— Nous allons devoir laisser les chariots et les bœufs ici. Ils ne pourront pas nous suivre dans la montagne, déclara Sawamura au groupe. Emportez autant de nourriture et de provisions que possible dans les sacs de vos selles. Le reste doit rester là jusqu'à notre retour.

C'était ce qui avait été prévu, mais Tooru ressentait tout de même une certaine gêne en remplissant le plus possible les sacoches sur son cheval. Il ne devrait pas s'inquiéter, leur destination n'était qu'à un jour ou deux de leur position actuelle : les villages qu'ils cherchaient étaient proches, enclavés dans les montagnes. Pendant l'été, la vallée sur laquelle les communautés s'étaient formées était fertile et verte, mais en cette saison elle devait se trouver sous plusieurs mètres de neiges. Les habitants ne pouvaient se déplacer sans risquer des attaques de brigands ou celles du froid mordant. Seuls les messagers partant sous couvert de la nuit avaient réussi à atteindre la forteresse pour demander de l'aide. Et l'aide était arrivée.

Comme promis, Aone était venu les accueillir, accompagné de deux de ses plus proches compagnons. Tooru le connaissait bien, lui, ses silences et son regard noir. Sa personnalité était aussi féroce que celle d'un caneton tout juste sorti de l'œuf, mais cela ne rendait pas l'épée à sa taille et le bouclier couvrant son dos moins dangereux. Alors qu'autrefois Tooru se démarquait par son style de combat agressif, Aone en était l'exact opposé : il ne cédait jamais, ne laissait jamais de faille dans sa défense. Il était l'un des gardiens de cet endroit, de ces montagnes où retentissait l'écho des cris de son peuple souffrant.

Datekougyou.

Il y a cinquante ans, c'était une puissance offensive et avide de conquêtes. Elle avait été maître du sol sur lequel ils se tenaient actuellement, et d'une importante du territoire de Seijou qu'ils venaient de traverser. Au fil du temps, la soif de conquête du daimyo s'était atténuée et ses successeurs préférèrent conserver leurs frontières plutôt que d'agrandir leur territoire. Leur armée s'était amoindrie, affaiblie avec le temps, leur force ne résidant plus que dans une poignée de samouraïs extrêmement qualifiés, spécialisés dans la défense. Leur palais était protégé par les montagnes de l'est et par la mer au nord, et Seijou n'avait pas manifesté la moindre envie de récupérer les terres qui leur avaient été prises.

Mais c'était avant Hajime Iwaizumi.

Tooru avait eu vent de ce qu'il s'était passé par des rumeurs, des murmures inquiets de membres du conseil. Il n'avait jamais vu la guerre de ses propres yeux, mais il avait la chair de poule lorsqu'il s'imaginait ce que ça avait dû être. Les terres qui avaient été occupées pendant des décennies, récupérées en l'espace de quelques heures, arrachées à Datekougyou dans une démonstration brutale de pouvoir et de maîtrise du commandement. Il était évident que le souvenir était encore frais dans l'esprit d'Aone : son regard vers Iwaizumi mêlait un respect sombre à de la peur. Ce dont ses yeux avaient été témoins, Tooru ne pouvait l'imaginer, mais la tension était insoutenable.

Il lança un regard dans leur direction une fois qu'il finit d'accrocher correctement les sacs de provisions à sa selle. Les deux compagnons d'Aone ne partageaient pas la timidité de leur chef : l'hostilité se lisait dans leur rictus et leurs yeux plissés. L'un des deux, le porte-parole d'Aone, renseignait Iwaizumi sur l'avancée de la situation, sans pour autant dissimuler son ressentiment envers l'homme qui avait humilié son clan. Iwaizumi répondait calmement à cette animosité. Ce qui contrastait avec l'attitude de Bokuto, que l'agression perceptible dans l'air hérissait. La raison pour laquelle Tooru les avait accompagnés ne pouvait être plus claire qu'en cet instant ; il s'avança jusqu'au groupe, un sourire princier et aveuglant en place sur le visage.

— Aone ! Futakuchi ! Et, euh… leur camarade ! Que c'est bon de vous revoir !

Futakuchi fut coupé dans ses propos, son expression tendue s'estompant légèrement. L'autre homme, qui ressemblait à un coq mécontent, cligna ses yeux d'oiseaux vers Tooru.

— Toutes mes condoléances, Oikawa-sama, répondit sincèrement Futakuchi.

Il écarta la mèche de cheveux qui lui tombait sur l'œil droit, mais celle-ci se remit aussitôt en place.

— Si j'avais su plus tôt pour ton mariage, je t'aurais envoyé un présent pour rendre la tragédie un peu plus facile à supporter.

Il eut un instant de silence gênant, personne ne sachant que faire pour alléger la tension. Bokuto mit plus de temps que le reste à comprendre la pique, et il grogna à demi-voix l'instant d'après. Tooru laissa s'échapper un faux rire enjoué dans l'espoir de désamorcer la situation.

— Oh, c'est inutile, mon ami. Je suis plutôt content, mentit-il entre ses dents.

Il était devenu si bon pour démentir sa souffrance que la réponse sortit convaincante et fluide. C'était du moins ce qu'il pensait, mais Futakuchi lui adressa un clin d'œil, de manière peu discrète pour que tout le monde le remarque.

Content, c'est ça. Et bien personnellement, je suis plus qu'enjoué à l'idée que ton nouveau mari soit si pressé de nous débarrasser de la vermine. ça nous épargne beaucoup d'efforts.

Tooru prit une rapide inspiration, réfléchissant à toute allure. Comment pouvait-il répondre à cela avec tact ? Comment pouvait-il adoucir ces propos de pure provocation ? Avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, Bokuto se braqua.

— Vous ne devriez pas vous vanter de ne pas être capable de défendre votre propre royaume.

Sa voix était inhabituellement maîtrisée, une rage pauvrement déguisée sous une fine apparence de calme. Pour la première fois, sa jovialité insupportable manquait à Tooru.

Iwaizumi prit enfin la parole, et ce fut pour réprimander son capitaine, sa voix pleine d'avertissements :

— Koutarou, ça suffit.

Mais Futakuchi semblait ravi de ce défi, ses yeux brillaient d'une lueur dangereuse.

— Je pense que j'ai le droit de me vanter quand j'en ai les moyens. Le puissant royaume de Datekougyou se débarrassera d'une menace sans avoir à bouger le petit doigt. N'est-ce pas merveilleux ?

Il y eut un nouveau bruit étouffé à ces mots, et Tooru écarquilla les yeux. Il perdait rapidement le contrôle de la situation, et si la tension n'était pas dissipée rapidement, du sang ferait bientôt fondre la neige.

— Puissant ? Puissant ? gronda Bokuto. Vous ne pouvez pas vous défendre tout seul et vous osez insulter mon seigneur ? Il fait ça par gentillesse.

Futakuchi sourit froidement.

— Vous pensez nous rendre service alors que c'est tout le contraire. Vous voulez tellement notre fer que vous êtes prêts à mourir pour lui ? Très bien, nous serons plus qu'heureux de vous en fournir l'opportunité. J'aime mieux ne pas avoir à me salir les mains. Ton seigneur fera le travail pour moi.

Bokuto montra ses dents et s'empourpra. Iwaizumi le retint en posant une main sur son épaule.

— Va préparer ton cheval. Maintenant.

— Mais…

Maintenant.

Ce fut visiblement un effort pour Bokuto de s'éloigner, les poings fermés. Tooru vit ses doigts se tendre et se crisper, comme s'il ne pouvait se retenir de les utiliser. Il s'en alla rejoindre Tetsurou qui lui tenait les rênes de son cheval. Tooru ne les observa pas plus longtemps. Il était toujours fâché.

Futakuchi ricana.

— Au moins, tu sais contrôler tes chiens de garde.

— Kenji.

Ce n'était qu'un mot, mais il était profond et venait sans aucun doute d'Aone. Ce n'était même pas vraiment un ordre, mais Futakuchi n'ouvrit plus la bouche. Il resta silencieux. Après avoir accordé un autre regard railleur à Iwaizumi, et un de pitié à Tooru, il s'éloigna.

Aone ne s'excusa pas du comportement de son capitaine.

— Il a peur, dit-il simplement, à la place.

Iwaizumi tourna son regard vers le passage dans les montagnes. Il ne demanda rien de plus.

— Allons-y.


— Qui a eu la brillante idée de faire ce voyage au beau milieu de l'hiver ?

— On n'avait pas le choix. Cette affaire ne pouvait pas attendre, et tu le sais très bien.

Tooru se devait de voyager aux côtés d'Iwaizumi, car il ne pouvait se permettre de laisser les hommes de Datekougyou le voir agir froidement envers son mari — cela n'aiderait en rien à forger une amitié durable entre les deux nations. Alors ils restaient proches, se séparant brièvement lorsque le chemin rétrécissait et que les chevaux devaient marcher l'un derrière l'autre. Aone avait pris la tête, suivi de près par Futakuchi et l'autre homme dont Tooru n'avait pas pris la peine de retenir le nom. Le reste suivait derrière eux, les membres de Karasuno fermant la marche.

Le sol, légèrement en pente, était couvert d'une épaisse couche de neige, le chemin qu'ils arpentaient était taillé dans le flanc de la montagne et d'une largeur permettant à plusieurs chevaux de progresser côte à côte. La neige ici n'avait pas été dégagée, ce qui rendait leur avancée plus lente, mais permettait aux chevaux un plus grand contrôle. Néanmoins ils trébuchaient, quelques fois, un cri de surprise se faisait entendre de l'arrière suivi d'un grognement de la bête une fois son équilibre regagné. C'était extrêmement angoissant, mais Tooru ne pouvait laisser paraître sa peur. À l'heure actuelle, ils étaient suffisamment loin du bord pour qu'une chute ne soit pas forcément mortelle. Il redoutait le moment où la route serait si étroite qu'ils seraient obligés d'avancer un par un.

— Tu m'as posé des questions sur mon père, dit Iwaizumi, sans préambule.

— En effet.

— Je pense que je suis en droit de te poser une question à mon tour.

En temps normal, il aurait protesté : je ne te dois strictement rien. Mais il ne pouvait nier qu'une distraction était la bienvenue, pour éviter de penser à la hauteur de la chute qu'il ferait si sa jument décidait de le jeter dans le précipice. Il s'accorda toutefois une pause, pour ne pas paraître trop enthousiaste.

— Tu peux, mais j'ai le droit de ne pas y répondre.

— Il y a plusieurs mois, quand mon père m'expliquait les bénéfices d'un mariage entre nos deux factions, il avait mentionné quelque chose qui m'avait intrigué.

Tooru se souvenait de sa propre conversation à ce sujet avec Noboru, mais il se doutait que leurs discussions respectives s'étaient déroulées de manière totalement différente. Connaissant Iwaizumi, la sienne avait du se conclure sur une accolade familiale et des serments d'honneur et de devoir, ou quelque chose de tout aussi noble et nauséeux.

— Seijou s'est toujours méfié de Datekougyou, d'aussi loin que remonte notre histoire. Cette méfiance s'est changée en ressentiment une fois qu'ils prirent le contrôle de nos territoires au nord. Nous partageons notre frontière ouest avec Shiratorizawa, comme vous, mais ils n'ont jamais représenté une menace. Nous ne nous sommes jamais méfiés d'eux comme de Datekougyou non plus. Mon père m'a dit que ce n'était pas le cas d'Aoba Johsai.

— C'est vrai.

— J'aimerais que tu me racontes l'histoire entre vos deux peuples.

Il dut discerner quelque chose d'amer dans l'expression de Tooru, car il leva les yeux au ciel et ajouta impatiemment :

— Je sais que tu as des rancunes personnelles, mais je ne te parle pas de ça.

Tooru fronça les sourcils, et prit un moment pour considérer sa requête. Tant qu'il faisait attention, il n'y avait aucune information qui pouvait lui échapper et qu'Iwaizumi pourrait utiliser contre lui. Une simple leçon d'histoire. La même qu'il avait reçue de son tuteur quand il était enfant, et la même que tout enfant ayant grandi à Aoba Johsai avait apprise.

— Ushijima Katsuo a été une épine dans notre pied depuis aussi longtemps que je me souvienne, commença-t-il transporté par ses souvenirs dans une pièce encombrée près de sa chambre où il était torturé à coup de nombreuses dates et de coup de pinceau d'encre noire sur du parchemin. Et depuis que toute personne vivant à Aoba Johsai se souvienne en fait. Les collines qui faisaient autrefois la frontière de nos deux clans sont riches de précieux métaux : de l'or et de l'argent. Ushijima a extrait tout ce qu'il pouvait de son côté, et donc il a commencé à s'intéresser au nôtre. Père a fait tout ce qu'il a pu pour contenir l'avidité d'Ushiima. Il ne voulait pas déclencher une guerre. Alors il s'est couché comme un chiot soumis. Il bradait notre or, et ce n'était toujours pas assez pour eux. Père disait souvent en plaisantant qu'Ushijima voulait conquérir le monde.

Même si tout le monde savait que lui ne plaisantait pas.

Tooru soupira, et observa la fumée s'échapper de sa bouche. Il pouvait sentir le regard d'Iwaizumi sur son visage, l'observant intensément pendant qu'il parlait. Il n'avait jamais parlé aussi longtemps sans être interrompu depuis qu'ils s'étaient mariés, lui semblait-il.

— Il y a cinq ans, ils nous ont volé une… une portion importante de terre. Aoba Johsai a été dupé, attiré dans un piège. Il y eut une bataille. Les pertes furent sévères, et nous… avons perdu.

Tooru déglutit, sa gorge devenue sèche. Il essaya de ne pas laisser son esprit s'égarer. Il ne se permit pas de ressasser les souvenirs habituels : les couleurs écarlates, le flou des mouvements. Le son de son propre cœur battant avec force dans ses oreilles.

— Ushijima avait envoyé son fils faire le sale boulot à sa place. Son héritier est illégitime, vu que c'est le fils d'une putain. Il s'appelle Wakatoshi, et a été élevé dans le but de remplacer son père. C'est un bâtard dans tous les sens du terme.

Iwaizumi prit la parole pour demander :

— Tu l'as rencontré ?

— Oui, répondit-il sèchement.

— Il est comment ?

Tooru ignora la question. Il se remémora les mots qu'il avait entendus maintes fois de lèvres avides de ouï-dire au cours des ans.

— La rumeur dit qu'il y eut deux fils à Shiratorizawa, nés la même année de différentes mères. L'un était de la femme d'Ushijima, l'autre d'une concubine. Le fils légitime avait une santé fragile depuis sa naissance, et ça s'est empiré avec l'âge. On dit que Wakatoshi lui aurait volé sa vie. Il est mort il y a longtemps.

Iwaizumi se rapprocha pour le regarder attentivement.

— Tu lui as déjà parlé ? Au bâtard d'Ushijima ?

— Oui, répondit-il les dents serrées.

— Qu…

— Je pense que c'est à ce moment que tu te souviens que tu ne me parlerais pas de mes rancunes personnelles.

Iwaizumi garda le silence pendant un long moment. Il porta le regard devant eux, une expression contemplative sur le visage. L'idée de se faire désarçonner n'était plus aussi déplaisante qu'avant.

— Et donc vous vous unissez avec Seijou pour que Shiratorizawa y réfléchisse à deux fois avant de s'introduire une nouvelle fois sur vos terres.

Tooru hocha la tête avec un soupir, soulagé de ne pas avoir à répondre à plus de questions.

— C'est l'idée oui. Mais les terres nous ont déjà été prises. Le temps d'une union opportune pour empêcher de telles pertes est déjà passé.

Il fronça les sourcils.

— Je suppose que Père ne voulait pas risquer de perdre encore plus de territoire.

Le raisonnement derrière ce mariage était logique, mais pas suffisamment pour le rendre plus agréable. Cela avait-il été vraiment nécessaire ? Qu'est-ce que Shiratorizawa pouvait leur vouloir de plus, maintenant qu'ils possédaient les plus précieuses ressources qu'Aoba Johasai avait à sa disposition ? Noboru avait dit que c'était pour empêcher le siège de leur forteresse, et éviter que Tooru ne soit davantage estropié. C'était logique, mais ce n'était pas suffisant.

Vois la vérité en face, Tooru. Il voulait juste se débarrasser de toi.

Une forte bourrasque arriva sur eux, et leur envoya de la neige au visage. Tooru serra les dents face au froid qui brûlait ses joues. Il arrangea sa cape pour mieux se protéger le visage, pour que seuls ses yeux restent visibles. Il dut parler plus fort pour se faire entendre à cause du tissu.

— Et toi ? On m'a dit que tu avais besoin d'un prince et de son armée pour que Datekougyou n'ose pas te cracher aux pieds, rit-il. Et là on a bien vu que c'était une cause perdue. Ils n'aimeraient rien de mieux que d'avoir ta tête sur un plateau doré. La seconde où tu ne leur seras plus d'aucune utilité, ils te traqueront. Autre chose que je puisse faire pour toi ?

Quelque chose de sombre passa dans les yeux d'Iwaizumi, et il détourna le regard. Il baissa sa voix pour qu'on ne puisse les entendre.

— L'ajout des forces militaires d'Aobja Johsai est très dissuasif. Même si Datekougyou voulait nous attaquer, ils n'auraient aucune chance.

Il hésita une seconde, avant de s'humecter les lèvres.

— Après, s'il y a d'autres raisons à ce mariage, je ne suis pas au courant.

Tu mens.

Tooru ne savait pas ce qui provoqua cette pensée, mais quelque chose lui disait qu'il avait raison : il n'avait pas de preuve tangible, mais avec cette simple phrase, Iwaizumi avait démontré qu'il cachait quelque chose. Une petite voix dans l'esprit de Tooru lui murmurait avec certitude : Iwaizumi Hajime ne sait pas mentir. Il ne savait pas s'il pouvait en être sûr, mais il l'était. Depuis le moment où ils avaient partagé une coupe de vin face à face, Iwaizumi n'avait été que sincère. Au point d'en être insupportable, même. Oui, c'était un homme sévère. Mais il parlait avec franchise, et ne disait jamais autre chose que la vérité pure et simple. Que ce soit sa colère, son dégoût, ou son chagrin, il exprimait aisément toutes ses émotions. Maintenant que cette sincérité s'ébranlait, il était simple d'en apercevoir les failles. Il n'était pas comme Tooru : il n'était pas habitué au goût de la malhonnêteté.

Qu'il était malchanceux d'être marié à un homme si doué pour discerner les tromperies des autres.

Je trouverai ce que tu caches.

Mais il découvrirait ça plus tard. Le chemin devant eux se resserrait, et Aone les guidait à présent un par un, en file indienne. La falaise était encore plus pentue à présent. Tooru eut l'estomac noué, et il se sentit pâlir.

— Tu as peur ?

Le ton était… différent. Presque doux. Il était toujours bas, pour que personne n'entende. Tooru s'empourpra. De toutes les personnes qui auraient pu remarquer…

Pourquoi lui ?

— Bien-sûr que non.

Il avait passé une grande partie de sa vie au sommet de la plus haute tour de son château, à regarder la lune. Souhaitant se trouver au milieu des étoiles, et regarder sa maison comme s'il était un dieu. Qu'est-ce qui était si différent ?

(Tooru n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi terrifié que lui à l'idée de tomber.)

— Passe devant moi, dit Iwaizumi.

Son cheval ralentit, et laissa Tooru passer. Tooru se trouvait maintenant directement derrière Futakuchi.

— Quelle courtoisie, ricana-t-il.

Il ne pouvait cependant nier qu'il était rassurant de savoir que si jamais il venait à tomber, au moins une personne chercherait à le rattraper.


Il se rappelait vaguement s'être plaint du climat froid de Seijou ; la nuit de son mariage, marchant jusqu'au château, vêtu d'un simple kimono de soie. Sa peau avait été frigorifiée, et il avait regretté l'air chaud du sud d'Aoba Johsai. Tooru voudrait revenir en arrière et se dire que non, tu ne sais pas ce que c'est qu'avoir froid. Avoir froid c'était s'asseoir à l'intérieur d'une grotte dans une montagne du territoire de Datekougyou, sans pouvoir se réchauffer auprès de son meilleur ami, puisque ce dernier était toujours fâché contre lui. Il devait se contenter de s'asseoir le plus près du feu possible sans que ses vêtements ne s'enflamment, à regarder le gruau frémir sur le feu de camp. Tooru avait hâte de retrouver le confort d'une maison ou d'une auberge bien chauffée : le froid lui raidissait le genou, plus que d'habitude, et il n'avait pas été capable de monter sur son cheval tout seul ce matin. À sa grande humiliation, Iwaizumi avait dû l'aider, car Tooru ne pouvait se résoudre à aller demander de l'aide à Tetsurou.

Iwaizumi avait décidé de construire leur tente pour la nuit. Il se mit plus loin dans la grotte, là où les murs les protégeraient du vent. Il posa les peaux d'animaux habituellement utilisées pour les tentes sur le sol, pour une meilleure isolation, ce qui leur laissait plus de draps à se mettre dessus pour la nuit. Avec un peu de chance, Tooru n'aurait pas à se blottir contre le corps indécemment chaud à côté de lui au milieu de la nuit. Sa fierté ne survivrait certainement pas un autre réveil comme celui-ci : la vision d'un Iwaizumi de marbre, les jambes et les bras de Tooru entourant ce qu'ils ne devraient pas, et son visage contre un torse musclé.

La nourriture semblait assez réchauffée, et les autres commencèrent à manger ; alors Tooru partit chercher deux bols de son sac de voyage, ainsi que deux paires de baguettes. Il revint et se servit une bonne portion, avant de retourner s'asseoir sur le sol de pierre froid avec les autres. Il déposa le bol encore vide à côté de lui : il était à l'intention d'Iwaizumi, une fois qu'il aurait fini ses corvées du soir. Tooru n'était pas particulièrement ravi à l'idée de manger en compagnie de son mari, mais c'était nécessaire pour maintenir l'illusion d'un mariage heureux. Même si cette précaution pouvait se révéler futile : les hommes de Datekougyou s'étaient éloignés du reste, mangeant en silence. L'atmosphère était lourde et solennelle.

Même en prenant chaque bouchée avec une lenteur exagérée, Tooru finit son premier bol avant qu'Iwaizumi ne se soit manifesté. Il fit claquer sa langue avec irritation : lui était là, à faire des efforts pour manger lentement pour qu'ils puissent s'asseoir ensemble et continuer ainsi le mirage de leur bonheur. Combien de temps cela prenait de poser deux ou trois couvertures ? Tooru se tourna pour voir ce qui le retenait. Il se figea.

Il se tenait près du lit de fortune les mains sur les hanches, s'adressant stoïquement à nul autre que Kageyama. Ce dernier parlait avec ses mains, enthousiaste, mais ne pouvait pas être entendu de là où il se tenait. De quoi pouvait-il bien parler ? Qu'est-ce que Kageyama pouvait…

Avant qu'il n'ait eu le temps d'y réfléchir, Tooru se leva. Le mouvement soudain ne passa pas inaperçu, et à l'autre bout de la grotte, Kageyama s'arrêta, et tourna la tête. Ses yeux s'écarquillèrent, et Iwaizumi chercha du regard ce qu'il l'avait fait sursauté ainsi.

Que Kageyama pouvait-il bien lui dire avec une telle ferveur ? La seule chose qu'ils avaient en commun, c'était Tooru lui-même : Kageyama étant son ancien élève, et Iwaizumi son époux. Qu'est-ce que tu lui racontes sur moi, Tobio ?

C'est d'une démarche boiteuse que Tooru les rejoint, la mâchoire serrée à cause du lancinement désagréable qui lui parcourait le genou à chaque pas. Instantanément, Kageyama s'inclina devant Iwaizumi, marmonna quelque chose d'inaudible, puis tourna les talons pour rejoindre rapidement le petit homme aux cheveux orange qui l'attendait près du feu. Son départ fut rapide, et Iwaizumi le regarda partir avec une expression étrange.

— Pourquoi tu parlais à Tobio ? demanda Tooru dès qu'il fut assez près, et d'un ton bas pour ne pas attirer l'attention sur lui.

Dans ce genre d'endroit étroit et clos, même les plus petits bruits étaient magnifiés et portaient un écho, alors il devait faire attention. Le crépitement du feu et la rumeur des conversations le couvraient quelque peu, mais mieux valait prévenir que guérir.

Iwaizumi cligna des yeux.

— Il est venu me voir.

Impatient, Tooru continua :

— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il avait à te dire ?

— Il m'a demandé qui m'avait appris à manier l'épée.

Iwaizumi avait l'air quelque peu mystifié.

— Apparemment, il a entendu parler de moi.

Tooru ne savait pas à quoi il s'attendait. À ce que Kageyama l'expose d'une quelconque façon ? À ce qu'il divulgue les secrets de leur passé commun ? Il avait autant de raison de ne pas le faire que Tooru, si ce n'est plus. Après tout, c'était lui qui s'était humilié. C'était lui qui avait été banni. Si ce que Sugawara lui avait dit l'autre jour été véridique, personne à Karasuno n'était au courant. Pourquoi déciderait-il de le raconter à Iwaizumi en particulier ? L'idée était absurde, et Tooru se détendit. Une fausse alerte, donc. Il se hérissait pour un rien, et il se sentait plutôt ridicule.

Intimidé, il tourna la tête, se sentant rougir. Il était content qu'Iwaizumi ne comprenne pas la situation, il aurait été encore plus embarrassé si ça avait été le cas.

— Bien-sûr qu'il a entendu parler de toi. Il n'y a pas un épéiste en vie qui n'a pas entendu parler de toi.

Et après s'être rendu compte que ces mots ressemblaient presque à un compliment, il s'empressa de rajouter :

— Après si tu es à la hauteur de ta réputation, c'est encore à prouver.

Iwaizumi ouvrit la bouche, et Tooru sentait un défi se formuler. Mais ses yeux se posèrent sur le genou droit de Tooru, et à la façon dont tout son poids était porté sur son autre jambe, et il ferma la bouche.

— Je suppose que tu devras en décider par toi-même un jour.

Il partit ensuite en direction du feu de camp, et s'installa près du bol propre afin de se servir d'un peu de gruau. Il s'assit à la place que Tooru occupait quelques instants auparavant. Légèrement agacé, Tooru le suivit, et se posa en soupirant. Ils étaient assez proches pour que leurs cuisses se touchent, et Tooru se força à adopter une expression plus plaisante. Il n'aurait jamais pensé se retrouver dans cette situation : à simuler un amour qu'il était censé éprouver pour un homme auquel il était déjà marié. C'en aurait presque été amusant, s'il avait été d'humeur à y trouver une once humour.

Mais il ne pouvait nier que sentir la chaleur d'un autre corps était agréable (même s'il s'était interdit de la chercher à nouveau). Le feu réchauffait son nez et ses joues, et Tooru observa les flammes lécher le plafond de la caverne. Iwaizumi posa son bol devant lui, toujours intact, et s'empara de sa gourde d'eau à la place. Il prit une longue gorgée, puis s'essuya la bouche. Il regardait Tooru du coin des yeux, pensif.

— Tu n'es pas obligé de t'asseoir avec moi.

Le ventre de Tooru continuait de gargouiller, et comme il restait encore assez de nourriture il se leva avec difficulté pour s'emparer de la louche. Il en versa dans son bol, puis retomba sur son train arrière avec un grognement. Son coccyx le lançait.

— Est-ce si mal de vouloir discuter gentiment avec mon âme sœur ?

Et c'est nécessaire si l'on veut que les hommes de Datekougyou te fassent confiance.

Peut-être était-il trop souvent faussement doux, car Iwaizumi ne se fâcha pas à l'entente de ces mots. En fait, il ne fit aucun commentaire. Une lueur étrangement malicieuse apparut dans ses yeux.

— Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vu parler avec Kuroo, dit-il.

Il savait qu'il avait évoqué un sujet sensible puisqu'il sourit.

— Il s'est passé quelque chose ?

— À chaque fois, soupira Tooru en fermant les yeux. À chaque fois que j'essaie d'être gentil, tu gâches tout.

Iwaizumi pouffa. Il reprit son bol, mais les baguettes étaient toujours propres.

— Gentil, hein ? C'est comme ça que tu appelles ça ?

Tooru fronça les sourcils.

— Pourquoi tu ne manges pas ?

En un instant, toute trace de malice disparut de son attitude. Son air sombre se concentra sur le bol toujours plein, et seulement maintenant planta-t-il ses baguettes dans l'épais gruau. Il ne les apporta pas à ses lèvres.

— Je mange.

— Non, tu picores comme un oiseau. Tu n'as pas touché à ton plat.

Maintenant qu'il y pensait, il ne l'avait jamais vu manger plus d'un grain de riz à la fois. La nuit de la visite de Karasuno, il avait joué avec sa nourriture, la poussant au bord de son plat pour donner l'illusion qu'il y avait touché. Durant le voyage, il n'avait pas grignoté des fruits et de la viande séchés comme tout le monde sur leur cheval. Et maintenant, il était là après une journée de voyage harassante, alors qu'il devrait être affamé. Pourtant rien n'avait touché ses lèvres. Même lorsque Tooru lui faisait la réflexion, il ne démentait pas l'accusation.

Quand mange-t-il ? Comment fait-il pour rester debout ?

Iwaizumi prit un air sombre, et se braqua.

— Occupe-toi de tes affaires.

— Il se trouve que ce sont mes affaires.

Il parlait entre ses dents.

— Comment ça ?

— Je me fous de ce que tu essaies de faire là, siffla Tooru qui peinait à garder sa voix basse, mais si on doit combattre — et ce qui est fort probable, je ne veux pas qu'Iwaizumi le guerrier légendaire (il insista ici sur le sarcasme, et apprécia voir ses yeux sombres se plisser) soit aussi faible que son père qu'il aime tant.

— Je t'interdis de parler de mon père, Oikawa.

— Tu penses que c'est ce qu'il voudrait ? cracha Tooru. Que tu t'affames juste quand on a le plus besoin de toi ? Au cas où ça t'aurait échappé (il agrippa son genou, et se rapprocha : il savait que ses yeux avaient un air dément, au diapason du sourire sur ses lèvres), je ne vais pas être d'une grande aide en combat. Ton corps a besoin d'être au meilleur de sa forme. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour les autres au moins.

Comme une étincelle sous une semelle, la colère d'Iwaizumi s'évanouit. Il se recula : sans qu'ils l'aient remarqué, leurs visages se trouvaient à quelques centimètres d'écart. Son expression était indéchiffrable. Tooru déglutit, et leva le menton.

— Tu es libre de te laisser mourir de faim une fois que la mission sera accomplie. Mais en attendant, je te demanderais de bien vouloir te rendre utile.

En disant cela, Tooru prit le bol d'Iwaizumi et y rajouta le contenu du sien. Il était à deux doigts de déborder quand Tooru le lui remit dans les mains.

— Maintenant, tu manges.

— D'accord, dit Iwaizumi, une étrange expression naissant sur son visage. D'accord, je vais manger à une condition.

— Tu te moques de moi ? ragea Tooru. Je ne vais pas te mâcher la nourriture …

— Je mangerais à la condition que tu me parles d'une de tes rancunes.

Son sang ne fit qu'un tour.

— Non.

— Juste une.

— Pour te raconter l'une, je dois te raconter l'autre. Mes rancunes sont délicatement emmêlées.

— Pourquoi, dit Iwaizumi en se rapprochant et en baissant encore sa voix, tu détestes Kageyama ?

Tooru eut le réflexe immédiat de couvrir la bouche d'Iwaizumi de sa main. Il ne put atteindre que son menton avant de se rendre compte de ce qu'il faisait et de s'immobiliser. Au lieu d'entourer sa gorge de ses doigts et de refermer son emprise, il posa sa main sur l'épaule d'Iwaizumi : ses doigts agrippaient inutilement le tissu de sa cape de voyage. Il fixait sa propre main.

Dans un murmure agacé :

— J'espère que tu aimes mourir de faim.

— Oikawa.

Toujours incroyablement patient, ce qu'il n'était jamais vraiment, il prit la main de Tooru pour la reposer sur son genou. La peau le brûlait là où il avait été touché, et cette sensation interrompit brièvement le fil des pensées de Tooru. Ne me touche pas. Les mots ne franchirent pas ses lèvres.

— Je vais le découvrir tôt ou tard. Et je préfère l'entendre de ta bouche, aussi vile soit-elle.

Tooru ferma les yeux.

— C'est une longue histoire.

— On a le temps.

— Et elle me fait beaucoup souffrir.

Un long silence. Il était évident qu'Iwaizumi ne savait pas quoi dire : la partie de lui décente qui ne voulait pas lui faire de mal était aux prises avec son côté terriblement curieux qui lui rappelait que c'est juste Oikawa, qu'est-ce que ça peut faire si ça le fait souffrir ?

— Mais je vais te le raconter, murmura Tooru comme dans un rêve.

Plutôt comme dans un cauchemar.

— Je vais te le raconter, pour que tu comprennes même juste un peu. Comment j'ai perdu le seul frère que j'ai jamais aimé.