Titre : Cinq pas entre les Portes et l'Arbre.
Sous-titre :
« Cinq fois où Darcy n'a rien dit » (Troisième Pas)
Disclaimer :
L'univers de Harry Potter et les personnages qui en proviennent sont une création de Rowling. Je ne touche aucun argent avec ce texte.
Rating :
PG pour le langage pas toujours très châtié.
Résumé
: Cinq faits sur chaque membre de la famille Finnigan.
Continuité
: Ce texte est un prolongement de ma fic, Les Portes. Par conséquent, le canon post-tome4 n'est absolument pas respecté (et il vaut mieux avoir lu ladite fic pour comprendre ce qui est en jeu dans cette histoire).
Note 1
: Cette fic ainsi que "La Sorcière de Cork et l'Évadé d'Azkaban" (un futur bonus pour Les Portes) appartiennent à un ensemble qui servira de transition entre l'univers des Portes et celui de Near the Tree.
Note 2
: Il est laissé à la discrétion du lecteur de considérer cette fic comme la suite des Portes ou non.
Rappel :
Darcy est la petite sœur de Seamus, fille de Lynn Finnigan-Amberson (sorcière) et de Duane Finnigan (moldu).


Troisième Pas : Cinq fois où Darcy n'a rien dit

-o-

Pourquoi est-ce que je ne suis pas une sorcière, Papa ?

La cuisine embaume : Papa est aux fourneaux. Il émince, découpe, assaisonne, frit, déglace…

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Darcy aime bien quand Papa fait la cuisine, presque autant que quand Papa lui lit des livres. Parce que tandis qu'il épluche, effeuille, rince, pétrit, assaisonne, Papa raconte des histoires de quand il était petit et des histoires de quand Darcy était petite. Il raconte la fois où il a caché le couteau dans le pain ou quand il a collé la pâte à pain au plafond. Il raconte quand Seamus a changé sa purée de blettes en purée de pommes de terre (c'est comme ça qu'ils ont su qu'il était un petit sorcier). Il raconte Maman qui était la plus jolie fille du comté avec ses taches de rousseur, il raconte Grand-Mère (pas la sienne, celle de Maman) qui soignait tout le monde mais faisait peur… Et parfois, une chanson que Papa aime bien passe à la radio, alors il se tait, augmente le son et invite Darcy à danser. Et ils tournent et sautent et chantent et rigolent. Et puis après, alors qu'elle a la tête qui tourne encore un peu et chaud aux joues, Darcy grimpe sur le haut tabouret et reprend la lecture de la recette. Papa ne s'énerve pas quand elle bute sur les mots ou ne les comprends pas.

« Cuil. ? C'est quoi cuil., Papa ?

– Cuiller, chérie.

– Pourquoi ils n'écrivent pas "cuiller" alors ?

– Pour aller plus vite, amour. »

Darcy hoche la tête : les adultes aiment que ça aille plus vite, mais ils ne veulent jamais qu'on coure. Les adultes sont bizarres.

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Papa malaxe la pâte à pain et Darcy fixe la boulette de papier aluminium. Elle la regarde fixement depuis au moins cinq minutes !

« Qu'est-ce que tu fais, poussin ? demande Papa. Tu essaies de développer ta visée laser ? »

Darcy rigole : il est bête Papa !

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Darcy et Papa adorent les films de Superman, ils les regardent ensemble en mangeant des tas de « cochonneries » qui font crier Maman. Seamus aussi aime les films de Superman, mais il préfère Batman alors il arrête pas de se moquer de Superman et ça fait crier Darcy.

« Il est trop bête Superman, il s'habille en rouge et bleu. Il peut pas se cacher dans la nuit comme Batman !

– Oui, mais Superman il est super-fort, même que c'est dans son nom, alors il a pas besoin de se cacher, pas comme ton Batman aux muscles ramolis comme des spaghettis !

– Batman, il a la Batmobile.

– Superman, il vole.

– Batman, il tombe pas dans les pommes quand il voit un caillou vert.

– C'est pas un caillou, c'est de la kryptonimite ! Et c'est très dangereux la kryptonimite !

– Kryptonite, petite idiote ! »

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« Tu surveilles si des pattes et une tête vont lui pousser ? »

Il est vraiment bête Papa ! Les boulettes de papier aluminium ça n'a pas de pattes et encore moins une tête.

« J'essaie de faire bouger la boulette, explique Darcy, très sérieuse. Elle ne cligne pas des paupières. Ou presque pas.

Papa arrête de pétrir la pâte. Il s'essuie les mains dans le tablier et s'accroupit à côté de Darcy. Il a le regard à la même hauteur que celui de Darcy et fixe la boulette de papier.

« Tu essaies de m'aider ? » demande-t-elle, toute contente et un peu soulagée. Au moins cinq minutes qu'elle fixe la boulette et rien n'a bougé. Elle a un peu triché tout à l'heure en soufflant dessus, mais elle sait que ça ne compte pas.

« Si tu veux bouger la boulette, pourquoi tu ne te sers pas de ta main, bouchon ? » demande Papa.

Darcy secoue la tête.

« Non, je veux le faire comme Seamus et comme Maman. »

Papa fronce les sourcils et ça lui fait des plis sur le front. Il relève ses lunettes et se frotte les yeux.

« Chérie, tu aimes beaucoup Papa ? demande-t-il avec la voix des choses sérieuses.

– Oui, répond-elle aussitôt. »

Papa sourit, mais les plis sont toujours sur son front. Plus tard, Darcy veut se marier avec Papa, mais elle ne le dit pas à voix haute parce que Seamus s'est moqué d'elle et lui a dit que ce n'était pas possible, que Papa était déjà marié à Maman et que, de toute façon, les petites filles n'épousent pas leurs papas.

« Tu sais ce que dit tante Dorothy ? » continue Papa.

Darcy hoche la tête. « Tante Dorothy, elle dit que je ressemble beaucoup à Papa et que Seamus, il ressemble à Maman. »

Les adultes ont cette étrange habitude de toujours dire la même chose. Tante Dorothy, chaque fois qu'elle les voit, elle et Seamus, elle pousse des grands cris, dit qu'ils ont trooooop grandiiiiii, qu'elle a fâââilli ne pas les reconnaître puis elle ajoute qu'ils ressemblent de plus en plus à leurs parents. Darcy trouve ça bizarre : s'ils ressemblent tant à Papa et Maman, pourquoi Tante Dorothy a autant de mal à les reconnaître ? Les adultes sont vraiment bizarres.

« Tu sais que Papa n'est pas un sorcier ? Je ne peux pas faire de la magie ?

– Mais tu sais retrouver les cartes dans les paquets et tu sais faire disparaître les pièces, les chaussettes et les gâteaux », rappelle Darcy avec enthousiasme.
Papa sourit.

« Mais je ne sais pas me servir des baguettes magiques », insiste-t-il.

Darcy secoue la tête. « Non, tu ne sais pas », admet-elle. Y a que Maman qui sait. Seamus dit qu'il sait aussi, mais qu'il n'a pas le droit. Darcy a des doutes.

« Parce que je suis un Moldu, explique Papa. Tout comme toi, amour. »

Darcy connaît le mot "Moldu". Maman le dit quand elle est en colère et qu'à l'hôpital un patient ou un médecin l'embêtent. C'est aussi le mot que Seamus emploie pour se moquer d'elle depuis qu'il a reçu sa lettre d'inscription à Poudlard.

Darcy détourne le regard de la boulette et fixe Papa. Elle a les yeux qui piquent et la gorge qui gratte. Papa la soulève de terre et la serre tout contre lui.

« Si tu veux, je t'apprendrai mes tours de cartes, dit Papa avec la voix des choses qui font mal.

– Tu veux, dis ?

– Darcy ? »


Est-ce que tu es une méchante sorcière, Maman ?

Les portes s'ouvrent et les enfants s'échappent en hurlant de l'école. « Pas si vite ! » crient des mamans. « Ne saute pas les marches, tu vas te casser quelque chose ! » préviennent-elles. Mais les enfants n'écoutent pas, ils dévalent, dégringolent, s'échappent… Chaque après-midi, c'est le même rituel ; chaque après-midi, c'est la même allégresse. La liberté enfin retrouvée.

Darcy descend lentement l'escalier. Marche après marche. Elle a le regard baissé. Elle se concentre sur le tintement des grelots accrochés à ses chaussures. Une marche, un tintement. Une marche, un tintement. Elle essaie d'atteindre la marche suivante sans faire tressauter la petite cloche. Une marche… Zéro tintement ! Mission réussie ! Encore une marche, la dernière…

« Darcy ! »

Darcy lève la tête : Maman attend, appuyée contre la rambarde. Elle a les lèvres pincées et les sourcils froncés.

« Darcy, dépêche-toi ! Je dois passer chez le boucher. »

Darcy retourne à la contemplation de ses chaussures à grelots.

« DARCY ! »

Darcy se met à courir. La trousse et les livres rebondissent dans le cartable, le cartable tressaute sur ses épaules et les grelots tintinnabulent comme si c'était Noël.

Chez le boucher, Maman n'achète pas, comme toutes les mamans, du poulet, du steak haché, du pâté et du saucisson. Non, elle achète tout ce que personne ne veut pas : les trucs à l'intérieur, les trucs entortillés, lisses, striés de veines bleues, les trucs pas bons. Maman ne les achète pas pour les cuisiner. Pas d'échalotes, d'ail, de persil ou de sel, mais de la bave d'escargot, du venin de serpent, des copeaux de mandragore, de la poudre d'ailes de libellules. Pas de cuisson dans le four, mais du gros bouillonnement dans le chaudron. Maman est une sorcière. Une vraie sorcière. Une sorcière qui peut changer un prince en crapaud, une citrouille en carrosse, qui peut faire tomber amoureux une belle d'un bête. Peut-être pourrait-elle faire une pomme empoisonnée, échanger une voix contre des jambes, élever une maison de sucrerie, empoisonner un fuseau…

« Qu'est-ce que tu as fait à l'école, aujourd'hui ? » demande Maman qui fait des ballottins de plantes pour repousser les mauvais esprits. D'habitude, Darcy aide Maman, mais aujourd'hui, elle n'a pas envie : elle dessine.

« Darcy ? »

Darcy ne répond pas : elle dessine.

« Darcy ? »

Darcy dessine, elle ne répond pas. Maman pose son ballottin et se penche par-dessus l'épaule de Darcy.

« Qu'est-ce que tu dessines ? »

Darcy baisse un peu plus la tête.

« On dirait un goûter d'anniversaire, dit Maman. Mais elles n'ont pas l'air très heureux tes petites filles.

– Ce ne sont pas des petites filles, ce sont des princesses, corrige Darcy.

– Oui, bien sûr, fait Maman. Je n'avais pas vu les couronnes. Il y a Rapunzel avec sa grande tresse. »

Maman reconnaît aussi Blanche-Neige dans sa robe jaune et la Belle-Au-Bois-Dormant qui fait la sieste – elle est pas très drôle à inviter, comme Edwina qui a dormi durant toute la fête d'anniversaire des six ans de Darcy. Et puis il y a Gretel, mais ce n'est pas une princesse.

« Et pourquoi elles pleurent ? » demande Maman.

Darcy ne répond pas : elle colorie la pomme empoisonnée en rose. Normalement, la pomme empoisonnée est rouge, mais Darcy n'a plus de rouge, alors elle colorie en rose.

« Darcy ? Vous avez fait quoi aujourd'hui à l'école ? »

Maman a la voix des choses sérieuses, celle qu'elle utilise quand Seamus reçoit son bulletin de notes ou quand Papa ne veut pas aller voir le docteur pour les dents.

Darcy ne dit rien. Elle n'aime pas la voix des choses sérieuses – personne ne l'aime ! – mais Darcy ne dit rien.

Maman va dans le salon et ramasse le cartable de Darcy. Darcy arrête de dessiner. Maman sort le cahier du jour et le feuillète rapidement. Elle s'arrête aux dernières pages et fronce les sourcils. Elle remet le cahier dans le cartable et monte les escaliers. Darcy écoute les bruits. Elle entend un grincement – un grincement très particulier, un grincement que Darcy n'entend jamais : celui de la porte du grenier. Et puis il y a les pas dans l'escalier. L'escalier que personne ne monte jamais. Maman bouge de lourds objets dans le grenier, puis redescend très vite. Darcy retourne à son dessin : elle colorie le tapis en orange et violet. Elle aime bien le orange. Elle voulait faire le tapis orange et rouge, mais le rouge ne marche plus, alors elle a pris le violet. Le violet, c'est joli aussi. Darcy préfère le rouge, comme le rouge que Maman met sur ses lèvres quand elle sort le soir avec Papa. Maman ne met jamais de violet sur ses lèvres.

Quand Maman entre dans la cuisine, elle a les cheveux qui s'échappent de son chignon, des toiles d'araignées sur les épaules et les mains sales. Maman pose sur la table de la cuisine un livre. Darcy fait mine de ne pas s'y intéresser.

« Quand j'avais ton âge, dit Maman, mon papa – ton grand-père – me lisait ce livre pour m'endormir. Contes et belles histoires pour petites sorcières presque sages. »

Darcy pose son feutre et tire le lourd volume poussiéreux vers elle. Elle soulève l'épaisse couverture de cuir et découvre l'illustration d'une petite sorcière, à califourchon sur un balai, volant dans la nuit tombante. Darcy écarquille les yeux : la petite sorcière, elle vole ! Elle vole vraiment. Elle a les cheveux qui bougent et la cage à oiseau accrochée à l'avant du balai se balance d'avant en arrière. Et puis il y a des chauves-souris qui battent des ailes, une rivière qui coule, un chat qui saute de toit en toit…

« Tu veux bien me le lire, Maman ? »

Les lèvres de Maman s'étirent en un grand sourire. « Bien sûr. »


Crétin de mélangeur de baves !

Un pied dans le vide et un livre dans la main, Darcy se balance, doucement, dans le hamac. Seamus et Dean sont étendus dans l'herbe ; ils somnolent. Ils ont abandonné tout autour d'eux comics, console, jeux vidéo et devoirs de vacances. La prairie ondule sous les caresses du vent. Un vent de mer, frais et iodé. Entre les feuilles du grand chêne, des points lumineux aveuglants laissent deviner le haut soleil d'été sur immense fond bleu azur. L'été.

« A quelle heure, elles ont dit qu'on devait les retrouver ? », marmonne Seamus. La voix paresseuse, Dean demande de qui il parle.

« Des filles, bien sûr ! »

Ah oui, les filles ! Dean soupire, roule sur le côté et se redresse, appuyé sur son coude. « Eh ! Darcy, tu entends ça ? Il parlait des filles, bien sûr !

Bien sûr ! répète Darcy sans lever le nez de son livre. Comme si Seamus pouvait parler d'autre chose !

– Retourne à ton bouquin, l'avorton ! riposte Seamus. Et mêle-toi de ce qui te regarde », ajoute-t-il.

Pour toute réponse, Darcy tire la langue à son frère.

« Très mâture, petit génie !

– Je me mets à ton niveau !

– Eh ça suffit, vous deux ! intervient Dean.

– Oui, Maman ! disent le frère et la sœur d'une même voix.

– Et que je ne vous y reprenne pas ou privés de goûter ! »

Darcy rigole, Seamus envoie une balle en mousse à la tête de son meilleur ami qui esquive facilement.

« Sérieux, elles ont dit quelle heure ?

– Six heures et quart, répond Dean, affable. Elles ont dit six heures et quart.

– Pas six heures ?

– Non. »

Dean roule dans l'herbe et s'étend face contre terre et dos au soleil. D'une impulsion du pied, Darcy balance le hamac tandis que, sous un arbre Alice prend le thé avec le Lièvre de Mars et le Chapelier. Seamus reprend :

« Elinore a bien dit qu'elle serait là ? » Et Dean et Darcy de soupirer.

« Pas encore Elinore ! gémit Darcy.

– Je croyais que t'avais tourné le disque, mec, marmonne Dean.

– Tourner le disque ? Tourner le disque ?! Mais comment je pourrais tourner le disque ?! Elle est trop belle pour que je tourne le disque !

– Tu as brûlé tous tes onguents avec Elinore, rappelle pourtant Dean.

– Peut-être que si je piquais une des pattes de lapin à ma mère…

– A ce stade, mec, il t'en faudrait plutôt une collection pour rattraper l'incident de "Zaza, la pizza qui prédit l'avenir". Cultissime ! ajoute Dean en riant.

– Zaza, la pizza qui quoi ? demande Darcy, curieuse. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

– Va voir au pays des Merveilles si je n'y suis pas, crapaud !

– Babouin !

– Crotale !

– Faucon !

– Les enfants, les enfants ! » tempère Dean avec importance.

Le frère et la sœur s'échangent encore quelques noms d'oiseaux, puis Seamus fait mine de lancer un sort à Darcy. Elle contre-attaque aussitôt en récitant le règlement intérieur de Poudlard.

« Moldue ! »

Darcy se raidit sous la dénomination. Dean se garde bien de dire un mot, de faire un geste. Seamus est immobile. Son regard s'écarquille quand celui de Darcy s'étrécit. Le mot lui a échappé. Le remord monte en lui, il se mord les lèvres, ouvre la bouche pour dire quelque chose. Le regard noir de Darcy lui impose le silence. Elle ne cille pas, ses lèvres sont pincées, ses mains crispées sur la couverture de son roman. Elle sent, sous son index qui marque sa page, le papier se froisser.

« Darcy… », tente Seamus.

Darcy s'étend dans le hamac, retourne à son histoire où une petite fille, d'un rêve, gagne un pays merveilleux.

« Darcy… » répète Seamus. « Je suis désolé… Darcy… »


Seamus est mon grand-frère. Allez-vous-en !

Il y a en bas un homme qui attend.

Seamus est par terre, le dos appuyé contre le mur, les jambes étendues. Derrière sa frange de cheveux trop longue, il a les yeux fixés sur son affiche de David Beckham. Sa tête frappe de temps en temps le mur. Darcy est assise sur le lit de son frère, les jambes repliées contre le ventre, le menton sur les genoux. Elle aussi regarde l'affiche de David Beckham.

En bas, il y a un homme qui attend.

« Ça ne change rien. »

Darcy observe David Beckham. Il s'apprête à tirer, le pied gauche levé en arrière, il est concentré, tout en tension. Il va marquer, il en est sûr.

« Darcy ? Tu m'entends ? Ça ne change rien. »

L'homme qui attend en bas change tout.

Seamus se lève et ouvre la porte de la chambre. Beckham se retrouve face contre le mur. Le regard de Darcy plonge sur une photographie de famille encadrée et insolemment accrochée devant la chambre de Seamus. Le regard de Seamus s'arrête aussi sur la photo. Il ne bouge plus, il est figé dans son mouvement, le pied gauche encore en l'air, à quelques centimètres du sol.

Et en bas, l'autre qui attend !

Seamus se tourne vers Darcy. Il a l'air désemparé, perdu. Il lui tend la main. « Tu viens ? » Ce n'est pas qu'une question, c'est bien plus. Il agite les doigts. Darcy se déplie et descend du lit. Elle glisse la main dans celle de Seamus : elles sont toutes les deux un peu moites et tremblantes. Chacun serre fort, tandis qu'en bas l'homme attend.

Ils descendent, côte à côte, les premières marches de l'escalier et s'arrêtent à mi-parcours. Par-dessus la rambarde, ils voient Papa et Maman assis dans le canapé. Ils sont de dos. L'homme est de profil, assis sur le bord du fauteuil. Tout près du bord, comme s'il était sur le point de partir. Pars, pars ! répète Darcy. Mais l'homme ne bouge pas, il décortique avec soin ses pistaches. Personne ne parle. Personne ne se regarde. Seamus serre plus fort la main de Darcy. Elle lève les yeux vers lui et le supplie du regard : N'y va pas, renonce, renvoie-le ! Seamus sourit tristement : il le faut. Et elle lui en veut, mais elle ne lui lâche pas la main.

« Allez… » Il lui tire sur le bras et ils descendent les dernières marches. Une latte grince et tous les regards se tournent vers eux. L'homme bondit sur ses pieds. Papa et Maman échangent un regard nerveux et se lèvent, lentement, presque à regret. L'homme – l'autre – tend la main à Seamus et se présente. « Je sais qui vous êtes, dit Seamus. – Tu peux me dire "tu". » Hochement de tête et silence.

« Je te remercie d'avoir accepté de me rencontrer, reprend l'homme – le fâcheux. Je sais que tout cela ne doit pas être évident pour toi. »

Nouvel hochement de tête, sourire maladroit de l'homme.

Ils sont tous les cinq debout autour de la table basse, immobiles et muets. Stupides. Maman se racle la gorge et les invite à tous s'asseoir. Papa et Maman reprennent place sur le canapé, l'homme sur le bout du fauteuil. Seamus et Darcy s'installent dans les deux poufs.

« Et tu dois être Darcy ? dit l'intrus. Bonjour. »

Darcy ne répond pas. Elle regarde bien en face l'homme, l'autre, l'intrus, mais elle ne lui répond pas. Seamus lui donne un petit coup de pied. « Darcy, tu pourrais répondre ! » dit sa mère. « Darcy, obéit à ta mère ! » ordonne son père. Darcy fixe l'homme. Elle ne prête pas attention aux remontrances de ses parents. Ils n'ont rien dit pendant quinze ans ; elle va leur montrer ce que c'est que le silence. Et sans un mensonge.


Je sais

« John-John a absolument tenu à m'offrir les deux. J'ai bien essayé de l'en dissuader, mais il insistait tellement. »

Betty a relevé ses cheveux et exhibe fièrement ses lobes dans lesquels sont fichées deux paires de boucles d'oreilles étincelantes.

« Elles sont magnifiques ! » s'exclame Amber bêtement béate – béatement bête. « Elles doivent valoir une fortune ! John-John est tellement amoureux de toi, ajoute-t-elle. C'est sûr, il va te demander en mariage lors de la fête de famille.

– J'y compte bien.

– C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir envie de se marier, marmonne Darcy de derrière son livre.

– Tu disais quelque chose, Fitz ? demande Betty, froidement.

– Juste un passage que j'aime bien.

– Qu'est-ce que tu lis ?

Les Grandes espérances. »

Betty fronce ses sourcils parfaitement dessinés, fraîchement épilés de chez l'esthéticienne. Coiffure impeccable, racines rafraîchies, ongles manucurés, teint sublimé et regard rehaussé. Tailleur luxueux, chaussures élégantes, pochette assortie et jambes convenablement croisées. Betty espère vraiment une très prochaine demande.

« Ne me dis pas que tu lis ce pavé, s'exclame Amber, profondément outrée. Tu ne connais pas Internet ? Wikipedia ?

– J'aime lire, répond Darcy, laconique.

– Fitz, que penses-tu de mes boucles d'oreilles ? demande Betty, avec cette once d'autoritarisme qui la rend si sympathique. Ne sont-elles pas divines ?

– Mirifiques, répond Darcy sans relever le nez de son roman.

– Tu pourrais regarder au moins ! »

Darcy soupire, baisse son livre et jette un œil aux fameuses boucles d'oreille.

« Oh mon dieu ! Betty, elles sont sublimes, s'écrit-elle à grand renfort d'ultrasons. Elles ont dû coûter une fortune à Deux-Fois-John ! Qu'est-ce qu'il doit t'aimer pour avoir dépensé une telle fortune ! J'espère que tu l'as récompensé comme il l'espérait. » Darcy sourit exagérément avant de reprendre un air détaché. « Ça te va, Betty ? »

Le regard de Betty se fait meurtrières.

« Tu peux garder tes sarcasmes pour toi, Fitzwilliam !

– C'est toi qui es venu t'installer à ma table ! Et les sarcasmes vont avec ma table.

– Toutes les autres étaient prises.

– Celle-ci également : j'y étais !

– Tu étais seule.

– Je lis un livre et j'aimerais pouvoir continuer ! Vous n'avez pas une boutique de luxe à dévaliser ? Un devoir à recopier ? Un type de la haute à séduire ?

– Si tu veux lire, tu n'as qu'à aller à la bibliothèque ! Les cafés, c'est pour boire du café, déclare sentencieusement Amber.

– Et les têtes-à-claques pour se prendre des claques ! réplique Darcy.

– Tu es mauvaise !

– Juste agacée de ne pas pouvoir lire mon roman, mais ça va passer… Dès que vous aurez déguerpi.

– Laisse, Amber ! J'ai compris. Notre chère Darcy est un peu amère. Aucun garçon de la classe ne l'a invitée au bal de l'école. Personne n'aime les bêcheuses, sourit faussement Betty. Elle est en train de comprendre que, malgré toutes ses bonnes notes, elle reste une pauvre petite roturière issue de son île d'arriérés et qu'elle n'atteindra jamais les hautes sphères auxquelles elle aspire. »

Une pléthore de sorts se bouscule dans l'esprit de Darcy. Si seulement…

« Très chère Betty, je compte bien un jour devenir maître du monde et cela sans passer par le lit d'un lord, d'un marquis de pacotille ou un prince de sang loup-garou.

– Atterrit ma petite, tu es peut-être la meilleure de la classe, mais tu n'obtiendras jamais guère plus que le poste d'assistante de grand patron. Dans le meilleur des cas.

– Au moins, je serai toujours plus qu'une femme trophée, aussi utile à la communauté qu'une plante verte en pot.

– Garce ! jure Betty.

Faunusinflora ! » riposte Darcy. Évidemment, elle ne s'attend pas à ce que…

Dans un cri de surprise, elle lâche son livre et porte les mains à sa bouche. Les yeux écarquillés, elle fixe l'endroit où étaient assises, il y a quelques secondes, ses deux fâcheuses et à la place desquelles se trouvent… Aurait-elle… ? Est-ce que ce serait elle qui… ? Peut-être que… L'espoir lui bat aux tempes…

« Je suis surpris, je m'attendais à ce qu'avec tous ces bijoux clinquants, elle se change en sapin de noël. Mais non, au lieu de ça, une ortie ! »

Darcy lève la tête vers un jeune homme vêtus des couleurs du café. Un serveur. Il lui sourit, l'air espiègle et content de lui. Sans y être invité, il pose le plant d'ortie à terre et s'assied en face de Darcy. Elle est trop abasourdie pour le chasser. Sur sa droite, planté comme un tournesol, un petit garçon, bouche grande ouverte, glace dégoulinante et regard exorbité, dévisage le serveur. Ce dernier lui adresse un clin d'œil complice et le gamin détale, terrorisé. Il se réfugie dans les jupes de sa mère qui ne lui accorde aucune attention : elle est bien trop occupée à enguirlander un autre serveur qui ne lui a pas apporté ce qu'elle avait commandé. Une véritable honte !

« Elle ne le croira jamais et il sera quitte pour une diète de télé, » dit le jeune homme en secouant la tête et il rigole de bon cœur. « Ne vous inquiétez pas pour vos amies, continue-t-il. Je leur rendrai leurs deux jambes et deux bras. Pour le cerveau, je ne peux rien faire et ne suis responsable de rien », prévient-il avec légèreté.

Darcy ne dit rien. Elle le considère, stupéfaite, incertaine. Le sourire du jeune homme se résorbe. Son air guilleret se décompose.

« Dites-moi, vous saviez n'est-ce pas… ? Vous étiez bien au courant… ? Le mot que vous avez dit, vous saviez ce qu'il voulait dire ? Vous saviez que c'était… une formule ? » La panique monte en lui, s'insinue dans ses paroles, ses gestes, son regard. Darcy ne dit toujours rien.

« Ne me dites pas que je vais devoir appeler le ministère et vous faire effacer la mémoire. Ça ne fait même pas trois jours que je bosse dans le monde Moldu ! Je vais me faire démolir si je dois déjà appeler les bouffeurs de mémoire. Dites-moi que vous saviez », supplie-t-il.

Darcy sort de son état de stupéfaction, ramasse son livre tombé à terre, examine Amber-la-fougère et Betty-l'ortie. Son air est impassible, ses gestes sont calmes. Apparence parfaite de sérénité et de mesure. En elle…

« Ce n'est donc pas moi qui ai lancé le sort ? »

Le serveur pousse un soupir de soulagement. Le poids du monde abandonne ses épaules, dégouline le long de son dos, se répand en flaque sur le sol. Un coup de balai et cela n'y paraîtra plus.

« Non.

– Pendant un instant, j'ai cru…

– Cracmol ?

– Juste moldue.

– Mais vous savez !?

– Mon frère et ma mère sont sorciers. »

Il hausse un sourcil. Elle tend la main.

« Je m'appelle…

– …Darcy, je sais. Futur maître du monde. »

Il garde plus longtemps que nécessaire la main de Darcy dans la sienne. La peau est chaude, douce. La poigne enveloppante. Darcy a la tête qui tourne un peu et le cœur qui bat fort.

« Mon nom est …

– …Theodore. »

Il la dévisage, surpris. Elle sourit.

« Aucune magie. C'est sur votre badge.

– Charmé. »

Le sourire de Darcy s'élargit.


Notes :

1. Dans « Crétin de mélangeur de baves ! », Darcy lit, bien sûr, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll.

2. « C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir envie de se marier » est le début de la phrase liminaire du magnifique roman de Jane Austen, Orgueil et Préjugés (Pride and Prejudice)

3. C'est d'ailleurs en référence à ce roman que Betty appelle Darcy "Fitzwilliam" (diminué en "Fitz"). En effet, le personnage masculin principal de l'histoire répond au nom de Fitzwilliam Darcy.

4. Les Grandes Espérances est un roman de Charles Dickens, auteur préféré de Darcy et du Docteur.