Hello hello !
Vos reviews et follows m'ont grave motivé, donc je me suis botté le cul et j'ai passé la seconde... J'ai beaucoup aimé écrire ce chapitre, surtout la dernière partie (qui était en brouillon et déjà prête depuis au moins 1 mois), donc j'espère que cela vous plaira.
Continuez à commenter, m'écrire... c'est génial !
L'Amazone
Bouleversée par ce qu'elle venait d'avouer malgré elle, Panorea pleurait encore dans les bras de Shaka. Elle détournait obstinément son regard et cherchait la sortie du temple pour fuir, fuir le plus loin possible de cet inquisiteur qui fouillait son cœur.
« Tu es libre de partir, si tu t'en sens le courage. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir Panorea. Je sais à présent ce qui te hante. Et je ne te juge pas », lui dit Shaka avec beaucoup de douceur.
Elle se calma un peu, et retrouva le courage de l'affronter. A ce moment même, le chevalier ouvrit délicatement les yeux, et elle contempla une mer turquoise d'une pureté qu'elle n'avait jamais vue. C'était la première fois qu'elle voyait le chevalier les yeux ouverts. Il lui sourit.
« Je sais parfaitement que tu ne peux rien contre ces sentiments qui t'habitent. Tu ne les as pas suscités. Ils sont venus à toi tout simplement. La fatalité dirons-nous... Je ne dis pas pour autant que c'est bien, et au contraire, je te plains... même si je te comprends. Une seule chose me rassure : je ne pense pas que tu sois un être mauvais. Tu n'es encore qu'une petite fille qui va devoir se faire mal pour apprendre la vie. »
Il l'aida à se relever, et honteuse, elle essuya ses larmes. Shaka l'accompagna sans rien dire jusqu'au seuil de l'autre côté du temple.
« Avant de te laisser partir, j'ai une dernière question. Si tu devais choisir entre ton destin de chevalier et ton amour pour ton maître, quelle serait ta décision ? »
Panorea tourna son regard et le plongea dans celui de Shaka sans un mot. Ses yeux semblaient le lit d'un lac profond, vagues noires et ondoyantes, où flottaient d'innombrables sentiments troublés qu'il ne parvint pas à lire. La jeune femme le salua, et descendit rapidement les escaliers avant de disparaître dans la montagne.
Shaka soupira. « Décidément, il semblerait que tout dressage soit inutile... »
Un œil s'ouvrit lentement, s'accommodant de la lumière nouvelle qui baignait la chambre, puis un deuxième, qui se perdirent dans la contemplation vide du plafond. D'une main nonchalante, DM alluma une cigarette sur laquelle il tira profondément.
Bon... Voilà où j'en suis maintenant. J'ai largué la petite à Shura, à l'heure qu'il est elle a déjà du passer un sale quart d'heure chez Shaka, et moi j'ai comaté après avoir vidé mon reste de Jack Daniels. Résultat des courses : je me réveille maintenant avec les mêmes emmerdes, et en plus une sale gueule pâteuse.
Il se redressa douloureusement, s'assit au bord du lit et passa la main dans ses cheveux. Bah... je sais bien où j'en suis. La gamine est amoureuse de moi, est prête à tuer dès qu'on me trouve une ride de trop, et... et quoi. Il se gratta le menton, ennuyé par ce début de barbe. Et moi j'en pense quoi ? J'en pense... rien. Je n'ai pas le droit. Je suis son père adoptif pour ainsi dire, pas son amant. Je ne peux pas être celui qu'elle aimera. Ou alors, il faudrait lui apprendre la différence entre l'amour et le cul. Qu'elle apprenne à se faire plaisir, et pas qu'avec un seul. Ah... Il sourit. Et vu son caractère, tu crois que ça lui plairait mon vieux ? Ah ah ah... Il eut un rire en sourdine, tira une nouvelle bouffée sur la cigarette qui se consumait.
Merda, quelle heure il est ? J'aurai du régler les formalités du voyage au lieu de me bourrer la gueule. Il n'y a pas de temps à perdre, il faut que je la sorte d'ici. Pourtant, qu'est-ce que ça va changer ? Est-ce que je ne cours pas plus de danger en étant seul avec elle ?
Sans y penser, DM passait une main à l'endroit même où Panorea avait dormi la veille. Sans réfléchir, il se retourna, caressa l'endroit plus doucement, comme s'il sentait tous les contours du corps qui avait reposé là.
Seul avec cette odeur...
Il s'allongea sur le ventre et huma profondément l'odeur qui émanait de l'oreiller, l'odeur que portaient ses cheveux. Une odeur de jasmin.
Sono troppo pazzo... J'en connais un qui se foutrait bien de moi s'il me surprenait.
Contrarié, il parvint à s'extraire du lit et tituba vers la salle de bains. Dans le miroir, il vit un homme d'une trentaine d'années, encore jeune et pourtant déjà si vieilli, les cheveux gris en bataille, les yeux encore endormis et d'un bleu trouble, qui lui fit un peu pitié. Il s'étira, croisa ses bras comme pour enserrer son torse, et fit craquer ses os. Il grimaça, se déshabilla péniblement et entra dans la douche.
Hummmm... J'en avais besoin. Ce que je déteste le plus après une cuite, c'est cette impression d'être crade. D'être... trop empêtré avec moi-même.
Il s'adossa au mur qui se trouvait sous la douche, laissant l'eau couler sur son visage. Il tenta de faire le vide dans son esprit, de n'y voir que le noir, l'obscur, l'immobile. Nonchalamment, il laissa sa main errer sur sa peau, et il vit apparaître doucement le visage de Panorea. Sa main descendait plus bas, toujours plus bas, l'image se faisait plus précise, l'envie plus pressante... Rageusement, il se retourna et saisit le mélangeur d'eau.
Si seulement l'eau chaude pouvait remettre les idées en place comme l'eau froide...
Quelques instants plus tard, DM sortait de son temple. Sur le seuil, il s'arrêta un instant et chercha à sentir l'aura de Panorea. Puis il se mit en route. Au-delà de l'horloge du Zodiaque, le soleil se couchait.
Alors qu'il arrivait presque à la fin du chemin de traverse, juste au bord des dunes qui adossaient la grève, de derrière les genêts il la vit assise au loin, à même le sable, là où les vagues venaient lécher ses pieds nus. Les coudes posés sur les genoux, les mains soutenant son visage, elle regardait l'horizon. Avant de s'approcher davantage, il se concentra pour sentir son état d'esprit. Elle était triste... Elle pleurait... Elle pensa à un héros qui avait pleuré dans la même attitude qu'elle, 3000 ans plus tôt. DM sourit. Achille, toujours Achille... Son modèle. Pas sûr que ce soit pour le mieux d'ailleurs.
Je me demande bien quel exploit elle préfère, la mort d'Hector ou la conquête de Polyxène... Enfin allons, ce n'est pas le moment de s'amollir.
Un instant plus tard, DM s'assit à côté d'elle. Il resta quelques instants sans rien dire, juste à l'observer. Elle regardait obstinément droit devant elle, et il vit des larmes couler silencieusement sur ses joues.
« Désolé, je ne serai peut-être pas aussi consolatrice que Thétis... »
Elle ne le regarda même pas.
« Pourquoi as-tu fait ça ce matin ? »
Elle tourna la tête de l'autre côté pour qu'il arrête de la voir pleurer. « Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Une bagarre de plus ou de moins... »
« Dans celle-là, tu avais envie de tuer. C'est la première fois. »
« Je ne vois pas de quoi vous parlez, vous n'étiez même pas... »
Brutalement, il prit son menton entre le pouce et l'index et tourna son visage de force vers lui. Suffocante, elle lui fit face, le visage baigné de larmes, les yeux grands ouverts et terrifiés. « Ne te moque pas de moi. J'ai parfaitement ressenti tes sentiments à cet instant précis. Je ne les connais que trop. C'était exactement ce que je voulais éviter avec toi. »
Il relâcha doucement son étreinte, et elle vit encore une fois cette lassitude qu'elle lui avait vu ce fameux matin. Il dit avec amertume : « Aurais-je donc tout raté dans ma vie ? Moi qui pensais faire de toi un chevalier d'exception, n'aurais-je réussi qu'à forger qu'un démon à mon image ? »
Une terreur noire lui oppressa le cœur.
« Tu me déçois Panorea. Je te pensais mûre, mais tu es encore trop jeune pour comprendre. »
Déçu. Sa voix, si froide, si volontairement blessante. Il est déçu. C'est comme s'il déchirait mon cœur en deux.
« Comprendre quoi ? » murmura t-elle.
« Qu'on ne joue pas avec la mort. Tu as dit que la haine et la guerre, ça servait à faire couler le sang. Je t'ai entendue comme si j'y étais. » Il se releva, fit quelques pas dans l'eau naissante, et sans se retourner, continua : « Pourquoi aimes-tu tant Achille et l'Iliade ? »
La question la laissa sans voix quelques instants. Elle réfléchit : « Je ne sais pas... Ca remonte à l'époque où vous m'avez emmenée. Quand j'étais toute seule, j'avais besoin d'un grand frère, d'un modèle. Achille, c'était... -elle soupira- tout ce que je cherchais chez un père, un frère, un ami, et ce que je voulais être. »
« Alors tu voulais être un tueur ? »
« Non. Quelqu'un de fort. Quelqu'un qui n'avait peur de personne et qu'on craindrait. Un héros. »
DM se retourna lentement, et la regarda droit dans les yeux : « La leçon d'aujourd'hui : il n'y a pas de héros dans les guerres. Uniquement du sang qui coule, des veuves qu'on emmène en esclavage ou qu'on tue, et des enfants qu'on massacre. Des villes qu'on pille par cupidité, et des hommes qu'on pend jusqu'au dernier pour qu'aucun ne puisse relever les murs abattus. Est-ce que tu comprends ? La guerre, le sang d'un être humain qui coule à cause d'un autre être humain, c'est une monstruosité, le visage le plus hideux qui existe sur la Terre. »
Il peut parler lui, avec ses cadavres dans les placards et à même les murs, jusque sur le plafond de sa chambre... C'est pas lui qui a fait le ménage dans le temple à ce qu'on m'a dit...
Elle haussa les épaules devant le sermon : « Pourtant l'autre jour, vous m'avez bien expliqué que le Cancer c'était aussi l'incarnation de ce visage. Vous voulez que je ne sois que l'amour maternel ? » demanda t-elle avec ironie.
« Idiote. »
Elle se raidit. Il était rarement insultant avec elle, même quand elle faisait des erreurs.
« Tu fais semblant de ne rien comprendre et tu t'entêtes, alors que tu es tout sauf stupide. Il faut que tu saches un peu ce qu'est la vie, et ce que signifie la mort. Est-ce que tu as lu Euripide ? »
Elle fit la grimace. « Beuh... non. Enfin, un peu. Mû m'endormait avec ces vieilles pièces grecques. »
« Tu aurais dû mieux lire, tu y aurais appris quelque chose d'essentiel pour un chevalier. »
« Et quoi ? »
« La compassion. »
Un certain malaise la prit. Elle sentait instinctivement que c'était une qualité, une qualité essentielle mais qu'elle connaissait mal, qui lui faisait défaut. Elle ne put s'empêcher de demander : « Vous voulez dire la pitié ? »
« Non, la compassion j'ai dit. Pouah, la pitié... c'est un sentiment répugnant. Il entraîne la condescendance, le mépris, l'orgueil. La compassion, c'est au-delà de ça.»
Il fit de nouveau face à la mer. « Tu aimes Achille hein ? Tu veux lui ressembler, à lui, le grand héros aux armes brillantes, à la chevelure divine et à l'immortelle gloire ? L'Iliade te fait rêver, tu t'imagines sur un char tiré par des chevaux qui savent parler, et tu te vois te battant face aux dieux et aux hommes... Mais est-ce que tu sais ce qu'est vraiment la guerre ? La guerre, ce n'est pas cette épopée écrite par les vainqueurs qu'on enseigne aux enfants génération après génération. Les poètes savent bien décrire des horreurs avec des mots tels qu'elles en deviennent belles, mais quand la flèche perce les entrailles et que les guerriers hurlent, aucune langue humaine ne peut traduire ce cri-là, ni la peur innommable qui les saisit. Et dis-toi que ce sont encore ceux-là les plus heureux. Car lorsqu'une ville tombe, comme Troie, que crois-tu qu'il se passe ? Tu t'imagines peut-être qu'en ces temps on faisait la guerre proprement, avec de belles lois gravées dans le marbre pour protéger les vaincus ? »
Il se retourna, et elle se sentit trembler. Son visage affichait un profond dégoût, et d'une voix grave à faire frémir, il continua : « Tes beaux héros que tu aimes tant, eh bien ils se sont rués dans la ville l'épée à la main, des démons charriant du sang et des cadavres, trouant tout sur leur passage, vieillard, femme, enfant. Là où coulaient les libations sacrées, ils ont fait couler le sang d'un vieux roi qui avait vu périr tous ses fils. Sur l'autel d'Athéna, oui, Athéna justement... ils ont violé une princesse qui s'y était réfugiée, et ils l'ont violé jusqu'à la rendre folle. Ils ont pillé jusqu'aux trésors des morts sous la terre, et ils ont tué, pendu tout ce qu'il y avait d'homme au sein de Troie.
Et quels furent les survivants de cette nuit de cauchemar ? Des femmes et des murs fumants, des ruines humaines qui avaient tout perdu, leur fils, leur père, leur mari, leur patrie. Au matin, on leur arracha leurs fils, tous, jusqu'au dernier, pour les abattre plus loin, afin qu'il ne reste rien de mâle dans Troie, qu'aucun esprit de vengeance ne persiste. Du moins le croyaient-ils... »
Il rit doucement, ce qui la stupéfia.
« La vraie force de l'humanité, Panorea, ce sont bien les femmes... Songe à cette reine, qui avait engendré tant d'enfants pour leur survivre tous. Cette vieille reine à laquelle on mentit pour qu'elle ne sache pas qu'on avait égorgé sur le tombeau de ton bien-aimé Achille sa fille la plus jeune et la plus belle... » Il regarda Panorea avec insistance, elle baissa honteusement la tête. « Cette princesse, pas plus âgée que toi... un cadavre qui mangeait la poussière, dont seuls les cheveux encore brillants laissaient supposer qu'elle avait été sublimement belle... »
Il parlait avec le regard fixe, comme s'il avait tout vécu, et que ses yeux avaient été témoins des crimes qu'il racontait. « Cette reine, qui vit partir sa fille aînée en esclavage, fut-ce dans le lit d'un roi. Cette malheureuse reine, qui vit assassiner son unique petit-fils, jeté des remparts encore chauds de Troie presque sous ses yeux, et qu'on obligea ensuite à mettre en terre... »
Il s'arrêta un instant, et Panorea crut qu'il allait pleurer. Jamais elle n'avait vu son maître montrer une telle sensibilité, faire presque preuve de faiblesse. Pourquoi un tel récit... Il reprit d'une voix tremblante :
« Cet enfant, qui lui disait « Grand-mère, quand tu mourras, je passerai à cheval avec tous mes soldats devant ton tombeau... », cet enfant-là, ce fut elle, la toute vieille, qui lui ferma les yeux, et qui se souvint, abrutie par l'horreur, que là où les remparts de sa propre ville avaient cruellement écorché les boucles blondes, là s'étaient toujours glissés les doigts de sa mère exilée, et qui savait qu'on allait le tuer... »
Il ferma les yeux, et soupira : « Et quand cela fut fait, les Grecs élevèrent un dernier brasier entre les ruines. Et avant de quitter à jamais son glorieux passé pour le jour nouveau de l'esclavage, cette pauvre femme, à laquelle on refusa même la grâce de s'immoler sur le bûcher funéraire de sa cité, dut entendre avec ses compagnes un immense cri, une chute monstrueuse, qui retentirait encore du fond des âges et acheva de lui briser le cœur : la chute finale de Troie. »
A mesure qu'il parlait, le soleil se couchait et le ciel lui-même semblait se couvrir de ce rouge écarlate qui enflammait ses mots. Panorea avait le tournis. Son maître avait le soleil face à lui, ce qui en faisait une ombre, une ombre de l'autre monde qui ressuscitait un passé sauvage fait de poussière et de mort, et de sang, tant de sang...
« Ma pauvre enfant, ce que tu as ressenti tout à l'heure en voulant tuer cette oie stupide, c'est le pire versant de nous-même. C'est celui qui ôte la raison aux hommes et fait naître en eux la peur, cette même peur qui les poussera à massacrer un enfant innocent pour protéger leurs crimes. Voilà le vrai visage de l'épopée et de la guerre. Il n'y a rien de poétique là-dedans. Et quand les hommes agonisent et supplient qu'on les aide, les dieux se trouvent toujours étrangement silencieux. Crois-moi, j'en sais quelque chose.»
Il lui fit face, avec un visage impénétrable. Son cœur se mit à battre plus vite. Qu'il l'insulte, qu'il la batte, qu'il fasse ce qu'il voulait d'elle, il avait beau être violent, sermonneur, cruel... Elle l'adorait.
« Savez-vous pourquoi j'ai fait cela? »
DM regarda vers la mer, indifférent. « Je t'ai posé la question tout à l'heure, mais après tout, je n'ai pas besoin de ta réponse. Que tu l'ais fait pour toi... ou pour moi, cela ne justifie rien. Tu dois être au-delà de tes sentiments. »
La vérité, c'est que tu ne veux pas entendre ses raisons. Elles te font peur...
Agacé, DM prit la direction du chemin qui remontait entre les dunes, vers le Sanctuaire.
« Fais-toi un sac avec quelques affaires. Demain, on part. »
« Où ça ? »
« Tu verras bien quand on sera arrivés. »
