VI. Marchez amis, et entrez
Pdv Tris.
Notre petite troupe marche depuis plusieurs heures, sans résultats. Four est en tête de file, suivi de Molly, précédée de Al derrière lequel bougonne Christina. Je suis donc la dernière et je traîne la patte. Je me sens oppressée par un sentiment amer de trahison envers moi-même. Comment est-ce possible de retenir une information que nous n'avons pas apprise ? J'ai besoin de savoir d'où me viennent ces connaissances. Et je ne parle pas uniquement de la Croix Fraternelle. Avant même de grimper en haut de la clôture de Chicago, je connaissais l'image de l'enceinte de Glenview; je me rappelais également de cette immense porte noire ornée d'inscriptions d'or semblant enfermer dans cette ville mille et un secrets dont je possédais probablement déjà les réponses; et enfin, pour clôturer le tout, j'avais prononcé le nom de cette cour avec tant de facilité ! Mon esprit était songeur et aucun des sons de la forêt dense ne parvenaient à me sortir de mon angoisse. À peine entendais-je les paroles flottantes à mes oreilles provenant de la bouche de mes partenaires que déjà mes pensées divaguaient sur un flot d'inquiétude.
Puis, la brume qui voilait mon esprit s'est levée et je me suis souvenue :
« C'est ce qui la fait s'envoler lorsqu'il est en sa présence,
Il avance sans bras ni jambes,
Il la dépasse sans qu'elle ne le voit,
Il crie sans voix,
Il voltige sans ailes,
Il mord sans dents,
Il murmure sans bouche. »
Elle parlait du vent ! J'avais passé tant d'heures de ma tendre enfance à chercher la solution là où jamais je ne l'aurais obtenue, et c'était ici, dans une forêt d'arbres gigantesques entre lesquels circulait une brise légère, que je trouvais la réponse. Désormais , seule la nature accaparait une attention que je n'avais jamais prêtée. Il fallait que je connaisse la couleur de chaque plante, que je reconnaisse cette odeur, que je sente la douceur de l'air me caressant le visage. Je n'aurais pas cru pouvoir éprouver tant d'admiration pour un bois, ou pour la nature. Jamais auparavant je ne m'étais faite la réflexion que nous n'étions que passagers sur ce chemin aux couleurs d'épines ocres et de pommes de pin rongées par les écureuils roux ardents qui habitaient ces lieux. Les branchages imposants laissaient filtrer des rayons de soleil discrets. Notre avancée se faisait longue mais toutes mes pensées étaient tournées vers la sonorité reposante d'un ruisseau dont l'eau limpide cherchait désespérément à s'échapper entre des rochers jonchés d'une mousse d'un vert éclatant. Toute cette activité était entourée de pervenches à l'âge d'or de leur vie. Je m'étais enfin détendue et la douleur lancinante qui m'avait plus tôt prise à la tête et aux jambes s'était comme évaporée. Tout était d'un calme plat. Seuls nos pas faisaient craquer les brindilles éparpillées sur la terre humide de cette interminable étendue d'arbres.
Les plaintes incessantes de Christina et Molly me débranchèrent de ma concentration. Je n'avais nullement remarqué qu'une brume s'était infiltrée dans la cime des arbres avec laquelle s'était installé l'air rafraîchi du soir. Le crépuscule commençait à nous envahir. Four commença à envisager de chercher un coin pour faire une halte pour dormir si l'on ne trouvait toujours pas la ville. Les animaux nocturnes pointaient désormais le bout de leur nez sans sembler particulièrement apeurés. Les hululements entêtants des chouettes commençaient, d'abord timidement, et rapidement, les mâles chantaient avec assurance et à pleins poumons. Les yeux brillants des biches parsemaient la pénombre et semblaient nous fixer, nous surveiller. On s'arrêta au bord d'un grand chêne au tronc creux. Un moelleux tapis de mousse nous tapait tous à l'œil. Personne ne pouvait refuser une nuit complète de sommeil après tant d'heures de marche. Du lierre courait le long du tronc de l'arbre et s'enroulait jusque dans ses branches depuis lesquelles descendaient de longues lianes qui caressaient notre futur lit. Avant même de déposer notre peu d'affaires, il fut question d'allumer un feu pour réchauffer l'air. Al partit avec Christina chercher du petit bois, ces deux là ne se lâchant décidément plus. Molly craquait déjà des branches et les entassait. Je partit donc de mon côté, sans vraiment réfléchir à quoi que ce soit. J'avais la capacité d'être active et obéissante et rapidement, mes bras furent chargés de bois dont l'écorce brune s'effritait, laissant apparaître quelques gouttes de sève. Je rentrai aussitôt auprès de Molly lui déposer tout ceci puis repartis en quête de feuilles sèches et de bûches plus grosses.
J'entendis soudainement des pas dans mon dos. En un rien de temps, je me retrouvai plaquée dos au tronc. Je ne pouvais voir la personne qui me tenait ainsi mais son corps si proche me laissait penser que ce n'était pas un agresseur, aussi, je me laissai faire. Une main large m'empoigna l'épaule et vint caresser mon omoplate, avant de descendre dans le bas de mon dos. Un dernier geste me colla complètement à lui et je pouvais humer son odeur masculine à laquelle je ne pouvais résister. Son cou en était imprégné et le sentir m'apaisa et me dit chaud au ventre. Il souleva mon tee-shirt et glissa ses doigts sur mes reins. Ses mains empoignèrent mes poignets et les collèrent au tronc de l'arbre, aux abords de ma tête. Il posa ses lèvres sur ma bouche humide et m'embrassa fougueusement, nos langues ne se séparant plus. Il relâcha la pression sur mes bras et je pus enfin m'empresser d'enrouler mes mains autour de son cou, de descendre plus bas pour remonter son tee-shirt. Mes doigts touchaient chaque parcelle de son dos et coulaient sur son tatouage. Sa musculature ne m'échappait pas. Nos corps en fusion bouillonnaient de de désir, d'impatience de découvrir l'autre, de l'embrasser. Des frissons d'envie me parcoururent le corps lorsqu'il se mit à suçoter la peau de mon cou. Il descendit ses mains plus bas, comme jamais je n'avais laissé un garçon le faire et rapprocha tant ses mains de mon intimité qu'un gémissement m'échappa.
Cela aurait pu durer une éternité tant mon attirance pour lui était forte. Jamais un tel sentiment ne m'avait occupé et pourtant je l'avais emprisonné en mon cœur pour que l'amour que j'éprouvais ne s'en aille en aucun cas. Plusieurs fois une voix sembla me parvenir à l'esprit mais notre scène intime m'empêchait de l'écouter. Cependant, la voix hurlante provenant de Christina se rapprocha et nous força à cesser notre étreinte, à notre plus grand désespoir. Al et mon amie arrivèrent essoufflés à notre rencontre. J'étais en train de replacer correctement mon haut et Four affichait de nouveau son expression neutre mais aucun ne semblait le remarquer tant ils tentaient de reprendre leur souffle. Ils parvinrent enfin à nous annoncer que Molly avait trouvé « quelque chose ». Une pierre, avait ajouté Al. Après un bref regard, nous avons couru rejoindre Molly jusqu'au dit endroit où devait se trouver cette roche. Un cercle dénudé d'arbres s'offrait à nous. Au centre, un sceptre de bronze et d'argent se tenait debout. C'était un entremêlement de filaments se finissant en une sorte d'arche. C'était un travail d'une extrême précision, d'une extrême finesse, d'une extrême beauté. Au dessus surplombait une pierre précieuse bleue aux reflets argentés à cinq faces. C'était un vrai bijoux qui rayonnait au milieu de la nuit. Nous nous sommes tous approchés et avons perçu des inscriptions. Nos noms étaient soigneusement gravés sur chacune des cinq faces que contenait cette roche et Four nous interdit d'y toucher. Il réfléchit puis décida que l'on devait tous se mettre en face de notre prénom. Une lueur fluorescente entoura nos noms et un laser vint aveugler notre visage avant de devenir vert. Une voix robotique féminine prononça des mots à peine perceptibles que nous avons compris comme une permission. Nous nous sommes tournés vers l'endroit d'où venait la voix et le paysage s'est brouillé avant de faire disparaître en gouttelettes d'eau cette étendue de noir et la clarté du jour nous a éblouie. Une fois nos yeux acclimatés à cette lumière, nous avons découvert une ville moderne, puis le rideau de la forêt s'est refermé et la fraîcheur de la nuit a fait place à la chaleur de l'astre solaire brûlant notre peau.
