2 in for the kill

Une heure du matin sonna, et le major alluma sa énième cigarette de la nuit sous un lampadaire miteux de l'East End. Lord Mac Rashlay était en retard. Très en retard. Le major lui accorda pour ultime délai la combustion de sa cigarette. Mais l'impasse resta déserte, à l'exception des quelques papillons de nuit qui volaient à la maigre lueur de l'éclairage public.

Agacé, à défaut d'être vraiment surpris, le major commença à remonter d'un pas lent de la ruelle, cherchant du regard la moindre trace de Mac Rashlay. Mais les deux pâtés de maisons qui se succédèrent restèrent tout aussi vides et silencieux…

...jusqu'au moment où un hurlement d'épouvante déchira, comme un voile, la brume de Londres.

Le major s'élança vers la source du cri, qui s'avérait être le rez-de-chaussée d'un immeuble vétuste, à la fenêtre duquel une femme d'âge mûr gémissait en arrachant ses bigoudis de terreur.

« DU SANG ! DU SANG PARTOUT ! LA MAISON EST COUVERTE DE SANG ! »

D'un bond maladroit, elle sortit par la fenêtre pour se précipiter dans les bras des quelques badauds, qui comme le major, avaient accouru à ses cris de panique.

Laissant la femme à leurs bons soins, le major jeta un coup d'oeil à l'intérieur de la pièce qu'elle venait de quitter. Aucune trace de sang ou de quelque fluide que ce soit n'était visible à la lueur orangeâtre de la petite lampe de chevet qui éclairait le lit défait d'une banale chambre à coucher.

Il enjamba alors l'appui de fenêtre, et chercha un hypothétique interrupteur à même de faire la lumière sur ce nouveau mystère. Mais les murs étaient désespérément vides, aussi le major se dirigea-t-il vers la veilleuse, espérant que son fil serait assez long pour faire office de lampe torche de fortune.

Il aperçut quelques gouttes rouge sombre sur l'oreiller à proximité. Mais il n'y avait guère de quoi rameuter tout le quartier. Cette femme craignait-elle la vue du sang et avait-elle paniqué pour un banal saignement de nez? Le major s'apprêtait déjà à rebrousser chemin quand il sentit une goutte tomber sur son front et couler jusqu'à l'arête de son nez. Il s'essuya du revers de la main, et vit que celle-ci était teintée de rouge.

Il leva lentement les yeux, et découvrit, en guise de plafonnier, une large flaque brune et suintante, comme un lustre liquide au-dessus des draps froissés.

Sans plus attendre, le major quitta la pièce et courut interroger la femme. Celle-ci, les doigts crispés sur un verre de liquide ambré, commença à faire le récit de sa mésaventure.

« Je… je dormais... qu… quand j'ai été réveillée par une goutte sur mon front. J… j'ai cru que c'était une fuite d'eau, a… alors, j'ai allumé, et là… là… »

« Peut-on accéder à l'étage ? » coupa le major.

« O…oui… J'ai un double des clés. Je suis la concierge… »

« Montrez-moi le chemin. Vite! »

Suivant ses indications, le major grimpa quatre à quatre les marches d'un escalier vermoulu jusqu'à atteindre la porte de l'appartement situé au-dessus de la chambre de la concierge. Il usa de son autorité naturelle pour éloigner la concierge, qui ne se fit guère prier, ainsi que la foule grossissante des curieux, et entreprit de déverrouiller la porte, qu'il ouvrit lentement, sa main libre posée sur son arme de service.

C'est alors qu'il retint un cri de stupéfaction.

Au milieu d'un petit studio en désordre, gisait, dans une mare de sang, lord Mac Rashlay, fixant le major d'un regard vitreux.

Ce dernier s'agenouilla aussitôt auprès du lord, mais comme il le craignait, celui-ci n'était plus qu'un cadavre. Car de sa gorge, striée de rigoles sanglantes, jaillissait la tête de serpent d'une longue épingle à cheveux en jade. Non loin de la dépouille, le major vit les deux morceaux brisés d'une canne en ébène, dont un détail retint son attention :

Le pommeau argenté de la canne, de forme sphérique, était ouvert en deux hémisphères creux de taille égale, tenus ensemble par une minuscule charnière, comme un compartiment secret. Et vide.

Les sirènes de police retentirent sur cette dernière et funeste découverte.