Au sommet d'une petite colline, tapi au creux d'un bosquet de sapins, à l'abri des regards et de la pâle lueur de la lune, un homme sur une moto attendait. Soudain, alerté par le bruit éloigné d'un moteur, il braqua en toute hâte une paire de jumelles sur la route en contrebas. Bientôt, une automobile passa à ses pieds, sombre et solitaire, avant de disparaître au détour d'un virage. L'homme sourit.

"Où allez-vous donc passer cette nuit d'Halloween, major? Si vous m'aviez consulté, je vous aurais volontiers conseillé quelques cercles bien garnis de diablesses ardentes… Est-ce pour préserver votre réputation que vous avez changé de voiture? Belle déformation professionnelle, en vérité, mais on ne brouille pas si facilement la piste du comte Wallestein!"

Le comte, en un coup d'accélérateur, reprit sa filature à travers champs, tâchant de voir, sans être vu, vers quelle destination se dirigeait sa cible.

"Mais si je ne m'abuse, il prend la direction du château de lord Gloria? Qu'est-ce que cela peut bien signifier?

Il poursuivit sa route depuis le sommet des collines, s'assurant toujours de rester hors de vue du major, qu'il vit bientôt franchir la grille d'entrée du manoir.

"Qu'est-ce que le major peut bien faire dans un tel endroit? Fêter Halloween? Dans l'antre de ce dégénéré notoire? Bah, après tout, il n'y a pas d'autre sortie, c'est le moment d'appliquer le précepte d'Olympia: attendre, observer… et au bon moment: agir!"

Il dissimula sa moto sous les arbres, et se plaqua au sol, les jumelles sur les yeux. Une heure au moins s'écoula, silencieuse, si n'était quelques hululements d'une chouette esseulée. Le comte commença à se demander si le major n'était pas réellement venu faire la fête au château, quand tout à coup, la grille s'ouvrit de nouveau dans un lointain et sinistre grincement.

Le flash d'un feu tournant manqua d'aveugler le comte. Il vit alors avec stupéfaction un véhicule familier sortir du château. Ce n'était cependant pas la voiture du major, mais une ambulance.

"Voilà qui est étrange… Je surveille ce portail depuis un moment et je n'ai vu aucune ambulance y entrer. Elles ne restent pourtant jamais bien longtemps chez les malades par principe… Olympia m'a dit que Serpent Vert avait été soigné. Se pourrait-il que?... Mais alors lord Gloria serait... ? Et quel est le rôle du major dans tout ça?!"

C'est alors qu'un bruit d'appareil électronique, presque inaudible pour tout autre que le comte, s'éleva littéralement de sous la terre où celui-ci était toujours étendu. Il plaqua son oreille contre le sol, d'où ses sens affûtés captèrent un murmure de voix:

"Eh bien les voilà partis… J'espère que tout ira bien..."

"Pourquoi devons rester dans ce souterrain humide à surveiller une route déserte quand tout le monde s'amuse? Je dois retourner là-bas et surveiller les dépenses!"

"Nous avons tiré la courte-paille, on n'y peut rien! Les instructions de mylord ont été claires: veiller sur le trajet du major aussi longtemps que possible."

"Justement, pourquoi ne le fait-il pas lui-même?"

"Le major ne lui fait pas confiance quand il s'agit de surveiller ses arrières… Mylord a bien du céder…"

"Et nous, qu'est-ce qu'on peut faire là où nous sommes? Je suis sûr qu'au premier tournant, cet horrible major va tout balancer, Serpent Vert comme l'ambulance, dans un cul de basse fosse! Une authentique Cadillac Miller Meteor à peine rouillée! Ca a été si dur de l'obtenir à un bon prix!"

"Je pense qu'on peut faire confiance à tonton Otan sur ce coup-là. Il n'a pas plus intérêt que nous à ce que Serpent Vert se fasse prendre… Maintenant range cette calculette et viens m'aider à surveiller la route!"

Le comte se releva lentement, et serra les poings jusqu'à ce que la pâleur de ses jointures reflétât la lumière de la lune. A pas de loup, il repartit vers sa moto, qu'il éloigna soigneusement de l'endroit d'où il avait entendu les voix avant de la redémarrer. Il était temps d'agir, avec méthode et rapidité.

La main du major se cripsa sur le volant de l'ambulance. Il observa une fois encore dans le rétroviseur, la maigre silhouette de Serpent Vert, allongée sur un brancard à l'arrière. Avec son corps tout en longueur, il n'y avait pas à chercher loin l'origine de son surnom. Encore que, serré comme il l'était dans de multiples bandages, il eût mieux valu l'appeler "Serpent Blanc"... Le major secoua la tête. A choisir, maintenant qu'il avait le microfilm en poche, il aurait préféré ne pas l'appeler du tout.

"Où allons-nous exactement, major ?" demanda l'asiatique d'une voix pâteuse.

"A l'ambassade allemande, pour commencer. Après ça, on s'arrangera pour nous caser dans les bagages du premier immunisé diplomatique venu. Quand ils vous verront avec moi, ils ne poseront pas de questions. Vous avez bien retenu votre nom d'emprunt?"

"Bien sûr, major. Et j'ai tous les faux papiers. Je ne sais comment vous remercier de vos bontés… Mylord m'a dit qu'avec vous, je n'ai rien à craindre, ni de la police, ni de Wallestein."

"Inutile de me remercier. Ce n'est pas par bonté d'âme que je vous sors de votre bourbier mais pour ma mission. Et rien ne nous dit qu'elle sera menée à bien…"

"Pourquoi ? Une ambulance, ça va partout sans se faire contrôler, non?"

"Une ambulance américaine rafistolée dans la banlieue de Londres… Mouais... Espérons que les flics ne seront pas trop regardants."

"En tous cas la blouse d'infirmier vous va à ravir," remarqua Serpent Vert avec un sourire.

"Taisez-vous ou je vous gave de morphine."

Il se concentra sur la route. Il ne s'était pas facilité la tâche en portant ses verres fumés pour rouler de nuit, mais tout ce qui pouvait lui donner un surcroît d'anonymat était bon à prendre pour sa tension artérielle. Surtout quand le choix de son véhicule le privait de l'usage de ses bien aimées cigarettes.

Après quelques centaines de mètres, le château disparut de la vitre arrière de la Cadillac. Ils cheminaient désormais au coeur d'un paysage de collines mouchetées d'une neige boueuse. L'une d'elles, à quelques mètres devant eux, était si escarpée qu'elle ressemblait à une falaise miniature, surplombant la chaussée comme une vague en suspension. A son sommet, un arbre à moitié déraciné semblait prêt à se précipiter sur l'asphalte au premier petit-duc qui se poserait sur ses branches.

Comme le major le redoutait, ils n'avaient pas sitôt passé le feuillu fatidique qu'un choc sourd sur le toit ébranla l'ambulance. Réussissant, cette fois, à éviter le dérapage incontrôlé, le major se demanda si une grosse branche de l'arbre ne les avait pas choisis comme scène pour son bouquet final.

Il se retourna vers Serpent Vert. A sa grande surprise, son visage, d'abord perplexe, se mua tout à coup en un véritable masque de terreur. Il regarda de nouveau devant lui…

… et se retrouva nez à nez avec une face de cauchemar. Au milieu d'une masse informe qui semblait avoir été modelée dans une boue molle et verdâtre, un nez se distinguait tant bien que mal d'une masse de pustules grêlant toute la surface du crâne dénudé. Deux yeux rouges le regardaient fixement du fond d'une arcade sourcilière semblable à une caverne, tandis qu'une bouche plissée, semblable à un anus, s'écrasait contre le pare-brise comme s'il voulait le décoller par quelque répugnante succion.

Médusé, le major braqua vigoureusement, bien décidé à faire lâcher prise à ce hideux passager clandestin. Ce dernier, avec une ébauche de rictus, enfonça son poing dans le capot, arrachant plusieurs câbles et pièces avant de s'y agripper fermement.

Décidé à ne pas croire à ce qu'il venait de voir, le major sortit son arme de son holster, et, le bras tendu hors de la vitre de la portière, tira à plusieurs reprises tout en zigzaguant dans l'espoir de désarçonner l'intrus. Mais ni les balles, ni les roues ne semblaient atteindre leur but. Ils sortirent bientôt de la route pour dévaler la pente d'une colline boisée. La créature, d'un nouveau coup de poing, fit sauter le pare-brise, et tenta de se ruer à l'intérieur de l'ambulance. Un jet d'eau et de mousse la frappa alors en pleine figure. Interloqué, le major tourna la tête. C'était Serpent Vert, à demi-assommée par les secousses de l'ambulance, vidant un extincteur à pleine puissance sur le monstre. Comprenant que cette occasion serait la dernière, le major vira avec un grincement strident. La créature lâcha enfin prise, projetée sur le côté comme une poupée de chiffon.

...Pour céder la place, à quelques mètres devant eux, au plus énorme chêne que le major eut jamais vu.

Il tenta de virer de nouveau. Le volant lui resta entre les mains. Il jura en broyant la pédale de frein. Mais rien ne se produisit, sinon d'énormes étincelles en provenance du moteur. Serpent Vert agrippa son bras.

La créature se releva lentement, encore sonnée par son vol plané sur l'herbe de la colline. Un temps désorientée, elle se retourna, et vit, au creux du vallon, les restes de l'ambulance qui se calcinait, écrasée contre un arbre.

"Adieu, major, ensemble, nous aurions pu accomplir de grandes choses…" dit-elle d'une voix rauque, avant de tourner le dos pour regagner la route.