II. Offensée
Pdv Christina.
Ce genre d'incident s'est déjà produit. Nous nous sommes tous déjà retrouvé à l'infirmerie de la fosse. La crainte ne devrait pas rendre l'air si pesant. Mais les combats n'ont jamais été d'une telle violence. Le silence total s'est abattu sur le sous sol sombre et humide. Notre entraîneur a l'air embêté, énervé. Cependant, son expression redevient neutre, dure. Les blessures émotionnelles causées par Marcus ont renforcé son attitude d'audacieux mal famé.
« — Emmenez le ! Ne restez pas plantés là ! Les autres, au dortoir ! »
Molly se jette sur lui pour l'aider à se relever. Il est à moitié mort, incapable de se tenir debout et droit. C'est sûr qu'il est tout de suite moins fier. Je rejoins Tris. Je ne saurais décrypter ses pensées. Elle semble colérique et soulagée à la fois. Elle émet même ce que je crois être un ricanement niais face au regard noir et défiant de Molly qui soutient Peter par les épaules, enfin, ce qu'il en reste. De nombreux hématomes encombrent son visage pâli et maintenant bleuté et violacé. Une large plaie parcourt sa peau de son arcade sourcilière gauche jusqu'à son oreille ruisselante d'un sang épais et d'un rouge foncé, presque bordeaux. Son nez est largement déformé. Ses yeux clos et boursouflés déversent de grosses larmes qui dégoulinent le long de son cou. C'est à peine si on le reconnaît encore. D'autres griffures et autres contusions apparaissent sur ses bras qui pendent et une évidente fracture du coude me tape à l'œil. Au moins, on est débarrassé de lui pour un moment, ce qui me laisse une chance en plus de remonter dans le classement. Lui et Molly disparaissent lentement tandis que Tris fixe vaguement le tatami jonché de larges flaques de sang séché.
On se mit tous à marcher pour rejoindre notre dortoir lorsque la voix sèche de Four retentit :
« — Toi ! Tu restes avec moi ! »
Il désigne Tris qui se retourne avec un regard que je considère comme une demande à ce que je l'attende.
« — Tu restes avec moi... seule. »
Pdv Tris.
On s'est regardé longuement, yeux dans les yeux, jusqu'à ce que tous les novices disparaissent totalement. C'était intense, on se défiait du regard, cherchant l'un l'autre à décrypter l'âme de notre partenaire pour trouver un geste qui trahirait un sentiment. J'attendais. Il ne me parlait pas, ne soufflait pas. C'est à peine s'il respirait. Il pris une profonde inspiration puis, m'incendiant du regard, il s'écria :
« — Mais qu'est ce qui t'a pris ? Tu tiens vraiment à te faire renvoyer du programme dès le premier jour ? Qu'est ce qui nous a valu cet honneur de vous voir vous acharner l'un sur l'autre comme des animaux sauvages, comme un prédateur agirait avec sa proie ? Je vous rappelle que vous n'êtes pas ennemis ! Que l'ON n'est pas ennemis ! Vous êtes censés être préparés à vous défendre contre une éventuelle attaque, à défendre notre ville ! On forme des guerriers, pas des rebelles ! »
Cette dernière phrase fut un véritable choc. Tout le sang de mon corps m'était monté à la tête. Chaque globule rouge avait dû rejoindre mes joues rouge écarlate. Mais je n'avais pas honte, non ! J'étais en colère. J'étais folle de rage que celui que je foudroyais du regard ne puisse comprendre le fait que Peter me mettait les nerfs à vif depuis près d'un an. Seulement, je ne pouvais me mettre à dos mon propre entraîneur, celui qui devait m'aider à y arriver. Aussi, avec une profonde inspiration, j'ai répliqué d'une voix faible, glaciale, la plus neutre possible et tentant de retenir le flot d'émotions qui me montait aux yeux :
« — Tu penses que je les ai tués, toi aussi ? »
Et je l'ai laissé là, incompréhensif, ne sachant que répondre, puis je partis en courant pour m'éloigner le plus vite possible de tout ça.
Pdv Tris.
« — Hé ! Je me doutais que tu serais là. »
Cette voix m'était singulière. Celle d'un homme. Seul son ombre m'apparaissait, étant à contre jour. Il vint s'asseoir à côté de moi. Four. Pendant longtemps nous sommes restés assis sans parler. J'appréciais ce moment de calme. Nous contemplions la vue majestueuse qui s'offrait à nos yeux sous cet intense couché de soleil. Depuis la victoire au drapeau, la terrasse du plus haut étage de cette tour, de laquelle partait la tyrolienne, était mon havre de paix. De là nous percevions pratiquement toute la ville. J'aimais cette sensation de savoir ce qu'il se passait tout autour de moi. La clôture étincelait sous les rayons lumineux du soleil, on aurait cru qu'elle était en feu. L'ancien marais que j'avais vu tant de fois ne cessait d'être calme et attirant à mes yeux. Tout était paisible ce soir là, même les buildings désossés par les guerres, les affrontements...
Ce fut lui qui brisa ce silence de pierre le premier :
« — Pourquoi devrais—je penser que tu as tué tes parents ?
— Tu sais aussi bien que moi qu'ils t'ont sauvé la vie. C'est le rôle d'un parent.. »
Il avait prononcé cette dernière phrase d'une voix plus faible, presque anéantie.
« — Je suis désolée pour ta famille.. »
Je n'ai rien trouvé de plus condoléant à dire. Je crois qu'il aurait voulu me dire merci. Mais il a sûrement pensé que sa fierté en prendrait un coup.
« — … Qu'est ce qu'il t'a pris tout à l'heure ?
— Je connais bien Peter. Je connais ce sourire arrogant qui ne quitte pas ses lèvres, je connais son ton hautain. Simplement, je n'arrive pas à m'enlever de la tête que si j'avais été normale, ma mère, mon père seraient encore en vie…
— Ils t'aimaient… »
Il me regardait avec pitié. Je ne voulais pas de ça. Si j'avais pris de l'assurance et gagné de la force cet été, le souvenir de ma famille brisée m'était insupportable. Il hésita puis me caressa tendrement la joue de son pouce.
« — Il est temps de rentrer. »
Il s'est levé puis a fait mine de partir. J'ai fait de même jusqu'à à ce qu'il s'arrête devant moi puis se retourne, me fixant intensément, avec envie. Il me regarda de haut en bas, semblant analyser ma tenue, mes bras musclés mais menus. Il les effleura, pris ma main qu'il caressa lentement. Son bras droit m'entourait maintenant la taille , ce qui me rapprocha doucement vers lui. Je ne cessais d'admirer ses yeux marrons, ses lèvres pulpeuses qui semblaient si douces. J'étais attirée par ce visage si sérieux, si calme. Il m'enlaça une dernière fois plus fort, plus intensément et posa sa bouche sur la mienne, ne relâchant pas son étreinte. Cette sensation me fit chaud au ventre. Aussi, je me décidai à poser mes mains sur son torse athlétique, pour remonter délicatement dans son cou en enfin entourer sa nuque de mes bras. C'était fort, magique, c'est ce dont j'avais besoin. Il était parvenu à me faire tout oublier. Il n'y avait que lui, lui et moi en haut de cette tour, nous étreignant, nous embrassant. Puis il s'arrêta après plusieurs minutes, qui m'étaient apparues comme de courtes secondes. J'en voulais plus, mais il se contenta d'afficher un petit sourire et de me câliner les cheveux après ce baiser langoureux. Il déposa un bisou plein de tendresse sur mon front, et se retourna. Je le regardais descendre en trottinant les marches, avant de me retourner à mon tour pour contempler la ville presque endormie, et les premières étoiles apparaître dans cette étendue infinie de bleu qu'était la galaxie.
Je me souviendrais à jamais de cette soirée, je m'en fais la promesse.
