5 pariah

Après une longue journée de labeur, Xiǎoqīng ouvrit la fenêtre de son petit garni et entreprit de mettre son linge à l'abri de la brume nocturne. La rue était déserte à cette heure avancée de la nuit, aussi n'eut-elle aucun mal à entendre l'appel essoufflé qui monta soudain jusqu'à elle depuis le brouillard:

"Eh mignonne? Tu peux me donner un coup de main jusqu'à ton balcon? C'est une question de vie ou de mort!"

Xiǎoqīng baissa les yeux, et aperçut un homme d'âge mûr, dont le physique robuste et la mise élégante contrastaient avec l'expression d'inquiétude de son visage orné d'une moustache bien lissée. Juché sur une poubelle et tendant le bras, il s'efforçait néanmoins de sourire à son hésitante interlocutrice:

"Allez, sois chic, des hommes sont à mes trousses! Je t'expliquerai une fois à l'abri!"

La crainte d'abandonner un homme au danger l'emporta sur ses réticences, et Xiǎoqīng attrapa la main de l'inconnu. Elle le hissa au prix de quelques acrobaties jusqu'à l'intérieur de sa chambre, et découvrit, à la lumière de son plafonnier, que l'homme, avec ses cheveux noirs grisonnant aux tempes et ses yeux rieurs, paraissait plus avenant, et son sourire plus charmant, que dans le brouillard de la rue.

"Merci, mignonne! Tu viens de rendre un grand service à la Couronne!"

"Comment cela, monsieur?" demanda Xiǎoqīng, les yeux ronds de surprise.

L'homme passa son bras autour de son épaule, et leva sa canne à hauteur de ses yeux.

"Cette canne que tu vois là, petite, contient en réalité des documents de la plus haute importance. C'est moi qui ai eu l'idée d'y aménager un compartiment secret. Si tu n'avais pas été là, les russes qui me poursuivaient auraient mis le grappin dessus… et moi avec! Avoue que cela aurait été dommage!" dit-il avec un clin d'oeil.

"Vous êtes... une sorte d'espion?"

"En quelque sorte, mon enfant! Mais assez parlé de moi, raconte moi un peu comment un joli petit bonsaï comme toi a pu atterrir dans ce quartier sordide? Tu mériterais la vie de château, pour le moins! Un mot de ta part, et lord Andrew Mac Rachlay assurera ton bonheur jusqu'à la fin de tes jours!..."

Xiǎoqīng rougit.

"Vous êtes bien aimable, monsieur… milord, bien plus qu'on ne l'a jamais été avec moi… Mais il faut quand même que je vous dise: si mon coeur est celui d'une femme, mon corps, lui, est celui d'un homme."

Le sourire de Mac Rashlay s'évanouit de son visage comme un pétale soufflé par la brise. La main sur l'épaule de Xiǎoqīng se referma sur son bras comme un étau.

"Traître!..." siffla-t-il entre ses dents.

"Mais... milord…"

"J'aurais du m'en douter, traître et fourbe comme tous ceux de ta race! Tu t'es travesti pour m'attirer et me voler, n'est-ce pas!?"

"Mais milord, si j'avais voulu vous voler, je n'aurai pas dit que…"

Mac Rashlay lui coupa la parole d'un coup de poing. Xiǎoqīng, à demi-assommée, tomba au sol.

"Je vais te montrer comment un Mac Rashlay traite un dégénéré de ton espèce!" rugit-t-il en levant sa canne jusqu'à toucher le plafond.

Xiǎoqīng n'eut que le temps de rouler sur le côté alors que la canne fendait le parquet. Elle se rua vers la porte, mais Mac Rashaly était déjà sur elle avant qu'elle ne puisse la déverrouiller. Telle une souris enfermée dans la cage d'un lion, Xiǎoqīng ne pouvait qu'éviter de son mieux les assauts répétés du lord en courant d'un bout à l'autre du studio, lançant sur son agresseur les quelques objets épars qui passaient à portée de sa main, appelant à l'aide jusqu'à perdre le peu de souffle qu'il lui restait. Mais lord Mac Rashlay, tel un buffle déchaîné, semblait infatigable et inébranlable. Et aucun secours ne venait la protéger de sa colère.

Elle finit par trébucher sur une chaise renversée. Epuisée par cette lutte par trop inégale, Xiǎoqīng ne put que se rouler en boule, tandis que Mac Rashlay déchaînait sur elle une grêle d'ébène, meurtrissant sa chair et ses os.

Un craquement soudain mit un terme à l'orage. Xiǎoqīng ouvrit lentement un oeil, et vit lord Mac Rashlay contemplant, ahuri, les deux morceaux de sa canne brisée.

Sans plus de cérémonie, Mac Rashlay jeta sur le côté les bouts de bois inutiles, et plongea vers sa victime, les mains en avant tel un oiseau de proie.

Avant qu'elle n'ait pu réagir, les mains s'étaient refermées sur le cou de Xiǎoqīng. Suffoquante, la vision troublée, cette dernière, comme mue par quelque volonté extérieure à la sienne, tira lentement de sa chevelure la longue épingle à cheveux qui la maintenant en place, et rassembla ses dernières forces. Le serpent, en un sifflement d'air, porta sa morsure salvatrice.