3 lady evil

Penché sur le corps de Mac Rashlay, le major ajusta ses verres fumés sur l'arête de son nez. Il commençait à désespérer de pouvoir jamais retrouver le microfilm, quand tout à coup, le caquetage qu'il avait entendu maintes fois ces derniers jours résonna à nouveau dans son échine. Instinctivement, il releva la tête, et vit alors la peau froide de la gorge de Mac Rashlay se soulever et grouiller frénétiquement.

Abasourdi, le major se demanda un bref instant si Mac Rashlay ne s'était pas étouffé en tentant d'avaler le microfilm, quand soudain la peau se déchira comme un voile de gaze et révéla, jaillissant dans l'air confiné de la chambre, le long corps vert et brillant d'un monstrueux serpent.

En un instant, les anneaux chauds et souples de la créature s'étaient refermés sur lui. Sa vue s'obscurcit. Ses lunettes noires tombèrent au sol, révélant ses yeux soudés par un minutieux travail de couture.

Il sentit alors le serpent s'incliner doucement vers son visage, et lui siffler:

« Bien le bonjour, major Eberbach ! »

Le major sauta presque du banc où il s'était assoupi, fixant sans trop savoir si il était bien réveillé, l'homme à moustache et chapeau haut-de-forme qui l'avait apostrophé depuis la grille de sa cellule de Scotland Yard.

« J'ai une bonne nouvelle pour vous, major, vous êtes libre ! »

Joignant un signe de tête à la parole, le mystérieux vestige de l'époque victorienne fit déverrouiller sa geôle par le planton qui l'accompagnait.

« Et qui est mon tardif bienfaiteur ? » demanda le major, croisant les bras tandis qu'il demeurait sur son inconfortable siège.

« Inspecteur Fleming, major, how do you do ? » se présenta-t-il en tendant la main en pure perte. « Veuillez pardonner ces heures difficiles, je n'ai été prévenu de cette sinistre affaire qu'à mon réveil ce matin, quand je me suis saisi de l'enquête… Nous n'avons, bien entendu, aucune raison de garder en cellule un homme de votre valeur, surtout maintenant que le coupable est connu ! »

« C'est donc à votre profond sommeil que je dois d'avoir été « oublié » en cellule après quatre heures d'interrogatoire…» répliqua le major en levant les yeux vers l'inspecteur, qui s'épongea nerveusement le front. « ...Mais vous me dites que vous avez déjà identifié le coupable ? »

« Tout à fait, major ! Mais suivez-moi, nous allons nous entretenir de ces détails dans un endroit plus digne de vous… »

Le major se détendit quelque peu quand un agent déposa sur le bureau de Fleming une boîte contenant ses effets personnels : le puzzle y siégeait en bonne place. Mais sa crispation repartit de plus belle quand il s'aperçut que des pièces avaient été bougées à tort et à travers, sans doute par les enquêteurs….

« Curieux objet que vous avez là, major… Est-ce une sorte de casse-tête ? » demanda Fleming en tendant la flamme de son briquet vers la cigarette du major.

« Un souvenir du Maroc… Mais revenons à votre coupable. Qui est-il ? Où est-il ? »

L'inspecteur Fleming montra alors au major la photo d'une asiatique aux cheveux coiffés en ailes de papillons, retenus par une épingle à cheveux familière...

« Le coupable n'est autre que le locataire du studio où vous avez trouvé lord Mac Rashlay: un travesti d'origine chinoise du nom de Xiao Qing, mais que tout le monde surnomme « Serpent Vert ». Il est introuvable depuis le drame et ses empreintes sont partout sur l'arme du crime, qui n'est autre que l'épingle en jade retrouvée plantée dans la jugulaire du lord. Vous la reconnaissez, n'est-ce pas ? Tout comme les résidents de l'immeuble... Seul le mobile reste un mystère, aucun objet de valeur n'ayant été dérobé sur la victime. Celle-ci avait pourtant sur elle une montre en argent ainsi qu'un portefeuille garni de plusieurs centaines de livres… »

« Vous n'avez rien découvert sur les lieux du crime qui aurait pu être un indice sur le mobile ? » demanda le major avec circonspection.

« Rien ! Aucun indice ! Et les autres témoins n'en savent pas plus long ! Personne n'a rien vu ou entendu dans l'immeuble, qui est pourtant très peu insonorisé ! Lord Mac Rashlay a sans doute été frappé par surprise, sans qu'il ait pu se débattre ou appeler à l'aide, ce qui serait bien dans les manières de ce qu'on sait du suspect,» répondit Fleming avec une moue dédaigneuse.

« Mais que faites-vous de la canne brisée ? Et du désordre ? »

« La canne s'est sûrement brisée dans la chute du lord, quant au désordre, eh bien, comme je vous l'ai dit, tout porte à croire que Serpent Vert menait une vie de bâton de chaise, voilà tout ! »

Le major préféra ne pas répondre. Au bout d'une demi-heure de palabres qu'il consacra essentiellement à son puzzle, l'inspecteur Fleming se décida à l'escorter avec des trésors d'obséquiosité vers la sortie de Scotland Yard. Sans plus attendre, le major loua un véhicule aussi rapide que discret et s'engouffra au cœur du trafic londonien.

Si pour Fleming, le mobile du crime demeurait un mystère, pour le major, il était une quasi-certitude: Serpent Vert était d'origine chinoise. S'il était bien l'assassin, il y avait fort à parier qu'il fusse actuellement en possession du microfilm, qui se trouvait certainement dans le pommeau creux de la canne de Mac Rashlay. Le major grinça des dents. A tous les coups, Mac Rashlay avait du vouloir le doubler en vendant ses plans aux chinois. …Mais son avidité s'était retournée contre lui.

Le fil de ses réflexions le conduisit de nouveau dans les rues insalubres de l'East End. Il était sûrement trop tard, mais s'il existait la moindre piste permettant de remonter à Serpent Vert ou au microfilm, le major la suivrait. Même si elle devait le mener au fond de la fosse aux crotales.

« Oh, major, je suis bien contente de voir que ces messieurs de la police vous ont laissé partir après cette horrible nuit ! »

« Le plaisir est partagé, madame… »

Il s'attendait à ce que la tâche soit plus délicate, mais à la grande surprise du major, la concierge, entre deux minauderies, n'eut aucune difficulté à lui déverrouiller la scène du crime. Et pour cause, celle-ci n'en était plus une: tout scellé, toute trace d'enquête policière avaient déjà disparu. Fallait-il que cet inspecteur d'opérette soit sûr de lui ! Alors que sa main tournait la poignée de la porte, un pleur de bébé traversa la cage d'escalier de toute sa puissance. Fleming semblait au moins avoir vu juste sur l'hypothèse du guet-apens : difficile en effet pour un meurtre de passer inaperçu dans de telles conditions acoustiques…

La pièce n'avait guère changé depuis sa dernière visite, si ce n'était la large tache sombre sur le sol, seul vestige du corps de lord Mac Rashlay. Le major commença à inspecter minutieusement les lieux, mais comme il le craignait, le microfilm demeurait introuvable. Il refusa cependant d'abandonner tout espoir de découvrir un indice pouvant le mettre sur la trace de Serpent Vert. Un détail attira alors son attention tandis qu'il examinait une tablette sur laquelle reposait un antique téléphone. Il s'agissait d'une sorte de mini jeu de cartes rigides dont les motifs, asiatiques, lui étaient inconnus. L'une d'entre elle était posée, face visible, à l'écart des autres, juste à côté du combiné. Le major la saisit entre deux doigts, et s'aperçut, en l'approchant de son visage, que celle-ci dégageait un léger parfum. Un parfum qui le fit blêmir.

Il serra la carte dans son poing. Oui, si IL était mêlé à toute cette affaire, c'était sûrement là qu'il devait se trouver… Mais pourquoi ? Pourquoi ?...

Depuis le palier, la concierge manqua de lâcher son balai quand un cri terrible retentit soudain dans tout l'immeuble:

« MAIS POURQUOI TE METS-TU TOUJOURS EN TRAVERS DE MON CHEMIN ?! »