BONNE ANNEE A TOUS !

Eh oui, en guise de présent de nouvelle année, je vous offre un nouveau chapitre de l'histoire !

Dites-moi ce que vous en pensez, et continuez vos encouragements, c'est super d'en recevoir et extrêmement motivant ! Merci encore à toutes celles et ceux qui en ont laissés !

L'Amazone.


Panorea descendait lourdement les marches vers le sixième temple, l'air ailleurs. A mesure que son pas ralentissait, sa main se porta à ses lèvres, et ses doigts passèrent doucement là où Shura l'avait embrassée.

C'était la première fois... Moi qui ai tant rêvé que ce soit lui... C'est finalement de maître Shura que je l'ai reçu.

Rêveuse, elle essayait de se souvenir des impressions, des sensations qu'elle avait ressenties. Les escaliers défilaient devant elle, les marches de marbre passaient les unes après les autres, mais elle n'avait plus qu'une image en tête. Son maître la prenant dans ses bras, à la lueur des flambeaux de son temple, comme l'avait fait Shura. Elle n'avait pas honte de ce qui s'était passé. Elle ne trouvait pas cela anormal. Au contraire. Peu élevée auprès des femmes, Panorea sentait pourtant poindre dans son cœur un vague instinct qui la faisait sourire, et qui lui mettait des lueurs troubles dans les yeux : elle séduisait. Et elle aimait sentir le regard des hommes sur elle. Elle sourit en pensant à Kikieon, Polyeucte parfois, et des gardes au plus haut chevalier désormais, elle comprenait ce que certains de leurs regards voulaient dire.

Bellezza...

« Si... Bellezza son' io ! E la bellezza mia tutto ricerca in me da capo a piè ! » s'écria-t-elle, délirante. Elle riait à présent et battait des mains à sa beauté triomphante, à une joie de vivre et de respirer imprécise, pure, saine.

« Laisse tes pensées impures hors de ce temple Panorea. Elles n'ont pas leur place en ces murs. »

Panorea se figea, comme un oiseau soudainement fasciné par un serpent. Cette voix ferme et mélodieuse, dansant les mots... Sans s'en rendre compte, elle était arrivée aux portes du temple de la Vierge.

Bien que Shaka n'ait jamais été un chevalier maléfique, sa puissance conférait aux lieux une aura impressionnante, presque insupportable au commun des mortels. Au-delà des marches du seuil, elle ne distinguait rien qu'une obscurité bleutée et un vague parfum d'encens qui la mirent mal à l'aise. Elle avança à pas menus dans le temple sombre, guidée par l'aura de Shaka qu'elle sentait calme mais sévère. L'atmosphère se faisait de plus en plus lourde sur ses épaules, comme si à chaque pas ses péchés lui étaient énumérés pour accuser davantage son âme.

« Approche Panorea, jusqu'au centre du temple. Quand tu seras sous la coupole, arrête-toi, et concentre-toi ».

Panorea obéit, et s'immobilisa au croisement de deux larges couloirs. Elle leva la tête, et vit au plafond le creux de la rosace qui surmontait le temple. Elle attendit que Shaka parle de nouveau, mais rien ne se passa. Instinctivement, elle s'assit sur les dalles de marbre.

« Je ne te ferai pas de sermon sur ce qui s'est passé entre toi et Ashkara. Je suis aussi coupable que DM d'avoir mal éduqué mon apprentie. Cependant, ce que tu as exprimé au cours de votre bagarre ne doit pas être pris à la légère. Tu as eu le goût du sang, n'est-ce pas? »

Panorea baissa la tête, et ne répondit rien.

« Crois-tu donc que Dieu nous a élevés au sommet de sa création pour que nous nous comportions à peine mieux que des chiens galeux se battant pour un bout de viande ? martela Shaka avec mépris. Ne te méprends pas Panorea : les bons exemples à suivre en ce Sanctuaire ne sont pas nombreux. Et les autres ne nourrissent que trop ta nature colérique. Suis-les avec circonspection. Apprends à distinguer le bien du mal, de toi-même. Sans prétendre au divin, il te faut apprendre à dévoiler les âmes, et pour cela, il faut commencer par la tienne. »

Comme si une main invisible forçait ses paupières, Panorea sentit le besoin de fermer les yeux sans que sa volonté ne puisse les maîtriser. Très vite, sa respiration devint invisible.

« Chaque voyage en soi-même est un chemin d'abord parsemé de pierres aigües, qui entaillent les pieds et font trébucher. Mais à mesure qu'on avance, les difficultés disparaissent, et en acceptant la vérité, sa vérité, on trouve également le repos et la paix. C'est ce voyage que je veux te faire faire Panorea. Aujourd'hui, il est plus que nécessaire. Alors laisse-moi sonder ton âme.»

Panorea fronça les sourcils, refusant cette intrusion qu'elle jugea dangereuse. Mais aussi clairement que si elle l'avait vu face à elle, elle sentit le regard perçant de Shaka qui pénétrait au plus profond d'elle-même. Le cœur oppressé, elle fut contrainte de céder.

Shaka avait été l'un des rares, à l'arrivée de Panorea au Sanctuaire, à trouver l'enfant étrange. Il avait été conquis comme tous par sa malice et ses grandes capacités (la beauté n'ayant aucune prise sur lui), mais insidieusement, il sentait autre chose en elle, une ombre indicible, et cette pensée était restée en lui, comme une traînée de fumée, pendant près de 8 années. Lors des séances de yoga qu'il donnait à tous les disciples, il n'y avait qu'une porte qu'il n'ouvrait que difficilement : la sienne, toujours. L'enfant avait un pouvoir psychique très puissant pour son âge, elle l'avait développé sans s'en rendre compte à mesure que son corps s'endurcissait. Et plus elle grandissait, plus la porte se refermait chaque jour davantage. Si encore c'était pour rentrer en elle-même et trouver la sagesse, se disait Shaka... Mais chaque jour son esprit s'emplissait de divertissement stupides, d'oisiveté qui la détournaient de sa véritable mission, pour ne plus être qu'embrouillé, confus, incontrôlable... dangereux. Shaka avait, au fond, l'incarnation et tout ce qui en dépendait en horreur, et s'il avait pu n'être qu'un pur esprit, cela l'aurait bien arrangé.

Mais aujourd'hui, il avait une pénitente devant lui, physiquement affaiblie, et à l'esprit obnubilé par des préoccupations trop terrestres pour résister durablement. Il ne pouvait rêver meilleure occasion d'éclaircir enfin ses doutes.

« Tout ce que tu gardes secret, tu vas me le dévoiler. Chaque péché qui t'entrave, tu vas pouvoir t'en délivrer ici, au moins quelques temps...»

Panorea fronça davantage les sourcils, tenta de fermer son esprit. Mais soudain, de l'obscurité derrière ses yeux fermés, elle vit une mer apaisée, bruissant langoureusement à ses pieds et éclairée d'or. Un air qu'elle n'avait plus senti depuis longtemps, trop longtemps, flatta ses narines, et un sable doux et chaud caressait ses pieds. Elle regarda autour d'elle, et vit au loin un homme et une femme marcher au bord de l'eau. L'homme était grand, puissant, les yeux et les cheveux noirs, et tout l'amour du monde passait dans son regard pour la splendide créature qu'il tenait par la taille. Une beauté grave et sensuelle, aux épaules cuivrées couvertes de longs cheveux soyeux d'un noir de nuit. Ils étaient beaux et heureux.

« Tes parents ? »

Panorea ouvrit la bouche comme pour parler, mais les sanglots lui serrèrent la gorge. Elle les avait à peine connus. Ses souvenirs les plus enfouis, qu'elle pensait oubliés, prenaient vie sous ses yeux.

« Pourquoi pleures-tu ? T'ont-ils abandonnée ? »

Panorea avala difficilement, et murmura en esprit : « Ils sont morts. Trop tôt. C'est pareil. »

« Tu as tort. Ils n'ont pas choisi de mourir. C'est notre lot à tous. Sans doute auraient-ils voulu vivre de longues années avec toi. Leur destin ne le leur a pas permis. Et c'est ainsi. Le passé ne doit pas t'empêcher de vivre Panorea. Un chevalier n'a plus de parents dès qu'il entre au Sanctuaire. Garde-leur ton affection, mais ne laisse pas les morts revenir au pays des vivants. Ce n'est pas leur place. Lève-toi à présent. »

Elle obéit. « Prends le couloir situé à ta gauche. Chaque pas entre ses colonnes sacrées te permettra d'énoncer tes péchés, ou tes désirs, tout ce que la contingence humaine a créé pour nous entraver à la roue du karma. Quand tout sera exprimé, tu me trouveras devant toi. »

Panorea avança lentement. Seul le bruit de ses pas brisait le silence obscur du temple. Elle sentit une angoisse inexplicable s'insinuer en elle.

« Si tu as peur, c'est que ton âme est lourde de fautes. Le juste n'a rien à craindre. Qu'as-tu à te reprocher? »

Comme si la question avait été un ordre de s'arrêter, Panorea s'immobilisa. L'image qui vint à son esprit fut celle d'une petite fille de 8 ans, assise sur un rocher auprès de ses chèvres. Shaka ne dit rien, la laissant développer son souvenir. Il vit la petite fille lever la tête vers quelqu'un, qu'il ne distinguait pas. D'abord méfiant, son petit visage s'éclairait progressivement, pour finir en un éclat de rire cristallin. Panorea souriait à ce souvenir, mais Shaka ne parvenait pas encore à le pénétrer plus précisément. Agacé, il lui ordonna :

« Avance de nouveau. »

Panorea marcha cette fois plus longtemps, du moins lui sembla-t-il. Soudain, une douleur fulgurante la saisit au cœur, et la força à mettre un genou à terre. Un étau lui empoignait les poumons, écrasant sa poitrine.

« Tiens... quelle est donc cette pensée qui te taraude ? »

Panorea ne répondit pas, et malgré la douleur, referma son esprit. Il commençait à l'énerver avec son interrogatoire.

« Qu'est-ce que vous cherchez au juste ? Pour vous, toute vie est un malheur, donc toute action ne peut être que maléfique. »

Shaka ne répondit rien, mais accentua la pression. Cette fois, Panorea s'étala à terre, tordue par sa violence lancinante.

« Ouvre-toi. »

« Non ! »

« Pourquoi ? Que caches-tu ? »

« Vous n'avez pas à tout savoir de moi ! »

« Je ne suis pas là pour te faire des reproches, ni te juger. Mais je dois savoir qui tu es. Qui es-tu Panorea ? Seras-tu un serviteur d'Athéna, du bien, ou un démon caché sous ta belle apparence ? »

« Et vous croyez pouvoir le savoir en fouillant mon passé ?Le bien, le mal, ce sont des notions relatives, et vous le savez fort bien. »

Saisi de stupeur, Shaka murmura : « J'ai déjà entendu ces paroles. Il y a fort longtemps, et cela n'a rien de rassurant quand je me rappelle qui les faisait siennes alors. »

Soudain, Panorea se sentit revivre. La douleur avait disparu. Elle respira profondément et lentement plusieurs minutes, puis se releva. Déterminée, mais encore chancelante, elle se remit en marche.

« Panorea, ne me force pas à te blesser pour savoir la vérité. Tu peux me la dire sans crainte, rien ne sortira d'ici. »

Méfiante, Panorea garda la porte de son esprit fermée. Cependant, un frémissement monta de son cœur jusqu'à ses lèvres, ses yeux. Elle sentit son corps tout entier s'abandonner à une vision délicieuse, une vision qu'elle chérissait comme son bien le plus précieux au monde, et qui lui fit monter les larmes aux yeux, mais cette fois des larmes de joie.

Mais pour Shaka, il était toujours impossible de distinguer l'objet de cette contemplation qu'il devinait amoureuse. Mystérieusement, Panorea jetait un voile noir sur l'objet de ses désirs. Et malgré son calme proverbial, Shaka sentit monter la colère en lui, non seulement parce qu'il échouait face à une apprentie, mais aussi parce que les sentiments qu'il découvrait chez Panorea étaient totalement hors-la-loi.

« Avance encore ! »

Panorea obéit docilement, encore bercée par son souvenir enchanteur. Shaka sentait désormais son aura extrêmement proche, et il n'avait pas encore réussi à explorer tous les recoins de son esprit. Il lui restait cependant une carte maîtresse à jouer.

« Arrête-toi, et assieds-toi. »

Panorea s'assit. Soudain, elle vit apparaître les montagnes du Sanctuaire autour d'elle, tandis qu'elle se retrouva assise sur les marches des escaliers. Son maître lui faisait face, et elle lui sourit tout d'abord. Mais face à l'indifférence qu'il affectait, ses résistances cédèrent, son esprit s'écroula, et Shaka entendit littéralement son cœur se briser sous le coup du regard de DM. Il était sur la bonne piste.

Un instant plus tard, Panorea était assise au dernier rang de l'arène de combat, et vit au loin, comme une tâche noire sur la face du soleil, Ashkara en compagnie de son propre maître. Celle-ci enlaçait son bras d'un air enjôleur, et DM la regardait en souriant. Incrédule, Panorea se leva lentement, les jambes tremblantes de rage, et à mesure que ses poings se serraient, jusqu'à en faire craquer ses phalanges, son aura noircissait dangereusement. Elle descendit d'abord les marches une à une, puis accéléra, se mit à courir, et dévala les marches comme une flèche pour transpercer Ashkara de toute sa haine. Elle avait envie de la tuer. Elle allait la tuer. Elle sentait son aura la brûler d'une façon insoutenable et hurla de colère.

Mais alors qu'elle pensait sauter, déchaînée, sur Ashkara, elle ouvrit les yeux et vit l'aura éclatante de lumière du chevalier de la Vierge qui l'arrêta net d'une seule main. Stupéfaite, elle réalisa qu'elle était arrivée au bout du couloir.

Sans ouvrir les yeux, Shaka fixa la jeune guerrière, et elle sentit ce regard fouiller les derniers tréfonds de son cœur. Dévastée, Panorea se mit à trembler, et s'écroula en pleurs aux pieds du chevalier de la Vierge. Avec une grande tendresse, celui-ci s'agenouilla lentement auprès d'elle, et lui caressa les cheveux. Toute colère s'était effacée du cœur de Shaka. A son grand étonnement, il n'y sentit que de la compassion.

« La confession est terminée Panorea. Je sais enfin ce que je voulais savoir. »