15 zero the hero

Avec un bruit sourd suivant maintes contorsions, le major toucha le sol aussi rudement qu'il l'avait quitté. Passant outre les aiguilles de sapin qui constellaient sa chevelure et ses vêtements, il s'engouffra à son tour dans le souterrain.

Il se retrouva dans un long tunnel, dont la construction devait remonter à plusieurs siècles. Aucun éclairage moderne n'était visible, cependant quelqu'un avait mis à disposition des visiteurs, près de l'entrée, un porte-parapluie rempli de plusieurs torches prêtes à être enflammées . Le major se servit, curieux de voir si le monstre était ignifuge en plus d'être insensible aux balles. Toutefois, craignant une nouvelle embuscade, il préféra se contenter, en guise d'éclairage, de son plus discret briquet, reléguant momentanément sa trouvaille au rang de gourdin rudimentaire.

Ses pas le menèrent jusqu'à une salle circulaire, entourée de trois ou quatre rangées de gradins. Les murs étaient percés de meurtrières, tandis qu'une sorte de cheminée au plafond laissait passer, lointaine, la lumière bleutée de la lune. Il éteignit aussitôt son briquet: le monstre était là, qui lui tournait le dos, et semblait s'interroger sur la conduite à suivre. Eroica n'était nulle part visible.

Le lord avait-il trouvé son salut dans quelque passage caché? Ce serait bien dans les manières de ce rêveur évaporé… Toujours est-il que son poursuivant l'avait perdu de vue et ne semblait pas comprendre où sa cible avait pu disparaître, dans cette salle où nulle autre issue n'était visible à l'exception du couloir d'entrée. Et le major devait bien admettre qu'il partageait sa perplexité.

Soudain, une lourde grille en acier s'abattit avec fracas à quelques centimètres de son nez, bloquant l'accès à la salle. Alertée par le bruit, la créature se retourna. Mais avant qu'elle ne puisse réagir à la vue du major, celui-ci entendit un bruit sec et ténu. Le monstre sembla également le remarquer, puisqu'il se retourna aussitôt en direction d'une des meurtrières.

C'est alors que le major vit, fichée dans le dos de la veste de son ennemi, une minuscule fléchette cylindrique, d'où s'échappait une sorte de fumée. Les yeux du major s'agrandirent. Un gaz! Il leva les yeux, et vit à ce moment un nouveau projectile identique au premier, être tiré d'une autre meurtrière pour se ficher cette fois dans une manche. Le major recula, se couvrant le nez et la bouche de sa main.

Cette fois-ci, la créature remarqua l'impact. Elle ôta son manteau à la hâte, broyant sous son talon les deux projectiles, uniquement pour voir une nouvelle fléchette se planter dans son chandail, sitôt suivie d'une autre dans son pantalon, puis quelques secondes plus tard, d'une autre dans le col de sa chemise.

Le major assista alors à un étrange ballet où le monstre semblait se débattre au milieu d'un nuage de moustiques qui semblaient attaquer de tous côtés. La créature s'ingéniait à extirper chaque fléchette à mesure qu'elles étaient tirées et à les écraser au sol, mais certaines, fichées dans son large dos, lui restaient quasiment inaccessibles. Elle se rua vers la grille et tenta d'en écarter les barreaux. A la terreur du major, le monstre commençait, millimètre après millimètre, à écarter les croisillons pointus, avant de se rendre compte que trois fléchettes de plus avaient profité de l'occasion pour faire leur chemin jusqu'à lui. Bientôt, ses mouvements devinrent plus lents et gourds, l'étau de ses mains sur la grille plus lâche, puis il tomba à genoux et s'effondra, sa parodie de face contre terre.

Une ou deux minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles le major, le souffle coupé, resta immobile, guettant le moindre signe de réveil de la créature. Soudain il distingua, dans la semi-pénombre, une mince silhouette descendre comme un chat d'une minuscule ouverture dans le plafond du couloir, entre lui et le monstre, et se diriger vers la grille. Quand cette silhouette se révéla être celle d'un homme armé d'une arbalète, le major alluma rapidement sa torche et dégaina son magnum en criant:

"Jetez votre arme, et venez par ici, que je vous voie de plus près! Attention, je n'hésiterai pas à tirer!"

L'homme stoppa net, surpris, semblait-il par l'intervention du major. Il laissa tomber son arbalète sur le sol et se retourna lentement avant de marcher, pas à pas, vers la lumière. Quand les flammes de la torche se reflétèrent sur de longues boucles blondes autour de son visage, le major n'eut aucune peine à le reconnaître, malgré le masque à gaz qui dissimulait ses traits.

"Eroica!" s'écria-t-il avec incrédulité.

Celui-ci arracha aussitôt son masque, révélant un visage radieux.

"Major! Vous êtes vivant!"

Avant qu'il ne puisse réagir, Eroica s'était jeté au cou du major et l'enlaçait avec ferveur. Ce dernier se demanda si, lui aussi, n'allait pas succomber à son parfum comme la créature au gaz soporifique.

"Oh, major, j'ai cru rêver en entendant votre voix! Ce monstre m'avait dit qu'il vous avait tué avec Serpent Vert! Est-ce qu'elle va bien?"

"Je crois, oui. Mais lâchez-moi, bon sang, c'est à se demander comment l'autre hystérique a fait pour ne pas vous retrouver à l'odorat!...D'ailleurs comment avez-vous fait pour lui échapper?"

"Eh bien, major, disons qu'en cette nuit d'Halloween, je peux passer à travers les murs, comme un fantôme!"

Le major leva sa torche.

"Je vois... une trappe dissimulée dans le plafond, et qu'il est très facile de manquer dans l'obscurité… Je suppose qu'elle doit mener à une galerie faisant le tour de cette arène bizarre, et qu'on y trouve toutes sortes de gadgets dans le genre de votre arbalète à gaz, je me trompe?"

"Peut-être que oui, peut-être que non! Je ne vais quand même pas vous révéler tous mes petits secrets, n'est-ce pas? Mais dites-moi, major, le bruit de moto que j'ai entendu tout à l'heure, c'était vous, n'est-ce pas? C'est pour venir me sauver que vous êtes venu dans ce souterrain? Et aux couleurs de votre ancêtre, à ce que je vois!" remarqua lord Gloria avec un sourire mutin.

Sans comprendre, le major regarda la manche de sa veste. Il découvrit alors que la veste qu'il avait empruntée, qu'il n'avait aperçue qu'à la lueur de la lune ou à la flamme vacillante de son briquet, était en réalité d'un violet vif et brillant.

Il rougit de colère de s'être lui même berné, mais rougit bientôt de confusion quand il contempla, sous ce nouvel éclairage, la chair si blanche d'Eroica, lacée dans son si simple appareil de dentelle.

Eroica frissonna. Le major laissa tomber sa torche sur le sol de pierre du tunnel.

"Tenez! Couvrez-vous avant de prendre froid dans ce couloir humide, pervers!" dit-il en jetant sa veste dans les bras de lord Gloria, le dos tourné. "...Même si votre mort par pneumonie serait la meilleure chose qui puisse m'arriver depuis le début de cette mission infernale."

Lord Gloria passa la veste sur ses épaules.

"Merci, major. C'est grâce à vous qu'elle est si délicieusement chaude."

"Espèce de…"

"MYLORD ! TENEZ BON, NOUS SOMMES LA !"

Une nuée de lampes électriques et de lanternes citrouilles sculptées envahit tout à coup le tunnel. Le major reconnut les hommes d'Eroica, plus une vingtaine d'autres, vêtus de cuir qu'il ne put identifier. Mr Bonham menait la marche, vêtu d'un heaume de chevalier et armé d'un balai-brosse.

"Mylord! Vous êtes sain et sauf?!"

"Oui, mr Bonham. Moi aussi, je suis heureux de voir que vous allez bien!" répondit lord Gloria avec douceur.

Mr Bonham écrasa une larme au coin de ses paupières.

"Oh mylord, quand je pense que nous faisions la noce pendant que ce monstre tentait de vous mettre en pièces! Pardonnez-nous…"

"Ne pleurez pas, voyons, votre moustache va friser! Vous n'avez rien à vous reprocher. Comme vous le savez, ni "ni les balles, ni les lames ne viennent à bout de Wallestein!" Je ne pouvais pas laisser tout le monde à la merci de ce monstre: il fallait donc l'attirer hors du château..."

"BWAAAAAAAAAAAH! MYLORD!" pleura mr James en courant mains tendues en direction d'Eroica.

"Allons, allons, mr James, c'est fini, le méchant monsieur ne peut plus faire de mal..." dit le lord, ouvrant les bras pour consoler son intendant.

"BWAAAAAAAH! TOUT CE BON GAZ PERDU ! CETTE MAGNIFIQUE GRILLE TOUTE TORDUE ! TOUT CE BON ARGENT VOLATILISE, DEFORME, IRRECUPERABLE !" hurla mr James, qui dépassa Eroica pour se coller à la grille déformée qui le séparait du cimetière de carreaux vides sur lequel reposait le corps du monstre.

"Moi aussi, je suis contente que vous alliez bien, major, milord…" dit alors une voix hésitante.

"Serpent Vert! Je vous avais dit de rester cachée!" s'écria le major.

Sa protégée s'approcha timidement, soutenue par deux solides gaillards en blouson clouté.

"Je sais, major, mais plus j'y pensais, là dans ma cachette, et plus je me disais: c'est pas possible que je reste là sans rien faire alors que vous, vous partez tout seul affronter la créature de Wallestein. Alors je me suis dit: tant pis, vaut mieux prendre le risque que je me fasse arrêter, plutôt que tout le monde meure bêtement à cause de moi! Je me suis bricolée une béquille avec un bout de bois, et je suis partie chercher de l'aide. C'est là que je suis tombée sur cette bande de motards hollandais. Il y avait un anglais parmi eux qui connaissait très bien mylord… C'est lui là bas, avec le chef..."

Ce disant, il désigna un jeune homme frêle qui arracha au major un hoquet de surprise: devant lui, au bras d'un mastodonte encore plus grand et musclé que les autres, se tenait le freluquet qu'il avait traqué avec Eroica quelques années auparavant: César-Gabriel!

"César? Mais qu'est-ce que vous fichez chez les Hell's Angels?!"

"Pas les Hell's angels, bébé, les Mat-Cho-men !" répliqua alors l'armoire batave, "et le p'tit César, c'est mon Jules!"

"Moi aussi je suis content de vous revoir, major", répondit César-Gabriel avec un grand sourire.

Pendant que le major s'efforçait d'oublier la perle argentée qu'il avait cru voir briller sur la langue de César, Eroica s'avança pour serrer chaleureusement la main de chacun des deux hommes:

"Mes félicitations, César, je suis ravi que tu aies trouvé chaussure à ton pied. Et quelle pointure!"

"Merci, milord, mais nous arrivons après la bataille, si je comprends bien…" répondit César-Gabriel.

"Rien n'est moins sûr," répliqua le major. "Le bougre pourrait bien cacher d'autres as dans sa manche. Nous ne savons même pas s'il agissait seul..."

"Pour autant qu'on le sache, Wallestein est plutôt adepte des pratiques solitaires…" ironisa lord Gloria. "Quoi qu'il en soit, l'arène doit être de nouveau respirable, maintenant. Ne croyez-vous pas qu'il serait temps de tenter de dévoiler le mystère Wallestein? Nous pouvons y aller sans crainte, il en a pour plusieurs heures de sieste..."

"Allez savoir, avec quelqu'un qui peut mettre une grille dans cet état à mains nues! Mais allons-y lord Gloria, et que tout le monde se tienne prêt !"

Malgré les dommages qu'elle avait encaissés, la grille se souleva sans problème dès que mr Bonham en activa le mécanisme. Avec précaution, la troupe descendit, le major et lord Gloria en tête, jusque dans l'arène où reposait toujours le monstre, inconscient.

Tandis que les hommes d'Eroica et les motards s'installaient sur les gradins, le major, escorté d'Eroica, toujours armé de son arbalète, retourna sur le dos le corps de leur ennemi. Un murmure d'effroi se fit entendre de ceux qui contemplaient ce sinistre visage pour la première fois. Le major tâta son pouls, et semblant saisi d'un doute, tritura en plusieurs endroits la face de la créature.

"Une chose est sûre," déclara le major en se tournant vers Eroica, "ce type est la plus prodigieuse gueule cassée que j'aie jamais vu."

"Vous voulez dire… que ce n'est pas un masque?!" bredouilla lord Gloria, effaré.

"Vous vous croyez dans Scoubidou? Encore qu'on puisse se poser la question quand je vois ceci..."

Le major sortit de la poche de la veste du monstre plusieurs masques, qui ajustés l'un après l'autre sur la tête de la créature, révélaient des physionomies criantes de réalisme.

"Je reconnais là plusieurs des soi-disant agents russes qui m'ont espionné à la parade... A ce sujet, lord Gloria, vous êtes aussi doué en filature que pour le tir au pistolet."

"Que voulez-vous dire? Je ne vous ai jamais fait suivre!"

"Qui d'autre peut avoir l'idée saugrenue de me filer au volant d'un tacot chromé? Celui-là même dans lequel vous avez fait le guignol costumé ensuite!"

"Un tacot chromé?!… Le même qu'à la parade?... J'ai peur de comprendre! Quand avez-vous été suivi?"

"L'après-midi du jour de notre entrevue au château. Et après?!"

"C'est bien ce que je pensais! Major, cette voiture, je l'ai volée le jour-même… à minuit sonnantes! Autrement dit, bien après l'heure où vous avez repéré le tacot! C'était Wallestein qui vous suivait ! C'est lui qui nous a envoyé ce tueur! "

"Hmpf! Pour la voiture, admettons! Mais rien ne prouve que ce résidu des marais là ait un lien avec le comte."

"Cherchez encore! Je suis sûr que c'est lui qui est derrière tout ça!"

Le major découvrit alors, dans une poche cachée dans la doublure de la veste, un autre masque. Le major l'enfila sur le visage mutilé de la créature, et ne put retenir, comme Eroica, un cri de stupeur: devant eux se tenait, paisiblement endormi, le jeune et avenant comte Jimmy Wallestein!

Après un long silence, le major se releva lentement, et reprit la parole:

"Vous aviez tort sur un point, lord Gloria: le comte n'était pas derrière tout ceci, mais devant, en façade. J'ai rencontré "l'original", et l'hypothèse que celui-ci soit un imposteur me semble difficilement plausible. Même un masque ne saurait suivre aussi précisément la structure osseuse d'une figure. Il y a, je pense, 9 chances sur 10 que vous comme moi ayons affaire au véritable visage du comte Wallestein."

"Pensez-vous qu'il aurait pu remplacer le vrai comte, avant que vous ne le rencontriez?"

"Je l'ignore. Il peut aussi tout aussi bien avoir toujours été le seul et unique, ou avoir un jumeau défiguré, que sais-je? Nous verrons bien si la police enquêtera sur sa disparition ces prochains jours, car la question que je me pose, maintenant, c'est: qu'allons-nous faire de lui? Je me vois mal l'emmener dans ma valise jusqu'à l'ambassade allemande..."

« Laissez-le nous, p'tit teuton!" lança un des Mat-cho men. "Il sera entre de bonnes mains avec notre chef, « le désanusseur batave » !» ajouta-t-il entre deux ricanements de ses camarades.

"Ouaip! Surtout que j'ai un petit compte à régler avec lui, moi aussi, vu que tout porte à croire que c'est cet enfoiré qui m'a piqué ma meule!" renchérit le chef de la bande.

Devant les regards interrogateurs de l'assemblée, le motard hollandais continua son récit:

"Je buvais un coup avec mes gars dans un troquet du coin, quand je me suis rendu compte, en sortant, que ma meule avait disparu! C'est en la cherchant qu'on est tombés sur le p'tit serpent momifié au bord de la route. Et tenez-vous bien, c'est quand on a rejoint la bande de milord ici présent que je l'ai retrouvée, perché dans un arbre comme un gland stérile! Arrivé là, je vois le blouson de César sur le dos de milord, et j'entends que le bâtard à pustules a une force d'Hercule. Je me dis du coup qu'il y en a pas deux capables de planter une bécane comme ça! Matez un peu l'engin!"

Le chef sortit de sa veste en cuir une photo le montrant aux côtés de sa moto, vue de profil. A sa vue, le major devint cramoisi. Une veine se mit à palpiter sur sa tempe tandis que ses poings se serraient à en faire saigner de ses ongles la paume de ses mains. Sentant la tempête qui s'annonçait, Eroica et ses hommes se ruèrent hors du tunnel, entraînant avec eux les motards incrédules.

Car sur le flanc de la moto représentée sur le cliché, cette moto même qu'il avait chevauché des heures durant dans la campagne anglaise, s'étalaient, en lettres de feu, les mots suivants:

FUCK ME ASSHOLE