Voici le deuxième chapitre de la fanfiction de ohhotlamb traduit en français ! Enjoy !
Merci pour ta review Yukiodu44 :)
Avant
— Tooru.
Celui-ci s'inclina légèrement, congédiant les servants d'un geste de main dédaigneux. Ils obéirent après avoir déposé sur la table le plateau de pâtisseries et de thé tout juste infusé. Une fois cela fait, ils refermèrent la porte sans un bruit, laissant le père et le fils seuls.
— Père. Vous m'avez fait appeler ? Vous vouliez me parler ?
Noboru lui fit un geste.
— Assieds-toi.
Les quartiers de son père étaient certainement les plus beaux de leur château : des fenêtres d'un verre fin ornaient l'intégralité du mur, du sol jusqu'au plafond où elles formaient une arche. Elles faisaient entrer les rayons du soleil de l'après-midi qui réchauffaient l'un des coussins des fauteuils. Tooru choisit celui-ci, s'y lovant comme un chat, les jambes par dessus l'accoudoir. C'était une bonne journée pour son genou : il n'avait ressenti qu'une légère douleur au réveil, mais une fois l'articulation échauffée, les lancements avaient disparu. Le soleil le réchauffait encore plus,et Tooru se sentait à l'aise, presque ensommeillé. Il était parfaitement apaisé et cela se remarquait.
— Tu es de bonne humeur, observa Noboru, un léger sourire aux lèvres rappelant un pli sur un vieux parchemin.
Il s'approcha pour poser une tasse devant Tooru, la remplit avec l'infusion de la théière devant eux. Il se rassit sur sa chaise dans un grincement avant de soupirer avec affliction.
— C'est si étrange que ça ?
Tooru accepta le thé avec un remerciement murmuré et porta la tasse à ses lèvres, curieux. Il ferma les yeux de contentement : une fragrance sucrée émanait de la vapeur. Du thé à la menthe. Son préféré.
— Non, mais ça rend cette conversation plus facile.
Tooru ouvrit les yeux indolemment, et un sourire ironique trouva le chemin de ses lèvres.
— Comme c'est inquiétant. Je ne sais pas si la suite va me plaire...
Noboru haussa les épaules, la tête légèrement penchée.
— C'est possible. Mais c'est tout de même quelque chose dont je dois te parler.
Plus alerte à présent, Tooru s'assit correctement sur son fauteuil, ses pieds effleurant le sol. Il se pencha, les coudes sur le bois usé.
— Il y a un problème ? Que s'est-il passé ?
Ses yeux alarmés s'agrandirent.
— Une autre attaque à la frontière ?
— Non, calme-toi. Ça n'a rien à voir.
Noboru observa sa propre tasse, les yeux calculateurs. Tooru avait entendu dire qu'il avait hérité de ces yeux. Son père réfléchissait intensément, il cherchait sans aucun doute le meilleur moyen d'annoncer ce qu'il s'apprêtait à dire pour obtenir ce qu'il voulait. Tooru avait également hérité de lui de ce talent.
— Tooru.
Tooru se redressa sur son fauteuil.
— Oui, père ?
— Tu te souviens du fils d'Iwaizumi ?
Le nom lui disait en effet quelque chose. Iwaizumi était le seigneur d'un territoire au nord du leur, et il régnait sur le royaume de Seijou depuis ce qui semblait une éternité. Son héritier, nommé Hajime, avait l'âge de Tooru, mais il n'était pas aussi beau. Vraiment pas. Mais malgré son physique, il pouvait se vanter de nombreux faits d'armes pour son jeune âge : il avait reconquis les terres qui leur avaient été volées quinze ans plus tôt par Datekougyou, il avait massacré des groupes entiers de barbares qui terrorisaient les villageois des montagnes à l'est. Il était de ces hommes que les soldats suivraient jusqu'en enfer s'il le leur demandait. Il y avait des personnes qui lui juraient allégeance sans autre motif que celui de sa réputation.
Mais Tooru se doutait que son père ne lui demandait pas une liste de tous les triomphes de cet homme. Il avait formulé sa question comme l'on prenait des nouvelles d'un vieil ami. Alors Tooru essaya de se souvenir, de placer un visage sur ce nom…
C'était difficile, même pour lui. Cela faisait bien six ans qu'ils s'étaient parlé. Il se revit adolescent, debout près de l'étang aux carpes, paré d'un de ses plus beaux kimonos, une fleur de pêcher entre ses doigts. Tetsurou était avachi sur une large pierre plate au bord de l'eau, ignorant tout le monde ; et Iwaizumi…
Mais, non, cette interaction n'était d'aucune importance.
Alors quoi d'autre ? En y repensant avec plus d'attention, peut-être avaient-ils joué dans la cour une ou deux fois quand ils étaient enfants, leurs pères occupés à arranger des accords commerciaux, leurs mères à travailler sur leurs délicats arrangements floraux à l'intérieur du château. Mais mis à part cela et peut-être quelques mots échangés, il n'y avait rien qui se détachait du reste. Un visage ennuyeux, une personnalité terne… Honnêtement c'était un miracle qu'il puisse recruter autant d'hommes pour se sacrifier à sa place.
— Je me rappelle de lui, mais il ne m'a pas vraiment marqué, admit finalement Tooru avec amusement.
Son père lui répondit d'un petit rire sec. Tooru posa sa tasse sur la table, et s'approcha des pâtisseries. Il en choisit une avec des abricots confits.
— Pourquoi cette question ? demanda-t-il.
Il coupa le gâteau en deux et offrit la plus grosse moitié à son père. Il porta la sienne à ses lèvres et grignota les bords pleins de sucre.
— Les jours d'Iwaizumi sont comptés. Une maladie, les médecins n'en savent pas plus. Mais chaque jour, il tousse plus de sang. Il n'en a pas pour longtemps.
— Comme c'est fâcheux, commenta Tooru avec regret.
Il disait cela, mais s'il devait consacrer une minute de sa vie à chaque mort qu'il avait entendue, il ne s'arrêterait jamais de prier.
— Son fils… Hajime. C'est son successeur. Apparemment, il est en train d'être formé aux responsabilités du commandement.
Tooru haussa les sourcils.
— Il est beaucoup trop jeune pour qu'on lui donne le contrôle d'une faction tout entière, sans compter la situation tendue avec Datekougyou.
Noboru sembla satisfait de l'analyse de Tooru.
— Précisément. La situation est déjà instable en ce moment, et la mort d'Iwaizumi va les affaiblir. Sans aide extérieure, ils risquent de se faire attaquer.
Tooru plissa les yeux. Il avait compris.
— Ils t'ont fait une offre.
— J'entretiens une correspondance avec Iwaizumi depuis déjà un moment. Sa condition est trop instable pour qu'il puisse faire le voyage jusqu'ici, et je ne peux me permettre de laisser le château sans surveillance, maintenant que tes frères sont partis. Oh, je ne dis pas que tu es incapable Tooru, tu sais que j'ai une haute opinion de toi. C'est juste qu'à cause de ta blessure…
Tooru sourit faiblement.
— Ce serait stupide de ma part de le prendre mal, père. Continuez, s'il vous plaît.
Il sembla également satisfait de cette réponse. Il s'étira ; ses articulations craquèrent et lui arrachèrent une grimace.
— Comme tu le sais bien, nos relations avec Shiratorizawa ont toujours été instables.
Il continua, plus doucement, la voix venimeuse :
— Ce bâtard devient de plus en plus arrogant.
— Et un jour, je monterai sa tête sur une pique. Mais vous n'allez pas à l'essentiel, père. En quoi suis-je concerné ?
— J'ai longuement parlé avec Iwaizumi de nos situations respectives. Après délibération, nous en avons conclu qu'il serait bénéfique pour nos deux clans de conclure une alliance. Des troupes supplémentaires dissuaderaient Datekougyou de tenter une offensive, et en unifiant nos territoires, Aoba Johsai couvrirait l'intégralité de la frontière ouest de Shiratorizawa. Même Ushijima et son bâtard y penseront à deux fois avant de tenter quoi que ce soit.
— Alors vous voulez que j'aille à la capitale de Seijou pour négocier en personne, c'est ça?
Les longs doigts de Noboru cessèrent de pianoter sur la table, et ses yeux brillants d'intelligence le regardèrent.
— Pas tout à fait.
Un sentiment de malaise s'empara de Tooru sans qu'il ne puisse dire pourquoi. Il avait l'impression d'être peu à peu encerclé par des ennemis invisibles, pris au piège. Plus il se tortillait dans son fauteuil, plus il craignait leur attaque.
— J'ai peur de ne pas tout comprendre. Vous n'avez toujours pas expliqué l'implication du fi… d'Hajime dans cette histoire. Ni la mienne d'ailleurs.
Soudainement saisi d'anxiété, il prit une importante bouchée de pâtisserie, puis chercha sa tasse avec son autre main pour se désaltérer.
— Hajime est puissant, mais il manque d'expertise en stratégie. Il a besoin de quelqu'un de compétent pour main droite, et nous ne pouvons plus vivre dans la peur constante d'un siège conduit par Shiratorizawa. Je ne peux pas risquer que tu perdes l'usage de ton autre jambe.
Le cœur au bord des lèvres, Tooru leva les yeux et scruta l'homme qui lui avait donné la moitié de ses gênes : ses yeux, ses doigts fins, les traits de son visage dans un de ses rares sourires, son esprit calculateur. Il pourrait être en train de se regarder dans un miroir tant ces doigts baissés et entrelacés, cette voix plus douce, aux accents d'excuse comme pour le rassurer, lui rappelait son propre comportement.
— Nous avons décidé que l'union la plus pacifique possible viendrait d'un mariage bénéfique à nos deux factions.
Dans sa pratique de l'équitation, Tooru fut plus d'une fois désarçonné. Surtout quand il était encore novice, incertain quant à la position de son corps ou de la meilleure façon d'apaiser un animal effrayé. Il se rappelait avec exactitude l'étincelle initiale de panique, du poids de son estomac, de la montée trop rapide et étourdissante du sang au cerveau. Il se rappelait le manque d'air au moment où son corps heurtait le sol, de la vision de l'animal cabré, se demandant brièvement s'il allait mourir à cause d'un coup de sabot mal placé. Le souffle coupé, incapable faire quoi que ce soit.
Ce sentiment était similaire. Il se figea, choqué, le goût des pâtisseries amer sur sa langue. Il avala difficilement, sa bouche devenue beaucoup trop sèche. Il pâlit et dévisagea son père.
— Qu'est-ce que tu as fait ?!
La désapprobation se lisait sur le visage de Noboru, qui leva les yeux ciel comme s'il avait affaire à un enfant capricieux et non à un homme dans sa vingtaine.
— Allons Tooru. Cesse tes enfantillages. Je ne te demande pas de gâcher ta jeunesse. Tu auras plein de possibilités pour t'occuper. Des concubines, ou…
— Donc je suis supposé épouser le fils d'Iwaizumi ? Et ça a été décidé sans me demander mon avis ?
Il ne laissa pas son père lui couper la parole ; une chaleur montait de sa poitrine jusqu'à ses joues, lui brûlant l'estomac et lui piquant les yeux.
— Et laisse-moi deviner, rit-il sans une once d'amusement dans la voix, je suis supposé être la mariée, c'est ça ? Tu dois payer une dot pour ton fils infirme ? Vu que je n'ai pas d'autre utilité que de me faire baiser.
— Tooru.
Tooru détourna le regard, tremblant de tous ses membres. Même s'il n'avait pas bougé de sa position initiale, la douleur de son genou s'amplifia : il mordit sa lèvre tremblante, tout en revivant l'agonie de la blessure une nouvelle fois. Il pouvait presque sentir le fer sale trancher sa chair, le métal brillant de l'éclaboussure du sang et le brisement de l'os. Il ferma les yeux. Il pouvait presque sentir l'aura froide de ce maudit bâtard qui le regardait de haut comme un empereur regarderait un simple paysan. Il se rappelait la rage et la terreur qui avaient empli sa bouche de quelque chose d'ignoble et d'âcre.
Tu ne seras jamais assez bon pour me battre, Oikawa. Pas toi, et certainement pas ton disciple. Ne l'oublie pas.
Il inspira, dans une tentative de se calmer. Sa voix était hachée, raide et impassible:
— Quand aura lieu le mariage ? Quand suis-je supposé me faire abattre ?
Noboru le regarda longuement, le visage fermé.
— Tu es attendu au château de Seijou dans soixante jours.
Tooru baissa les yeux vers ses jambes. Ses phalanges étaient blanches alors que ses doigts pressaient l'écho des battements de son cœur sous la blessure qui lui avait fait tout perdre.
Soixante jours.
— Je comprends. Est-ce que je peux disposer ?
Une trace de sympathie pouvait s'entendre dans le ton employé par Noboru, une gentillesse inhabituelle et qu'il ne voulait pas entendre :
— Je ne t'y envoie pas parce que tu es inutile à toute autre chose. Je t'y envoie parce que tu es le seul en qui j'ai suffisamment confiance pour rendre cette alliance profitable.
Tooru craqua.
— Tu veux te débarrasser d'un fardeau.
— Tooru, aboya Noboru pour la deuxième fois.
Tooru garda les yeux baissés tandis que sa vision se troublait. Noboru reprit la parole plus gentiment : une nouvelle tentative de consolation.
— C'est avec le cœur lourd que j'envoie mon cher fils loin d'ici, tu peux me croire. Ton intelligence me manquera, tout comme nos conversations. Tu es mon stratège le plus précieux, ainsi que l'enfant que j'aime le plus.
Des mots vides de sens.
— Je suppose que rien que je puisse dire ne te fera changer d'avis.
Noboru soupira.
— En partant, pourrais-tu demander à Irihata de venir ? J'ai des affaires à discuter avec lui.
Tooru quitta pièce, une corde enserrant son cou.
Maintenant
Il se réveilla seul, et son genou le lança avec tant d'intensité qu'il eut peur que sa blessure se soit rouverte pendant son sommeil. Il repoussa les draps, encore ensommeillé, et remonta frénétiquement sa robe de soie contre sa poitrine. Ses doigts inspectèrent son genou, tracèrent le contour de sa rotule, et il soupira de soulagement en constatant que la blessure était sèche et non couverte de sang. Une chose de moins à s'inquiéter.
Il chercha de ses yeux fatigués ce qui l'avait réveillé: la petite servante de la veille se trouvait sur le seuil de la porte, les yeux écarquillés, un plateau dans les mains. Ses joues s'empourprèrent intensément, et elle baissa vite le regard. Il comprit pourquoi lorsqu'il s'examina: il s'était endormi dans sa robe, et ne s'était pas embarrassé de sous-vêtements une fois que ses sanglots l'avaient vidé de toute énergie. Il remit correctement la soie sur son corps exposé, et s'assit.
— Bonjour, dit-il d'une voix rauque.
Elle lui jeta un coup d'œil, et lorsqu'elle jugea qu'elle le pouvait, s'avança dans la pièce. Ses yeux restaient fixés sur quelque chose sur la droite.
— B-bonjour, Oikawa-sama. Je vous ai apporté… quelque chose à manger et du thé. Vous en voulez ? Il y a des fruits, et…
— Dis-moi, l'interrompit-il en ramenant sa jambe gauche contre son torse.
Il réprima un sourire face au tressaillement de la jeune fille, causant une pause brutale dans sa phrase.
— Oui, mon seigneur ? glapit-elle en clignant des yeux à répétition.
Elle s'humecta les lèvres, et ne croisa toujours pas son regard. Il entendait sa respiration apeurée à l'autre bout de la pièce. Il désigna le plateau qu'elle tenait toujours:
— Tu dois monter tout ça en prenant l'escalier ?
Elle dut le regarder pour voir à quoi il faisait allusion, mais au moment où il posa les yeux sur elle, elle fixa intensément la théière couleur crème et jade qu'elle avait apportée ; de la vapeur s'en échappait comme de la fumée d'un feu de camp. Elle secoua la tête.
— Non, euh, il y a un monte-charge… une sorte de boîte, reliée à des cordes qui sont tirées…
— Est-ce que c'est assez grand pour y faire rentrer une personne ?
Elle faillit le regarder une nouvelle fois, mais se reprit au dernier moment. Elle était embarrassée et peinait à le cacher.
— Pardon ?
Il soupira.
— Je ne veux pas t'inquiéter, chérie, mais j'ai bien peur que si je dois faire le trajet jusqu'ici tous les jours, je n'y survivrais pas.
Il l'avait déjà sérieusement envisagé, et était arrivé à la conclusion que l'effort serait trop important pour que son genou puisse le supporter. Et il préfèrerait ne pas avoir besoin de l'aide d'une adolescente à chaque fois qu'il aura envie de se reposer.
Elle se concentra pour ne pas renverser le petit-déjeuner.
— De quoi ?!
— Demande à la servante plus âgée, tu sais celle qui à la tête de quelqu'un qui vient juste de mordre dans un citron; demande-lui si elle aurait l'obligeance de me préparer une chambre au rez-de-chaussée.
Lorsqu'elle posa les yeux sur son genou nu, la compréhension apparut sur ses traits. Son visage était rond, et ses cheveux fins, contribuant une apparence adorable.
— Euh, je… je vais… je vais demander si…
— Merci.
Il lui offrit un sourire rayonnant, et bien qu'elle ne le vit que du coin de l'œil, elle resta bouche bée. C'était étrange, malgré son caractère anxieux, sa présence était remarquablement calmante. Il fut surpris de constater combien il était détendu, en considérant le désastre de la veille.
C'était un peu étrange tout de même, d'être toujours assis dans son lit et d'avoir une jeune fille lui bafouiller des paroles de l'autre côté de la pièce. Il bascula ses jambes du matelas, ses pieds nus contre le tatami sec et froissé. Après quelques pas, il lui prit gentiment le plateau des mains sans qu'elle ne fixe autre chose que ses propres pieds dans une sorte de mortification. La robe de chambre que Tooru portait était lâche sur son torse : une large surface de sa peau était visible; mais le seul vêtement à sa portée était le kimono qu'il avait jeté quelque part dans la salle d'eau, et de ce qu'il savait, les servantes ne lui avaient pas encore apporté ses vêtements de jour.
— Tu ne me demandes pas où est mon mari ?
Tooru posa la question avec un rictus amer, tout en s'éloignant pour poser le petit-déjeuner sur la table basse au centre de la pièce. Il s'agenouilla sur un coussin difficilement, mais avec douceur. Ils étaient visiblement les seules personnes présentes dans la pièce, et l'état du lit témoignait de la platitude des évènements de la veille. Il ne savait pas comment les seigneurs réagiraient s'ils apprenaient que le mariage n'avait pas été consommé. Qu'il ne serait jamais consommé, pas tant qu'on ne l'attacherait pas et qu'on ne le forcerait pas à s'abandonner.
Ne s'attardant pas sur ce genre de pensées, il examina son repas : il y avait des tranches de poires juteuses, coupées et arrangées pour ressembler à un tournesol ; un bol de riz et un de natto ; un petit poisson coupé en deux et tout juste grillé, une soupe avec des morceaux de tofu. Il se servit du thé, son esprit le ramenant six mois en arrière: des mains similaires lui tendant une tasse en porcelaine, des lèvres intransigeantes lui annonçant son exécution prochaine.
La fille cligna des yeux, la bouche ouverte comme surprise par la question.
— Non, Iwaizumi-sama s'entraîne à l'épée depuis l'aube.
Puis elle s'empourpra de plus belle.
— M-mais ce ne sont pas mes affaires !
Tooru prit ses baguettes, et opta pour le bol de natto pour commencer. Il lutta contre la texture gluante qui collait avec insistance aux haricots de soja.
— Ma chère, je te serais vraiment reconnaissant si tu pouvais me regarder dans les yeux quand tu me parles. Quand tu regardes derrière moi comme ça, je deviens paranoïaque. Un réflexe de guerrier, tu te doutes.
Il regarda si elle lui obéissait, et, oui, son regard trouva le sien avec hésitation. Elle tressaillit, luttant pour ne pas détourner les yeux.
— Oui, mon seigneur, répondit-elle timidement.
Il l'aimait bien.
— Quel est ton nom ?
— C'est Yachi, mon seigneur. Yachi Hitoka.
— Et bien, Hitoka, sourit-il. J'aimerais que tu me fasses un peu visiter le château aujourd'hui. Je ne supporterai personne d'autre.
Il sourit de nouveau.
— Je te trouve très plaisante.
Hitoka avait réussi à lui trouver un de ses coffres pendant qu'il mangeait, et elle lui apporta une tenue simple, une des ses préférés: un pantalon confortable et un haut lâche en coton, avec une ceinture colorée et le tout sans aucune broderie florale. Elle lui apporta également des sandales, faites en paille de riz. Au vu de la température extérieure, il décida de porter des bas pour garder ses pieds au chaud.
Il se changea seul dans la salle d'eau, et grimaça quand il s'aperçut dans le miroir: cela se remarquait beaucoup trop qu'il avait passé une bonne partie de la nuit à pleurer. La peau fine autour de ses yeux était gonflée et rouge, ses cheveux en bataille puisqu'il qu'il s'était endormi trempé de sueur. Il se rinça les mains et essaya tant bien que mal de se coiffer correctement, mais après cinq minutes sans résultat apparent, il se contenta de se laver le visage avec de l'eau froide pour réduire les dégâts.
(Le kimono de cérémonie était toujours derrière la baignoire de cuivre, intact. Il se demanda brièvement s'il serait toujours là à son retour, s'il resterait là pour le restant de ses jours: un rappel constant de la nuit durant laquelle sa vie lui avait été volée.)
Une fois qu'il finit de s'habiller, Hitoka l'escorta dans les escaliers. Maintenant que la femme aigrie n'était plus dans les parages, elle n'hésitait pas à lui prendre doucement le bras, alors qu'il tenait la rampe de bois de l'autre. C'était toujours terriblement courageux de sa part, presque audacieux, et il l'apprécia encore plus.
L'enceinte ne semblait pas aussi sinistre que la nuit dernière: tout était animé, vivant et plein de monde; un contraste avec ce qu'il avait vu la veille. Malgré l'heure, la majorité des ces personnes étaient des servants effectuant leurs travaux quotidiens, des messagers parcourant le château de fond en comble, des garçons d'écurie, des jardiniers et des cuisiniers transportant les produits frais hors des charrettes jusqu'à un bâtiment d'où une fumée s'échappait d'une cheminée. Tous s'arrêtaient lorsqu'il passait devant eux, l'observaient avec une admiration non feinte se muant en une pointe de culpabilité devant leur propre audace. Après une révérence, ils s'en allaient reprendre leurs activités initiales.
Plus il avançait dans les chemins de graviers, plus cela ressemblait à un labyrinthe, bordé de verdure et de bassins, de petits ponts en pierre et de vieilles statues. L'air matinal était frais, et de la glace se formait sur les rives des bassins, les feuilles des plantes emprisonnées dans une fine couche de gel. Hitoka lui expliqua que, comme il le savait surement déjà, les quartiers les plus excentrés de l'enceinte n'étaient pas aussi richement décorés. C'était là où vivait la majorité des servants ; là où les guerriers s'entraînaient. C'était là où Iwaizumi était en train de s'entraîner à l'épée : Tooru le devina sans qu'elle n'ait à le dire. Il fut soulagé de constater qu'elle ne l'emmenait pas vers ces quartiers-là.
Elle préféra le conduire vers le mur de pierre au sud, tout en parlant vite et en gesticulant. Plus il lui posait de questions, plus elle oubliait de contrôler son langage. Elle avait un léger accent rural, qui lui faisait prononcer certains mots avec une étrange intonation.
— Ce sont les quartiers réservés aux invités, dit-elle son nez rougi par le froid, assez grand pour accueillir deux cents personnes sans problème, peut-être plus au besoin…
— C'est là que se trouve mon escorte ?
Une légère fumée blanche accompagna ses paroles.
— Oui, mon seigneur.
Il s'en rendait compte à présent : certains de ses hommes s'échauffaient dans la cour, prenaient soin de leurs armes, ou mangeaient des bols de riz pour petit-déjeuner à l'air libre. Il y avait des soldats, mais la plupart d'entre eux étaient des servants, des gens venus pour rendre le voyage plus agréable et confortable pour la noblesse. Il observait les couleurs familières des parures d'Aoba Johsai; les visages familiers…
Il se tourna vers Hitoka, un sourire charmant et doux aux lèvres :
— Hitoka-chan, est-ce que tu pourrais aller me chercher une cape pour me couvrir les épaules ? J'ai terriblement froid.
Elle ne se sursauta pas cette fois lorsqu'elle leva les yeux vers lui, le visage radieux. Elle semblait ravie de pouvoir se rendre utile.
— Oh ! Bien sûr, mon seigneur ! Je reviens tout de suite.
Il lui fit un signe de la main.
— Ne te presse pas, ma chère. Je t'attends là.
Il la regarda filer vers le château, et il attendit qu'elle eût atteint un tournant derrière un pin noueux et fût hors de son champ de vision pour se tourner vers les quartiers des invités. Il ne vit personne dont il était particulièrement proche, mais tous ces hommes connaissaient sans aucun doute son visage: ils pouvaient certainement reconnaître sa voix dans une foule s'il y avait besoin. Il s'approcha d'un petit groupe qui parlait près de la porte, les épaules en arrière, la démarche assurée, immédiatement de retour dans son rôle de Commandant.
Alors qu'ils avaient tous l'air ennuyés et endormis, ils se redressèrent à son approche et lui offrirent un salut.
— Oikawa-sama !
Il les incita à rompre d'un geste.
— Allez me chercher mon capitaine immédiatement.
— Tout de suite, mon seigneur !
Il n'y avait pas de fainéantise chez eux : il les avaient formés pour être d'une efficacité absolue. Plusieurs servants autour lui demandèrent s'il voulait quelque chose à boire ou à manger en attendant. Il leur sourit poliment et refusa, sachant que l'attente ne serait pas longue. Et en effet, il pouvait déjà entendre des bruits de pas s'approcher, plus nombreux qu'avant…
Sa poitrine s'allégea d'un poids à la vue de ce visage familier, et plus encore lorsque celui-ci lui prit la main pour l'emmener un peu plus loin des bâtiments dans les jardins alentour. Le trajet fut bref, juste assez pour qu'ils se retrouvent cachés derrière un imposant buisson d'hortensia. Ils se baissèrent, comme quand ils étaient plus jeunes. Tooru sourit affectueusement, passant sa main libre dans ces cheveux d'un noir de jais.
— Tetsu-chan, tes cheveux sont un magnifique désastre, pire que d'habitude.
Le visage qui lui faisait face sourit, toutefois moins que s'ils avaient été en territoire familier. Ses sourcils se froncèrent avec inquiétude.
— Tooru, mon Dieu, regarde-toi. Tes yeux sont tout gonflés. On dirait un nourrisson.
Il prit délicatement le visage de Tooru entre ses mains, ses pouces gelés s'attardant sur la peau irritée sous ses yeux.
— Le fils d'Iwaizumi a été trop brutal avec toi ? Dis-le-moi, je…
Tooru lui prit les poignets et les écarta de son visage.
— Je vais bien, Testu-chan. Il ne m'a pas touché. Je ne l'aurais pas le laisser faire.
Tetsurou comprit et ses traits s'adoucirent. Cela faisait du bien de le revoir. Ce qui n'avait été qu'une journée lui avait paru des mois.
Tooru souffla sur ses doigts pour les réchauffer.
— Quand est-ce que tu repars ?
Il ne voulait pas y penser, mais c'était inévitable. Maintenant qu'il avait été confié à Seijou, son escorte repartirait à Aoba Johsai le plus tôt possible. Il garderait quelques servants avec lui, mais la sécurité du royaume serait mise à mal sans Testurou, surtout maintenant que Tooru ne pouvait plus aider à l'organisation militaire.
— Bokuto m'a dit qu'on pouvait rester une quinzaine de jours, le temps de se reposer et de faire des provisions.
Il offrit à Tooru ses mains, et avec des yeux levés au ciel, ce dernier les prit, et les apporta près de sa bouche pour les réchauffer.
— Bokuto… C'est ce capitaine extrêmement bruyant ?
— Oui, et un idiot de première. Mais son cœur est sincère.
Tetsurou sourit et plia ses doigts maintenant moins froids grâce à Tooru :
— Tu n'as qu'un mot à dire, et je trouverai un moyen de rester plus longtemps. Mon charme irrésistible me sera utile à ce moment-là.
— Ton charme irrésistible ? C'est pour ça que tu n'arrives pas à séduire même la plus tendre des femmes ?
Il continua, avant que Tetsurou puisse répliquer:
— Je n'ai pas besoin que tu me protèges. Je survivrai. Promis.
Il le disait à Tetsurou autant qu'à lui même. Il secoua la tête, et regarda autour de lui : il était parti depuis trop longtemps. Hitoka avait dû faire vite, et elle devait s'inquiéter de son absence.
— Je devrais y retourner. La petite doit être en train de me chercher.
Ils se levèrent, le genou de Tooru protestant vivement. Tetsurou lui attrapa la taille pour le stabiliser, une lueur malicieuse brillait dans ses yeux.
— Si tu te retrouves sans ton bien-aimé ce soir et que tu te sens seul, viens me voir. On pourra aller vandaliser les cuisines tous les deux.
Le sourire que Tooru lui offrit était faussement doux.
— Appelle-le mon bien-aimé encore une fois, et je te ferais personnellement pendre.
Tetsurou ricana, avec des yeux malicieux, tout sourire.
— Je suis rassuré de voir qu'une nuit en tant qu'homme marié ne t'a pas rendu moins détestable.
— Si mon père est une indication, je pense que ça va s'aggraver avec l'âge.
À la mention du père de Tooru, ses yeux brillants devinrent sombres.
— Détestable n'est pas le mot que j'emploierai pour décrire ce lâche.
— Tu ferais mieux de surveiller ton langage, Tetsurou. Tu es à un pas de la trahison, réprimanda Tooru, sans toutefois contredire ses propos.
Il en profita pour enlever les plis qui s'étaient formés sur son pantalon et son haut, en réprimant un frisson. Il n'avait pas menti à Hitoka pour le froid tout à l'heure : il s'insinuait jusque dans ses os et lui donnait envie d'un bon bain chaud.
Tetsurou le suivit jusqu'aux bâtiments dont ils s'étaient éloignés, côte à côte.
— Je suis sérieux, Tooru. Viens me voir quand tu veux. Ça me fera plaisir de te voir.
— Je le ferai, promis. Mais pour l'instant je dois me concentrer sur ce pour quoi j'ai été envoyé ici. Mon sacrifice ne sera pas vain.
Hitoka l'attendait là où il lui avait dit qu'il serait, un long tissu épais serré dans ses mains, cherchant des yeux Tooru dans la foule. La plupart de ses hommes la regardaient avec bienveillance, mais dès que Tooru réapparut, ils retournèrent à leurs activités.
— Je m'excuse, Hitoka-chan. Je devais parler affaires avec mon capitaine.
Hitoka n'avait pas l'air moins anxieuse malgré le retour de Tooru, ce qui le surprit. Ses doigts jouaient nerveusement avec la cape en laine, et elle ne tenait pas en place. Son visage était totalement rose à présent, dû au froid et à l'effort d'avoir couru du château jusqu'ici. Et pourtant elle fit quand même l'effort de s'incliner devant Tetsurou, ses cheveux lui cachant le visage.
— Bo-bonjour, mon bon monsieur ! Je veux dire, bonjour à vous ! Comment allez -vous !
Tetsurou leva un sourcil amusé en regardant Tooru.
— C'est un plaisir, répondit-il, la tête légèrement inclinée.
Il offrit à Hitoka un sourire qui la fit rougir instantanément, avant de repartir vers ses quartiers d'une démarche décontractée. Il aboya quelques ordres aux hommes flânant dehors, et ils obéirent en toute hâte. Tetsurou était plus ferme avec ses ordres que Tooru, mais il était infiniment plus gentil. Son influence serait précieuse dans les prochains jours, quand les deux factions commenceront à ne faire plus qu'une.
Les petits doigts d'Hitoka serraient et desserraient toujours le tissu, et Tooru fronça les sourcils. Sa nervosité était contagieuse, et il commença à se sentir inquiet lui aussi. Peut-être que c'est à cause des soldats. Il fit demi-tour comme pour rejoindre le château, et elle le suivit instinctivement, drapant la cape sur ses épaules par la même occasion. Il accrocha les bords entre eux, la tirant un peu plus contre sa nuque. Cependant, plus ils s'approchaient du centre et s'éloignaient du mur sud, plus elle semblait inquiète, malgré l'absence des regards de ses hommes. Il s'arrêta à côté d'une des petites cascades se déversant dans un bassin. Il la regarda, puis demanda d'un ton doux :
— Qu'est-ce qu'il y a, Hitoka-chan ?
Elle leva vite les yeux vers lui, les lèvres gercées par le froid mordant.
— On dirait que tu vas exploser.
Il n'eut pas le temps de se préparer. Suite à sa question, ses mots sortirent à toute vitesse, ils se mélangeaient et en devenaient incompréhensibles à cause de son accent. Mais il comprit tout de même, même si il le regrettait.
— J'ai croisé le jeune Iwaizumi-sama quand je suis retournée au château, lâcha-t-elle, à bout de souffle, légèrement apeurée. Il demande à ce que vous le alliez le voir dans sa chambre dans une heure.
Sa chambre. Ma chambre. Notre chambre.
Il avait presque oublié après son entrevue avec Tetsurou, sa matinée avec Hitoka, en quoi consistait exactement son sacrifice. Son petit-déjeuner dans une chambre vide, cet environnement inconnu, le départ proche d'un ami : tout cela était arrivé à cause d'une seule raison, d'un seul homme. Mon mari. Mon mari veut me voir.
Il regarda le mur de pierres, les meurtrières faites pour repousser l'ennemi à coup de flèches, les plateformes desquelles on déversait de l'huile bouillante. Une forteresse pour ne faire entrer personne : lui donnerait tout pour s'en échapper.
— Pourquoi n'irais-tu pas dire à mon mari, répondit lentement, aimablement Tooru, que je serais plus que ravi de le voir, à la condition qu'il me porte en haut de ces misérables escaliers.
N'hésitez pas à donner votre avis :)
& encore merci à Thalilitwen d'avoir béta (how the tables have turned ;) )
