...
« Merda, no ! Non posso più ! »
Dévalant les marches quatre à quatre, DM s'arrêta sur le seuil du 10ème temple. « Shura ! » SHURA ! Descends de ton bourrin 2 minutes, c'est urgent ! »
« Que me vaut le plaisir d'une visite aussi inattendue qu'élégante ? » railla l'Espagnol en sortant de l'ombre de son temple.
« Tu prends la gamine le temps qu'elle se réveille et se calme. J'ai des choses à régler. On va partir. »
Shura le regarda, éberlué : « Partir où ? »
« En entraînement. Je la sors d'ici. Tu ne vas pas me dire que tu n'as rien senti tout à l'heure ? Mm ? »
Shura leva les yeux au ciel : « Difficile de l'ignorer, tout le monde ne parle que de ça de toute façon depuis ce matin. »
« Oui, eh bien c'est pour ça, également, que je l'emmène. Elle a besoin de sortir de cet aquarium. Sinon ça va mal finir. Ou elle va décimer la moitié de la nouvelle génération, ou... -DM baissa la tête – ou je vais finir par faire une connerie avec elle. »
DM qui baisse la tête comme un vaincu et qui a peur de lui-même... Voilà une image pour laquelle Aphrodite paierait cher...
« Et tu crois que c'est un tête-à-tête hors du Sanctuaire qui va améliorer la situation ? »
Shura n'était pas peureux de nature, mais le regard que lui lança DM lui serra la gorge. « Tu ne sais pas où je l'emmène. Et je t'assure que ce n'est pas l'endroit idéal pour profiter des gamines. »
L'Espagnol le regarda d'un air incertain. Le désarroi qu'il lut dans le regard du chevalier du Cancer, plus encore que la vue de la belle endormie dans ses bras, suffit à le décider.
« C'est bon, viens. »
Il mena l'Italien à sa petite maison de chaux blanche, qu'il avait bâtie seul et qui les abritaient son cheval et lui, puis à une chambre sombre et fraîche. DM allongea Panorea sur le lit recouvert d'une peau de mouton, et sortit immédiatement de la pièce, plantant Shura sur le pas de la porte et courant presque jusqu'aux escaliers.
« Héééé... tu me la laisses en dépôt combien de temps comme ça ? »
« T'inquiète, je reviendrais vite la chercher. Je n'ai pas l'intention de différer le départ trop longtemps. Mais je ne sais plus où la mettre, et j'ai besoin d'avoir l'esprit libre quelques heures. Ah, et dès qu'elle émerge, tu l'envoies chez Shaka. C'est sa punition, d'après Grand Mouton. Je crains le pire.»
Sautant par-dessus un rocher, il disparut en un clin d'oeil.
Shura soupira, puis rentra dans la maison. Il s'assit au chevet de la jeune guerrière, et ne put s'empêcher de rire : « Décidément, tu dors beaucoup depuis hier, pugneta... »
Dove sono sue braccia ? Sento una dolce pelle, ma che cosa... Dov'è ? E dove sono ?
Panorea ouvrit les yeux, et vit Shura lui faire un clin d'oeil.
« Je ne pensais pas que tu te réveillerais si vite. »
« Où est-il ? »
« Qui, ton maître ? Bah, il avait des choses à régler. Mais... - Shura fronça les sourcils-, attends un peu... Tu t'es réveillée dès que tu as senti son absence? »
Panorea ne répondit rien. Elle revenait d'un rêve étrange, merveilleux, où elle le sentait autour d'elle, où elle sentait confusément sa protection, sa force, son inquiétude. Et puis soudain, elle n'avait plus rien. Le rêve s'était évanoui, et la réalité ne se confondait pas avec lui. Elle s'assit sur le lit, les yeux tristes et vides.
« Biquette, il faut que tu ailles voir Shaka. C'est ton maître qui me l'a dit. »
« Pff. Pour que j'aille m'excuser sans doute. Il rêve. »
« C'est un ordre du Pope. »
Elle soupira avec colère, mais se résigna. « Je dois y aller quand ? »
« DM m'a dit 'dès qu'elle est réveillée.' Alors trichons un peu, disons que tu dors encore », lui dit-il en souriant.
« Si seulement... » murmura t-elle pour elle même. Mais Shura avait l'ouïe fine. Il lui prit le menton et lui releva la tête : « Ne sois pas triste. Ton maître t'aime plus que tu ne crois. Il est inquiet pour toi. »
Panorea haussa les épaules : « Laissez tomber. Il s'en fout. Pour lui, je ne suis que son élève, rien de plus. »
« Tu es son élève, certes, mais son attachement pour toi va plus loin que ça. Crois-moi, je le connais trop bien, il ne peut plus m'avoir avec ses grimaces et ses tours de passe-passe. Et toi aussi tu le sais. »
« Non, je ne le sais pas. »
Panorea sentait les larmes monter à ses yeux. Elle se leva en détournant le visage pour que Shura ne la voit pas, alla directement à la fenêtre et entrouvrit les volets. Un mince rayon lumineux passa dans la pièce, au travers duquel des grains de poussière volaient. A travers la fente des volets de bois, Panorea regarda au loin. La mer, encore et toujours.
Il ne l'entendit pas pleurer, mais pire encore, il le sentit. L'aura de Panorea était tellement chargée de tristesse qu'à mesure que ses larmes tombaient en silence, Shura avait senti son cœur trembler et une inquiétude le saisir. Il voulut se lever et aller vers elle, mais sa voix le cloua sur place :
« Maître Shura, je suis malheureuse. Je sais que les chevaliers doivent taire ce genre d'émotions, mais je ne peux plus le cacher. J'ai besoin d'en parler à quelqu'un. Voyez-vous, à chaque fois que je regarde la mer, je pense à mon île, à mon passé, à ma famille disparue. Je devrai cesser de la regarder dès lors, mais pourtant elle m'appelle, inlassablement, et c'est à la fois une torture et un bonheur de la contempler. Toujours quand elle m'appellera, j'accourrai à elle. Je lui appartiens. »
Elle inspira douloureusement, les larmes faisaient trembler sa respiration et sa voix.
« Eh bien, il en est de même avec mon maître. Je ne peux le regarder... sans sentir... mon cœur se serrer, je ne sais pas pourquoi. Ne me demandez pas depuis quand je ressens ces choses, je n'en sais rien. Pendant longtemps, il a été comme mon père, je l'admirais et je le trouvais drôle, fort, noble. Et puis un jour, j'arrivais à son temple... j'étais un peu en avance pour notre entraînement. Je l'ai surpris en train de fumer, torse nu, assis sur une des marches. Il regardait l'horizon, il ne m'avait pas vue. Et il semblait si loin, si hors d'atteinte, qu'on aurait dit une statue de marbre, comme celles du temple d'Athéna, vous savez ? Je ne sais pas pourquoi, mes jambes ont tremblé lorsque je l'ai vu ainsi. C'est ce jour-là... quand je suis allée me coucher le soir, l'imaginer me prenant dans ses bras me fit pleurer. Parce qu'il n'était pas là pour le faire. J'étais... je suis amoureuse de lui.
Elle baissa la tête, fit une pause. Son soupir fut la chose la plus déchirante qui soit à entendre.
« Je pense que je l'aimais déjà quand j'étais petite. Je l'ai toujours aimé. Comme la mer, il m'appelle, inlassablement, même quand je veux m'éloigner de lui, et c'est à la fois une torture et un bonheur de le contempler et de vivre à ses côtés. Toujours quand il m'appellera, j'accourrai à lui. Je lui appartiens. »
Elle se retourna, le visage baigné de larmes et pourtant digne, juste éclairée par le mince rayon de soleil. Elle sourit faiblement : « Pardonnez-moi si je vous choque, mais je ne me sentirais pas humaine si je n'avais pas cet amour en moi. Il fait de moi ce que je suis. Et puis chez nous, on ne plaisante pas avec ces choses-là. J'avais juste envie d'en parler à quelqu'un. Quelqu'un qui me comprenne et qui ne me juge pas. Quelqu'un qui m'aime aussi. »
Aucun mot ne franchit les lèvres de Shura. Ils se regardèrent longuement, en silence. Enfin, il se leva lentement, sans cesser de la regarder, et avec beaucoup d'assurance, s'approcha d'elle. Avant même qu'elle eut le temps de comprendre, il l'embrassa. Purement. Simplement. Comme si c'était écrit. De l'étonnement, Panorea passa à la fureur, mais sous l'étreinte de Shura, elle finit par se calmer. Et même, aima ce moment... Alors Shura cessa de l'embrasser, et la regarda avec une grande douceur.
« C'est tout ce que je peux faire pour toi. Moi je ne me cherche pas. Je ne triche pas – il prit son visage entre ses mains- Je m'accepte. Tu es belle Panorea. Forte, pure et belle. N'ai pas peur de cet amour que tu ressens, et n'ai pas peur de ton maître. Crois-moi, la vie t'a favorisée. Tu n'es pas venue au monde pour être malheureuse. Ni pour être seule. »
Dans ses yeux, un espoir comme elle n'en avait plus eu depuis longtemps. Ils sourirent, puis sa bouche, et tout son visage s'éclaira, comme si elle savait qu'il disait une vérité absolue.
« Maître Shura... »
« Ne dis rien. Mais Panorea, n'oublie pas que la vie d'un chevalier, c'est un combat permanent pour lequel tu dois te forger une âme d'acier. Si la moindre émotion détruit ta force, tu n'iras pas loin. Ma philosophie est simple : fais ce que tu veux, mais reste toujours le maître. Capito ? »
Elle se jeta dans ses bras, comme une enfant perdue qui aurait retrouvé le bon chemin. Elle respira profondément son odeur, une odeur de terre et de cyprès. Quand son maître avait été absent, c'était Shura qui s'était occuper d'elle. C'était l'odeur de son enfance, encore si proche.
Il lui caressa doucement les cheveux, puis craignant de trop s'attendrir, il s'éloigna doucement d'elle.
« Allez pugneta. Et souviens-toi que si tu as besoin d'une oreille attentive et discrète, je serai toujours là, et Alejandro aussi.»
Il la mit presque dehors, mais délicatement. Elle le regarda en souriant, puis descendit les escaliers d'un air pensif. Shura croisa les bras et la regarda partir. Sans être trop sûr de la raison, il se sentait soudain étrangement mélancolique.
