8 megalomania
Après maintes imprécations contre la conduite à gauche et les bières anglaises, le major parvint à s'extirper des bouchons londoniens. Il s'engagea alors sur une route de campagne vide de toute présence, humaine ou automobile.
Une odeur méphitique envahit soudain son véhicule. Un regard de côté lui donna la clé du mystère: la route longeait désormais un immense marécage dont les essences pourrissantes se perdaient dans l'horizon brumeux.
Se remémorant les indications de Blackman, le major sut qu'il était tout proche du manoir. Il gara sa voiture sous un imposant saule pleureur, dont les longues branches, traînantes comme des cheveux de sorcière, constituaient une cachette idéale. Puis il entreprit de parcourir à pied les quelques trois cents mètres qui le séparaient encore des terres du comte Wallestein.
Un sentier boueux le conduisit jusqu'à une grille d'entrée étroitement cadenassée, ornée d'une tête de chérubin tenant entre des dents étrangement pointues une clochette rouillée.
Dédaignant la sonnette, le major entreprit de longer le grillage à la recherche d'une entrée plus discrète vers les secrets du comte. Celui-ci connaissait son implication dans l'enquête… jusqu'à quel point? Traquenard ou pas, Le major comptait bien le découvrir… à ses rythme et conditions propres.
La solution à son problème se présenta au bout de quelques mètres sous la forme d'un tronc d'arbre calciné, tombé comme un pont en travers du grillage, qui s'était affaissé sous son poids comme un vulgaire buisson d'épines.
Le major avisa d'un oeil méfiant cette trop belle aubaine. Il scruta les environs, certain d'y trouver quelque caméra ou machine infernale, mais le parc semblait aussi vide et désert que la route. Finalement, la curiosité l'emporta sur la prudence, et le major, les sens en éveil tel un loup en chasse, se hissa sur le tronc d'arbre et s'engagea à quatre pattes en terre inconnue.
Après un rétablissement, il posa le pied sur une pelouse brune et sèche, ponctuée de ci de là de ronds de champignons bossus. D'autres grappes biscornues colonisaient encore les troncs d'arbres aux branches tordues, par lesquelles s'engouffrait un vent froid et sifflant qui semblait murmurer de noirs secrets aux oreilles des promeneurs égarés. Aucun chant d'oiseau, aucun cri d'animal n'était audible, sauf, peut-être, une sorte de rugissement, ténu et haletant.
Intrigué par ce grognement qu'il ne pouvait attribuer à aucune espèce de sa connaissance, le major dirigea ses pas vers ce qui semblait en être la source, et découvrit une petite cabane de jardin, campée à proximité d'une mare boueuse.
A mesure qu'il approchait, il entendit des gémissements se mêler aux grognements. Il pressa le pas, reconnaissant cette fois sans difficulté la voix d'une femme, mais il stoppa net, le visage crispé, quand il réalisa que ses gémissements ne devaient rien à la douleur.
Le major remarqua un trou dans les planches pourries de la cabane. Surmontant sa répulsion, il approcha son visage de la paroi. La voix rauque, sans nul doute, était le genre de secrets qu'il espérait découvrir dans son escapade au royaume Wallestein...
"Qui êtes-vous? Que faites-vous sur les terres du comte Wallestein?"
Le major faillit se cogner la tête sur l'auvent de la cabane. Il se retourna brusquement, et se retrouva face à une vieille femme en robe longue et au chignon serré, qui le fixait d'un regard d'aigle derrière ses lorgnons à monture dorée. Un panier rempli de champignons à son bras inspira au major le sentiment confus d'avoir été surpris, comme un enfant perdu, par une sorcière échappée d'un conte des frères Grimm.
"Je suis le major Eberbach, le comte Wallestein m'attend," répondit-il en soutenant avec aplomb le regard de la "sorcière".
"Qu'avez-vous fait du valet de pied censé vous conduire?"
"Il a été retenu à Londres. Et j'étais impatient et joyeux à l'idée de rencontrer le comte." répliqua le major, la mâchoire serrée.
La femme le dévisagea pendant de longues secondes, puis finit par dire d'une voix blanche:
"Suivez-moi, je vais vous conduire auprès du comte Wallestein."
Installé par son hôtesse dans un luxueux fauteuil d'un non moins luxueux salon (Blackman n'avait pas menti sur ce sujet), le major rongeait son frein quand une voix enjouée et juvénile mit fin à son attente:
"Major Eberbach! Quel plaisir de vous voir en personne franchir le seuil de cette maison! Mais comment se fait-il que mon majordome ne vous ait pas escorté comme il était censé le faire?"
"Il a été retenu à Londres. Mais ne vous inquiétez pas, monsieur le comte, votre cerbère a parfaitement rempli son office."
Le comte sourit, dévoilant une rangée de dents parfaitement blanches et alignées comme les planches d'une palissade. Sur ce point non plus, Blackman n'avait pas menti, pensa le major: le comte était un playboy modèle.
"N'en veuillez pas à cette chère Olympia, major. Elle est comme une mère pour moi. Une mère louve, certes, mais à qui je dois le plaisir de rencontrer le fameux "Iron Klaus", défenseur de nos libertés! How do you do?"
Le comte tendit la main.
"Enchanté monsieur le comte," répondit le major d'un signe de tête.
"Et permettez-moi de vous présenter ma fiancée, Sara. "
Celle-ci prononça quelques paroles de bienvenue tandis que le major effectuait un rapide baise-main. Il nota, outre la similitude entre sa voix et celle de la cabane, que les cheveux en désordre de la jeune femme contrastaient nettement avec la mise impeccable du comte.
"Je vois que vous êtes bien renseigné, monsieur le comte," nota le major d'un ton faussement détaché, "généralement, les gens qui connaissent mon surnom se limitent aux agents de ce côté du rideau de fer... et de l'autre."
"Eh oui, major, mon "hobby" - comme votre profession - m'amène à fréquenter toutes les couches de la société, des plus hautes aux moins recommandables…" répondit le comte sans se départir de son sourire.
"C'est par votre "hobby", je suppose, que vous avez su que j'étais témoin dans ce meurtre?"
"Vous aussi, major, êtes bien renseigné! Je suis, en effet, un détective amateur, et sans vouloir me vanter, je peux revendiquer quelques beaux succès à mon palmarès! Ce qui m'amène à l'objet de notre entrevue: le meurtre de ce pauvre lord Mac Rashlay. Dès que j'ai appris la nouvelle du meurtre dans les journaux de ce matin, j'ai téléphoné à mon vieil ami, l'inspecteur Fleming, qui m'a appris tout ce qu'il y avait à savoir sur l'affaire, sans même bouger le petit doigt de ce canapé!
"Vous voulez dire que vous n'avez pas encore visité la scène du crime?"
Le comte, la main derrière la tête, rit d'un air faussement embarrassé.
"Pour tout vous avouer… non. Je ne suis pas spécialement du matin, voyez-vous, Sara peut en témoigner," répondit-il, tandis que sa compagne roucoulait à son bras.
"...Mais, avec tout le respect que je vous dois, major, j'aimerais, à mon tour, vous poser une ou deux questions..."
"Si vous avez parlé à Fleming, je doute de pouvoir vous en apprendre beaucoup plus, monsieur le comte," dit le major avec un flegme que trahissaient ses yeux inquisiteurs.
"J'aimerais cependant éclaircir certains détails de son rapport. Tout d'abord, quels étaient vos liens avec la victime et l'assassin?"
"Tous deux m'ont été officiellement présenté par l'inspecteur Fleming au cours de mon interrogatoire. Je ne les ai jamais rencontrés auparavant."
"Je vois, je vois, et pouvez-vous maintenant me dire pour quelle raison un homme de votre envergure se trouvait dans ce quartier mal famé à cette heure de la nuit?"
Inquiet du tour que prenait la conversation, le major croisa les bras, et répondit, impassible:
"Comme je l'ai dit à l'inspecteur, monsieur le comte, j'étais seulement de passage quand j'ai entendu l'appel au secours de la concierge."
"Sara, peux-tu nous ramener une bouteille de whisky, je te prie?"
La jeune femme se leva, laissant les deux hommes seuls dans la pièce.
Le comte s'approcha du major et lui adressa un clin d'oeil complice:
"Parlez sans crainte, major, je suis certain que vous et moi avons les mêmes distractions, et je vous donne ma parole de gentleman que je saurai rester discret!"
De plus en plus inquiet, le major, la main crispée sur l'accoudoir de son fauteuil, prit une grande inspiration et répondit:
"Eh bien, à la vérité, monsieur le comte, je suis allé dans ce quartier pour la même raison, je suppose, qu'un homme de l'envergure de lord Mac Rashlay s'est rendu dans la chambre d'une personne aux moeurs légères…"
Le comte eut un petit rire.
"C'est bien ce que je pensais! Vous et moi sommes si proches, à croire que nous avons été séparés à la naissance! D'ailleurs "Wallestein" est un nom à consonance germanique, n'est-ce pas? Il faudra que je fasse quelques recherches généalogiques à notre sujet !"
Les doigts du major menacèrent un peu plus de trouer l'accoudoir.
"Il est vrai que ce doit être la raison la plus plausible de la présence de Mac Rashlay dans un tel endroit," reprit le comte, "Hélas! Lord Mac Rashlay ne semblait guère avoir l'oeil pour distinguer l'authentique des… contrefaçons. Et c'est ce qui l'a perdu."
"Vous pensez donc à un guet-apens, comme Fleming? Mais alors, quel aurait été le mobile de cette "contrefaçon"? Vous devez savoir qu'on a retrouvé un portefeuille bien garni sur le corps de Mac Rashlay..."
"Allez savoir! Peut-être Mac Rashlay détenait-il d'autres bijoux précieux, dans le compartiment de sa canne, peut-être?" (Le fauteuil du major grinça plaintivement.) "Serpent Vert aura délibérément laissé l'argent derrière lui pour brouiller les pistes! Serait-ce si étonnant de la part d'une créature qui a élevé la tromperie au rang d'art majeur? Mais peut-être, voyez-vous, major, une autre raison pour laquelle il aurait pu tuer un si parfait gentleman, un si grand patriote… ?!"
Le major dissimula rapidement derrière sa main le rictus que les derniers mots du comte avaient fait naître, se donnant l'air de réfléchir intensément à la question. Puis il répondit avec circonspection:
"Eh bien, pourquoi pas... la légitime défense?"
Ce fut au tour du comte de se frotter le menton.
"Je vois ce que vous voulez dire! Serpent Vert fait partie de ce genre d'individus dont l'existence en elle-même est un problème, pour eux-mêmes comme pour les autres, parce qu'ils sont incapables de respecter les lois des hommes et de la nature. Sa folie le rend certes bien à plaindre! ...Mais ce n'est qu'une raison de plus pour que justice soit faite. Et promptement!" déclara Wallestein en balayant, du revers de la main, un flacon de faïence chinoise sur la table devant lui.
Sur ces mots, Sara revint dans la pièce, et remplit le verre du comte, qu'elle glissa dans sa main tendue.
"J'ai cru comprendre, en effet, que votre enthousiasme à manier le glaive de la justice faisait souvent perdre la tête aux suspects..." hasarda le major, refusant, pour sa part, la boisson que la jeune femme lui tendait.
Le comte se redressa brutalement, faisant sursauter sa compagne.
"Calomnies! Major, je sais qu'un homme comme vous doit être attentif à toutes les rumeurs, mais laissez-moi vous dire que celle-ci est indigne de votre intérêt! C'est la police qui a retrouvé les corps à chaque fois, qui vous dit que ce n'est pas elle la responsable?! D'ailleurs, tous ces "suspects", comme vous dites, étaient soit coupables des faits qu'on leur reprochait, soit de si petite vertu qu'ils n'auraient pas tardé à passer eux-mêmes, tôt ou tard, sur l'échafaud! La justice a gagné en temps et en moyens pour un résultat identique!"
Après cette tirade, le comte se rassit, la mine aussi sereine et satisfaite qu'avant son soudain éclat. Sa peau n'avait même pas rougi sous l'émotion, alors que les joues de sa compagne s'étaient, elles, teintées de rose.
"...Identique à la justice dont vous et Fleming êtes les deux bras armés, ça tombe sous le sens. Maintenant, avez-vous d'autres questions? J'aimerais profiter de mon week-end à Londres entre deux interrogatoires…" demanda le major en se levant de son siège.
"Rassurez-vous, major, je ne vous retiendrai pas davantage!"
Le comte agita une sonnette et escorta le major jusqu'à l'entrée, où il lui tendit un feuillet cartonné.
"Prenez ma carte, major, et appelez-moi si vous vous rappelez d'un détail que vous n'auriez pas communiqué à ce cher Fleming! Vous avez ma parole de gentleman que je mettrai tout en oeuvre pour retrouver Serpent Vert, et qu'il soit châtié pour ses crimes!"
Alors qu'un valet de pied lui ouvrait la porte, le major se tourna une dernière fois vers son hôte.
"Je n'en doute pas. Mais n'oubliez pas, monsieur le comte: un gentleman, c'est quelqu'un qui sait mener l'enquête mais qui n'enquête pas !"
Le comte éclata de rire, emplissant le salon de sa voix et de ses applaudissements sonores.
« Belle répartie, major! En vérité, vous auriez dû naître anglais ! »
D'un geste sec, le major tourna les talons et claqua la porte au nez du valet de pied et des habitants de la maisonnée.
"Beau garçon... mais j'ai connu des icebergs plus chaleureux!" déclara Sara, en faisant mine de frissonner.
"Ce n'est pas un homme de glace, mais un homme d'acier, Sara! Quel dommage que nous ne puissions travailler ensemble à la résolution de cette affaire!" répliqua Wallestein, le visage rêveur.
"J'espère bien que non ! Je n'ai aucune confiance en cet homme!" dit alors une troisième voix d'un ton rêche.
Le jeune couple se tourna vers la nouvelle venue, qui n'était autre que la vieille dame du parc.
"Que veux-tu dire, Olympia?"
"Mac Rashlay était ambassadeur. Il avait des contacts avec les renseignements de bien des pays. Cela expliquerait l'implication du major dans cette affaire!"
"Voyons, Olympia, ce n'est pas le major qui a tué lord Mac Rashlay!"
"Certes, mais je suis certaine qu'il en sait plus qu'il ne veut bien le dire. Attention, Jimmy, de ne pas laisser ton admiration pour lui troubler ton jugement!"
"Que me conseilles-tu, alors?"
"Attendre et observer… et au besoin, agir! Prends garde cependant, Jimmy, mon petit: le major n'est peut-être pas un criminel, il n'en est pas moins un homme de l'art, d'une autre trempe que les arsouilles que tu as traqués jusqu'ici. Il s'en est fallu de peu qu'il ne vous découvrent, toi et Sara, dans la cabane du jardinier."
"Fais-moi confiance, Olympia! Et qui sait? Peut-être pourrais-je, sans qu'il le sache, lui apporter mon aide au moment opportun!"
Avant qu'Olympia ne puisse répondre, le valet de pied ouvrit la porte d'un air pincé à son collègue, qui, revenu tant bien que mal de Londres, franchit le seuil du manoir d'un pas titubant.
"Monchieur le comte! J'ai l'honneur de vous apprendre que le très tisgindué… le très guisdinté... le grand Major Eberbach a acchepté votre invitation!"
Sur ces paroles définitives, il s'écroula comme une masse , dormant du sommeil du juste tandis que le manoir résonnait des rires de ses occupants.
