Il faisait tellement noir que l'obscurité était presque palpable. Comme solide. Deathmask n'arrivait pas à dormir, et n'avait aucune envie d'allumer la lumière. Surtout, rester dans le noir, dans l'obscur. Cacher ses pensées, ses angoisses.
Elle passe son temps à m'épier, à m'observer. Et maintenant que j'y repense, ce n'est pas la première fois. Dans le fond, je m'en fous un peu, alors que ça m'aurait amusé normalement. Voire excité. Mais bizarrement, là, ce soir, ça me dégoûterais presque qu'elle m'ait vu. Elle s'est laissée embrasser par le cornu ce matin. Je l'ai senti à son cosmos, et sur elle. Elle portait presque son odeur. Bizarrement encore, ça ne me touche pas autant que je l'aurais cru. Je pense à elle, tout le temps, il faut bien le dire... Elle m'excite, et je ne suis pas le seul. Mais elle ne m'appartient pas, alors je n'ai pas le droit d'être jaloux, et je n'ai pas le droit tout court. Après tout, en admettant que je pète un câble et qu'on vive une belle histoire de cul, on ferait quoi après ? Des gosses ? Dans une petite maison bien proprette ? Cazzo*. Rien que d'y penser... C'est tellement pas elle, ni moi surtout... Je reste un cinglé dans le fond, et je n'ai pas envie de foutre cette môme en l'air. Demain, je la sors d'ici, pour la jeter dans le grand bain. J'ai sans doute trop tardé. En vérité, j'ai reculé l'échéance autant que j'ai pu. De toute façon, cela ne peut se terminer que d'une seule manière...
- Deathmask ? Je peux te parler ?
La voix traversa les ténèbres de sa maison et de son cerveau, et le fit grincer des dents.
- Qu'est-ce que tu veux Shaka ?
- Te dire ce que j'ai découvert sur ton apprentie. Elle...
- Stop. Si tu vas me dire qu'elle est amoureuse de moi, franchement t'es le dernier à l'apprendre. Faudrait que t'ouvres tes yeux plus souvent. Ouais elle est jalouse et elle ne pense qu'à ses hormones. Ouais elle est incontrôlable, c'est pour ça que je la sors d'ici. Tu as oublié que j'ai été espion et assassin pendant 13 ans. Je sais tout, je vois tout, j'entends tout, mais je ne dis jamais rien.
- Alors tu sais très certainement qu'elle a une puissance psychique que j'ai rarement vue chez un être si jeune et qui m 'inquiète. J'aime beaucoup Panorea, et je ne pense pas que ce soit un être mauvais. Mais il y a tout de même quelque chose qui m'a toujours dérangé chez elle. Comme...
- Comme chez moi, non ?
- Non, j'allais dire « comme une ombre insondable et dangereuse ». Mais c'est vrai, je n'ai jamais vraiment eu d'affinités avec toi. Néanmoins, ce n'est pas le sujet. Je ne sais pas ce que tu comptes faire de ton apprentie, mais sois vigilant. Cette enfant est étrange, et je ne pense pas que son problème soit uniquement son amour pour toi. Elle ne le sait pas elle-même sans doute, mais elle recèle un inconnu qui m'alarme beaucoup.
- Et je devrais faire quoi selon toi ?
- Il n'en reste pas moins nécessaire qu'elle achève sa formation. Mais méfie-toi, c'est tout. Elle pourrait être une source de grands malheurs si elle n'était pas canalisée sérieusement.
- Son problème, selon toi, tu veux que je te dise ce que c'est ? C'est qu'elle est tout ce que tu détestes : rebelle, contestataire, colérique, violente, contre les règles, contre les normes. Elle n'est pas docile et elle n'est pas proche de Dieu. Elle est juste humaine, et ça, ça te fait chier. Elle me ressemble oui, en moins dingue j'espère. En tout cas, j'ai tout fait pour la préserver de ça. Alors on verra si tes prédictions se réalisent. Mais je ne l'empêcherai pas d'être elle-même, quelles que soient les conséquences. Quant à la fin de sa formation, si elle l'atteint, tu sais très bien comment cela se terminera. Je sais que tu ne m'aimes pas beaucoup. Tu ne seras donc pas là pour pleurer sur mon sort.
Le silence était retombé, l'obscurité s'était épaissie. Shaka n'avait pas répondu, il n'y avait rien à dire de plus.
Qu'il crève celui-là avec ses beaux principes et sa droiture à la mords-moi-le-noeud. Jamais pu le saquer.
DM entendit des pas résonner sur le marbre. Il sentit un cosmos inquiet et curieux, mais ami.
- Putain, toi aussi tu vas venir me faire chier avec Panorea ?
- Désolé, j'ai senti ton cosmos, et que ça n'allait pas. Je me suis dit qu'on pouvait parler.
- Fous le camp Shura.
- Tu m'en veux de l'avoir embrassée ?
Un craquement, et une légère odeur de brûlé. Un petit brasier rouge déchira les ténèbres, et Shura ne distingua que les lèvres du Cancer.
- Non. Je crois que je m'en fous.
- Vraiment, tu t'en fous ? Tu ne l'aimes pas alors ? Shura vint s'asseoir sur le lit.
Silence. Très long. – Hier je t'ai dit que je ne savais pas. De toute façon, ça n'a jamais été ma nature de m'attacher. Tu le sais bien. C'est pas à cause de ces foutues règles, d'interdits et tout. Juste, c'est pas mon truc. J'ai pas choisi d'être ici, alors au moins si je peux choisir les autres contraintes... Bah je choisis de ne pas prendre celle-là.
Shura entendit craquer des os, devina que DM s'étirait avant de s'allonger sur son lit.
-En fait, j'ai un vrai problème moi aussi. C'est presque marrant qu'elle commence à me faire chier en ce moment.
-Qu'est-ce qu'il y a ?
Une latte sur la cigarette, puis une autre, jusqu'à sa fin toute proche. Presque immédiatement, une autre allumette craqua, mais cette fois Shura distingua nettement le visage désabusé du Cancer, qui tenait la flamme à dessein devant lui.
-Toi même Shura, ne me dis pas que tu ne l'as pas ressenti. Silence. Le monde se vautre de plus en plus dans le désordre et l'angoisse, pas que ça m'ait tant dérangé que ça par le passé, note bien, mais au moins j'avais des missions pour justifier un peu mon existence. Là... Franchement, sans déconner, à quoi on sert ? Tu ne crois pas que quitte à être ressuscités, on aurait pu aussi être libérés de notre serment ?
- Pourquoi es-tu resté alors ? Tu pouvais partir. - DM haussa les épaules. - Et si ce sentiment est venu plus tard, toi qui n'as jamais cru en rien, qu'est-ce qui t'empêchait de sauter le pas ?
-La môme justement. Je suis peut-être un monstre, mais pas au point de l'abandonner. Grâce à elle, j'ai au moins appris à me préoccuper du bien-être de quelqu'un. Aujourd'hui, elle a 16 ans, c'est différent. Alors je me demande.
- Quoi ?
Une latte, suivie d'un soupir, profond comme l'enfer. – Je me demande si je ne vais pas profiter de mes vacances hors du Sanctuaire pour tout plaquer. De deux choses l'une, ou je craque avant la fin de sa formation, et je m'en vais ou bien Panorea devient le prochain chevalier du Cancer, et me tue pour y parvenir. Dans les deux cas, mon cher ami... je vais peut-être disparaître.
Shura haussa les épaules, et fit comme s'il n'avait pas entendu la deuxième possibilité. - Et tu irais faire quoi ? Toute ta vie, tu l'as passée ici, comme moi.
- Toute ma vie, j'ai été un assassin. Tu te souviens bien Shura, comment ça a commencé, hein ?
Tu parles si je me souviens. On avait 15 ans. Saga venait de nous donner notre première mission ensemble. Nous étions les plus vieux après Aioros et lui. Death, ce jour-là, je ne l'ai pas reconnu. Une semaine plus tôt, il avait reçu son armure, après avoir tué son maître... J'avais fait un geste amical pour lui montrer mon soutien, mais il m'avait lancé un tel regard que j'avais été glacé sur place, pire que si Camus m'avait foudroyé. Et le massacre qu'il a fait ensuite... Une horreur. Il ruisselait de sang, et il avait l'air de se sentir mieux après ça. C'est vrai qu'il n'a jamais été net. J'avais tellement envie de vomir... Il avait même ramené une tête dans un panier. En souvenir. J'en frissonne encore, pourtant j'en ai vu des saloperies dans ma vie. Et j'en ai fait.
- Oui je me souviens. Mais on avait tous nos névroses à guérir. Moi-même...
- Tu as obéi à un ordre par fidélité et tu as mis ta vie à t'en remettre, le coupa DM. Mais t'es pas un tueur, c'est pas ton truc. D'ailleurs, j'ai pas le souvenir d'une quelconque de tes missions qui impliquait de faire couler le sang par la suite. Ca, c'était notre sale boulot, à Aphrodite et à moi, à Milo aussi parfois. Et j'y prenais mon pied, faut bien le dire. Faut l'admettre Shu, je suis cinglé dans le fond. Et on m'a confié une gamine à éduquer, je ne sais pas si tu te rends compte. Quand je lui fais la leçon, je crois que ça imprime d'autant moins dans sa tête que je n'ai aucune légitimité pour jouer les moralisateurs, et elle le sait très bien la garce !
- T'es pas obligé d'en faire un assassin, malgré tout.
Pas de réponse, et un long silence seulement rompu par un petit rire sourd. – J'ai l'impression que c'est mal barré. Je ne vais pas te refaire le bilan de la journée. Et puis c'est notre rôle, à nous Cancers. Notre signe porte la mort, c'est comme ça. Tu le sais aussi bien que moi, c'est notre fatalité. A moins...
DM se redressa soudainement, s'asseyant sur le rebord du lit. Il fumait toujours, le regard dans le vide. – Vraiment, je suis à la croisée des chemins mon vieux. Pour moi le monde a perdu depuis longtemps toute magie. Un peu ingrat de la part d'un mec revenu d'entre les morts hein ? C'est terrible, mais même ça, même l'idée d'être aimé par une belle gamine de 16 ans, ça me laisse indifférent au final. Donc non, je ne t'en veux pas de l'avoir embrassée. C'est une diablesse et elle sait déjà très bien en jouer. Je ne dis pas que je n'y cèderai pas moi même, dans un moment de craquage intersidéral. Mais je me sens face au vide, et tout ce que je peux faire, toutes mes envies, tout me paraît dérisoire. Alors, à choisir entre vivre et mourir... Je vais te dire... Honnêtement, j'ai considéré pendant longtemps Panorea comme une planche de salut, je voulais prouver que j'étais bon à autre chose qu'à tuer. J'ai peut-être voulu donner un sens à ma vie, et peut-être même changer le cours des choses. Mais ce qui se passe depuis deux jours m'a renvoyé tout un passé à la gueule. Il va falloir que je lui apprenne à tuer, à me tuer, et elle a l'air d'avoir de bonnes dispositions. Ca me rend malade, parce que je ne vois même pas à quoi ça sert. Cette répétition de cycles... Si seulement quelqu'un pouvait briser la roue. J'ai 33 ans, Shura. 33 ans. Et on a déjà vécu dix vies, et même une mort. La vie, cette vie, m'ennuie. Peut-être qu'il valait mieux la mort dans le fond.
-Pff. Arrête. Je sais que tu ne crois pas un mot de ça. Tu tiens à Panorea, quoi que tu dises. Et jamais tu ne la laisseras. Je me trompe ? Silence. Juste l'inspiration de DM tirant sur sa cigarette. Quant à tes délires suicidaires... Elle n'a pas encore la force de te tuer, alors on a le temps d'y penser.
Après, ceci dit... J'avoue m'être senti bien découragé aujourd'hui, et ce n'est pas la première fois. C'est vrai qu'on ne sert pas à grand chose face à l'état du monde. Peut-être qu'on arrive à la fin d'un temps, ou d'un monde. D'ailleurs...
-Mmm ?
- Je sais pas, j'ai un mauvais pressentiment. Comme si je me sentais au bord du gouffre, comme si tout ce que j'avais connu allait disparaître.
DM soupira : - Tu veux mon avis ? Si tout autour de nous devait s'écrouler, je ne suis pas sûr que ça serait une mauvaise chose. On ne progresse que dans le chaos. J'en viens à le souhaiter. L'immobilisme de la paix, ça ne me vaut rien.. Je ne me sens bien que dans l'excès et la violence.
Je l'ai rarement senti aussi désabusé et triste. Plus rien n'a l'air de le motiver. A croire qu'il veut vraiment mourir.
DM écrasa la fin de sa cigarette. – Demain, je me tire. Je ne sais encore pour combien de temps. Tiens-moi au courant de ce qui peut se passer s'il te plaît. Et tout ce que je t'ai dit, ne le dis pas à Aph. Il s'inquiéterait.
Shura hocha la tête sans répondre et se leva. - Un dernier truc. Les règles sont faites pour être contournées. Oui, je sais, c'est moi qui dis ça. Mais franchement, je suis assez persuadé que ta mort par la main de Panorea n'est pas la seule issue.
-Merci Shura, je sais que toi, au moins, tu m'as toujours bien apprécié.
Avant d'atteindre les marches, le Capricorne se retourna une dernière fois : - Tu ne veux pas que je reste ?
Il sentit DM presque sourire dans l'obscurité.
-Va t'en Shura. Ca vaut mieux pour nous deux.
...
Le soir tombé, quand tous dorment ou aiment, une lumière ne s'éteint jamais tout en haut du Sanctuaire. Celle qui éclaire les soucis et les peines du premier des Chevaliers, premier commandant et premier serviteur de tous. Le plus noble et le moins chanceux d'entre eux.
Shion travaillait généralement jusqu'à dix heures, onze heures du soir. Ensuite, il se rencognait dans un profond fauteuil, posé sur la terrasse ouverte à la nuit et aux étoiles, et méditait.
Shion n'aimait pas la mort. Il faut dire qu'il l'avait vue de près. Il dormait peu, le sommeil l'angoissait, comme une préfiguration du néant. Il ne parvenait pas à s'imaginer un salut après le trépas, la promesse d'une vie heureuse et éternelle. Il ne voyait que le vide et l'obscur, la froideur d'une dalle inébranlable au-dessus de la tête. Et cette pensée le faisait frissonner. Alors, il préférait veiller, quasiment toute la nuit.
Ce soir-là, il remarqua que les étoiles avaient une intensité inhabituelle. D'ordinaire, il pouvait les fixer sans fin pour y lire l'avenir et l'inconnu ce soir-là, elles lui semblaient brûlantes et sanglantes, et sans qu'il ne sache trop pourquoi, saisit d'oppression, son cœur battit plus fort. Padam, padam, padam...
Son cœur claquait comme un pas sur un dallage, s'approchant, s'intensifiant. Shion sentit l'aura de Kanon, et revint à la réalité. Son cœur s'apaisa aussitôt.
- Entre Kanon.
Le chevalier traversa l'antichambre et pénétra dans l'appartement de travail du Grand Pope. Il s'avança jusqu'au rideau rouge qui précédait la terrasse et mit un genou à terre, la tête inclinée.
-Arrête, relève-toi. Tu n'as pas besoin d'être aussi révérencieux.
- Je me conforme simplement à l'étiquette. Rassurez-vous, je redeviens un iconoclaste en très peu de temps, assura Kanon en se relevant.
Shion haussa les épaules en souriant, puis très vite, une ligne de contrariété barra son front.
-Rends-moi compte de ta mission.
-Je ne vous apprendrais rien en vous dépeignant la situation dans les îles grecques. Chaque jour, des milliers de réfugiés assaillent les côtes, fuyant la Syrie et l'Irak. Je suis passé par la Turquie, le Kurdistan, la Syrie. Ce que j'y ai vu est effroyable. La menace est noire et grandit, on la retrouve jusqu'en Afrique. Partout, je me suis mêlé aux habitants, j'ai vu leurs habitudes changer, la peur se peindre sur leurs visages. J'ai vu pire aussi : les femmes et les enfants réduits en esclavage, tous les hommes d'un village passés au fil de l'épée... Le monde n'a pas changé, seules les méthodes, et encore, se sont modernisées.
Cependant, sur mon chemin vers l'est, j'avais entendu d'autres rumeurs : des histoires d'orgies nocturnes, de meurtres... Au début, je n'y ai pas prêté plus attention que ça, mais à chaque fois que je passais dans une zone reculée, j'entendais les mêmes rengaines. J'ai trouvé cela trop insistant pour être honnête. Alors, avant de revenir au Sanctuaire, j'ai fait un petit crochet par la Macédoine.
- Tes pressentiments se sont-ils révélés justes ?
-Ca n'a effectivement pas été inutile. Plusieurs villageois de zones isolées, voire d'extrême montagne, en tout cas très oubliées, ont rapporté avoir entendu des bruits de cérémonies étranges dans les forêts la nuit, et retrouvés des traces de sang le lendemain sur la terre et les rochers alentours. Des empreintes de pieds qui auraient dansé frénétiquement, d'autres de chèvres ou de boucs, une odeur de feu à peine éteint et puis... - Kanon rit – une odeur de sexe aussi dense que si l'on s'était trouvé dans un lupanar.
- Des meurtres ?
- Pas dans les villages où je suis passé. Les habitants se signaient perpétuellement... clamant que des strigoï s'adonnaient au sabbat... Ce que les paysans peuvent être bêtes...
- Ils ne sont pas bêtes ! le coupa Shion, exaspéré. Moi aussi je crois que quelque chose se passe. Tout change en ce moment, les étoiles annoncent des évènements étranges que je n'arrive pas à lire. La violence coule à flots et trop facilement à mon goût. Le Ciel ne ment pas...
-En tout cas, il ne s'agit pas de strigoï. Des gens, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, se réunissent la nuit pour danser, s'oublier, célébrer la débauche et l'excès. Qu'est-ce qui les y pousse ? J'ai interrogé les villageois le lendemain, au hasard. La plupart niaient avoir passé la nuit en forêt. Mais certains ne se souvenaient tout simplement pas de ce qu'ils avaient fait la veille. Ceux-là m'ont intéressé. Je les ai suivis le soir même. Ils marchaient comme des somnambules vers les montagnes, et répétaient les mêmes orgies. Ils avaient l'air bien vivants, mais en même temps absents. Comme endormis. Ou possédés. Je crois que ce qui les pousse à agir ainsi intervient par le biais des rêves.
Kanon fit une pause, l'air soucieux. - En somme, c'est le bordel à tous les étages, les hommes fuient, deviennent fous, comme des souris devant un naufrage... Et je crois qu'un être antique, très puissant, y trouve là la meilleure occasion pour faire son retour.
Shion se leva et marcha jusqu'à la terrasse, l'air préoccupé. - Hadès est réduit à néant, Poséidon enfermé pour les siècles à venir, qui pourrait réapparaître à notre époque?
- Je ne saurais répondre à cette question. Néanmoins, avez-vous remarqué à quel point les sociétés humaines se renferment sur elles-mêmes, deviennent plus réactionnaires, moins ouvertes sur le monde ? Il y a un regain de religiosité, assez puant d'ailleurs... On tue au nom d'un dieu, des milliers de gens fuient la torture et la mort, meurent en mer, tambourinent à nos portes lorsqu'ils survivent, pour encore affronter la honte, les coups et le mépris. Le monde entier est en proie à une panique effroyable, et à quoi servons-nous dans tout ça ? Protégeons-nous vraiment les faibles ? Avons-nous entendu Athéna s'exprimer ? Son silence est coupable. Nous ne servons à rien. Comment en vouloir à ceux qui cherchent à briser cet ordre abject ? Un dieu qui dit « aimez vous les uns les autres » et qui tue les autres, au fond d'eux ce n'est pas ce que les hommes cherchent. Ils sont épuisés. Ils ont besoin de croire, de se changer, d'un sang neuf. Ils ont un besoin d'innocence primordiale.
-Mais qui ? Quel dieu peut encore aller à l'encontre de 2000 ans de monothéisme et libérer les hommes ?
-N'était-ce pas la mission d'Athéna ?
-Elle n'est qu'une protectrice...
-Et pas un guide. Nos dieux sont devenus faibles, à se cacher dans leurs forêts, leurs eaux et leurs montagnes. Athéna ne promet plus rien depuis longtemps, c'est l'erreur qui lui sera de nouveau fatale.
- Ne vas pas trop loin Kanon.
- Je suis désolé, il est temps de parler et de dire la vérité. Il est peut-être déjà trop tard. A t-on jamais vu un dieu qui protège ses ouailles tout en se cachant ? Ah, remarquez, si... Le Dieu des Chrétiens, des Juifs et des Musulmans le fait depuis 2000 ans et il n'a jamais eu autant de succès... - Kanon ricana - Voyez comme c'est injuste : Athéna aurait tout à gagner à se montrer et à agir en plein jour pour défendre les hommes. Les églises, les synagogues, les mosquées se videraient du jour au lendemain, et vous devriez nous employer à vendre des tickets d'entrée aux nouveaux fidèles ici, sur l'Ile Sacrée ! Les gens ne demandent que deux choses : de l'espérance et un sauveur. Peu importe sa couleur ou sa race, du moment qu'il les aide. Je suis désolé Grand Pope, mais Athéna n'aide plus personne depuis longtemps, et ne fait que singer de vieux rites. Les Dieux seuls savent pourtant tout ce que je lui dois. Mais la reconnaissance ne m'aveugle plus.
-Tu me déprimes. Notre existence n'est-elle donc qu'un grand vide ?
Kanon haussa les épaules. - Vous savez désormais ce que je pense. Ces étoiles sanglantes que vous n'arrivez pas à lire, elles présagent tout simplement de grands changements à venir. Il faudra les accueillir avec circonspection, sans quoi c'en est fait de nous tous. Tout s'écroulera autour de nous, et nous n'aurons rien fait. Alors seulement, notre existence aura été totalement absurde.
Sans rien dire, le chevalier prit ses affaires et enjamba la balustrade. Il s'apprêtait à sauter dans la cour lorsqu'une pensée l'arrêta : - Au fait, j'ai croisé Panorea en venant vous voir, que je n'avais pas vue depuis longtemps. Elle a bien changé.
Shion, qui s'était rassis dans son fauteuil, regarda ostensiblement les étoiles : - Et qu'en penses-tu ?
- Je ne sais pas. Je ne suis pas parvenue à la lire. C'est inhabituel.
Le Grand Pope hocha lentement la tête, les yeux mi-clos, et ne répondit pas. Kanon le salua sans qu'il y prête attention, et atterrit dans la cour après un saut vertigineux. Shion lui cria d'un air courroucé :
- J'ai une porte et des escaliers tu sais !
Kanon sourit, et répondit d'en bas : - Vous savez aussi que je n'aime pas les normes.
* « Merde » en italien, au sens d'une interjection
