Chapitre 20 : Les pieds nus.


Le sable s'infiltra par grands paquets désagréables dans ses sandales et la fit presque trébucher, ce pourquoi elle fit une brève pause dans sa fuite pour les arracher de ses pieds avec des gestes brusqués et fiévreux, abîmant et les lanières, et ses doigts, et s'emmêlant avec sa bien trop longue robe jaune. Il ne cessait de l'appeler pour qu'elle s'arrête mais elle reprit sa marche sans un regard pour lui, priant Merlin pour qu'il intervienne et rende le sable sous leurs pieds mouvants pour que Scorpius s'y enfonce. Elle ne put que faire deux pas supplémentaires avant qu'il ne la saisisse et l'oblige à se retourner vers lui. Elle resserra de frustration ses doigts autour des lanières de ses sandales qu'elle tenait et refréna à grande peine son envie de les lui envoyer à la figure.

« Rose… je sais que c'était surement pas très malin de ma part de…
-De venir me demander de danser ta fichue danse avec moi pour faire enrager Lily ? compléta-t-elle, la gorge nouée. Non, tu penses ?!
-Non, c'était pas ça !
-Merlin… »

Elle dégagea d'un geste sec son bras de la prise de Scorpius et fit un pas en arrière pour s'éloigner de lui. Il donna l'impression, un instant, d'avoir envie de combler à nouveau la distance qu'elle venait de créer mais il resta finalement où il était, le sable rayant le cuir de ses chaussures de ville. Quel putain d'aristo, pensa Rose en notant qu'il était bien l'un des seuls invités à avoir gardé à ses pieds, ses chaussures guindées. Elle croisa les bras sur sa poitrine, ses sandales pendant au bout de sa main, dans une posture défensive qui aurait mené n'importe qui à abandonner toute tentative de réconciliation, et pourtant son ex-petit-ami ne bougea pas.

Au-dessus d'eux, les étoiles avaient déjà commencé à percer le ciel de leur scintillement tranchant, et la lune les observait avec douceur, et la mer n'en devenait que plus mystérieuse et soyeuse. Avec le sable encore chaud de la journée passée et le vent tiède qui leur portait les notes de la chanson sur laquelle l'heureux couple marié dansaient leur première danse, il n'y aurait pu avoir un décor plus romantique. Et Jennifer Rush parlait de Midnight Mirage, et Rose se demandait comment Roxanne avait pu choisir une chanson si adéquate. Ces histoires d'amour, que des mirages. Des illusions qui ne cessent de s'éloigner à mesure que tu t'escrimes à les approcher, qui continuent à te mentir quand tu rampes à même le sable, le désert se logeant dans ta bouche et brûlant tes doigts, et que tu vas mourir, mais pourtant, l'oasis ne te lâche pas. Elle est toujours là, à continuer à te bercer d'espoir avec ses cocotiers verts et bruns, et l'eau si fraîche qui ne s'évaporera jamais. Alors, tu continues de ramper parce que, peut-être que si tu résistes à la sécheresse et au brasier, peut-être que tu l'atteindras, ce havre de paix, ce petit coin de paradis. Peut-être que tu pourras enfin boire tout ton soûle dans sa source d'eau si fraîche et douce, y plonger même, de la tête aux pieds, et que tout ira mieux, alors. Que tout le mal que tu auras pu endurer en vaudra la peine.

Et c'est ainsi que l'on découvre un squelette effondré en plein désert, sans une seule goutte d'eau à des kilomètres à la ronde. Qui aurait cru que Rose Weasley ressentirait un jour un sentiment aussi lamentable ? Mais Rose ne finira pas de cette façon, elle s'y refusait. Scorpius ne pouvait pas continuer à lui mentir indéfiniment.

« Tu sais ce qu'a toujours été notre problème, Rose ? » lui demanda Scorpius. Rose soupira, grogna presque, en rejetant le menton avec agacement sur le côté pour ne plus l'avoir dans son champ de vision. « On n'a jamais réussi à se comprendre. »

Rose resta silencieuse, braquée, le regard ne se décrochant pas de l'étendue de sable qui était bien plus impersonnelle et moins dangereuse que les yeux bleus de Scorpius. Il savait qu'il avait sans doute raison, que c'avait été certainement leur plus grave problème. Plus d'une fois, elle s'était retrouvée à l'écouter parler sans le comprendre, à essayer de lire son regard, de reconnaître les émotions qu'il dégageait, sans jamais réussir. Surtout vers la fin de leur relation. Souvent, il avait cette obscurité, ce vide, dans les yeux et elle ne savait pas quoi en faire. Elle s'était dit que ce n'était rien, peut-être un problème familial et qu'il finirait par lui dire, mais il ne l'avait jamais fait.

« On n'a jamais parlé de nos problèmes, » insista-t-il.

Elle se demanda s'il s'était entraîné à la Legilimancie. Ca ne l'étonnerait pas plus que ça, étant donné sa famille. Elle prit une longue inspiration et reporta son regard sur le blond, le trouvant droit et grand, mince mais musclé, et atrocement beau, comme toujours. Ses cheveux pourtant blonds comme les blés donnaient l'air d'être faits d'argent sous la lueur de la lune et elle eut envie de l'en lui arracher des poignées, rien que pour le rendre un peu moins séduisant.

« Je m'en fous, lui répliqua-t-elle, contrôlant sa voix avec soin et gardant toutes ses émotions pour elle-même. Et c'est pas le sujet.
-Alors, c'est quoi le sujet, exactement ?
-Y'a pas de sujet. »

Scorpius secoua la tête avec consternation, Rose grinça des dents.

« Tu vois, c'est précisément ce que je disais.
-C'est bien.
-Bordel, Rose ! éclata-t-il en faisant un pas rageur vers elle. Arrête ça, deux secondes ! »

Elle s'obligea à ne pas reculer pour lui cacher ce que leur proximité lui provoquait et durcit son regard, campa ses positions. Il bouillonnait et brandissait ses mains autour d'elle comme s'il se retenait de l'étrangler. Et elle n'avait aucun doute que c'était en effet ce qu'il mourrait d'envie de faire. Au moins, elle savait encore le rendre fou.

« Arrête de faire comme si t'en avais rien à faire de tout, de moi, de nous !
-Quel nous ? ironisa-t-elle.
-Seulement voilà, toute ta famille est persuadée que je t'ai brisé le cœur, poursuivit-il, son ton devenant plus insidieux, presque mauvais, et tu te soules au point d'essayer de noyer Lily dans un bassin à poissons, et je t'ai vue, Rose, je t'ai vue nous fixer pendant toutes les vacances. Et, y'a pas cinq minutes, j'ai vu les larmes dans tes yeux quand tu as cru que je t'avais demandé de danser pour rendre jalouse Lily. Alors, ça sert à rien de faire semblant que tu t'en tapes. »

Il faisait encore chaud, malgré la nuit tombée, et pourtant, elle frissonnait. Elle sentait les larmes resurgir, également, mais elle préféra se concentrer sur ses frissons, et frotta ses bras de ses mains. Elle ne se faisait pas suffisamment confiance, ni à son élocution, ni à sa voix, pour lui répondre mais elle aurait voulu lui dire qu'il se trompait. Que sa famille ne savait rien, qu'elle en voulait à Lily pour l'avoir trahie mais que, nope, son cœur était en pleine forme, merci pour sa sollicitude. Elle les avait regardés roucouler ? Et bien, quoi ? Ils étaient toujours devant elle, elle ne pouvait pas toujours regarder ailleurs. Ses yeux étaient forcément tombés sur eux de temps à autres. Et ses soi-disant larmes ? Une poussière, tout au plus. Un grain de sable. Ce n'était pas ce qui manquait, ici. Peut-être était-elle le mirage menteur, en réalité mais elle ne voulait pas le laisser gagner. Pourtant sa ribambelle de mensonges restait bloquée dans sa gorge, ne lui laissant qu'un gout âpre qu'elle avait du mal à avaler. Le silence est un aveu, disait Euripide, et au vu de l'adoucissement de l'expression de Scorpius, Rose se mit à penser que c'était surement vrai. Il voulut poser ses mains contre ses joues et elle les repoussa aussitôt.

« Si tu veux qu'on parle, vas-y, parle, mais ne me touche pas, cingla-t-elle.
-Très bien. »

Il soupira et recula de deux pas, ce qui la fit presque rire jaune. Quelle drôle de danse pratiquaient-ils. Il se mit à marcher en se passant une main dans ses cheveux blonds, qui allait et venait lentement comme si elle grattait au creux de son cerveau à la recherche de la formulation juste qui sauverait tout. Ce fut au tour de Rose de soupirer. Elle lui tourna le dos afin de faire face à la mer et s'assit dans le sable. Le bas de sa robe jaune était déjà gorgé de sable et d'eau salée, de toute façon.

« Je sais qu'on avait des problèmes, dit-elle. Je ne sais pas vraiment lesquels, mais je sais qu'on en avait. Mais j'avais confiance en toi, Scorpius, et tu m'as trahie. »

Derrière elle, il était toujours debout et avait cessé d'arpenter leur petite parcelle de plage en la voyant s'assoir. Il la regardait d'en haut tandis qu'elle fixait l'horizon noir, bleue et argent, avec ses courtes mèches auburn qui lui chatouillaient les épaules des pointes. Rose était belle, elle l'avait toujours été, à sa propre manière, comme si elle créait une nouvelle définition, une perspective différente. Scorpius voulut lui demander si elle en avait conscience, comme il aurait voulu qu'elle lui révèle les peurs et les angoisses qui pouvaient la tenir éveillée, certaines nuits, ou encore, qu'elle lui explique pourquoi elle ne lui avait jamais dit en onze mois de relation qu'elle l'aimait alors que, en cet instant, ça lui crevait les yeux qu'elle l'avait aimé. Et que c'était toujours le cas.

« Je sais, et je le regrette, finit-il par dire. Sincèrement. »

Elle ne répondit rien. Les silences de Rose, les apparences de Rose… il aurait voulu tout briser avec un marteau. Il savait que c'était pour se protéger, que c'était ainsi qu'elle était aussi forte et que c'était forte, qu'il l'aimait, mais, avec lui, il l'aurait voulue vulnérable. Qu'elle se repose un peu sur lui, qu'elle lui donne une chance, une vraie chance.

« Je t'aime, Rose. Je t'ai toujours aimée. »

Rose chercha à discerner le vrai du faux, à voir par-delà le joli et enivrant mirage, voir l'hideuse vérité qui se cachait derrière. Tout ce que Scorpius aurait voulu c'est qu'elle lui réponde, mais bien sûr, les silences de Rose.

Il leva les yeux au ciel, les maudissant, elle et lui, et poussa un profond soupir exténué. Il vint s'assoir à côté d'elle, observant le même horizon, alors qu'elle tournait ses yeux sur lui pour les braquer sur son profil si bien dessiné. Sa voix était grave quand elle lui dit :

« Tu te trompes, je pense que notre problème le plus grave, c'est juste nous. »

Il ne répondit rien et haussa les épaules. N'était-ce pas le cas pour tout le monde ?

xOxOxO

All this
Time and distance and
Rhyme and reason made
My decision oh

Même d'où elle se tenait, elle pouvait entendre la voix épouvantable de Lorcan qui chantait la sérénade à Roxanne, imitant difficilement et avec un sens du rythme discutable, la voix sans comparaison de Jennifer Rush. Mais son trop large sourire devait aussi beaucoup handicaper son élocution, pensa Dominique, mais peu importe la piètre qualité de la prestation musicale puisque Roxanne donnait l'impression de danser non sur les dalles de la terrasse de Claire, mais sur l'épaisseur duveteuse d'un nuage, voletant proche du Nirvana. Et elle se dit que toutes les fausses notes, tous les mauvais accords du monde entier ne pouvait pas faire descendre sa meilleure amie de son petit nuage, ce soir.

« Ils sont tellement mignons…, soupira Sue en s'essuyant une larme du coin de l'œil.
-Ouais, » approuva Dominique.

Elles échangèrent un sourire complice de demoiselles d'honneur et Dominique croisa les bras autour de sa poitrine, dodelinant de la tête avec les percussions de la musique, regardant le couple poursuivre leur première danse qu'ils avaient voulu vendre à Scorpius Malefoy. Quelles lubies, ces deux-là pouvaient bien avoir, parfois. Tout autour d'eux, l'émotion était à son comble et des flash d'appareils photos sorciers les illuminaient comme des dizaines d'étoiles filantes. Et Dominique comptait bien demander quelques clichés, même si elle ne l'avouerait jamais à Roxanne qui n'aurait plus que ça à la bouche.

« Pour mon mariage avec ton Papi, lui dit Claire en enroulant son bras à celui de sa petite-fille, c'était mon père, ton arrière-grand-père Albert, qui avait chanté pour notre première danse… il avait une de ces voix, Papa ! Tu sais qu'il était chanteur ? Il nous avait écrit une chanson… ah, ça parait si loin ! Et pourtant, je m'en rappelle comme si c'était hier !
-Papi te manque, hein ?
-Tous les jours, mon chat, tous les jours..., lui répondit-elle en souriant un peu de tristesse, mais quand tu as vécu plus de 50 ans de ta vie avec quelqu'un, tu le connais par cœur, il devient une partie de toi, et même quand il s'en va, il reste avec toi. Tu sais ce qu'il t'aurait dit, tu sais ce qu'il aurait attendu de toi, et c'est comme s'il était toujours là. »

But the song they were playing
Still echos around and around
In my mind

Devant l'expression rarement aussi émue de sa petite-fille, Claire rigola avec un « regarde-toi, ma chérie, avec toutes les étoiles du ciel dans tes yeux ! » et encerclant ses épaules d'un bras pour la câliner et Dominique se joignit à ses rires. L'ambiance sentimentaliste des environs commençait à la faire fondre elle aussi comme une guimauve mais c'était difficile, même pour elle, de résister.

« Dominique ! »

Elle et Claire se retournèrent pour voir un grand brun à lunettes et au teint naturellement mat, avec une barbe assez fournie et habillé d'une chemise à fleurs qui jurait assez avec son pantalon en toile très sérieux. Il ouvrit grand les bras quand Dominique poussa une exclamation émerveillée et se plaqua une main sur la bouche de surprise.

« Un câlin ? l'invita-t-il.
-Oh Merlin, Gaston ! »

Elle fonça tout droit dans ses bras avec joie et il l'enferma dans une étreinte d'ours. Dominique savait qu'il rentrait à Ilerrante aujourd'hui, puisque ses parents à lui et à Barney l'avaient prévenu, et elle savait aussi qu'il ne serait pas présent pour la cérémonie mais viendrait après, mais toutes ces informations ne l'empêchaient pas d'être ridiculement extatique en le revoyant. Gaston était, pour elle, son deuxième petit frère. Il était en outre presque aussi adorable que Louis, quoiqu'un brin plus machiavélique. Sa mère Marisol ne l'appelait pas « petit fripon » pour rien. Durant leur enfance, c'était lui qui était à l'origine de toutes les petites frasques, sans grande conséquence, que lui, elle et Louis enchaînaient sur l'île. Ils avaient passé tellement d'été et de week-ends à devoir s'occuper, pendant que les parents faisaient leurs choses de grands.

Et désormais, ils étaient tous les trois adultes. Gaston avait dix-neuf ans, à peine un an plus âgé que Louis, et étudiait le droit en France métropolitaine, et la dernière fois qu'ils s'étaient vu avait été pour Noël, quand ils étaient venu rendre visite à Claire. Ils se lâchèrent et Gaston fit la bise à Claire qui lui conseilla de raser cette barbe atroce.

« Tu t'es fait désirer, dis donc, Rodriguiz ! se plaignit Dominique en juchant sévèrement ses mains sur sa taille. J'ai bien failli croire que t'allais nous foutre un lapin !
-Oui, je sais bien, toutes mes excuses, Melle Weasley ! Mais Pauline a pris une heure et quart pour se préparer, et bon…
-Ne critique pas une femme qui se fait belle pour toi ! l'interrompit-elle. D'ailleurs, où est cette Pauline dont tu m'as rabattu les oreilles pendant des mois ?
-Oh, Maman ne veut pas la lâcher, je te la présenterais plus tard, lui promit-il. Mais comme je t'ai vue de loin, je suis venu te faire un p'tit bonjour !
-Y'avait bien intérêt !
-Et mon frère est là ? Parce que je ne l'ai pas encore vu…
-Ouais, ouais, il est là. Enfin, il était encore là, tout à l'heure, mais ça m'étonnerait pas plus que ça qu'il ait pris la tangente.
-Barney tout craché. »

Dominique acquiesça et Gaston ne fit que hausser les épaules. Il était un habitué des départs de son frère ainé. Pour ses douze ans, Barnabé s'était disputé avec leur père et avait disparu pendant deux années entières, alors, qu'il se volatilise pendant un mariage, c'était la routine.

La chanson s'éteignit et fut remplacée par Everytime de Britney Spears, et plusieurs couples rejoignirent les mariés pour danser leur propre slow. Dominique lança un coup d'œil par-dessus ses épaules et put voir ses propres parents danser, mais aussi Molly et Arthur, tous ses oncles et tantes, Georges et Angelina, Harry et Ginny, Hermione et Ron, Percy et Audrey, et bien d'autres couples.

« Je vais devoir aller chercher ma fiancée !
-Oui, vas-y file !
-Tu me gardes une danse, hein, Dom ? Je veux danser avec le mannequin la plus belle du Royaume Uni ! Je pourrai me la raconter après !
-Seulement du Royaume Uni ? Tu crois que c'est comme ça que t'auras une danse ?
-Du Royaume-Uni mais aussi de la Terre Entière, ça va de soi, enfin ! »

Dominique rit en secouant la tête tout en le regardant partir et aller repêcher Pauline de l'attention infinie de Marisol. Au même moment, Victoire acceptait l'invitation à danser de Teddy et le couple lui passait devant. La rouquine soupira quand Victoire lui lança un petit sourire désolé et se retourna, allant prendre un siège à la droite de Sue qui s'était assise.

«Et voilà, le moment déprimant des mariages pour les célibataires, annonça Sue.
-Ouaip. Mojito ?
-Mojito. »

xOxOxO

« Mais vous faites quoi, là ? » s'écria Rose en arrivant avec Scorpius.

Ils étaient sur le coin de sable quand, à plusieurs mètres d'eux, une bande bruyante était venue s'établir. Même à leur distance, Rose n'avait eu aucun mal à reconnaître les voix des frères Potter et celle de Dominique, qui était visiblement accompagnée de la deuxième demoiselle d'honneur. Elle n'y avait pas porté plus d'attention que nécessaire puisqu'elle ne connaissait que trop bien ses cousins et savait qu'il ne se passait rien d'exceptionnel. En outre, elle et Scorpius avaient beaucoup à se dire, et la tension quoique apaisée était toujours là, tapissée de béton armée, entre eux. Elle n'était pas la plus loquace des deux ni la plus ouverte, ne l'avait jamais été, mais elle l'écoutait.

Elle l'écoutait lui dire qu'il s'était lassé d'être celui le plus investi dans leur relation, qu'il l'aimait bien plus qu'elle ne l'aimait, et que cette hantise n'avait fait que grandir quand il avait dû retourner à Poudlard sans elle, en septembre dernier. Les échanges épistolaires n'avaient pas suffi et quand il l'avait vue à Noël, Rose n'avait pas semblé avoir autant souffert de leur relation à distance, alors il s'était dit qu'il ne lui avait peut-être pas manqué tant que ça. Et il y avait Lily, sa camarade de Serpentard et son amie proche qui était toujours là pour lui. Et la saint-valentin était arrivé et la journée se passa sans qu'il ne reçoive rien de la part de Rose, alors quand Lily l'avait embrassé pour le consoler, ça avait rempli le vide et ça avait fait du bien. Et pourquoi devait-il être le seul à se soucier d'elle, pourquoi devait-il lui rester loyal ? S'il ne comptait pas pour elle, il trouverait quelqu'un pour qui il compterait. Et si ça la blesserait alors, tant pis mais tant mieux. Parfois, le seul moyen de savoir si on importe pour quelqu'un est de lui faire mal et de regarder les blessures s'ouvrir, et le sang couler, voir à quel point la plaie est profonde. Son père lui avait toujours dit que c'était seulement dans la douleur et la peur, que l'on pouvait connaître quelqu'un.

Alors, assise dans le sable, son visage baissé illuminé par l'éclat de la lune, Rose avait écouté parce qu'elle lui devait bien ça, même si ça faisait mal de reconnaître toutes ses erreurs, de se les entendre répéter comme ça, d'une voix lasse et résignée. Oui, il l'avait trahie mais elle, elle l'avait déçue. A dommages équivalents, à qui porte-t-on vraiment le blâme ? Au premier à fauter ou à celui qui se venge ?

Elle était sur le point de lui répondre enfin quand un cri avait retenti, bien plus puissant que les précédents, et s'était retournée vers ses cousins pour voir la silhouette d'Albus se ruer vers les vagues. Son tee-shirt enflammé. Avec un soupir, elle s'était donc levé et, elle et Scorpius les avaient rejoints.

Dominique était écroulée de rire, à même la plage, ruinant sa robe grise argentée de demoiselle d'honneur tandis que James et Sue s'affairaient avec grande difficulté autour d'un monticule de petites branches de bois qui ne ressemblait pas à grand-chose. Ils empestaient l'alcool à plein nez, ce qui expliquait certainement la façon quasiment fanatique avec laquelle James jetait des Incendio partout autour des branches, sans jamais réussir à les toucher.

« Rosiiiiie ! l'accueillit Dominique avec enthousiasme. Et Malefoyounet ! Vous vous êtes rabiboché ?! Lily va être TROOOP contente ! »

Et elle repartit dans un immense fou-rire qui la fit retomber en arrière. Rose haussa un sourcil devant le comportement ivre de sa cousine qui se roulait quasiment dans le sable. C'est donc James qui se chargea de lui expliquer, avec énervment, la situation :

« Han ! On fait un feu de camp, ça s'voit pas ?! MERLIN !
-Non, ça se voit pas vraiment, puisque le seul truc en feu c'est Al, lui répondit Rose.
-Bah évidemment ! gronda Albus, encore dans l'eau. Puisque ce scrout à pétard m'a lancé un Incendio ! »

Il retira son tee-shirt et le jeta sur la plage, tandis que Sue essayait de cacher son rire derrière un « C'est malin, James, rho ! ». Rose leva les yeux au ciel et poussa James, l'arrêtant avant qu'il ne lance un nouveau sortilège et mette le feu aux cheveux de Dominique qui aurait eu vite fait de dessouler et de le tuer. Scorpius regardait la scène, éberlué, et il se demanda combien de temps ils avaient bien pu passer avec Rose pour que ses cousins et Sue puissent être déjà à ce point éméchés.

« On arrive à la rescousse, les jeunes ! » annonça alors une voix derrière eux.

Du bois pleins les bras, Charlie et Georges arrivaient d'un bon pas, et Ginny, à leur côté, tenait une guitare dont elle avait déjà commencé à gratter les cordes, une mélodie entrainante se mêlant aux bruits des vagues. Lily était juste derrière avec Molly et Hugo.

« Mamaaaaan ! s'écria James. Tontoooon et Tontoooon !
-Crétiiiiin et crétiiiin ! » rétorqua Dominique avant de replonger dans ses rires.

Charlie et Georges placèrent les bouts de bois, tandis que Lily jetait un regard acéré à Scorpius qui se tenait encore juste à côté de Rose et partit rejoindre Albus dans l'eau. James laissa ses deux oncles se charger du feu de camp et partit bondir sur Dominique pour lui mettre pleins de sable dans les cheveux, sous les rires de Sue qui les prenait en photo.

Et Ginny se mit à chanter avec Molly et Hugo, alors qu'elle enchainait avec aise les accords.

"I've been watching you, alalalalong…
-Alalala long long lee long long…
-Alalala long
-Alalala long long lee long long, hey ya !"

Ils n'avaient pas entamé le refrain de Bob Marley que les flammes naissaient déjà sur les bouts de bois et que Charlie et son frère se tapaient dans les mains, et que les étoiles dansaient dans le ciel, tournant autour de la lune comme une longue farandole. Scorpius et Rose échangèrent un long regard, comme s'ils regardaient les inquiétudes et la rancœur s'échapper à la chaleur du feu et des voix de la famille de Rose. Il se rapprocha d'elle et s'apprêtait à parler mais elle le devança.

« Je ne sais pas où on en est, Scorp, mais et si on arrêtait juste de se faire du mal ? Je veux bien commencer. »

Scorpius rit et l'attira dans ses bras. Lily, de la mer, était elle-même dans les bras de son frère et leurs regards se croisèrent aussitôt. Elle semblait triste et heureuse à la fois, mais elle finit par hocher de la tête, et Scorpius lui sourit, resserrant son étreinte autour de Rose. Il posa son menton sur la tête de Rose qui regardait les flammes danser, Dominique tirer les cheveux de James qui hurlait de douleur et essayait de s'échapper, ses oncles Charlie et Georges discuter en souriant, et Ginny jouer de sa guitare, tandis que Molly et Hugo chantaient leur « lalalalong ».

Elle se rendit alors compte qu'elle n'avait plus ses sandales, ni dans les mains, ni aux pieds. Elles devaient être quelque part sur la plage. Elle n'avait jamais été aussi bien, les pieds nus.


Soundtrack : Jennifer Rush - Midnight Mirage

Bob Marley - Lalalong