Voici le troisième chapitre :) Je vous invite à aller consulter la carte que l'auteur a crée pour son univers elle est vraiment super bien faite !

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(( sans les espaces bien entendu))


Tooru ne saurait dire comment sa requête avait été formulée.

D'un côté, Hitoka était l'obéissance incarnée, il l'imaginait mal ne pas rapporter précisément ses propos exacts. Mais de l'autre, il la voyait difficilement prononcer une injure devant son jeune seigneur. Cela l'amuserait peut-être s'il ne s'inquiétait pas pour sa sécurité : il se sentirait coupable si sa docilité compulsive la conduisait à une mort prématurée.

Mais elle revint vers lui, la tête toujours bien attachée aux épaules, quoique légèrement tremblante et pâle. Il en conclut que son message avait bien été transmis, mais pas de la même façon. Elle le lui confirma puis s'excusa rapidement pour aller s'asseoir à côté et reposer ses fines jambes. Elle resta là, les mains posées sur ses genoux repliés, ses doigts y pianotant un rythme irrégulier. Il l'observa du coin de l'œil, sans laisser paraître quelque émotion.

Son estomac continuait de faire des siennes pourtant : il espérait que cela n'allait pas devenir une habitude. Il n'avait aucune idée de pourquoi Iwaizumi voulait le voir, après tout, il venait tout juste d'arriver. Qu'il y avait-il de si pressant pour qu'il n'ait pas même le temps de s'installer convenablement ? C'était totalement inconsidéré. Typique d'un barbare mal élevé de son genre.

L'heure s'écoula lentement, et il passa son temps à refuser toute proposition de boisson ou d'en-cas lors de son attente ; il avait uniquement accepté du thé pour que les servants se sentent utiles. Maintenant, il attendait qu'Iwaizumi finisse ce qu'il était en train de faire, peut-être prenait-il un bain, peut-être se changeait-il après une matinée d'entraînement à l'épée. Peut-être qu'il ne faisait rien du tout, et que laisser Tooru attendre consistait en une nouvelle méthode de torture. Il en était bien capable.

Il attendait dans un des salons du rez-de-chaussée, et il comptait rester là indéfiniment, à cause de ces maudits escaliers. Tout compte fait, cela ne le dérangerait pas si Iwaizumi décidait, à la dernière minute, de ne pas venir. Mis à part sa nervosité et le personnel agaçant, c'était un endroit agréable et dont la décoration lui rappelait bien plus chez lui que le reste du château.

Les poutres étaient faites d'un bois clair et les portes coulissantes étaient décorées avec des touches de poudre d'or. Les tatamis dégageaient une odeur nostalgique qui lui serra le cœur.

Malheureusement, ses prières ne furent pas exaucées. Il se douta que son mari arrivait lorsqu'il entendit le petit cri d'Hitoka qui se prosterna immédiatement au sol. Il en fut certain en percevant un raclement de gorge bruyant, et Tooru se retourna.

— Oikawa.

— Iwaizumi.

— Je pensais t'avoir dit de me rejoindre dans notre chambre.

Têtu, obstiné. Tooru savait qu'Iwaizumi comprenait tout à fait sa situation délicate, qu'il savait pourquoi Tooru voulait parler ici. Il faisait semblant parce que cela l'arrangeait bien d'avoir oublié leur conversation de la veille. Pourquoi donc ? Cherchait-il à l'humilier ? Désirait-il une joute verbale de bon matin ? Tooru sourit gentiment.

— Eh bien, je suis sûr que tu es au courant que mes… déplacements sont quelque peu limités. Si tu veux me parler, fais-le ici.

Iwaizumi secoua la tête avant même que Tooru n'eût fini sa phrase.

— Cette conversation doit rester secrète, et notre chambre est la plus sûre qui soit.

Était-ce là sa récompense pour s'être montré poli ? Pas même la proposition d'un compromis ?

— Alors je suppose que nous n'avons pas le choix. Soit tu me mets dans le monte-charge, soit tu me portes jusqu'en haut.

Iwaizumi sembla considérer les deux options un instant.

— Très bien. Yachi. Où se trouve le monte-charge ? Dans le quartier des servants ?

Elle le dévisagea, bouche bée, des syllabes inintelligibles sortant de sa bouche.

Tooru se renfrogna :

— Quelle surprise. Moi qui pensais que tu n'avais aucun sens de l'humour.

Iwaizumi le fusilla du regard.

— Que c'est arrogant de ta part de penser me connaitre après une seule nuit d'un mariage ridicule. Bon alors...

Il fit demi-tour, et il sortit du salon en direction du foyer central d'une démarche assurée et rapide. Il continua en se retournant à peine :

— Si tu insistes, viens. Je suppose que ton corps estropié arrivera jusque-là au moins.

Tooru sentit une colère sourde monter en lui, si intense qu'elle l'étouffait.

Qu'il aille au diable.

— O-Oikawa-sama ? Si ça peut vous aider, je vous en prie, tenez-vous…

Tooru l'ignora et vacilla sur ses pieds sans aucune grâce ; sa jambe fut parcourue de picotements douloureux, rendant le mouvement doublement pénible. Mais il suivit Iwaizumi, serra les dents et se demanda où son épée avait été rangée, car il ne désirait rien de plus en cet instant que de transpercer le dos qui se trouvait devant lui.

Les servants s'écartaient vivement du passage en voyant l'allure des deux hommes ; certains se pressaient contre les parois du couloir à leur passage, la peur dans les yeux. Tooru ne pouvait pas se voir lui-même, mais il ressentait une aura de fureur émaner de lui par vagues meurtrières. Il pouvait entendre Hitoka murmurer des excuses sincères aux personnes qu'elle croisait. Tooru ne laissa pas ses yeux quitter le dos large et musclé devant lui. Un vague souvenir lui revint soudainement : des membres fins et un goût réminiscent de pêche. Mais cette sensation disparut aussi vite qu'elle était apparue, c'était un goût métallique à présent qui envahissait sa bouche. Il dut arrêter de se mordre la lèvre et passa sa langue sur la peau craquelée.

Iwaizumi ne se dirigeait pas vers l'escalier principal du foyer, comme Tooru s'y attendait. Au lieu de cela, il tourna soudainement à gauche, dans un couloir sombre et étroit juste avant le hall principal. Et alors que Tooru le suivait tant bien que mal, Hitoka exprima sa surprise alors que ses pieds battaient le sol rapidement pour suivre leur rythme. Ces passages étaient moins bien entretenus que ceux auxquels Tooru était habitué : il y avait des toiles d'araignées dans les coins, et quelques débris au sol. Après plusieurs virages, Iwaizumi s'arrêta sans raison apparente près d'une porte en bois à peine visible construite à même mur. Il l'ouvrit, ce qui révéla un autre escalier, plus sombre et doté de marches en bois. Ils avaient l'air usés et sentaient l'humidité. Ils étaient clairement destinés à l'usage des servants.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Tooru, s'adressant surtout à lui-même.

— Ah, bien. Tu n'as pas perdu ta jambe en chemin.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? répéta Tooru, le visage tourné vers Iwaizumi. Est-ce que cet escalier est censé aider ? Tu t'attends à ce que je…

— Tu préfèrerais peut-être être vu totalement faible devant une faction tout entière ? Non seulement devant les servants, mais aussi devant mes soldats et mes généraux ? Tu oserais m'accuser d'être trop prévenant ?

Tooru ouvrit la bouche pour la refermer aussitôt. Iwaizumi se baissa légèrement, tourna le dos à Tooru, et lui fit signe de s'approcher.

— Monte sur mon dos.

— Non.

— Je ne te porterai pas comme une princesse. Monte sur mon dos, ou je te mets dans le monte-charge des servants comme tu l'as si gentiment demandé.

Tooru planta ses ongles dans la paume de sa main. Il inspira longuement, calmement, cela déplairait à père que je tue mon mari maintenant. Après un instant de délibération, il s'avança et drapa son corps sur le dos d'Iwaizumi, les bras accrochés par-dessus ses épaules et se rejoignant au niveau de ses clavicules. Les genoux de part et d'autre de la taille d'Iwaizumi, il ne put réprimer une grimace lorsqu'il sentit les mains d'Iwaizumi lui tenir l'arrière des cuisses. Puis il se redressa, et Tooru également. Son nez était très proche des cheveux d'Iwaizumi. Ils sentaient bon.

— Ne crois pas que ça te donne la permission de faire ce que tu veux de mon corps.

Iwaizumi commença à gravir les marches boisées, sans que sa respiration n'en soit altérée de quelque manière. Mais il avait encore cinq étages à monter avec le poids supplémentaire de Tooru sur son dos. Sans prendre la peine de vérifier, Tooru savait qu'Hitoka n'était pas loin derrière. Iwaizumi ne répondit pas.

— Je ne coucherai pas avec toi, insista Tooru.

Iwaizumi soupira. Ils atteignirent le palier du premier étage et commencèrent à gravir le deuxième pan de marches. Son souffle ne s'était toujours pas accéléré.

— Je ne sais pas quelles choses horribles tu as pu entendre sur mon compte, mais je n'ai aucun désir de t'avoir dans mon lit.

— Ce n'est pas l'impression que tu as donnée hier soir.

Il se souvenait du regard appuyé en direction de leur lit de noce, de la peur qui lui avait violemment serré le ventre.

— Je suis désolé si vouloir essayer de rendre ce mariage un peu moins vide de sens t'a offensé. Ça n'arrivera plus.

— Hmph.

— Tu as l'air déçu.

Étonnamment, il y avait les traces d'un sourire dans sa voix. Ils arrivèrent au deuxième palier, et Iwaizumi ne perdit pas de temps pour monter jusqu'au troisième. Tooru ne constatait aucune trace de sueur sur sa nuque.

— T'aimerais bien, hein ?

— Rien ne me ferait plus plaisir que de te décevoir.

Troisième palier, quatrième escalier. Tooru sentit la chaleur du corps d'Iwaizumi à travers le tissu de leurs vêtements. Il était brûlant.

Révulsion.

— Alors tu dois être ravi. Je n'ai jamais été autant été déçu par quelqu'un de toute ma vie.

— Le sentiment est réciproque, je te rassure.

Après cet échange, le reste du chemin se fit en silence, et Tooru frémissait doucement d'envies de meurtre à peine contrôlées. Iwaizumi rendit la chose pire en n'étant pas même essoufflé, ce qui agaça Tooru au plus haut point. Je pouvais faire ça avant, moi aussi. Lui aussi était fort, avant. Il n'avait jamais considéré la capacité de monter des escaliers comme une bénédiction ; il n'avait jamais pris le temps d'être reconnaissant de ce qu'il avait, jusqu'au jour où il avait tout perdu. Où on le lui avait injustement volé. Il tenta de se sentir mieux en imaginant son épée trancher un cou épais, une vengeance aussi douce que des fruits confits sur un plateau.

— Yachi. Reste à la porte, et ne laisse personne d'autre entrer. C'est compris ?

Tooru sortit de ses fantasmes sanglants et comprit qu'ils étaient déjà arrivés à la porte de leur chambre. Il se tourna pour regarder Hitoka. Son visage était caché derrière ses beaux cheveux alors qu'elle s'inclinait.

— Oui, mon seigneur.

Une main libéra la cuisse de Tooru pour pouvoir faire coulisser la porte, et la reprit aussi vite pour éviter que la jambe ne glisse. Iwaizumi entra dans la pièce, et Yachi ferma la porte derrière eux. Avec une délicatesse surprenante, Iwaizumi remit Tooru sur ses pieds. Ses mains s'attardèrent derrière lui, sur ses hanches, le stabilisant jusqu'à ce que ses pieds touchent le sol. Puis, après quelques pas vers le centre de la pièce, il se jeta sans cérémonie sur le matelas, la tête la première, avec un grognement. Tooru le regarda, ébahi. Étaient-ils tous deux d'origine noble ? Avaient-ils été éduqués avec les mêmes attentes ? Iwaizumi se mit sur le dos, étalé de tout son long, les bras croisés derrière la tête. Ses yeux étaient toujours fermés.

Avec exaspération, Tooru constata qu'il n'avait pas l'air fatigué du tout par cette montée d'escaliers.

— Si je dors ici, où est-ce que toi tu dors ? demanda Tooru, avec un temps de retard.

Il ne s'était pas demandé où son mari avait disparu la nuit dernière (et il s'en moquait), mais maintenant qu'il y pensait, il devait bien avoir dormi quelque part.

Iwaizumi n'ouvrit pas les yeux.

— Il y a une chambre d'invités pas très loin. Si ton estomac gargouille, je l'entendrai.

Cette information ne réconforta pas du tout Tooru. Il aurait préféré avoir l'étage à lui seul.

— Charmant.

Son ton indiquait sa véritable pensée.

Iwaizumi s'assit, et passa sa main dans ses cheveux noirs en bataille. Il avait l'air fatigué.

— Je n'ai pas la patience de supporter ta personnalité désagréable ce matin. Peut-on passer cette conversation et aborder directement ce pour quoi je voulais te voir ?

— Je t'en prie.

Tooru se retrouva assis à la même table basse, sur le même coussin que ce matin. Il s'autorisa à s'asseoir les jambes croisées cette fois-ci, pour éviter la douleur qu'il aurait à subir s'il s'agenouillait. En observant les lieux, il constata (un peu trop tard) que la chambre était presque vide. Il y avait le matelas, bien sûr, et quelques meubles en bois : une commode, une table, et une seule chaise, qui semblait bancale, dans un coin éloigné de la pièce. La chambre de Tooru à Aoba Johsai avait été également peu décorée, mais il y avait laissé des touches personnelles, que ce soit des illustrations qu'il trouvait particulièrement belles et qu'il avait accrochées aux murs, ou des souvenirs de ses voyages. À la belle saison, il y gardait des vases ornés de fleurs pour profiter de leur couleur et de leur parfum. Mais cette chambre était si impersonnelle qu'il semblait que personne n'y avait jamais vécu. Rien n'indiquait qu'Iwaizumi s'était approprié l'endroit.

Il est peut-être encore plus ennuyeux que ce que je pensais.

Tooru se tourna, les sourcils froncés tandis qu'il essayait de formuler une question, mais il vit qu'Iwaizumi l'avait imité et fixait la fenêtre, le regard perdu dans le soleil de cette fin de matinée. Sa peau semblait absorber la lumière, qui la faisait briller, le brun se parant de nuances dorées. Lorsqu'il prit la parole, sa voix était basse :

— Des représentants du village de Karasuno sont en chemin pour un conseil qui aura lieu dans cinq jours. Comme Aoba Johsai, ils ont de meilleures relations avec Datekougyou que nous. Je sais que tu as été proche d'eux à une époque.

Une chose sombre et amère grandit dans la poitrine de Tooru. Il sentit ses lèvres former un rictus d'elles-mêmes, il s'efforça de l'effacer.

— On a des accords commerciaux avec eux, oui. Datekougyou est la première source d'importation du fer à Aoba Johsai.

— Ce n'est pas ce que j'ai demandé. Qu'en est-il de Karasuno ? Vous aviez des accords avec eux ?

Tooru remua, et esquiva les yeux d'Iwaizumi qui le regardaient avec insistance.

— En quelque sorte.

— Oikawa. J'apprécierais que tu arrêtes de tourner autour du pot.

Il sentit son visage se réchauffer sous l'intensité des yeux qui l'observaient : il se sentait vulnérable. Il n'avait pas oublié l'offre de la nuit dernière. Il n'avait pas oublié la chaleur du dos d'Iwaizumi contre son torse.

— Karasuno est minuscule et quasiment inutile. Je ne vois pas comment une rencontre avec eux te procurerait quoi que ce soit d'utile.

Iwaizumi prit une grande inspiration, puis expira doucement, comme s'il s'empêchait de soupirer.

— Le nord-ouest de Datekougyou subit des attaques constantes d'un petit groupe de bandits. Ils attaquent les populations agricoles. Ils volent leur riz. Ils enlèvent leurs femmes pour eux ou pour les revendre autre part, on n'en sait pas plus.

Il avait l'air terriblement préoccupé, et un nœud se noua dans l'estomac de Tooru. Des enlèvements ? Son père était en relation directe avec le seigneur de Datekougyou, et pourtant Tooru n'en avait jamais entendu parler.

— Il y a quatre ans, j'ai fait regagner à Seijou presque sept mille hectares de terres de la frontière nord-ouest que nous partageons avec eux. Il va sans dire que nos relations ont été instables depuis. Mais j'aimerais mettre un terme à ces hostilités pour que nous puissions échanger du fer. Je pense qu'avec les mercenaires de Karasuno, le peuple serait plus rassuré d'avoir des soldats de Seijou sur leurs terres. Ta présence serait également un atout.

Les mercenaires de Karasuno.

Le cœur de Tooru battait à un rythme irrégulier, et il commença à passer ses doigts sur les rainures du bois de la table.

— Pourquoi choisir ces soldats barbares de Karasuno ? esquiva-t-il, leur armée est désorganisée. Désordonnée. Emprunte des hommes à mon père à la place. Ça peut être son cadeau de mariage.

Iwaizumi ignora cette remarque, et Tooru sentit un poids alourdir son estomac.

— Nous voulons également avoir de meilleures relations avec Karasuno. Tu dis qu'ils sont inutiles et désorganisés, mais ils ont prouvé à maintes reprises qu'ils avaient leurs propres talents.

Il leva les yeux vers Tooru.

— Tu es contre ce plan.

Il s'humidifia les lèvres au lieu de répondre :

— Qui est censé venir ?

— Le chef de clan, Sawamura. Il emmène également certains de ses jeunes guerriers, un plus éminent que les autres. Il s'appelle Kageyama.

Tooru ferma les yeux.

— Mes excuses, mais il se trouve que je serais terriblement occupé pendant cette réunion. Je te prie de m'en faire un rapport.

— Ça ne fait même pas un jour que tu es arrivé. Tu n'as rien de prévu. Tu assisteras à cette réunion.

— Non.

Iwaizumi semblait à bout de nerfs.

— Pourquoi ?

— Parce que si je dois être dans la même pièce que cet imbécile tu ne pourras pas m'empêcher de lui couper la tête. Je ne viendrais pas.

Sa voix flancha vers la fin de sa phrase, et sa gorge le brûlait. Il ne saurait dire si cela était dû au souvenir d'une douleur ou à la nostalgie. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il se souvenait de Kageyama le suivant comme un caneton suivait sa mère ; il se souvenait de la peur déchirante quand il avait vu ce garçon de deux ans son cadet entre la vie et la mort…

Après cela, son corps avait agi sans qu'il n'y réfléchisse. Malgré tout, il ne pouvait se résoudre à regretter son choix. Mais cela ne rendait pas sa haine moins venimeuse. S'il pouvait vivre le restant de sa vie sans voir un cheveu de la tête de Kageyama Tobio, ce serait parfait.

La compréhension s'afficha dans les yeux d'Iwaizumi qui regardaient maintenant sous la table, et sans qu'il y prête attention, Tooru serra sa vieille blessure entre ses doigts.

— C'est lui qui t'a estropié.

Sa voix était inhabituellement douce. Tooru rit, sans aucune joie.

— Il aimerait être assez fort pour pouvoir m'estropier. C'est juste un chiot qui a voulu s'attaquer à plus fort que lui, et c'est moi qui en ai souffert.

Iwaizumi secoua la tête, déconcerté.

— Qui c'était alors ?

— Chéri, je te trouve indiscret. C'est très peu séduisant.

L'estomac noué, Tooru se demanda s'il survivrait s'il décidait de se jeter par la fenêtre, et il s'appuya sur ses mains. Iwaizumi le dévisagea.

— Si tu penses être un chef, dit-il lentement, tu ferais mieux d'agir en tant que tel. Personne ici n'a le temps pour ton ressentiment puéril. Moi encore moins.

Tooru sourit dangereusement.

— Oh, mais tu es doué avec ta langue. Tu veux voir la mienne ? Tu ne gagneras pas.

— Je veux voir tout ce que tu as à m'offrir.

Un frisson puissant et soudain s'empara du corps de Tooru, le laissant surprenamment à bout de souffle. Il le regarda attentivement, se demandant si Iwaizumi avait eu l'intention d'être si direct. Au vu du visage naïf et indifférent qu'il lui faisait face, Tooru supposa que non.

Sans prêter attention à la chaleur qu'il sentait lui picoter la nuque, Tooru leva un sourcil, et lui répondit de la voix la plus méprisante possible :

— Donc tu veux entreprendre un voyage au nord avec un groupe de mercenaires en plein milieu de l'hiver, pour défaire des barbares qui terrorisent une autre faction.

— Oui.

Il pencha la tête avec condescendance.

— On veut réitérer ses vieux triomphes, n'est-ce pas ?

— Oui.

Sa franchise était agaçante.

— C'est quelque chose que tu as longuement réfléchi, et tu penses quand même que c'est une bonne idée ?

Iwaizumi le surprit à nouveau lorsqu'il se leva pour le rejoindre près de la table basse et s'assit sur le coussin le plus proche. Les rayons de soleil avaient réduit ses pupilles à de simples traits, révélant des iris aux couleurs de la terre, avec bien plus de nuances que le noir mat que Tooru avait cru apercevoir.

— On a été marié pour une raison. Je veux entendre tes conseils stratégiques.

Ses yeux étaient sincères et ils rendirent Tooru nostalgique.

— Je veux ton avis. Tout préjugé personnel mis à part, tu penses que c'est judicieux ?

Sa première réaction était de nier, d'étouffer cette idée avant qu'elle n'ait le temps de se développer. Mais même s'il détestait l'admettre, ce n'était pas si terrible que ça. Plus il y réfléchissait, plus la proposition semblait particulièrement bien pensée, le raisonnement logique.

Même s'il y avait des chances pour que ça tourne mal, cela pouvait toujours s'arranger en travaillant un peu plus les détails. S'il était disséqué sous tous ces angles, ce voyage pourrait être très fructueux et sans aucun danger. Et plus importants encore, ils pourraient sauver de nombreux innocents.

Finalement, il n'avait aucune bonne raison de réfuter le plan, son dégoût pour l'architecte mis à part.

— Ce n'est… pas la pire idée que j'ai entendu, marmonna-t-il.

Il sursauta lorsqu'Iwaizumi frappa ses mains entre elles d'un air définitif. Ses yeux étaient de nouveau entre le feu et la glace, intenses dans leur froideur.

— Alors c'est décidé. Dans cinq jours, nous rencontrerons les représentants de Karasuno à nos portes, et nous les accueillerons les bras ouverts.


Avant

Les vergers aux alentours d'Aoba Johsai étaient riches de leurs nombreux fruits, à la peau tendre et douce dès la première bouchée, et à la chair sucrée sur la langue. Tooru pensa brièvement à Tetsurou, et à Keiji, tous deux obligés d'apprendre la belle calligraphie dans une pièce encombrée, et il eut pitié d'eux. Mais il avait eu son lot d'ennui pour la journée : coincé dans une salle de réception avec des hommes âgés abordant des sujets qu'ils connaissaient déjà (et qui ne l'intéressaient pas). Il avait encore sept ans, mais tu ne peux jamais te préparer trop tôt, Tooru, même si pendant ces réunions, il n'avait le droit que de s'asseoir, écouter et se taire. Mais tout de même, il gardait son dos droit, l'air royal, et il hochait la tête de manière pensive pour que ses frères aient de l'estime pour lui. Mais pendant tout ce temps, il salivait à l'idée d'une pêche, à la vue du haut des arbres du verger depuis la fenêtre. Et à présent, il en avait une dans sa main : le velours contre le bout de ses doigts, du jus qui dégoulinait et laissait une trace collante dans sa paume. Il en cueillerait d'autres pour les donner à ses deux amis plus tard, s'il n'oubliait pas. Mais il avait encore quelques heures devant lui avant d'être tenu d'assister au souper, et il comptait en profiter un maximum.

Il mordit une nouvelle fois dans la pêche et continua de flâner, en s'approchant de la clôture bordant le verger, ses pieds écrasant les vieux pétales marron de la dernière floraison. Le soleil était intense au-dessus de sa tête, il était content de pouvoir s'abriter à l'ombre des arbres. Le son des insectes qui bourdonnaient et le chant des oiseaux rencontraient ses oreilles, son qui devenait plus puissant vers les vieux arbres imposants derrière le verger. Il longea une crête qui surplombait une route assez fréquentée menant au château, chez lui ; et ses yeux remarquèrent les miroitements du soleil sur l'eau boueuse des rizières de l'autre côté du vieux chemin de terre.

— Tu es vraiment un garçon ?

Il ne montra pas qu'il avait été surpris, que son cœur avait manqué un battement inconfortable et que les poils fins de ses bras s'étaient hérissés. Il regarda derrière lui, et pencha la tête. Le garçon était petit, tout maigre, mais avait des joues excessivement rondes. Son visage lui était familier. Ah, oui. Il avait été dans la salle du conseil aussi, se rappela Tooru. Il avait été assis à côté du daimyo Iwaizumi et avait très mal dissimulé son ennui. Tooru l'en avait silencieusement jugé.

— Pardon ?

Il frotta une trace de terre qu'il avait sur le nez, et Tooru fut impressionné qu'il ait réussi à se salir si rapidement après la fin de la réunion.

— On dirait que tu pourrais être une fille, mais t'es pas une fille. C'est très bizarre.

Sois poli, sois diplomatique. Pas tout le monde n'avait reçu la même éducation que Tooru. Tout le monde ne savait pas garder son calme en toutes circonstances. Les autres devaient être traités de manière courtoise, même s'ils ne le méritaient pas. Il était le fils d'un Oikawa : il devait être la personne élégante en cet instant.

— Je ne veux rien entendre de quelqu'un aussi laid qu'un macaque. Tu te cherches des insectes dans les cheveux aussi ?

Il se mordit immédiatement la langue, navré d'avoir prononcé ces mots à voix haute, mais pensant chacun d'eux.

Les joues rondes du garçon s'empourprèrent, déjà rouges à cause de la chaleur, mais il ne s'avança pas pour frapper Tooru au visage comme celui-ci s'y attendait. Il s'approcha néanmoins, un peu agité, son bras derrière le dos. Tooru l'inspecta avec suspicion : était-ce une pierre ? Un serpent ? Était-ce une tentative d'assassinat ?

— Je ne voulais pas que tu le prennes mal. C'est juste que…

Il secoua la tête, le nez plissé, apparemment incapable de trouver les bons mots. Au lieu de cela, il lui tendit une fleur singulièrement large, aux nuances de rose et de blancs, et elle rappela à Tooru la floraison des pêchers des mois derniers. Il pensait reconnaître là l'une des fleurs des buissons près de l'écurie.

— Tiens, mets-là derrière ton oreille.

Tooru ne leva pas les yeux de la fleur, stupéfait.

— Si les jardiniers t'avaient attrapé en train de la cueillir, ils t'auraient tapé le dos des mains.

— Mais ils ne m'ont pas attrapé.

— Je ne la toucherai pas.

— Ne sois pas têtu. Là, voilà, mets-la comme ça… voilà.

Tooru était trop déconcerté pour protester quand il sentit des petites mains sales lui attraper les cheveux pour lui faire baisser la tête. Une tige fut gentiment mise derrière son oreille gauche, les pétales effleurant doucement ses cheveux.

Le garçon d'Iwaizumi recula d'un pas, le visage plus rouge que jamais, l'air satisfait de lui.

— Voilà. Maintenant tu es encore plus j… euh. La couleur va bien avec ton pantalon.

Tooru sortit de la rêverie dans laquelle il était coincé, et toucha les pétales du bout des doigts. Il se sentait bizarre et ça l'agaçait. Il ricana.

— Quoi, tu es ma servante ? Tu comptes me choisir mes vêtements à partir de maintenant ?

Le jeune garçon se renfrogna, mais il était clairement plus embarrassé qu'en colère. Il lui tendit la main.

— Je suis Hajime.

Tooru se détourna.

— Je ne crois pas avoir demandé.

— La prochaine fois que je viens ici, dit Hajime, on devrait jouer ensemble.

Un « même pas en rêve » faillit franchir ses lèvres, mais Tooru le retint à temps pour considérer sa proposition. Le garçon d'Iwaizumi ne connaissait pas toutes les cachettes de Tooru, cela rendrait le jeu du loup beaucoup plus amusant. Et s'il se joignait à Tetsurou et Keiji, ils seraient un nombre pair pour une fois. Ils pourraient enfin faire des équipes !

Après un instant de réflexion supplémentaire en faisant la moue, Tooru se décida.

— Tiens, dit-il.

Il lui lança en même temps sa pêche à moitié mangée, et Hajime l'attrapa sans ciller. Il fit par contre une grimace au contact du jus qui lui dégoulinait sur la main.

— Si tu gardes le noyau au centre, et que tu me le montres la prochaine fois, alors je jouerai avec toi. Si tu le perds, je ferai comme si on ne s'était jamais parlé. Compris ?

Il savait qu'il était puéril et déraisonnable : tout ce qu'on lui avait appris à ne pas être. Mais ce froncement de sourcils concentré, et cette trace presque effacée de terre sur l'arrête de son nez faisait monter quelque chose en lui : un quelque chose qui lui donnait envie de s'élancer dans le verger à grands cris, de se rouler dans les feuilles mortes et de courir jusqu'à ce qu'il soit en sueur et que ses jambes refusent d'avancer. Cela lui donnait envie d'embêter et de taquiner ce garçon qui regardait le fruit à demi mangé comme s'il s'agissait d'une précieuse promesse. Il regrettait en partie d'avoir établi la règle d'attendre la prochaine fois, mais il ne pouvait pas laisser Hajime penser qu'il jouerait avec n'importe qui.

Hajime n'avait pas l'air de trouver cela aussi ridicule. Il hocha la tête, l'air sincère, apportant la pêche contre lui.

— D'accord.

Il ne put s'empêcher de lui dire :

— Et je m'appelle Tooru.

Hajime le regarda avec une expression étrange, un semblant de sourire s'affichait sur ses lèvres.

— Je sais.


J'espère que pour l'instant l'histoire vous plaît ! Je sais pas si vous avez remarqué, mais bon je pense que c'est quand même évident : cette fic est un bon slow burn :))