— Non, non, Tobio-chan. C'est n'importe quoi, n'importe quoi !

Le visage de Tobio ruisselait de sueur. Il respirait bruyamment et son bras d'épée tremblait. Cela faisait maintenant trois heures qu'il s'entraînait avec son katana, des poids supplémentaires accrochés aux poignets. Même Tooru, qui depuis enfant avait l'habitude de ces entraînements, aurait été exténué à sa place.

Mais ses mouvements ne ralentissaient pas, il ignorait l'épuisement comme s'il s'agissait d'un détail sans importance. C'était l'une des raisons pour lesquelles Tooru aimait ce garçon comme son frère : il ne savait jamais quand s'arrêter.

— Tu mets trop de force dans tes coups transversaux. J'apprécie ton enthousiasme, mais ce serait très facile de les contrer. Allez, Tobio, c'est la base.

— Je suis désolé, ma technique est brouillonne aujourd'hui.

Tobio s'essuya le front avec son avant-bras, puis soupira de frustration. La fatigue se lisait dans ses yeux. Il ne demanderait jamais une pause de lui-même : non, il était trop têtu pour cela. Il préférerait s'entraîner jusqu'à tomber sous le coup d'une insolation.

Alors, Tooru le devança. Il tapa des mains, lui aussi couvert de sueur.

— Très bien, il est temps de faire une pause.

L'atmosphère étouffante n'aidait pas. Le soleil était sans merci, et cette chaleur pesait fortement sur Tooru. À cet instant, il ne désirait rien d'autre qu'un grand verre d'eau. Des rafraîchissements leur feraient le plus grand bien à tous les deux : cela apaiserait les muscles tremblants de Tobio, et remplacerait la sueur qui imprégnait le dos de Tooru.

Tobio secoua la tête, ses mèches noires collées contre son front trempé.

— Je vais bien, dit-il.

Tooru dut se retenir de lever les yeux au ciel.

— Oui, toi peut-être, mais je n'ai plus de voix à force de te crier dessus depuis ce matin.

— Je vais continuer de m'entraîner, insista Tobio, tu peux partir.

Tooru plissa les yeux. Tobio se reprit, avec hésitation :

— Ce n'était pas un ordre.

— J'espère bien que non.

Il baissa la tête, docile comme l'étaient les gens bêtes comme lui. Après un long soupir, Tooru passa un bras autour du cou trempé du garçon, se rapprochant de sorte que leurs têtes se touchent doucement.

— Tu n'atteindras jamais mon niveau si tu n'écoutes pas mes conseils.

Tobio fronça les sourcils, puis hocha la tête.

— Oui, Oikawa-san.

— J'aime quand tu es aussi obéissant, roucoula Tooru, dis-moi que je suis le meilleur.

— Tu es le meilleur.

Il ne sourit pas quand il le dit. Il n'y avait aucune hésitation, aucune timidité, parce que (Tooru le savait) il pensait chacun de ses mots. Tobio vénérait le seigneur qui lui faisait face comme s'il s'agissait d'une idole, et l'affection que Tooru ressentait en retour à son égard était déconcertante. Le sentiment réchauffa quelque chose dans sa poitrine, et ses joues également qui prirent une teinte rosée.

C'était un sentiment qu'il voulait partager, alors il sourit en regardant derrière lui. Tetsurou se prélassait sous la passerelle extérieure couverte : son yukata d'été découvrait son torse, le bas attaché à ses cuisses. Tetsurou n'avait apparemment que faire de déclencher un scandale. Une de ses jambes pendait au bord de la passerelle : il se rafraîchissait paresseusement à l'aide d'un éventail à motifs, un qu'il avait sans doute volé dans la chambre de Tooru. Son attention papillonnait entre le combat, et la sieste qu'il était en train de faire tel un chat à l'ombre d'un érable.

À présent, ses yeux plissés étaient plus ou moins ouverts, et il porta son regard vers eux avec l'air excédé de quelqu'un qui avait déjà assisté de nombreuses fois à pareille scène.

Tooru donna un coup de coude à Tobio.

— Encore une fois. Pour que Tetsu-chan l'entende.

— Tu es le meilleur.

— Allez, Tooru. C'est cruel, même de te part, lança Tetsurou, un sourire paresseux et sournois s'étirant sur ses lèvres.

Tooru claqua sa langue contre son palais, et regarda Tobio avec des yeux de biche.

— Suis-je cruel, Tobio-chan ?

La réponse fusa.

— Non.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que tu es le meilleur.

Tooru se retourna tout sourire vers Tetsurou, qui secouait la tête.

— Je suis désolé que tu en sois là Kageyama. Il t'a corrompu bien trop tôt.

— Il n'est jamais trop tôt pour faire de grandes choses.

Tooru sourit et ébouriffa les cheveux de Tobio.

— Je me souviens quand tu étais encore tout mignon. Tu voulais dormir avec moi parce que tu avais peur de ton ombre.

Ses yeux s'écarquillèrent à ces mots, et il rougit jusqu'au bout des oreilles.

— Ce n'est pas vrai.

— Tetsu-chan, regarde comme il devient tout sérieux.

Tooru rit, amenant Tobio vers son ami d'enfance. Il le secoua, un peu violemment, appréciant le fait que Tobio le laissait faire tout ce qu'il voulait.

— Qui t'as appris à être comme ça ? Quelles horribles choses t'ont-ils apprises dans ce village au milieu de nulle part ?

C'était à peine plus qu'un village en réalité. Une ville insignifiante qui arrivait contre toute attente à conserver des frontières stables. Pleine de parias et de gens inintéressants qui arrivaient pourtant, avec des promesses de lait, de sucreries, et de la compagnie d'enfants sales et de basse extraction, à attirer Tobio loin du château d'Aoba Johsai.

Tobio grimaça.

— J'aime bien Karasuno.

— Oui, oui. Mais tu m'aimes encore plus.

Le sourire de Tooru vacilla légèrement :

— Pas vrai ?

Tobio fronça les sourcils de plus belle.

— Pourquoi devrais-je avoir une préférence ?

— Oh, je vois. Tobio-chan est amoureux, c'est ça ? C'est ça que tu ne veux pas me dire ?

Il rougit, son air renfrogné se transformant en une moue agacée.

— Non, c'est faux.

Tooru ne savait que penser de cette découverte : Tobio avait trouvé un endroit qu'il semblait préférer à ici. Cela lui laissait un arrière-goût amer dans la bouche, et lui nouait l'estomac. Il savait ce qu'était ce sentiment, mais il ne voulait pas lui donner un quelconque pouvoir en le nommant. Au lieu de cela, son sourire se transforma en rictus, et il fixa Tobio comme il avait vu les garçons d'écurie regarder les servantes alors qu'elles décortiquaient le riz en dehors des cuisines.

— Il n'y a pas d'autre explication ! Allez, Tobio-chan. Allons nous trouver à boire, et après je veux que tu me racontes tout !

À ses mots, Tetsurou se tourna, son yukata dénudant totalement son épaule au passage. C'était une forme de renvoi de sa part, et Tooru prit soudainement conscience du poids de ses propres vêtements alors qu'il partait. Il enleva son haut, même s'il savait sa peau vulnérable aux rayons du soleil. Mais il faisait très chaud, et même à présent sa poitrine lui semblait beaucoup trop comprimée. La peau de son torse était humide, il utilisa donc le vêtement qu'il venait de retirer pour s'essuyer : il sécha de la même façon sa nuque et ses bras. Il jeta le tissu au sol une fois qu'il eut fini ; un servant le ramasserait pour nettoyer plus tard.

Tobio le suivait d'une allure moins rapide, le regard rivé sur ses pieds, les sourcils froncés, plongé dans ses pensées. Les poids étaient toujours attachés à ses poignets, mais il ne fit rien pour les enlever. La puberté commençait déjà son œuvre : ses muscles s'allongeaient et se fortifiaient. Il marchait pieds nus : une mauvaise habitude qui le suivait depuis l'enfance. La poussière sèche du terrain d'entraînement s'incrustait en une couche brune sous la plante de ses pieds. Il ressemblait à un de ces paysans qui vendait leurs marchandises, et Tooru dut se mordre la langue pour ne pas le réprimander. C'était un agacement déplacé, il le savait, et il cherchait à rediriger cet agacement vers un but plus productif. Attaquer Tobio avec une épée de bois était l'une de ces méthodes, mais malgré cette matinée d'entraînement, cet excès d'énergie néfaste ne s'était pas dissipé.

Ils atteignirent le puits, et après quelques efforts l'eau leur arriva des profondeurs de la terre, fraîche et propre. Le sceau de bois revint à moitié rempli, et Tooru passa à Tobio un gobelet.

Quand l'eau atteignit ses lèvres, il se retint de tout avaler d'une traite : c'était incroyablement rafraîchissant, et sa gorge sèche en avait terriblement besoin. Tobio examinait son propre gobelet d'un regard intense, sans pour autant y tremper les lèvres. Tooru se demandait parfois si Tobio était capable d'agir sans cette intensité caractéristique.

Après un moment de silence, au cours duquel Tooru le laissa reprendre ses esprits, il prit la parole :

— La prochaine fois que tu vas défendre la frontière, dit-il lentement, intriguant suffisamment Tooru pour qu'il s'arrête momentanément de boire, je pourrais venir avec toi ?

Une panique instinctive s'empara aussitôt de Tooru, un refus qui lui arriva presque aux lèvres. Aller défendre la frontière pouvait impliquer bon nombre d'ennemis d'Aoba Johsai. Oui, il y avait une mince chance pour qu'ils ne se battent que contre de simples bandits, des groupes de brutes qui s'en prenaient à plus fort qu'eux (et qui représentaient rarement un danger), mais il y avait aussi une chance que…

Shiratorizawa.

Tooru dut réprimer un frisson qui menaçait de le submerger lorsqu'il pensa à Tobio, son Tobio, en train de se battre contre l'un de ses monstres.

Contre le bâtard.

Mais les yeux de Tobio, qui s'était légèrement terni avec l'âge, étincelaient d'espoir. Tooru, nostalgique, se mordit la lèvre.

— Tobio-chan, je sais que j'ai dit qu'il n'était jamais trop tôt pour faire de grandes choses, mais c'est un peu…

Les doigts de Tobio se resserrèrent sur son gobelet.

— Tu n'as que deux ans de plus que moi.

— Oui, mais j'ai été préparé à ce genre de situation quasiment depuis ma naissance. Tu as touché une épée pour la première fois à treize ans.

Prodige ou pas, lui murmura une voix mesquine de son esprit qu'il fit taire instantanément.

Tobio posa son gobelet au bord du puits pour pouvoir s'exprimer avec ses mains, sa voix s'élevant avec passion :

— S'il te plaît, laisse-moi y aller avec toi. Je n'interviendrais pas. Je ne te dérangerais pas. Je veux juste voir comment c'est.

Tooru soupira, en déposant son propre gobelet à côté de l'autre.

— Il y a d'autres moyens d'acquérir de l'expérience. Tu sais qu'il y a des tournois en ville, et même si je ne tolère pas les paris, je suis sûr que tu pourrais tous les battre les yeux fermés…

— Oikawa-sama.

La bouche de Tooru s'assécha. Il détestait entendre cette marque de respect venir de Tobio. Il détestait ça.

(Parce qu'il avait beau prétendre le contraire, leur différence sociale l'irritait, comme le cuir d'une selle mal ajustée lui battant les cuisses.)

— S'il te plaît.

Il ne restait des parents de Tobio que des tombes profondes et anonymes à l'orée de la forêt… Que penseraient-ils ? Cracheraient-ils à ses pieds parce qu'il osait considérer cette proposition ?

Mais il n'était pas le père de Tobio, ni même son frère de sang. C'était son mentor : son rôle était de le former, dans l'espoir qu'un jour Tobio deviendrait une force invincible, un samouraï prêt à massacrer quiconque oserait lever la main sur l'un des seigneurs de ce royaume. C'était ce qui avait été ordonné au moment où on le sortit de la boue, quand il en avait fait le serment devant le propre mentor de Tooru. Comment pourrait-il apprendre s'il ne rencontrait jamais de difficultés ? Comment pourrait-il avoir conscience du danger s'il ne le voyait pas de ses propres yeux ?

(Ce n'est pas à toi de le protéger.)

Tooru se redressa.

— Tobio-chan, dit-il en levant le menton.

Tobio l'imita.

— Je suis ton commandant. Tu comprends cela, n'est-ce pas ?

Un hochement de tête vif répondit à la question.

— Bien sûr.

— Donc, si je te prends avec moi à la frontière, dit-il en baissant la voix, tu fais exactement tout ce que je te dis. On est d'accord ?

Tobio restait sans voix. Il se contenta de hocher la tête, les épaules tremblantes, les yeux brillants. Le cœur de Tooru débordait de joie, et il sourit.

— Bon garçon.


Maintenant

Il était tellement emmitouflé dans ses vêtements qu'il avait du mal à plier les bras. À son grand regret, il devait laisser son visage découvert pour qu'il puisse être entendu de tous. Du haut de son cheval, il donnait les ordres : pour un voyage aussi long et ardu que celui-ci, d'innombrables préparatifs étaient nécessaires. Ils devaient apporter des semaines entières de provisions dans des chariots, plus des chevaux et des armes de remplacement, ainsi que le personnel nécessaire pour pouvoir s'en occuper. Néanmoins, il devait garder une petite expédition, ce qui impliquait que tout le monde, même les nobles, devrait participer aux corvées.

Ces quelques semaines allaient être très longues.

— Tetsu-chan, tu veux bien me tenir mon cheval ? dit Tooru en rassemblant les rênes pour les lui donner.

Tetsurou, lui même sur son cheval, les prit et observa Tooru descendre de sa monture.

— Tu as du mal à être insupportable de là-haut ? Je trouvais pourtant que tu y arrivais très bien.

— Oh chut, le coupa Tooru. Il nous manque quelqu'un de légèrement important, et malheureusement nous ne pouvons pas partir sans lui.

— Hmm, dit Tetsurou en regardant l'activité alentour. Ça fait un moment que je n'ai pas vu le jeune seigneur Iwaizumi.

Tooru renifla dédaigneusement.

— Il se prélasse et me laisse faire tout le travail.

En vérité, les préparatifs, qui s'étaient étalés sur ces derniers jours, avaient déjà été réglés pour laisser à Karasuno le temps de se reposer. Mais que penseraient leurs compagnons de route si Iwaizumi était introuvable, et négligeait ses devoirs avant même que le voyage n'ait commencé ? Selon lui, ils auraient l'air paresseux et mal-organisés. La confiance était primordiale s'ils voulaient tous rentrer en un seul morceau : ils ne pouvaient déjà se permettre de laisser les hommes douter de leur résolution.

— Comment ose-t-il, répondit Tetsurou sans grande conviction. Eh bien, je ferais de mon mieux pour tout superviser en ton absence. Avec un peu de chance, ça ne tournera pas au désastre.

Tooru aurait préféré que Tetsurou ne soit pas hors de sa portée, pour pouvoir le frapper. Il dut se contenter d'un regard noir, puis s'en alla en direction de la cour centrale et du donjon. Il dut se frayer un chemin à travers les hommes et les femmes qui chargeaient des sacs de riz et de haricots séchés dans les chariots tirés par des bœufs d'attelage. Plus d'une fois, il eut à éviter le balancement des queues des chevaux : ces animaux battaient leurs sabots et tressaillaient d'une énergie puissante, leurs souffles créant une fumée qui se mêlait à l'activité ambiante. Tout était fin prêt, mais ils ne pouvaient partir sans l'ordre de leur seigneur. Il avait disparu peu après le rassemblement à l'aube, et n'avait pas été revu depuis. Tooru n'avait pas la moindre idée d'où il avait pu se terrer. Peut-être Iwaizumi avait-il fait ce que Tooru n'avait pu se résoudre à faire ; peut-être avait-il décidé de se complaire dans un harem de concubines, et elles étaient occupés à souhaiter un adieu passionné à leur maître.

Il considéra cette idée : si Iwaizumi se satisfaisait du corps des autres, peut-être ne désirerait-il jamais celui de Tooru. Et pourtant, il avait du mal à imaginer Iwaizumi ne pas être totalement prude, condamnant toute forme de plaisir charnel avec dédain, trouvant son plaisir uniquement dans la chaleur de sa propre main.

Il n'eut pas à s'attarder sur ces considérations, car au moment où il passait les portes pour entrer dans les jardins, le jeune seigneur lui passa devant sans un regard. Un bref moment de surprise le fit s'arrêter dans son élan : Iwaizumi ne l'avait pas remarqué, aucun signe n'indiquait qu'il l'avait vu alors que le contraire était impossible. Pourquoi l'ignorait-il ? Pour quelle raison ?

Il retrouva vite ses esprits, et attrapa le coude d'Iwaizumi, puis émit un grognement quand il se fit repousser. Il voulut souligner l'hypocrisie du geste, mais il remarqua l'aura négative qui enveloppait Iwaizumi comme un nuage. Son corps était complètement tendu, et pendant un court instant la peur fit hésiter Tooru. Mais avant que cette incertitude absurde ne le fasse douter un instant de plus, sa main agrippa l'épaule d'Iwaizumi pour le forcer à lui faire face.

— Et où étais-tu passé ? demanda-t-il, levant le menton pour rendre encore plus évidente leur différence de taille.

Ça te regarde pas, cracha Iwaizumi, la voix venimeuse.

Cette réponse fit reculer Tooru comme s'il était face à une vipère : pour la première fois, Iwaizumi était ouvertement hostile. Il était rarement plaisant, mais il n'était jamais montré plus qu'une colère frémissante.

L'effet fut immédiat. Comme si ses doigts avaient touché du fer rouge tout juste sorti des braises, Tooru retira sa main en tressaillant. Avant qu'il ait eu le temps de réagir, Iwaizumi disparaissait déjà au milieu de la foule, ne devenant qu'une silhouette filant sans même avoir dit au revoir.

Il est parti.

Tooru, indigné, fronça les sourcils. Ses pieds refusaient de coopérer, comme s'ils étaient ancrés au sol. Il sentit un bref quelque chose dans sa poitrine, comme un certain malaise. Que venait-il de se passer ? L'une des concubines imaginaires d'Iwaizumi avait-elle été trop effrontée ? Cela ne pouvait décemment pas être de la faute de Tooru : ils s'étaient à peine échangé un mot depuis la nuit où ils avaient partagé leur chambre. Le lendemain avait été silencieux : quand Tooru s'était réveillé, le matelas à côté de lui était froid, la chaleur d'un autre corps absente depuis longtemps.

Le stress peut-être ? N'avait-il pas pris son déjeuner ? Ou avait-il mangé quelque chose de désagréable ? Les possibilités étaient infinies, et Tooru pouvait passer sa matinée à faire des hypothèses, à tout analyser et réanalyser, ses pensées allant vers l'éclat de ses yeux sombres, emplis d'une émotion innommable les rendant farouches et désespérés.

— Ce n'est pas à cause de toi, dit une petite voix, soudainement à ses côtés.

Il faillit sursauter, mais se retint juste à temps. Il baissa les yeux, trouvant sans surprise le visage fin d'Hitoka qui regardait l'endroit que venait juste de quitter son seigneur.

— Comment peux-tu en être aussi sûre ?

Elle tira sur sa manche pour qu'il se penche et qu'elle puisse ainsi plus facilement lui murmurer dans l'oreille :

— Le jeune seigneur rend souvent visite à son père alité, souffla-t-elle d'une voix pleine d'une tristesse résignée. Je suppose qu'il voulait lui dire au revoir, puisque personne ne sait si le daimyo sera encore là pour voir le retour de son fils.

Il s'écarta, les yeux baissés, et ce n'était pas par respect pour son rang cette fois-ci. Le daimyo — Tooru n'avait que peu pensé à ce beau-père qu'il n'avait toujours pas rencontré. Il lui arrivait d'oublier jusqu'à son existence.

« Les jours d'Iwaizumi sont comptés », lui avait dit un jour son propre père comme s'il discutait du temps qu'il faisait. Cela faisait une éternité. « Une maladie, les médecins n'en savent pas plus. Mais chaque jour, il tousse plus de sang. Il n'en a pas pour longtemps. »

La mort faisait partie de la vie, mais Tooru n'en avait pas fait l'expérience depuis celle de son grand-père maternel il y a des années. Mais celle-ci n'avait surpris personne, et il avait bien vieilli. C'était dans l'ordre des choses. Mais dans le cas présent, c'était un homme relativement jeune qui laissait derrière lui l'immense fardeau d'une faction sur les épaules de son fils. Sa mort serait une énorme perte, et ce sur de nombreux points.

Iwaizumi aimait-il son père ? Est-ce que sa mort apporterait des larmes à ses yeux, un vide dans sa poitrine ?

(Comme l'amour que j'éprouvais moi aussi, avant de devenir une marionnette vivante.)

— Il était de mauvaise humeur, dit Tooru. Le daimyo est-il sur son lit de mort ?

— Non.

Hitoka secoua la tête.

— Le seigneur a des bons jours et des mauvais jours… Aujourd'hui, c'était l'un de ces derniers. Bien entendu, je n'ai jamais été autorisé à le voir. Ce sont les autres qui m'ont dit tout ça.

À ce moment, un vif sifflement retentit, qui fit sursauter Hitoka et tressaillir plus d'un cheval inquiet. Un appel fut lancé de l'avant jusqu'à se propager à tout le convoi. Les dernières selles furent bouclées, et les hommes et femmes restants montèrent sur leur cheval, les servants superflus se retirant pour les regarder d'une distance raisonnable.

— Il semblerait que nous partions, murmura doucement Tooru.

Il allait devoir marcher jusqu'à l'avant de la colonne pour retrouver Tetsurou et son cheval.

Hitoka sembla hésiter un moment, avant de lui tendre un petit paquet. Il le prit, n'ayant aucune idée de son contenu. Ses joues étaient roses, et elle s'inclina.

— Bonne chance, Oikawa-sama. S'il vous plaît, rentrez sain et sauf.

Il regarda le paquet entre ses mains.

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est, euh, des gâteaux de riz. Avec de la pâte de haricots rouges à l'intérieur. Juste un petit quelque chose de sucré pour aller avec votre repas ce soir.

Il leva les sourcils.

— Tu as fait ça toi-même ?

Sa bouche se tordit.

— O-Oui, mais ne vous inquiétez pas ! Je ne suis pas une mauvaise cuisinière, je vous promets qu'ils sont comestibles !

Une chaleur se répandit dans sa poitrine à cet instant, une affection tangible qui apporta un sourire sincère sur ses lèvres (ce qui était chose rare ces jours-ci). Il s'avança pour prendre l'une de ses mains glacées.

— Hitoka chan, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée ici.

— Mon seigneur ?

Il s'agenouilla ensuite, et, n'ayant que faire de qui les regardait, déposa un baiser sur le dos de sa main. Il se redressa et lui fit un clin d'œil. Suite à cela, ses yeux brillaient et elle avait l'air d'avoir du mal à rester consciente.

— Je ferais de mon mieux pour ramener tout le monde sain et sauf. Je te prie de t'occuper de ce château jusqu'à ce que je rentre.

Elle prit une grande inspiration, clignant des yeux rapidement, bouche bée.

— Je… bien sûr. Il sera comme quand vous l'avez quitté.

Elle était servante, et une qu'il avait connue depuis un peu moins d'une quinzaine de jours. Mais elle était un coin de chaleur ici, un qui resterait même quand Tetsurou repartirait dans leur royaume. Elle était devenue une amie, même s'il n'osait prononcer le mot.

Au lieu de cela, il sourit, et se retint de lui ébouriffer les cheveux.

— Je ne m'attendais à rien de moins.


Il y avait un avantage à voyager en plein hiver : la saison avait été sèche, ce qui voulait dire que la route qu'ils suivaient n'était ni poussiéreuse (comme c'était le cas les mois d'été), ni glissante et boueuse comme lors de la saison des pluies. Les roues de leurs chariots suivaient les traces déjà creusées dans la terre gelée, mais il arrivait que les animaux perdent l'équilibre sur une surface glacée. La route droite et fragile était bordée par le gel, qui emprisonnait l'herbe marron. Les arbres qui déployaient habituellement leurs feuilles verdoyantes étaient nus, leurs branches essayant vainement d'atteindre le ciel de leurs doigts de bois. De temps à autre, ils passaient devant un bosquet d'arbres parés d'aiguilles éternellement vertes, mais dans l'ensemble, le paysage se résumait en un amas de marron, de gris et de bleu effacé.

Tooru se serait ennuyé s'il n'avait pas l'habitude de voyager. Il savait comment s'occuper l'esprit. Et en temps normal, chevaucher aux côtés de Tetsurou aidait beaucoup, car c'était un vrai joueur : il pouvait créer un jeu à partir d'un rien. Énigmes, tourne-langues et jeux de mots ; c'était également un maître du shiritori, même s'il gardait ce dernier pour détendre l'atmosphère lorsque c'était nécessaire. Il accompagnait ces jeux de conversations anodines, quelques anecdotes et des histoires, que Tooru était libre d'écouter ou de commenter s'il le souhaitait.

C'était ce qu'il se passait habituellement, mais aujourd'hui leur routine se trouvait quelque peu modifiée, et dire qu'il était agacé serait un euphémisme.

Il était à l'avant, la place d'un jeune seigneur ; Iwaizumi à sa gauche, légèrement plus en avant, et le plus au bord de la route possible. Il était aux côtés de Sawamura, avec lequel il n'échangeait pas un mot, ou alors pas assez fort pour que Tooru les entende depuis son cheval. Tetsurou était à sa droite, assez proche pour qu'il puisse le pousser de sa monture s'il le voulait. Et il l'avait sérieusement envisagé. Parce qu'il n'aurait pas invité Tetsurou s'il avait su qu'il serait ignoré de la sorte durant tout le voyage. Bokuto, un homme simple qui utilisait apparemment une importante quantité de graisse animale pour coiffer ses cheveux d'une manière affreuse, avait l'entière attention de Tetsurou. Il l'avait eu après seulement cinq minutes de trajet sur la vieille route et au début, Tooru n'en avait pas fait cas. Il s'était dit qu'au bout d'un moment, Bokuto aurait dit tout ce qu'il avait à dire et qu'il partirait.

Sauf qu'à présent, au vu de l'avancée du soleil dans le ciel, cela faisait au moins deux heures. Deux longues heures à écouter Bokuto parler, de tout et de rien, de choses qui n'avait absolument rien à voir avec eux (sa nourriture favorite, son talent autoproclamé du maniement de la lance), et le pire était que Tetsurou ne faisait rien pour l'arrêter. En fait, il n'avait pas arrêté de sourire pendant toute la conversation. Tooru supposait qu'il ne s'en rendait pas compte, mais il souriait et riait plus qu'il ne le devrait. Tooru ne pouvait que fusiller du regard le crâne devant lui, comme s'il espérait que sa colère y fasse un trou.

— Je suis désolé, Daichi te l'a volé.

Tooru cligna des yeux, et tourna la tête… ah Sugawara. Un renard dans un troupeau de moutons. Ses yeux avaient la couleur d'un bois chaleureux, et sous l'un d'eux se trouvait un grain de beauté. Il tenait les rênes de son cheval si lâchement que Tooru avait l'impression qu'il n'aurait aucun mal à contrôler l'animal en se passant des rênes ou d'une selle. (Avait-il toujours était comme ça ? Cela ne faisait pas plus de cinq ans, mais Tooru n'en avait aucun souvenir.)

— Qui ?

Sugawara inclina la tête, le sourire sur son visage faussement chaleureux.

— Ton mari.

Tooru regarda devant lui le dos des deux hommes côtes à côtes.

— Pas besoin de s'excuser. Il paraît que c'est sain pour des époux d'être séparés de temps en temps.

— Je suis d'accord. Mais, répondit-il, son sourire s'agrandissant, les yeux pétillants, à ce que j'ai entendu cela ne fait que quelques semaines, n'est-ce pas ? Assurément, vous ne vous êtes pas déjà lassé l'un de l'autre.

Tooru resta silencieux, et serra les dents.

— Je me souviens de toi, quand tu venais adolescent à Karasuno, continua Sugawara comme si le silence délibéré ne le gênait pas le moins du monde. Je crois que nous n'avions pas eu l'occasion d'avoir une conversation. Pas assez longue pour vraiment se connaître du moins.

Tooru n'avait jamais sciemment rendu visite à Karasuno que pour y chercher son protégé, sale, et hors d'haleine après avoir couru dans les allées. Kageyama s'était rapproché des enfants là-bas. Même s'il ne voulait pas l'admettre, c'était assez évident. Il partait de la forteresse d'Aoba Johsai en suivant le sentier connectant les deux factions : de longues heures durant lesquelles il restait sur le côté de la route pour laisser les chariots passer. Ces voyages étaient souvent spontanés, quand Tooru était pris par des réunions du conseil, ou trop occupé pour lui apprendre l'escrime. Sa responsabilité était donc d'aller le chercher le jour suivant, un deuxième cheval derrière le sien pour ramener sa pupille à la maison.

(Bien-sûr, cela remontait à très loin.)

Et même s'il n'avait jamais eu l'intention de devenir l'ami des paysans qui vivaient là-bas, il avait appris à se faire des amis là où il pouvait. Alors il avait fureté. Il avait appris leurs noms, l'organisation précaire de leur hiérarchie. De cette façon, il devint tout d'abord l'ami de Sawamura, le prétendant au titre de chef de faction. Il ne se souvenait que vaguement de cheveux argentés. Il avait des fragments de souvenirs ; Sugawara toujours en arrière-plan, courant derrière les petits villageois comme s'il était leur gardien.

— Je me souviens aussi de toi. Le fils du charpentier, n'est-ce pas ?

Sugawara hocha la tête.

— C'est ça.

Tooru s'autorisa un léger sourire : un avertissement.

— Et où est-ce qu'un fils de charpentier a-t-il appris à monter comme ça ?

Il y eut un moment de silence, très rapide au cours duquel Sugawara écarquilla les yeux. Il tourna ensuite de nouveau son regard devant lui, et répondit comme si les mots de Tooru avaient été masqués par le vent :

— Je pense que Daichi a assez monopolisé ton mari. Je vais le chercher.

— Ce n'est pas nécessaire.

— J'insiste. Viens.

Il éperonna son cheval avant que Tooru ait eu le temps de protester, et avec un soupir d'exaspération, il le suivit. Le rire de Tetsurou retentit derrière eux, sans aucun doute dû à une remarque de son nouvel ami, et l'absence de Tooru ne se fit pas remarquer. Très bien. Tetsurou n'était plus autorisé à partager les gâteaux de riz d'Hitoka avec lui.

En un instant, Sugawara arriva entre les deux chevaux, touchant l'épaule de Sawamura pour l'interrompre en pleine phrase. Il se retourna, l'expression impérieuse, pour trouver le sourire sincère qu'affichait Sugawara (la différence entre ses sourires était flagrante, et Tooru nota un nouveau point commun entre eux.)

— Va moins vite. Je dois te parler, dit Sugawara sans attendre de réponse avant de faire ralentir son cheval.

Sawamura obéit immédiatement, lançant un regard d'excuse à Iwaizumi. Un léger hochement de tête lui répondit. Puis il fixa Tooru, et ce dernier dut prendre sur lui pour ne pas rebrousser chemin et rentrer de là où il venait.

— Je suppose que ce n'était pas ton intention de me rejoindre, dit doucement Iwaizumi, ses yeux sombres allant vers la route.

Tooru restait à un mètre derrière, à sa droite.

— En effet, confirma-t-il.

Il regarda devant lui : les virages, le paysage au-delà des nombreux arbres effeuillés, et plus loin, la vue de montagnes couvertes de neige, leurs sommets cachés par les nuages.

— Encore combien de temps avant que la route ne se sépare ?

— Sawamura dit qu'on y sera en milieu d'après-midi, et que nos guides nous attendent là-bas.

— Je ne comprends pas pourquoi on a besoin de guides.

Tooru leva la tête avec dédain :

— On sait où se trouvent les villages. Et Aone a proposé de nous rencontrer, non ?

— Ces hommes viennent des contrées du nord, répondit Iwaizumi sur un ton beaucoup plus bas. Ils savent où sont les raccourcis. Je ne sais pas toi, mais je ne tiens pas spécialement à dormir dans le froid plus que de nécessaire.

Le froid était violent, leur mordant le nez et les joues. C'était un grand effort de bouger les lèvres : le vent les avait engourdies. Il se mit à penser à la nuit qui les attendait, s'ils n'arrivaient pas à atteindre une ville avant le crépuscule… Si tout se déroulait comme prévu, ils n'auraient pas à camper. Mais dans quelques semaines, les villes sur leur route se feraient de plus en plus rares ; et ce serait inévitable. Il n'aurait que des peaux d'animaux pour se protéger du vent glacial, coincé dans une tente avec Iwaizumi, dormant une fois de plus à ses côtés.

— À propos de ce matin, commença Iwaizumi, gêné.

Il avait visiblement du mal à s'exprimer, ouvrant sa bouche pour la refermer plus d'une fois. Tooru attendit, déconcerté.

— J'ai déversé ma colère sur toi, dit-il finalement sans regarder Tooru dans les yeux. Je n'aurais pas dû.

— Tu t'excuses ?

— Non. Je reconnais seulement que c'était injuste.

Tooru pouffa.

— Quelle noblesse.

— Tu aurais préférait que je ne dise rien ?

— Parle-moi de ton père, lâcha Tooru, se mordant la langue dès que les mots eurent quitté ses lèvres.

Il n'avait pas prévu de poser une question de la sorte. Il n'avait même pas réalisé qu'il était curieux. Mais maintenant qu'il l'avait demandé, il aurait voulu reprendre ses mots, seulement pour s'épargner l'expression qu'arborait Iwaizumi à présent.

C'était le chagrin, c'était le deuil. C'était son propre visage lorsqu'il avait quitté Aoba Johsai, laissant derrière lui tout ce qu'il connaissait.

— Qu'est-ce que tu veux savoir ? dit Iwaizumi, après un long silence.

Il y avait une certaine réticence, certes, mais il n'avait pas immédiatement rejeté sa requête. Si quelqu'un doit faire un putain d'effort, autant que ce soit moi. La surprise fut telle que le cerveau de Tooru n'eut pas le temps de bien réfléchir à la question avant de la poser.

— Il ne t'aime pas autant que tu l'aimes, n'est-ce pas ?

Ah. Une nouvelle bourde de sa part. Il vit la rage sur le visage d'Iwaizumi le faire froncer les sourcils.

— Pourquoi ne m'aimerait-il pas ? Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu ne sais rien de ma famille.

— Je pensais juste que, répondit Tooru en balayant la remarque d'un geste de la main, un homme qui aime son fils ne le forcerait jamais à se marier.

Iwaizumi secoua la tête avec colère.

— Il chérit sa famille.

— Je n'y crois pas.

— Pourquoi ? Parce que le tien t'a abandonné ?

Tooru se mordit violemment la lèvre, et tourna brusquement la tête pour regarder les troncs défilant sur le côté de la route. Il l'avait mérité. C'était lui qui avait posé la question. Mais il avait quand même envie de pousser Iwaizumi de son cheval.

Le son de sabots frappant la terre gelée, et celui d'un rire distant retentirent derrière eux. Iwaizumi prit une grande inspiration.

— Je suis désolé. Je ne savais pas que c'était vraiment le cas.

De la sincérité. Du regret. Cela suffit à faire se retourner Tooru, qui lui lança un regard glacial.

— Tu le savais.

— Je jure que non. Je pensais que tu adorais ton père.

— Qu'est-ce qui t'a fait penser ça ?

— Parce que c'était le cas avant. Tu parlais toujours de lui avec le plus grand respect.

— Quand est-ce que je t'ai parlé de mon père ?

Il y eut une pause, durant laquelle Iwaizumi sembla chercher Tooru des yeux. Il reprit rapidement.

— Tu lui en veux.

Tooru rit, sans pour autant trouver cela drôle.

— Regarde où j'en suis, chéri, et dis-moi que je n'ai pas toutes les raisons de lui en vouloir.

Iwaizumi se redressa, et il évita son regard.

— C'est pour le bien de nos deux royaumes.

Tooru leva les yeux au ciel, mais personne ne le remarqua.

— Ce sont les mots du daimyo qui sortent de ta bouche.

— Il tient à moi, comme moi à lui. Et c'est dur de le voir dans cet état.

Il déglutit.

— Il est plus fin que tu ne l'imagines. Il saigne de l'intérieur. Il n'y a rien que je ne puisse faire, à part le regarder mourir.

Iwaizumi ne pouvait qu'attendre alors que son père bien-aimé dépérissait, et il l'aimait quand même, malgré tout ce qu'il avait fait. Tooru ne s'imaginait pas être aussi clément.

Il embrassa du regard la route devant eux, et respira une bouffée d'air froid qui lui brûla la gorge.

— Mon père n'aurait que faire de me voir mourir, murmura-t-il.

Il ne porta pas son regard sur les yeux qui le fixaient.

— Je suis déjà mort à ses yeux.