Bonjour fandom mort ! Voici un nouveau chapitre ! Bonne lecture !


— Va-t'en. Tu n'auras rien.

Tooru porta le gâteau de riz à ses lèvres et chercha à atteindre la pâte de haricots avec sa langue. Il savoura son dessert, prenant bien son temps avant d'avaler.

Tetsurou le regardait comme si le creux de sa main renfermait le secret de l'immortalité.

— C'était un cadeau de Yachi-chan ? Je suis sûr que c'est délicieux, souffla-t-il, l'air gourmand.

Tooru lui sourit avant de prendre une nouvelle bouchée.

— C'est en effet délicieux, et tu n'en auras pas une miette.

Tetsurou fit la moue.

— Rapiat.

— Lâcheur.

Tetsurou leva les bras d'exaspération.

— On est parti ce matin ! Comment j'ai pu déjà te négliger ?

— Pourquoi tu ne vas pas t'en plaindre à ton nouvel ami ? Ou peut-être que tu préférerais te le taper ? ricana Tooru, tout en évitant le regard de surprise que son ami lui lança.

— Tooru. Après toutes ses années d'amitié, tu doutes de ma dévotion envers toi ? Tu t'abaisses à une jalousie puérile ?

Ce dernier haussa les épaules, et reprit une bouchée en laissant délibérément échapper un petit bruit de plaisir. Tetsurou se passa la langue sur les lèvres, et Tooru se retint de sourire.

— Ce n'est pas puéril. C'est mon choix de ne pas partager mon dessert avec toi, vu que tu m'as ignoré toute la journée.

Il sourit à nouveau.

— J'espère que ça en valait la peine.

Tetsurou grogna quelque chose d'inintelligible avant de retourner à son assiette, dans laquelle restaient encore quelques bouchées de bouillie d'avoine. Tooru avala le dernier morceau, puis lécha ses doigts encore couverts de riz. Il lui en restait un, et si Tetsurou avait changé d'attitude d'ici demain, il le lui offrirait en récompense au prochain repas. Cela restait de l'ordre de la possibilité.

Il inspira, et profita du fait que son corps encore frigorifié se réchauffait doucement sous le toit de l'auberge. Cette nuit, leur première nuit, ils restaient dans l'auberge d'une petite ville qui se trouvait à une semaine de marche des montagnes de Datekougyou. Ils n'auraient pas toujours cette chance, et seraient parfois obligés de dormir dans la nature. Il était donc très reconnaissant pour cette nuit, pour la tiédeur qui émanait des lanternes et la chaleur ambiante de l'établissement. Ils étaient en sécurité ici, et ce ne serait peut-être plus le cas dans quelques jours.

Leur premier jour de voyage s'était déroulé sans accrocs, et même s'il avait été ennuyeux, l'ennui valait mieux que le danger. Ils avaient continué pendant plusieurs heures, avant d'atteindre l'embranchement de la route en milieu d'après-midi. Là-bas, deux hommes étranges les attendaient. Les deux portaient de grands chapeaux de paille qui couvraient leurs yeux. Ils parlèrent peu, seulement à Sawamura, avant de rejoindre l'arrière du groupe en silence. Tooru ne savait pas ce qui s'était dit, mais le groupe avait continué sur la route de gauche, certainement celle qui menait au Nord. Il avait passé le reste du trajet aux côtés d'Iwaizumi, mais ils n'avaient pas échangé un seul mot jusqu'à ce qu'ils atteignent la ville à la tombée de la nuit.

Un vieux couple et leur fille géraient l'auberge dans laquelle ils s'étaient arrêtés. Ils étaient enchantés de servir la noblesse, et s'affairaient tout particulièrement autour d'Iwaizumi : ce n'était apparemment pas son premier séjour ici, et ils en gardaient un bon souvenir. Par extension, ils étaient très attentionnés à l'égard de Tooru, le nouveau mari de leur protecteur. Il les laissait faire uniquement parce qu'on lui avait servi une bouillie et du lait chauffé à boire. On l'avait ensuite laissé manger tranquillement aux côtés de Tetsurou.

Cependant, il commençait à somnoler une fois rassasié par le goût du sucré des gâteaux de riz et du lait. La chambre qui lui avait été donnée était naturellement faite pour qu'il la partage avec son mari. Avant d'aller se coucher, il demanda aux aubergistes une seconde couverture : il attrapait facilement froid, leur expliqua-t-il. Mais au lieu d'ajouter la couverture au futon posé au centre, il l'apporta à l'autre bout de la pièce et se couvrit avec, sur les tatamis secs. Il était épuisé, et n'avait pas assez d'énergie pour une dispute : il fut donc soulagé qu'Iwaizumi ne lui pose aucune question.

Tooru se retourna lorsqu'Iwaizumi commença à se changer pour des vêtements de nuits. Lui-même retira son pantalon et son haut, qui empestait déjà la sueur et le cheval. Il demanderait aux aubergistes de les lui laver, mais il savait qu'il ne pouvait s'habituer à faire nettoyer ses vêtements si tôt dans leur expédition.

— Iwaizumi.

— Hmm.

Tooru mit une chemise aux tons clairs pour dormir, le tissu doux, mais assez épais pour le protéger contre le froid de l'hiver.

— Que penses-tu de Bokuto ?

Il y eut une pause, le bruit de vêtements que l'on froisse cessa et de la confusion se fit entendre dans la voix d'Iwaizumi.

— Mon capitaine ? Koutarou ?

— Tu en connais un autre ?

Le froissement repris.

— Je ne vois pas pourquoi tu me poserais des questions à son sujet.

Tooru baissa son regard sur ses mains en fronçant les sourcils. Il secoua la tête.

— Oublie. Ça ne fait rien.

— Il t'a offensé ? Ne le prends pas trop à cœur, il est juste comme ça. Ce n'était pas son intention.

Tooru lança un regard derrière lui : Iwaizumi avait changé de pantalon, mais restait torse nu, devant le matelas. Tooru allait se retourner, un sentiment d'inconfort au fond de la gorge, mais... il ne pouvait tout simplement pas. Ses yeux ne voulaient pas bouger. C'était comme si de la sève forçait ses paupières à rester ouvertes : il ne pouvait détourner le regard. La panique fit augmenter son rythme cardiaque. Pourquoi ? Pourquoi tu fais ça ? Mais Iwaizumi était si musclé (mais il le savait déjà, alors pourquoi cela importait maintenant ?). Ses épaules étaient larges, sa peau brune malgré l'hiver. Ses bras semblaient puissants, leur forme perceptible malgré l'obscurité de la pièce. Ses mains (calleuses et larges, les doigts qui avaient tenu les cuisses de Tooru) tenaient à présent une petite bourse de soie, et Tooru l'observa en effleurer le tissu avant de la déposer près de son oreiller. Il ne savait pas qu'il se faisait observer d'une façon si indécente. Tooru savait qu'il agissait de façon indécente, et qu'il devait arrêter, mais il n'y arrivait pas. Même lorsqu'Iwaizumi croisa son regard, il ne pouvait se détourner, mon dieu, il ne pouvait détourner les yeux, pourquoi…

— C'est un homme bon.

Tooru prit une inspiration et ses vêtements sales. Il les mit en boule, se leva et les déposa dans un des paniers du couloir. Il retourna à son lit de fortune à l'autre bout de la pièce pour se glisser dedans, couvrant sa tête afin que ses yeux ne puissent plus le trahir. Le sol nu était dur sous lui, mais c'était bien mieux que l'alternative.

— Bonne nuit.

Sa voix était étouffée par l'épais tissu. Il put voir la lanterne s'éteindre, et la chambre être plongée dans l'obscurité.

— Bonne nuit.


Le plus grand des deux guides s'appelait Tsukishima, et ses yeux pâles et sinistres avaient la couleur de l'or. Sa voix était douce et basse. Il n'adressait la parole qu'à Sawamura et à l'homme qui l'accompagnait, un certain Yamaguchi. De nombreuses clochettes étaient accrochées à la ceinture de ce dernier. Une mélodie jaillissait de chacun de ses mouvements. Tooru n'avait aucune idée de leur potentielle utilité, mais il n'avait entendu personne remettre en cause cet accoutrement.

Aucun des deux ne retira son chapeau de paille, pas même à l'aube, lorsque le soleil n'était pas encore levé.

— La route va se poursuivre dans la forêt, vers le nord-ouest, indiqua Tsukishima à Sawamura, l'air profondément ennuyé. Le chemin est plus étroit et les chariots auront du mal à passer, mais ça devrait être gérable.

— Ça nous fera gagner au moins une journée. Et on a moins de chance de rencontrer d'autres voyageurs, intervint Yamaguchi.

Il était beaucoup plus généreux en sourire que son compagnon.

— C'est une bonne nouvelle. Merci à tous les deux, répondit Sawamura.

C'était un renvoi poli : les deux acquiescèrent avant de retourner à l'arrière. Tooru ne les suivit pas du regard, de peur d'y croiser quelqu'un de désagréable. Jusque là, il avait eu la chance de ne pas entendre le grommellement de la voix qu'il connaissait tant, ni même voir le visage de son propriétaire. C'était le résultat de prudentes manœuvres évasives, qui consistaient à regarder dans la direction opposée à chaque fois qu'une chevelure noir corbeau apparaissait dans son champ de vision. Malheureusement, nombreux étaient les hommes et les femmes les accompagnant dont la chevelure avait cette couleur : il ignorait donc plus de personnes que prévu. Il avait même déjà détourné accidentellement les yeux en apercevant Tetsurou. Mais c'était la meilleure solution, se disait-il.

— On dirait que nous allons devoir camper ce soir, murmura Tetsurou. Trouver une auberge au milieu de la forêt me semble compromis.

C'était la vérité, et Tooru redoutait déjà la tombée de la nuit. Pour plus d'une raison : le fait de devoir dormir sur le sol gelé de la forêt, ainsi que de partager une tente avec Iwaizumi alors qu'il ne s'était pas remis de son propre comportement inexcusable de la veille. La dernière chose dont il avait besoin était de se retrouver à l'étroit dans une tente sans issue possible. Qu'arriverait-il s'il apercevait une partie de l'abdomen d'Iwaizumi et que ses hormones décidaient de le trahir ? Cette simple idée lui fit serrer les rênes de sa jument, qui secoua la tête, consciente de son malaise.

— J'aime bien dormir dehors ! ajouta Bokuto de l'autre côté de Tetsurou.

Tetsurou se tournait déjà pour lui rendre son sourire alors que Tooru levait les yeux au ciel. Il ignora la conversation qui suivit, se concentrant sur la route devant lui. Il essaya de ne pas trop penser à ce qui se passerait une fois la nuit tombée.


Il avait l'impression qu'il allait mourir.

Il ne pensait pas qu'avoir aussi froid était possible. Les frissons qui le parcouraient étaient impossibles à réprimer : il tremblait de tout son corps, ses muscles réclamaient désespérément de la chaleur. Il avait l'impression de ne plus pouvoir respirer. Les peaux d'animaux dont leur tente était constituée bloquaient le vent, mais n'isolait que très peu, et la chaleur émanant de son corps et de celui d'Iwaizumi se perdait dans les quelques ouvertures de la tente. Il se recroquevilla sous sa couverture faite d'un tissu épais doublée de coton. Ils étaient couchés sur une fine paillasse, qui n'empêchait malheureusement pas le froid de se faire sentir. Il avait peur de s'endormir, et de ne jamais se réveiller.

— Oikawa.

Tooru ferma les yeux et grinça des dents, car il savait déjà ce qu'Iwaizumi allait proposer.

— Je refuse.

Iwaizumi grogna.

— Tes dents claquent. J'arrive pas à m'endormir.

— Comment tu fais pour supporter ça ?

— Je résiste bien au froid, grommela Iwaizumi.

Un froissement de tissu se fit entendre, comme s'il arrangeait les draps pour être plus à l'aise.

— Je ne le dirais à personne si c'est à cause de ta fierté ridicule.

Tooru émit un bruit de désespoir et Iwaizumi grogna.

— Ton obstination m'énerve. Je ne te le proposerais pas deux fois.

— Comment un si gentil garçon a-t-il pu devenir quelqu'un comme toi ? siffla Tooru.

Il rêvait du feu de camp sur lequel ils avaient préparé leur dîner, et dont il restait sûrement quelques braises au milieu du camp. Il considéra brièvement aller s'asseoir à côté, mais il avait de bonnes raisons de penser que Kageyama était de garde, et cela n'en valait pas la peine.

— Je pourrais te demander la même chose, rétorqua Iwaizumi.

— Tu sens sûrement mauvais, geignit Tooru.

— On a pas à se toucher. Je sais à quel point l'idée te dégoûte. Juste se rapprocher sera suffisant.

Tooru hésitait encore, et Iwaizumi soupira, fatigué.

— Juste… Viens-là.

Il ne prit pas le temps de réfléchir à ce qu'il faisait avant de rouler sur sa gauche. Une nouvelle couverture fut levée et rapidement enveloppée autour de lui, pour ne pas laisser le temps à la chaleur de s'échapper. Et oh… oh. Il n'avait jamais autorisé une autre personne à entendre le son qui lui échappa. C'était une fournaise sous ces couvertures, semblable à une parcelle de soleil rayonnant sur son fauteuil préféré, et il ne pensait pas avoir un jour ressenti un tel soulagement. Il respira, les yeux fermés de béatitude. Quand il les ouvrit, il réussit à percevoir malgré l'obscurité le large dos d'Iwaizumi devant lui. Il s'était immédiatement retourné. Tooru n'eut pas la force de s'en offenser ; c'était un soulagement supplémentaire : il n'avait pas à partager plus d'air que nécessaire.

— Tu es brûlant, souffla Tooru.

Il essayait de contrôler son traître de corps qui le suppliait de se rapprocher, de coller son visage contre le dos qui était très certainement la source principale de cette chaleur. C'était ce qu'il craignait : il redevenait agité ; sauf qu'à présent la panique était absente, ce qui rendait la situation d'autant plus inquiétante. Le fait qu'Iwaizumi ne sente pas mauvais n'aidait pas : il sentait le cuir et le bois fumé. Une odeur étonnamment agréable.

— Je te l'avais dit. Dors maintenant.

— Tu promets de ne le dire à personne ?

— Qu'est-ce que ça m'apporterait ? Tout le monde sait qu'on est marié. Ils pensent certainement qu'on dort comme ça peut importe ce que je leur dis.

— Personne qui nous verrait ne penserait qu'on est si affectueux, pouffa Tooru.

Iwaizumi resta silencieux, et même le bruit de sa respiration se perdait dans le souffle du vent. Tooru n'aimait pas cela, car il se souvenait s'être rapidement endormi, bercé par ce rythme régulier, la dernière fois qu'ils avaient été contraints de dormir ensemble. Il avança ses doigts, et posa sa paume contre la surface musclée. Où est le dégoût ? Pourquoi n'es-tu pas révolté, Tooru ? Il pouvait à présent sentir sa respiration sans l'entendre. Elle tressaillit un instant à son toucher, et Tooru se souvint soudainement de la nuit dernière, de son incapacité à détourner le regard.

— Tu es sûr de ça ? murmura Iwaizumi, si doucement que les mots furent presque dérobés par le vent.

La respiration de Tooru se coinça dans sa gorge. Il retira sa main, et la porta contre son torse. Son visage s'était réchauffé, et il ne frissonnait plus.

— J'en suis certain.


Il se réveilla affreusement embarrassé.

Il ne pouvait croiser le regard de personne, encore moins celui de son partenaire de tente, alors qu'ils démontaient le camp. Cela n'aidait pas qu'à son réveil, il s'était retrouvé totalement collé contre Iwaizumi, comme une orchidée parasite accrochée à un tronc d'arbre. Le corps de son mari avait été d'une rigidité cadavérique, détournant la tête, la mâchoire serrée. Depuis combien de temps était-il réveillé et supportait-il cela, Tooru n'en avait aucune idée. Il ne savait pas pourquoi il l'avait laissé faire en premier lieu. Et il était en colère, parce que l'alternative serait d'avoir honte, et un homme tel que lui ne devrait jamais ressentir pareil sentiment. Donc il était en colère (embarrassé), et plus d'une fois dans la matinée il lui répondit méchamment, sans jamais croiser son regard.

Il suivit Tetsurou dès que le camp fut levé une nouvelle fois : c'était devenu une habitude. Mais Bokuto ne s'était pas perdu dans la forêt pendant la nuit, et il continuait à être insupportable à écouter. Il s'éloignerait bien, mais ses autres choix étaient Sugawara, qui honnêtement était beaucoup trop perspicace ; ou Iwaizumi, qu'il ne pouvait toujours pas regarder dans les yeux. Je devrais peut-être voir si Tobio a besoin de compagnie, pensa sombrement Tooru.

— Kuroo, tu bouges trop quand tu dors. Je vais être couvert de bleus si ça continue, geignit Bokuto détruisant ainsi le mur de protection que Tooru avait érigé entre eux.

Il tourna la tête vers eux alors que Tetsurou jeta un regard nerveux derrière lui.

— C'est pas de ma faute…

— Vous avez dormi ensemble ?

Bokuto leva les sourcils face au ton acerbe de la question, et Tetsurou contracta sa mâchoire.

— Je ne vais pas dormir tout seul par ce temps, Tooru, dit-il sans sa fermeté habituelle.

— Je serais mort de froid si Kuroo n'avait pas été là ! Il m'a bien tenu chaud, rit Bokuto.

Ses yeux dorés brillaient avec espièglerie, et Tetsurou tenta de l'avertir du regard sans succès. Tooru se sentait nauséeux : seul un idiot n'aurait pas compris le sous-entendu dans ces mots.

— Grâce à notre chaleur corporelle, s'empressa de rajouter Tetsurou.

— Euh ben oui, et aussi parce que…

Tetsurou pointa du doigt la forêt, avec une expression faussement enthousiaste.

— Oh, regarde Bokuto… C'est pas un cerf là-bas ? Ce serait pas sympa d'avoir de la viande fraîche pour ce soir ?

Bokuto ferma la bouche, et tourna prestement son regard vers les bois. Au milieu des broussailles sèches et friables, il était évident qu'aucun animal ne se trouvait dans leur champ de vision, mis à part quelques moineaux voletant de branche en branche. Bokuto fronça les sourcils, l'air grandement déçu.

— Je ne vois rien.

Tetsurou fit claquer sa langue, l'air plutôt fier de lui.

— Quel dommage ! Mes yeux doivent me jouer des tours.

Il se tourna alors vers Tooru, suppliant, son ton redevenu nerveux :

— Tooru…

— On dirait que Sugawara n'a personne à qui parler. Je vais aller lui faire la conversation, décida Tooru haut et fort.

Il éperonna les flancs de sa jument pour la faire accélérer.

— Au revoir.

— Mais, Tooru…

Tooru n'entendit pas le reste et sans un regard en arrière, il arriva au galop aux côtés de Sugawara et de son sourire hypocrite qu'il lui rendit. Il réalisa qu'il n'était absolument pas d'humeur à avoir une conversation creuse, alors il ne fit pas d'effort. Sugawara n'essaya pas non plus de décrypter le cerveau Tooru aujourd'hui. Au lieu de cela, il regardait simplement le dos de Sawamura, qui chevauchait à l'avant avec Iwaizumi. Il resta silencieux, et Tooru lui en fut reconnaissant, car il n'avait besoin de rien d'autre que de calmer son irritation en comptant les pas de son cheval.

Au cours de la journée, ils firent plusieurs haltes pour que tout le monde puisse se dégourdir les muscles, et pour désaltérer les chevaux grâce aux ruisseaux qui longeaient la route. L'eau était horriblement froide, comme si ce n'était que de la neige tout juste fondue venant des montagnes. Mais son goût était exquis, on ne peut plus propre. Tooru en remplit sa gourde, la but d'une traite, avant de la remplir à nouveau. Son estomac s'en trouva gelée, mais c'était une douleur rafraîchissante, et il se sentit plus alerte. Cela ne calma en rien sa colère frémissante, mais il l'ignora — il savait à quel point c'était dangereux de laisser sa colère l'infecter ainsi, mais là il n'en avait que faire.

Le ruisseau suivait la route jusque dans la forêt, principalement en ligne droite : il n'y avait que très peu de virages. Ils atteignirent l'orée de la forêt au crépuscule, avant de rejoindre un vaste champ dont on ne pouvait voir la fin. Il avait été décidé qu'ils passeraient la nuit à l'abri des arbres, Tooru attacha donc sa jument à une branche à proximité. Il caressa son museau pendant un moment, lui donna quelques poignées de céréales avant d'entrer à son tour dans les bois.

Il suivit le ruisseau jusqu'à ce que celui-ci forme un petit bassin. Il savait que l'eau serait affreusement froide, mais il ne pouvait supporter la saleté qu'il sentait sous ses ongles et sur son visage. Il s'agenouilla sur les feuilles gelées près du bord, et plongea ses mains dans le bassin. Il serra les dents et récupéra de l'eau dans ses mains avant de s'en asperger le visage. Il haleta, cligna des yeux pour y chasser les gouttes, quand un tissu fut lâché sur ses jambes.

— Ça te dérange si je te rejoins ?

Tooru prit le tissu et l'utilisa pour se sécher le visage. Sa peau lui semblait neuve et à vif.

— Depuis quand ton odeur te préoccupe ?

— Depuis que tu ne veux même plus me regarder.

Tooru s'occupa à enlever le plus de saleté possible de sous ses ongles, ignorant la brûlure de l'eau froide. Sa peau devenait rouge. Tetsurou s'agenouilla à ses côtés, retira plusieurs couches de vêtements qui vinrent pendre à sa taille, dévoilant son torse. Il tenait un linge qu'il imbiba dans le ruisseau, et Tooru remarqua que la chair de poule s'emparait déjà de ses avant-bras. Tetsurou le regardait du coin des yeux.

— Combien de temps tu vas encore continuer ton caprice ? demanda-t-il en passant le chiffon mouillé sur son visage, sa nuque, et ses bras. Il frissonna, la chair de poule de plus en plus apparente.

— Quand je t'ai demandé si tu préférerais te le taper, je ne voulais pas dire littéralement, lâcha Tooru en maintenant sa gourde jusqu'à ce que l'eau touche le bout de ses manches et que des bulles fassent leur apparition.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? grogna Tetsurou, passant une main dans ses cheveux avec colère.

Le geste ne fit que les décoiffer encore plus.

— Ça ne devrait pas te surprendre. Tu sais que j'ai déjà eu plusieurs partenaires avant. Pourquoi ce serait différent maintenant ?

— Mais c'est un capitaine de Seijou, insista Tooru, vous allez devoir vous séparer dans quelques semaines. Si tu t'attaches trop…

— Oh épargnez-moi votre inquiétude, mon seigneur, interrompit sarcastiquement Tetsurou en levant les yeux au ciel. Nous savons tous les deux que tu n'aimes juste pas l'idée de me partager avec qui que ce soit.

— Fais gaffe à ce que tu dis, gronda Tooru.

— J'ai tort, peut-être ? Tu n'avais aucun problème avec mes partenaires d'Aoba Johsai parce que tu savais que je ne ressentais rien pour eux. Mais maintenant que je couche avec quelqu'un que je considère comme un ami, tu trouves moyen d'objecter.

Tooru arracha ses mains du bassin, rangea sa gourde et secoua l'eau encore accrochée à ses mains. Quelques gouttes atteignirent le visage en colère de Tetsurou, mais celui-ci ne cilla pas, et garda son regard noir.

— Très bien, dit Tooru, très bien. Vu que tu trouves que je ne suis qu'un connard odieux, tu n'as plus à te soucier de moi.

Il se leva, et épousseta la terre et les aiguilles de pin de ses vêtements.

Tetsurou grogna, et jeta son chiffon dans le bassin de frustration.

Tu sais que c'est pas ce que je voulais dire !

Mais Tooru se dirigeait déjà vers le camp, la colère lui nouant toujours la gorge. Il serra les poings, une envie irrépressible de frapper quelque chose.

— J'espère qu'il te baisera bien ce soir, hurla-t-il en retour.

Il était beaucoup trop loin pour comprendre ce que Tetsurou lui cria, mais il n'en avait pas besoin pour savoir qu'il était en colère.

Tu n'aimes juste pas l'idée de me partager avec qui que ce soit, marmonna Tooru avec amertume. Ridicule. Tout simplement ridicule.

Qu'est-ce qu'il en savait ? Un idiot comme lui, pensait-il mieux comprendre les sentiments de Tooru que Tooru lui-même ? Quelle putain arrogante.

Il ne croisa le regard de personne quand il revint au camp. Il était sans ami, personne parmi eux avec qui ils pouvaient partager un sourire. Pour se changer les idées, il partit ramasser des branches pour faire du feu. Il prit du temps pour dégager le sol où il monterait leur tente pour la nuit, sans attendre l'aide d'Iwaizumi.

Tout ça pour ne pas se poser les questions fatidiques : pourquoi es-tu si contrarié ? Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Parce qu'il connaissait la réponse ; que celle-ci était difficile à accepter, et qu'elle lui était devenue bien trop familière au fil des ans. Cela avait commencé avec ses frères, et s'était amplifié, rouge et fétide, quand Kageyama avait grandi. C'était un horrible sentiment, pour une personne horrible.

La peur n'avait rien à faire, installée si confortablement dans le cœur de Tooru.


— Ça fait deux jours de suite que tu décides de voyager à mes côtés.

Le visage de Sugawara ne trahissait aucune émotion, le regard au loin. Tooru avait l'impression que plus les jours avançaient, plus la convivialité qu'il lui avait montrée initialement disparaissait. À l'époque où Tooru allait à Karasuno pour récupérer Kageyama, il ne lui témoignait que de l'amitié. Maintenant, il était froid, une attitude qu'il semblait lui réserver, et cela se remarquait. Il n'avait rien fait pour le mériter, il en était certain ; bien que ça ne le dérange pas plus que ça. Cependant, il n'aimait pas l'idée d'avoir des gens à dos, encore moins quelqu'un comme Sugawara. Tooru était convaincu qu'il était plutôt dangereux et très doué pour ne pas le laisser paraître (ce qui bien sûr le rendait encore plus dangereux.)

— Tu disais qu'on n'avait pas eu la chance d'apprendre à se connaître. J'aimerais remédier à ça.

Tooru avait également ignoré Tetsurou toute la journée, et il s'ennuyait, mais il décida de garder cela pour lui. Sugawara le considéra un instant.

— Je pense que j'en sais assez.

— J'ai peur de ne pas être d'accord, sourit Tooru. Dis-moi, Suga-chan, je peux t'appeler comme ça ?

Le regard meurtrier qui lui répondit fut suffisamment éloquent : Tooru en eut un léger frisson.

— Pourquoi tu agis comme si je voulais réduire Karasuno en cendre ?

Son expression assassine disparut et Sugawara éclata de rire.

— Vraiment ? Je n'en avais aucune idée.

— Je t'en prie, ce n'est rien, assura Tooru. Ton comportement ne me dérange pas du tout. Je me demandais juste pourquoi.

Il continuait de sourire, et secoua la tête. Le soleil pâle illumina ses cheveux argentés.

— Je te fais confiance Oikawa-sama. Mais ça ne veut pas dire que j'aie à t'apprécier.

Tooru haussa les sourcils.

— Ah, alors c'est de la haine. Tu veux bien développer ?

— On est comme une famille, comme tu peux l'imaginer, dit Sugawara.

Il tourna la tête pour regarder le petit groupe derrière eux, la plupart divisés en duo ou trio, bavardant et riant entre eux. C'était un groupe jovial, bien qu'un peu bruyant.

— J'ai moi-même été adopté par le clan Karasuno. Mon père, le charpentier dont tu te souviens, fut assez généreux pour me garder. Les autres qui voyagent avec nous ont une histoire similaire. Tanaka, Asahi, Noya…

Tooru ne regarda pas plus loin que les hommes que désignait tour à tour Sugawara.

—… tous des orphelins, accueillis par notre village quand ils le tombèrent dessus.

Son regard froid revint se poser sur Tooru, qui devina où cette conversation les menait. Il pouvait apercevoir une chevelure noire dans son champ de vision. Il pouvait sentir des yeux le fixer. Sa gorge le brûlait et son genou le lançait. Son cœur battait au même rythme. Un. C'est sa faute. Deux. C'est sa faute. Trois. C'est ta faute

— Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre toi et Kageyama. Il refuse de me donner les détails, je suppose que personne n'est au courant, sauf peut-être Hinata. Mais je n'ai pas besoin d'en savoir plus.

Son regard était glacial, son beau visage se durcit. Un frisson parcourut l'échine de Tooru.

— Tout ce dont j'ai besoin de savoir c'est que tu as jeté un garçon de quinze ans hors de ton royaume, à se débrouiller tout seul dans un monde empli de haine et de violence. Tu peux aider ces villages de Datekougyou et nous payer grassement en fer. Mais je n'oublierai jamais le garçon qu'on a retrouvé comme un fantôme, des pansements sur ses plaies pas encore cicatrisées. Je n'oublierai jamais ce que tu lui as fait. Et je ne te le pardonnerais jamais.

Tooru resta silencieux pendant un long moment. Ses phalanges étaient blanches à force de tenir les rênes aussi serrées, mais il ne laissait pas cet inconfort transparaître sur son visage. Il ne regrettait pas. Il ne consacrerait pas le peu de sentiments qu'il lui restait à regretter ce qui ne pouvait être changé.

— Je vois.

Le visage de Sugawara redevint doux, un sourire naissant sur les lèvres. Qu'il était sournois. Tooru ne pouvait se résoudre à le détester, à son grand amusement cynique.

— Tu ne veux pas te justifier ?

La voix de Tooru était basse, et il se pencha pour caresser le cou de sa jument.

— Expliquer mon raisonnement ne changerait pas l'opinion que tu as de moi, Sugawara. C'est certain.

— Je suis content que tu le comprennes.

— J'aimerais que tu prennes cependant une chose en considération.

Sugawara inclina la tête.

— Et quelle est-elle ?

Tooru se tourna alors. Il s'autorisa à regarder où il se refusait avant. Il chercha des yeux une chevelure noire, et ses yeux en croisèrent d'autres. Il y vit de la surprise, de la colère, de la culpabilité, du désespoir, puis plus rien. Kageyama ne détourna pas les yeux. Il ne le faisait jamais. Il ne l'avait jamais fait.

— T'es-tu déjà demandé, dit Tooru lentement, s'il l'avait peut-être mérité ?


Avant

— Tooru, mon cœur. Pourquoi tu ne vas pas jouer avec Hajime-kun ? Il a été si patient.

— Mais Maman…

Tooru enfouit encore plus son visage dans sa robe, et se détendit quand des doigts caressèrent doucement ses cheveux.

— Il est si mal élevé. La dernière fois qu'il était là, il…

— Mon chéri, murmura Hoshiko, un sourire dans la voix, Hajime-kun n'a pas d'ami ici. Il est loin de chez lui. Si tu étais loin de chez toi, tu ne voudrais pas avoir un ami ?

Sa première visite à Seijou remontait à loin, avant qu'il ne se soucie d'impressionner tout le monde, avant qu'il n'ait rencontré le fils du seigneur du clan dans son verger de pêcher. Il n'en conservait presque aucun souvenir, mais ses parents lui avaient dit que c'était le plus loin de chez lui qu'il avait voyagé. Mais c'était dur de se représenter une époque dont il ne se souvenait plus, alors il imagina un autre endroit : là où la terre et la mer se côtoyaient, marchant près d'une ville portuaire en tenant la main de sa mère. Là-bas, l'air sentait le sel et le poisson, et il engourdissait ses yeux. Aussi agréable fût cette ville, il n'aimait pas l'idée de se promener sans une main à tenir.

Tooru la regarda avec une légère moue.

— Je suppose.

Hoshiko sourit, resplendissante. Elle caressa son visage, et il fondit à son toucher.

— Tu vois.

Il se rapprocha d'elle, pour enfouir son visage dans ses longs cheveux noirs à la fragrance florale. Il n'oserait pas agir ainsi devant son père, ou Seiichi, ou Ryouta ou Isao, parce qu'ils n'approuveraient pas. Il avait huit ans maintenant, et il n'avait pas été dorloté depuis longtemps. Il était trop âgé pour rester collé à sa mère, mais c'était rassurant, une habitude qui ne se défaisait pas facilement.

— La maman de Tetsurou ne veut pas qu'il sorte aujourd'hui.

Sa main chatouillait son dos, de haut en bas, comme pour calmer un enfant malade.

— Pourquoi tu n'invites pas Keiji-kun ?

— Il a un rhume.

— Et les deux garçons qui traînent toujours près des écuries ? Tu avais dit que tu les aimais bien.

Il les aimait bien, c'est vrai, ils étaient brutaux et ne se souciaient pas de son rang social bien plus élevé. Ils le poussaient dans la terre comme s'il était un garçon ordinaire, ce qui le rendait inconditionnellement heureux. Il avait l'intention d'aller les voir, et avec le garçon Iwaizumi en plus, n'importe quel jeu qu'ils choisiraient serait beaucoup plus amusant. Avec un soupir, il quitta les genoux d'Hoshiko. Elle posa une main sur ses cheveux, et sourit tandis qu'elle le recoiffait doucement.

— Va, mon prince. Je vais arranger des fleurs avec la mère Hajime-kun. Oh, c'est une femme charmante.

Si elle est si charmante, pourquoi a-t-elle si mal élevé son fils ?

Ses pensées étaient amères alors qu'il ouvrait les portes shojis des quartiers personnels de sa mère, avant de les refermer derrière lui une fois dans le couloir. Des servants s'affairaient autour de lui sans lui prêter attention : ils avaient beaucoup de travail, avec plusieurs dignitaires en visite, ainsi que toute leur suite. Cela demandait une grande quantité de nourritures et de chambres, et de l'espace en plus dans les écuries. Personne n'avait le temps de remarquer le plus jeune fils du seigneur, et cela lui allait très bien. Personne ne l'embêtait alors qu'il traversait le château en direction du hall principal, puis vers les marches de pierre du chemin menant aux portes d'entrée. Il se faufila dans les jardins aux bords de la route, suivant son intuition. Et en effet, il trouva le garçon les mains dans l'étang, en train d'examiner la boue au fond de l'eau. Lorsque Tooru s'approcha, il remarqua que ses petites mains formaient un plus petit bassin dans lequel nageait un têtard noir. Tooru plissa son nez avec dégoût.

— Hajime.

Le garçon se retourna brusquement, le visage illuminé par un enthousiasme disproportionné compte tenu de la situation. Ses joues étaient excessivement rondes, ses bras et jambes toujours extrêmement fins. Depuis l'année dernière, il avait très peu changé. C'était d'un étrange réconfort.

— Tooru !

Tooru détourna le regard.

— Ma mère m'a dit que tu me cherchais.

— Oui, c'est vrai. Oh ! Attends une seconde.

Hajime remit ses mains dans l'étang pour relâcher son prisonnier, puis il se les sécha promptement sur son pantalon. Il présenta à Tooru son poing fermé.

— Tiens, ordonna Hajime.

Machinalement, Tooru tendit la main, dans laquelle fut déposée une pierre marron dont la surface était plissée et avait la texture de l'écorce.

— Je ne l'ai pas perdu, déclara fièrement Hajime en levant le menton, comme s'il avait accompli un exploit extraordinaire.

Tooru écarquilla les yeux.

— C'est…

— Le noyau de pêche, de la dernière fois. J'y ai fait attention, comme tu m'avais dit.

La chair de la pêche avait été consciencieusement retirée de son centre. Cette graine pouvait provenir de n'importe quel fruit, il n'avait pas la preuve qu'elle provenait de la même pêche qui fut le fruit de sa promesse spontanée. Mais il savait qu'Hajime ne lui mentait pas. Tooru ne l'en pensait pas capable, si toutefois l'idée traversait son esprit simplet. Il l'observa, se sentant étrangement perturbé.

— Je ne sais pas si tu es sincère ou juste un idiot.

Hajime se hérissa, et Tooru se rattrapa rapidement.

— Je t'avais dit qu'on jouerait ensemble si tu le gardais, c'est ça ? Très bien. On peut jouer ensemble.

Instantanément, comme de la neige au soleil, la colère d'Iwaizumi disparut. Il sourit, d'un sourire où il manquait une dent, comme celui Tooru. Il était trop content, et Tooru se détourna.

— Il y a deux autres personnes qui pourraient vouloir venir. Viens, on va les chercher.

Il commença à contourner l'étang en direction des écuries sans attendre la réponse d'Hajime. Ce dernier le rattrapa en un instant, ralentissant pour se mettre à son allure.

Il restèrent à l'abri dans les jardins, pour éviter le monde sur la route. Ils n'étaient pas très vastes, mais c'était pour laisser la place à un énorme donjon et aux nombreux bâtiments annexes qui formaient le complexe intérieur. Cela n'échappa pas à Hajime, qui regardait derrière eux en marchant, admirant l'édifice dont ils s'éloignaient. Tooru se surprit à surveiller les pas d'Hajime au cas où il trébucherait sur une pierre ou une racine qu'il n'aurait pas vues.

— Ton château est super grand, nota Hajime.

— Évidemment, répondit Tooru hautainement. Mon père mérite au moins ça ! Un si grand seigneur mérite le meilleur château au monde.

Il regarda également derrière eux.

— Et il n'est même pas fini. Mon père veut l'agrandir : il y aura une tour pour observer la lune, et une salle pour le thé couverte d'or. Bientôt, ce sera encore plus splendide.

Hajime inclina la tête.

— Tu vas hériter du royaume ?

— J'ai trois grands frères, marmonna Tooru.

Il se ressaisit néanmoins en un instant.

— Mais père dit que je suis son préféré ! Je pense que c'est à moi que reviendra la forteresse.

Ils sautèrent sur plusieurs larges pierres plates qui s'alignaient au milieu de l'étang. Leur reflet était tremblant et grisâtre, l'eau se confondait en petites vagues créées par la nage des poissons, tandis que quelques plumes canards s'amassaient aux rives. Les deux garçons avaient continué leur chemin en silence alors qu'il se rapprochait de la route, et que les graviers sombres et la terre meuble du jardin laissaient place à une terre poussiéreuse. Personne n'accordait trop d'attention à ces deux garçons aux habits beaucoup trop sophistiqués pour appartenir à des paysans.

— Tu as des frères et sœurs ? demanda Tooru pour combler le silence.

Ils passèrent la porte, s'écartant du passage pour laisser passer un chariot.

— J'avais une petite sœur, murmura doucement Hajime, sa voix presque perdue au milieu de la lointaine clameur. Elle est morte avant son premier anniversaire.

Il aurait préféré avoir gardé le silence.

— Mes condoléances.

Hajime secoua la tête.

— Ça va.

Ça n'allait clairement pas, et Tooru continua de les guider, embarrassé de ne pas savoir quoi dire à présent. Hajime regardait le sol devant eux, ses sourcils froncés d'une façon que Tooru trouva familière. Il voulait dire quelque chose pour détendre l'atmosphère, mais ne serait-ce pas inapproprié de plaisanter sur un sujet aussi grave ? Il ne savait pas comment il réagirait si l'un de ses frères venait à mourir. Il ne pensait pas que l'expérience serait très agréable, mais il ne pensait pas non plus ressentir la peine qu'exprimait le visage d'Hajime. Ils n'étaient pas cruels envers lui, mais ils ne lui parlaient que très rarement : c'était le petit chiot qui les suivait partout, cherchant à ramasser leurs miettes. Il ne tenait pas autant à eux qu'il tenait à sa mère et son père, ou comme Hajime tenait à sa petite sœur. Tetsurou alors ? Tooru imagina brièvement son plus vieil ami pâle et immobile, et… oui, ça faisait vraiment mal. Il fit une grimace, un poids sur l'estomac. Mais il ne s'attarda pas sur ce sentiment pendant longtemps, puisqu'ils atteignirent rapidement les écuries. Il y avait autant d'agitation ici que dans le reste du château, avec les servants portant des sceaux d'eau et des bottes de foin pour les chevaux des invités. L'air était saturé par l'odeur de fumier et de cheval, une odeur nostalgique qui n'était pas totalement repoussante. Il bannit ce sentiment amer du mieux qu'il put, et utilisa ses mains pour faire porter sa voix.

— Takahiro ! Issei ! hurla Tooru.

Il ne prit pas la peine de les chercher l'un après l'autre, car il savait pertinemment que là où l'un était, l'autre suivait. Et en effet, quelques secondes plus tard, deux têtes apparurent derrière les portes des écuries, comme deux souris sortant de leur trou. Leur visage était sale et ils avaient du foin dans les cheveux. Tous les deux arboraient un sourire qui semblait indiquer qu'il venait de faire une bêtise.

— Qui est-ce que tu amènes Tooru ? demanda Takahiro, les rejoignant à l'extérieur. Ils étaient pied nu, comme toujours. Issei le suivait, observant attentivement Hajime.

Tooru donna une tape dans le dos d'Hajime.

— Voici Hajime. On veut jouer au jeu du démon. Vous voulez vous joindre à nous ?

Issei se tourna vers son ami, ses yeux fatigués brillant d'impatience. Quand Tooru l'avait vu pour la première fois, il avait pris son calme pour de l'apathie, une impression qui s'était rapidement révélée fausse.

— Qu'est-ce que tu en dis Taka ?

Takahiro sourit.

— Je joue si tu joues.

— Je ne manquerais ça pour rien au monde.

Tooru frappa des mains.

— Bien. On est d'accord alors ?

Leur terrain de jeu préféré était la ville du château : quelques maisons au pied du fort, juste après la herse extérieure. La plupart des servants et leur famille vivaient là-bas, il n'était donc pas rare d'y trouver plein d'enfants impatients de jouer avec les jeunes nobles. Mais ils auraient besoin de plus d'espace ; plus d'espace pour courir, sans avoir besoin de naviguer entre les barrages que créait inévitablement une rue encombrée. Tooru les emmena alors au-delà la ville, sur un chemin qui donnait d'un côté sur le jardin de pêcher où il avait parlé pour la première fois à Hajime (et Tooru su qu'il s'en souvenait en voyant sa main aller dans sa poche, là où il avait rangé le noyau), et de l'autre sur une rizière. Le champ était inondé par la rivière qui se déversait au loin dans la mer, les bords plus secs se remarquant par la présence de hautes herbes. La plaine était vaste, avec la grande forêt juste devant eux, et les toits des maisons du château sur leur gauche. C'est une bonne colline, avec de l'herbe verte leur arrivant à la taille. Quand le vent soufflait, elle ondulait comme de l'eau.

Tooru traversa ce champ, suivit de près par les autres. Il s'arrêta lorsqu'il entendit la rivière menant au village, un léger clapotis à peine perceptible à côté du bruit de leur avancée dans l'herbe. Ils se réunirent en un arc de cercle, et Hajime inspectait les alentours. Tooru remarqua qu'il portait attentivement son regard sur un criquet qui sautait dans les herbes.

Takahiro leva la main avec un sourire tout à fait diabolique.

— Je peux être le démon ? On avait pas eu le temps la dernière fois.

— D'accord, répondit Tooru en haussant les épaules.

Takahiro tapa des pieds, enjoués. Hajime fronça les sourcils, quittant des yeux l'insecte.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— C'est un peu comme le jeu du chat et de la souris, expliqua Issei. Taka joue le démon. Il va nous courir après, s'il te touche tu deviens aussi un démon. Tu dois alors lui tenir la main et l'aider à nous pourchasser. Le but c'est de courir et de ne pas se faire toucher.

— Ça a l'air facile.

Hajime commença à s'échauffer les épaules, puis se baissa pour toucher ses pieds. Il avait l'air de prendre ça au sérieux. Bien.

Takahiro hocha la tête, sérieux.

— Quand je vous dis de commencer à courir, vous aurez cinq secondes d'avance. Après ça, vous serez mes proies.

Il sourit, montrant ses dents pour imiter quelque prédateur féroce. Ils se mirent en ligne, Takahiro quelques pas derrière eux. Tooru trépignait d'impatience. Ils attendaient, et à l'entente de la respiration de Takahiro, leurs muscles se tendirent.

— Prêt ? Partez !

Hajime détala comme une flèche, et Tooru émit un bruit de désarroi. Il n'avait jamais vu quelqu'un courir aussi vite : Hajime était déjà arrivé sous les arbres, avec l'agilité d'un lièvre, et Tooru se rendit compte que s'il ne réagissait pas vite, il allait perdre.

Il se mit à courir, Issei sur ses talons. Le sol à ses pieds commença à devenir flou, et il donnait son maximum, mais la silhouette d'Hajime s'éloignait de plus en plus.

— C'est ton ami le vrai démon ! lança Issei à sa droite, suivant facilement l'allure de Tooru.

Il avait l'air amusé et Takahiro éclata de rire derrière eux.

Ils atteignirent l'ombre des arbres en quelques secondes, et pourtant il n'y avait aucune trace d'Hajime. Tooru traversa les buissons en premier, cherchant rapidement des yeux un endroit où se cacher. La forêt était très ancienne, et tout ce qui n'était pas déjà vert était recouvert d'une épaisse couche de mousse. L'endroit devenait de plus en plus sombre à mesure que l'on avançait, et on l'avait averti de rester à la bordure, pour qu'il ne se perde pas.

Issei se sépara de lui pour enjamber un cours d'eau puis disparut dans les broussailles. Tooru lui aussi sprinta au milieu de quelques fougères avant de grimper sur une pile de rochers moussus. Ses pieds trouvant difficilement des appuis, il devait s'accrocher à cette mousse pour éviter de tomber et d'avoir à tout recommencer. Il pouvait entendre de l'agitation derrière lui : Issei ne faisait aucun effort pour se cacher, courant et hurlant partout comme un sanglier sauvage. Il faisait tant de bruit que les oiseaux répondirent à ce trouble en piaillant, le son de leur battement d'ailes couvrant bientôt tout le reste. Apparemment, Issei essayait d'attirer Takahiro de ce côté. Tooru chercha désespérément un endroit où se cacher, un moyen de disparaître, sa respiration maintenant haletante et hachée. Les racines des arbres étaient larges et courbées, offrant un refuge naturel, s'il acceptait toutefois de se mettre à quatre pattes. Mais il n'aurait pas le temps de faire ça sans être vu. Il avait besoin d'une distraction, d'attirer ailleurs l'attention de Takahiro…

C'est à cet instant qu'il aperçut une nouvelle fois Hajime, sautant de pierre en pierre, absolument détendu. Il ne perdait jamais l'équilibre. Il était aussi agile qu'un chevreau, et Tooru fut saisi d'une jalousie malicieuse. Pourquoi Hajime devait-il être plus rapide que lui ? Pourquoi Hajime n'avait-il pas autant de mal que lui ? En quoi était-ce juste ? Tooru était plus

Attention, Hajime !

Hajime tourna la tête en plein saut, les yeux surpris et écarquillés, à l'affût d'un danger inexistant. La distraction fut brève, mais suffisante pour saboter sa coordination. Cette fois, lorsqu'il atterrit, il ne put garder l'équilibre. Il bascula, ses pieds glissant sur la mousse.

Et il tomba.

Tooru ne put qu'émettre une expression de surprise, et regarder Hajime tomber la tête la première sur un rocher, avant de disparaître derrière un buisson. Il y eut un bruit étouffé et une plainte de douleur. L'estomac noué, Tooru accourut, le trouvant sur le dos dans les feuilles mortes regardant les branches au-dessus de lui, l'air sonné.

Tooru se pencha vers lui, s'avançant pour toucher ses tempes. Son cœur battait à tout rompre et il avait des sueurs froides, parce que si Hajime devenait infirme, ce serait de sa faute.

— Tu t'es cogné la tête ?

Il dut s'écarter pour laisser Hajime s'asseoir.

— Oui.

Il frotta le dos de sa tête, et ne put réprimer une grimace. Il n'avait plus l'air d'avoir mal, et sa voix ne tremblait pas du tout.

— Mais ça va. Kenma dit toujours que j'ai la tête dure.

Il n'y avait pas de sang au moins. Il n'y avait aucun moyen de savoir s'il avait subi des dommages à la tête à cause de ses cheveux, et Tooru se doutait qu'Hajime n'approuverait pas qu'il y cherche une quelconque blessure avec ses doigts. Et même si c'était un grand soulagement, cela ne fit rien pour atténuer la sensation désagréable que ressentit Tooru lorsque Hajime se leva et laissa échapper un cri de douleur. Ils portèrent tous deux leurs regards là où sa main se plaça automatiquement : vers sa cheville enflée. La peau devenait de plus en plus rouge, un violet pâle fleurissant sur les côtés. Une entorse, s'il était chanceux. Peut-être pire. Mais ses yeux, avec lesquels il observait sa blessure avec un détachement presque médical, restaient secs.

Les bruits d'Issei et de Takahiro hurlant plus loin dans la forêt leur revinrent en écho : des cris de joie et des rires résonnaient. La moitié des participants avaient quitté le jeu, sans qu'ils ne soient au courant de la situation du reste du groupe.

— Ça ne fait pas mal ? demanda Tooru, car un tel changement de couleur ne pouvait être accompagné que d'une douleur lancinante.

— Si.

Tooru le regarda avec intérêt.

— Tu ne pleures pas.

— Ça sert à rien de pleurer. Ça ne fera pas partir la douleur.

Il soupira avant de regarder Tooru.

— Tu devrais continuer ton jeu. Ça va me prendre du temps de retourner au château.

Retourner au château ? Tooru tressaillit, les yeux écarquillés, incrédules. Était-il sérieux ? Avait-il l'intention de se traîner tout seul à travers les racines et les ronces, les rochers et la terre ? Peut-être s'était-il cogné la tête plus fort qu'ils ne le pensaient.

A-t-il une si basse opinion de moi ?

— N'importe quoi, souffla Tooru. Tu ne peux pas marcher avec ta cheville dans cet état. Je n'ai jamais vu une couleur aussi horrible.

Hajime fronça les sourcils.

— Ben, je vais pas ramper.

— Non, tu ne vas pas ramper, confirma Tooru.

Il se retourna et se baissa, ses mains l'invitant à s'approcher.

— Grimpe sur mon dos.

— Quoi ? Non.

— C'est de ma faute si tu es tombé en premier lieu. J'ai pas joué à la loyale, admit Tooru. C'est le moins que je puisse faire.

Hajime hésitait tout de même. Il regardait les mains de Tooru comme si elles allaient le pincer. Tooru soupira, impatient.

— Je te promets que je suis plus fort que j'en ai l'air. Grimpe.

Le bruit d'un mouvement dans les feuilles fut suivi d'un léger sifflement de douleur. Des bras entourèrent son cou, un corps se drapa sur son dos. Tooru plaça ses bras pour bien tenir les cuisses d'Hajime, et il se redressa, avec toutefois des difficultés et un manque de stabilité embarrassant.

Hajime soupira, et Tooru sentit son souffle chaud contre sa nuque.

— Je suis trop lourd. Repose-moi.

— Dis encore un mot et je serais vexé.

Hajime resta silencieux, ce dont Tooru lui fut reconnaissant alors qu'il avançait difficilement jusqu'à l'orée de la forêt. Cela prit du temps, pour plusieurs raisons. De un, le poids supplémentaire sur son dos. De deux, il devait contourner les obstacles qu'il avait tout simplement enjambés tout à l'heure. Hajime arrivait à écarter les branches de son visage, mais il ne pouvait rien faire contre les larges pierres ou le courant de la rivière. Ils durent donc faire des détours, et Tooru devait souvent s'arrêter pour ajuster le poids d'Hajime sur son dos et éviter qu'il ne glisse. Quand ils atteignirent enfin le vaste champ surplombant les rizières, il était hors d'haleine et ses paumes moites avaient encore plus de mal à tenir Hajime en place. Mais il préférerait mourir plutôt que de se plaindre devant Hajime.

— Merci, murmura Hajime.

Les hautes herbes étaient visqueuses, un détail qui lui avait échappé lorsqu'il avait couru jusqu'à la forêt. Elles s'accrochaient à ses vêtements, comme si elles voulaient l'enfoncer dans la terre et le ralentir encore plus.

— Je t'ai déjà dit que c'était ma faute. Ne me remercie pas.

— Non, je voulais dire pour m'avoir laissé jouer avec vous, dit Iwaizumi.

Puis, contre toute attente, il rit — quel son agréable, c'était la première fois que Tooru l'entendait…

— C'était quand même amusant.

Tooru était en nage, et c'était la seule raison pour laquelle ses oreilles étaient si rouges. Il grogna une réponse, parce qu'il ne savait comment répondre à cela : je suis désolé d'avoir failli te tuer ? Comment tu fais pour courir aussi vite ? Quand est-ce que tu reviens ?

Tu devrais rire plus souvent.

Tooru était couvert de sueur et de poussière quand ils arrivèrent enfin au château. Hajime fut pris de son dos et porté à l'infirmerie. Tooru aussi fut envoyé dans sa chambre, où il fut forcé de rester dans une baignoire d'eau froide pendant qu'on le lavait. Ses bras et jambes tremblaient après cet effort, et il faillit s'endormir lorsqu'on enleva le pollen de sa peau à l'aide une serviette humide. Mais il parvint à se maintenir éveillé pour se reposer près de sa fenêtre, afin de pouvoir assister à l'apparition d'Hajime dans la cour. Quand il le vit, sa cheville nue était entourée de lin blanc, et il était porté vers le quartier des invités par un homme que Tooru n'avait jamais vu avant. L'homme était habillé élégamment, son allure trahissait indéniablement son haut rang. Le daimyo Iwaizumi, pensa Tooru ensommeillé. Hajime avait le visage enfoui dans l'épaule de l'homme, et dans ses bras, il ne semblait pas peser plus lourd qu'un petit sac de riz. Tooru fut saisi par la jalousie une deuxième fois ce jour-ci. Un jour, pensa-t-il, je serais assez fort pour porter Hajime moi aussi.

Il s'endormit à sa fenêtre, et lorsqu'il se réveilla, il se retrouva bordé dans son lit, sans souvenirs d'avoir été déplacé.

Tooru ne reverrait pas Hajime avant huit ans.


Je pense que c'est le moment de rappeler qu'Oikawa a une très mauvaise mémoire dans cette fic ^^