V. Un air de déjà vu

Pdv Tris.

Nous avançons prudemment vers le sas. Chacun d'entre nous guette chaque mouvement pouvant provenir de l'intérieur. Mais rien. Le pick up s'arrête et nous attendons que quelque chose se passe. Il n'y a pas de vent, pas de bruit, pas le moindre signe de vie. C'est calme, beaucoup trop calme...

Soudainement, un grondement retentit et cette énorme barrière s'ouvre, lentement, devant nos yeux. Le suspens est bien trop présent. Chacun retient sa respiration. Qu'allons nous trouver là-bas ? Enfin, nous percevons pleinement l'autre côté et entrons.

Four ne tarde pas à s'arrêter. C'est étrange. Cette cour semble vide d'esprits, comme si elle eût été abandonnée depuis des millénaires. Elle est encadrée d'un épais bois constitué de hauts arbres foncés, presque noirs. Nous n'avons pas ce genre de dallage gris et marron chez nous. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que j'ai déjà parcouru ces pavés. Ils me semblent familiers, presque accueillants. Des enfants ont joué là... des filles et leurs bâtons de bois... la Cour de... La Cour de la Croix Fraternelle !

Je devine à la façon dont tous me regardent que j'ai pensé à voix haute. Ils me dévisagent comme si j'avais dit la chose la plus stupide au monde. Ils attendent visiblement des explications. Je rougis et je ne sais quoi dire, je les regarde, un à un, en tentant de reprendre mon souffle car cette pensée, le fait de savoir quelque chose que je suis censée ignorer, m'a fait rater un battement du cœur.

« - Qu'as-tu dit ? m'interrogea Molly, un sourire dédaigneux à la figure.
- Rien... rien du tout, mentis-je.
- C... Connaîtrais-tu cet endroit ? intervint Al.
- Non, oubliez ça, je n'ai rien dit...
- Mais si, voyons ! lança Christina, tu connais le nom de cette place, tu l'as prononcé, inutile de le nier. Peut-être que tu en sais plus que tu ne voudrais le laisser penser !

- C'est bon, vous avez terminé avec toutes ces idioties ? Nous sommes en mission, dans une cité qui serait semble-t-il tombée du ciel au petit jour, et non dans les illusions d'une fille de dix-huit ans ! »

Four savait être franc. J'aurais été quelque peu déçue auparavant mais à ce moment là, il me sauvait la mise. Jamais je n'aurais été capable de répondre au questionnement de mes amis. D'où pouvaient bien me venir ces sensations de déjà vu ? Tout le monde était déjà à l'extérieur de la camionnette et je restais encore une fois la seule perdue dans mes pensées.

Poser mes pieds sur le dur pavé me rappela pourquoi nous étions là. Nous allions être privilégiés, les cinq premières personnes à visiter et surveiller cette ville. Je ne devais pas me laisser déstabiliser.

L'air se faisait frais et me caressait l'échine, le haut de la nuque et m'apporta un léger frisson. C'était si nouveau pour moi, pour nous ! Sans perdre de temps, nous nous sommes avancés, main sur notre arme, vers le bois. Il ne semblait pas y avoir de chemin. D'épaisses broussailles encombraient l'accès à la forêt et de nombreuses ronces s'entremêlaient. Notre tentative de traverser ce bosquet fut une réussite, mais non sans maintes égratignures au visage. Puis, Four nous a demandé de nous éparpiller pour trouver un possible chemin qui nous mènerait à la ville. Nul ne savait réellement par où commencer. Je fus donc la première à partir. J'avais vu un petit panneau, penché sur le côté, visiblement étouffé par des branchages. Puis, en faisant le tour, je m'approchai, et l'inscription me fit stopper net.
Comment avais-je pu ?

Pdv Four.

Molly m'a averti qu'elle avait trouver un semblant de sentier. Elle a pour consigne de ramener les autres à cet endroit là. Mais où est donc Tris ? Après plusieurs minutes, je l'aperçois, dos à moi, face à un vieux poteau que je ne perçois pas clairement d'où je suis . C'est vrai qu'elle est toute en beauté, toute en douceur même dans cette tenue. Ses longs cheveux blonds tombent en une cascade d'or le long de ses épaules. Ils ondulent et des mèches plus brillantes que les autres épousent ses courbes. Son pantalon moulant laisse ressortir les formes de ses jambes athlétiques.

Je crois être resté un moment à la regarder avant de m'approcher doucement et de poser tendrement la paume de ma main sur sa clavicule saillante et de lui demander ce qu'elle faisait. C'est impressionnant la façon dont cette femme a réussi à me faire laisser, de temps en temps, mon attitude d'homme sans sentiment que j'ai adoptée dans mon enfance. Pourtant, ce contact ne la fit même pas vaciller. Elle affichait une expression béate. Je me décidai enfin à lâcher sa tête de mes yeux et à me retourner vers le panneau, dont je lu les cinq mots à haute voix :
Cour de la Croix Fraternelle.

Je suppose que je dois avoir la même expression qu'elle. Mon esprit se brouille tant les questions se bousculent dans mon cerveau. Avons-nous simplement affaire au hasard ou est-ce que Tris connaît réellement ce lieu ?

Cette dernière s'empresse de répliquer qu'elle n'est jamais venue, qu'elle ne connaît pas cette ville, qu'elle ne nous trahit pas, qu'elle ne nous ment pas ! Je tente de rester impassible. Mon attirance envers elle ne lui justifie pas tout mais face à son affolement, à l'inquiétude qui se lit dans ses yeux, je décide de lui accorder ma confiance. Je la rassure puis la prends simplement dans mes bras après lui avoir déposé un baiser délicat sur son front tiède. Nous réglerons cela plus tard. Le plus urgent est de rejoindre les autres, ce que nous nous dépêchons de faire. Pour le bien de tous, j'estime non utile le fait de leur faire part de ce qu'a vu Tris. Je voudrais lui éviter les interrogations un peu trop récurrentes de Christina en particulier. Elle m'a toujours paru trop curieuse. Ancienne Sincère me dirait-on. J'indique d'un regard à mes apprentis que nous nous remettons en route, maintenant. Le trajet pourrait encore être long.