Depuis combien d'années n'était-il pas revenu ici... Le retour à Naples n'était pas anodin pour Deathmask. Il y était né, il y avait grandi, avant de partir avec celui qui allait devenir son maître et faire de lui un chevalier d'Athéna.

Il n'avait aucun souvenir de ses parents. Mais il y avait quand même aimé. Le souvenir d'une vieille dame vêtue de dentelles noires lui apparut et il ne put retenir un sourire. Sa vieille nonna. Lui courant pieds nus dans les rues sales, chapardant, se battant déjà avec les gamins des voisins... L'odeur du ragoût aux pomodori. Les jambes sublimes de la voisine aux longs et épais cheveux noirs, qui l'enjambait lorsqu'il était assis sur les marches du porche, en disant « laisse-moi passer, petit », d'une voix rauque, économe en mots et séductrice. Les couteaux dont il avait aperçu l'éclat un soir, dans une ruelle, les cris de l'homme transpercé et le sang qui avait coulé jusqu'à ses pieds. La colère incompréhensible qui l'avait saisi, et la lumière qui avait jailli spontanément de ses mains, avant que des morceaux de cadavres vêtus de noir ne s'étalent devant lui...

DM se perdait dans la contemplation de ses souvenirs, quand Panorea le tira par la manche : « Maître, c'est enfin ici que nous nous arrêtons? »

Il sursauta légèrement, acheva sa cigarette. « Pas tout à fait. Presque. C'est à côté. Mais ce sera plus intéressant à voir de nuit bellezza. Pour le moment, on va faire le point sur tes bases. Et d'abord, on va se trouver un coin peinard. »

Tandis qu'il replaça la boîte de son armure sur son dos, il lui fit un clin d'oeil. « L'entraînement commence maintenant. »

Il disparut à la vitesse de la lumière, laissant Panorea interdite. Elle fit une grimace, se concentra, et partit dans sa direction comme une ombre furtive. Mais elle était encore loin d'atteindre son allure. Il fallait bien se rendre à l'évidence, il l'avait semé en quelques secondes. Néanmoins, elle sentait toujours son cosmos, lointain mais pulsant, et teinté de moquerie.

Le sentier était une zone touristique très fréquentée, bordé de villas à mesure qu'on s'approchait de la ville, et donc potentiellement plein de témoins. Panorea sentait que son maître gravissait les collines qui le surplombait, bien qu'elles soient très escarpées et qu'elle ne distingua aucun chemin pour monter au sommet.

Allez, sers-toi de ton cosmos. Et suis-moi. Je suis pas si loin...

Il riait. Après tout, Panorea n'était pas chargée d'une armure, elle. Elle pouvait se déplacer rapidement. Elle se concentra, huma presque l'air. Il était tout prêt. Elle se mit à courir, passa la vitesse du son et disparut du sentier des Dieux.

Le soleil chauffait déjà la végétation, les arbres. Elle gardait les yeux fermés pour se concentrer mais aussi pour sentir toutes ces odeurs nouvelles et frémissantes. Les cailloux roulaient sous ses pieds, la poussière recouvrait ses chevilles. Elle montait, montait toujours au-dessus du sentier. Derrière un maigre bosquet de pins, son maître fumait tranquillement, assis sur la boîte de son armure.

- « Ce que tu es lente...

- Je n'ai même pas mis dix minutes pour vous retrouver !

- Beaucoup trop long. Tu dois diviser ce temps par 10. Si tu n'es pas capable de me retrouver en une minute, alors que j'ai tous les warning au vert, une clope à la main et que je ne cache même pas mon cosmos, tu ne seras jamais capable d'anticiper les coups d'un ennemi. »

Panorea se mordit la lèvre. Elle détestait ces moments, cette sensation d'être encore tellement loin du but. Tellement nulle.

DM percevait parfaitement sa pensée. Il eut une grimace d'agacement, sauta de sa boîte sur ses pieds et écrasa sa cigarette sur un rocher. Il s'étira, fit craquer ses articulations.

- « Allez, attaque-moi. »

Panorea ne réagit pas.

- « Tu attends quoi feignasse ? Attaque-moi bon sang ! »

Jamais son maître ne lui avait demandé ça. Pour l'entraîner, il ne se battait jamais lui-même directement avec elle. Les forces étaient trop déséquilibrées. C'était effectivement une autre étape de son entraînement qui débutait. Mais elle hésitait encore.

En un souffle, il se retrouva derrière elle, sur son cou, la main prête à se refermer sur sa gorge : « Il va falloir que je te viole pour que tu m'attaques ? » Goguenard. Moqueur. Mauvais. C'est la rage qui lui prit la gorge. Elle se retourna si vite qu'il eut à peine le temps de parer. Et il lui souriait de toutes ses dents.

Prendre le soin de se cacher avait été finalement inutile. Les coups fusaient à une telle vitesse que nul regard humain ordinaire n'aurait pu suivre le combat. Panorea donnait tout ce qu'elle pouvait, mais pas une seule fois elle n'avait réussi à mettre son maître en difficulté. Par moments, il se contentait d'opposer une main, ou de décaler légèrement la tête, alors qu'elle y mettait toute sa force, et esquivait le coup.

Accélère.

Je suis au maximum.

Tu es à des années-lumières de ton maximum. Accélère.

Je n'y arrive pas !

Enerve-toi !

Ils s'arrêtèrent et se regardèrent. Panorea suait à grosses gouttes, DM ne semblait même pas avoir fait le moindre effort. « Si tu n'accélères pas ta vitesse d'exécution, tu ne parviendras jamais à me toucher. Tu n'y arrives pas ? Perds ton calme. Pète un plomb. Deviens folle de rage. On verra bien si tu n'y arrives pas. Allez ! »

Panorea avala difficilement sa salive. Folle de rage... C'est vrai que face à la Mandchoue, elle s'était sentie invincible, imperméable à la fatigue, au-delà de ses limites. Mais elle n'était pas elle-même. Il fallait qu'elle réussisse à se mettre dans le même état, sur commande, de par sa propre volonté. Elle brisa sa position de combat, et resta inerte, les yeux fermés.

Pensant qu'elle abandonnait, DM grogna de mécontentement et se détourna en croisant les bras. Tu n'es peut-être pas capable d'être un chevalier Panorea. Peut-être que je devrais te ramener sur ton île à garder les chèvres... Tu te trouverais un mari, un mari à servir en silence, debout derrière la table, attendant qu'il ait fini pour manger à ton tour... comme les chiens ou les esclaves...

Il sentit, et il sourit. Quand il se retourna, une pointe dorée lui piquait le menton, et à l'autre bout se tenait une guerrière qui baignait dans une aura de sang en souriant dangereusement.

- « Je ne serai jamais une esclave.

- Alors bats-toi comme une guerrière, et cesse d'être... »

Il sentit le sang couler le long de son cou. Elle l'avait griffé avec la pointe de sa lance, au niveau de la carotide, avant même qu'il eut fini sa phrase. Cesse d'être une sale petite gamine insupportable... qui a réussi à me faire saigner, garce !

Effaré, DM eut juste le temps de se baisser pour éviter un coup de pied aérien de Panorea. Elle avait obéi, elle avait accéléré sa vitesse, à tel point qu'elle en devenait invisible, et imprévisible.

Elle peut l'augmenter quand elle veut, et autant qu'elle veut en réalité. Elle a appris à la maîtriser en si peu de temps...

DM se concentra et augmenta son cosmos. Il baignait maintenant dans une aura dorée, et para le nouveau coup de son élève. Il enchaîna les coups, sans la décontenancer.

C'est très bien. Accélère encore !

L'aura rougeoyait de plus belle. Elle semblait ne pas ressentir la fatigue, malgré le rythme hallucinant des coups à donner.

Le combat sera fini lorsque l'un de nous deux sera à terre, pas avant !

Elle frappait, frappait toujours, mais ne trouvait pas l'issue, la faille. DM lisait l'agacement dans son regard. Elle le poursuivait et courait encore plus vite, toujours plus vite, il courait en lui faisant face et il riait de la voir s'énerver. Elle finit par pousser un cri de rage et sans réfléchir propulsa sa lance vers lui. Il la saisit au vol et la jeta au loin. L'arme fit un bruit clair en heurtant les rochers.

- « Tu commences à m'agacer avec ce jouet stupide. Un chevalier se bat sans armes. Sa seule arme, c'est lui-même. Tu n'as plus l'âge des hochets. »

Panorea tremblait de rage. Plus d'armes, pas de faille. DM reprit son souffle et la laissa réfléchir. Il la vit fermer les yeux et se concentrer. C'était exactement ce qu'il voulait.

L'instant d'après, elle avait disparu. Seul le regard de DM parcourait les alentours, à la recherche d'un cosmos.

Elle a caché son aura et va essayer de me surprendre… Elle nous a bien regardé nous battre dans l'arène… Les vieux trucs marchent toujours.

Il inspira profondément et se retourna pour parer l'attaque de Panorea avec la paume de sa main. Il arrêta son genou net.

- « Pas mal bellezza. Vraiment pas mal du tout. Je te flaire encore mais au moins, tu commences à te battre comme un chevalier et pas comme une collégienne énervée… »

Une fois au sol, Panorea respirait rapidement. Elle avait mis toute son énergie dans sa dernière tentative.

Elle ne vit pas disparaître son maître et ne comprit que trop tard lorsqu'elle sentit une main autour de sa nuque qui l'empêcha de respirer. Un coup de pied, et elle se roulait dans la poussière.

- « Mais je t'avais dit que le combat ne serait terminé qu'une fois l'un de nous deux à terre. Tu as baissé ta garde, et à ce moment-là tu as risqué ta vie. Très imprudent. Surtout avec un joueur sans pitié comme moi. »

Un éclat blanc, et du rouge qui en coulait. Les dents de Panorea s'enfonçaient aussi impitoyablement dans sa lèvre que ses poings auraient dû le faire dans l'estomac de son maître.

Il eut un sourire en coin, et tendit la main pour l'aider à se relever. Elle la chassa d'un revers, et se redressa toute seule. Il rit.

- « Tu as raison bellezza. N'attends jamais l'aide de personne. »