Malvina Serdaigle, femme du seigneur Nortimer Serdaigle de Galloway était morte en couche, rendant fou de douleur un mari sincèrement épris et qui n'avait jamais pardonné à l'enfant sa venue au monde, d'autant plus qu'il était de sexe féminin.
La petite Rowena Serdaigle fut élevée par sa grand-mère maternelle, veuve du comte de Lothian, autorisée à demeurer au château durant l'enfance de la fillette.

« -Déjà réveillée demoiselle Rowena ?
-Oui Gretten.
-Rejoigniez-moi en salle d'étude quand vous serez habillée. »
Et sur ces mots sèchement lancés, la grosse matrone écossaise tant détestée de l'enfant quitta la pièce, laissant place à une jeune servante.

« -Melisende, mon père reçoit aujourd'hui.
-Je sais demoiselle Rowena. »
La jeune femme fit entrer deux valets qui portaient la bassine de cuivre emplie d'eau chaude et aida la fillette à se déshabiller.
« -Quittez vos fourrures où je ne pourrais pas vous laver.
-Il fait froid, marmonna l'enfant blottie dans le lit.
-Mais l'eau est chaude et je vous sècherais tout de suite après. »

Elle prit Rowena par la main et la fit entrer dans la rustique baignoire dont l'eau commençait déjà à tiédir. Elle la lava délicatement, peigna soigneusement ses longs cheveux noirs, puis l'enroula dans un épais drap, légèrement rugueux et la prit dans ses bras pour la poser sur le chatoyant tapis persan qui réchauffait le sol glacial de la pièce.
« -Passez cette chemise de dessous, je vous apporte votre bliaud de soie.
-Je veux mon manteau bleu. Celui avec des ornements en or.
-Comme vous le désirez.
-Et ma cape de fourrure blanche.
-Vous êtes bien exigeante aujourd'hui,» s'amusa Melisende.

Sa jeunesse et sa gaieté plaisaient beaucoup à Rowena et sa façon de la materner lui rappelait un peu la tendresse de sa grand-mère quand elle était plus jeune et à laquelle elle n'avait droit maintenant qu'en privé.Une fois qu'elle fut vêtue chaudement, la fillette dont Melisende avait natté les épais cheveux en deux tresses qu'elle avait relevées en chignon, se pressa de se rendre à la salle d'étude où l'attendait son précepteur.

Bien qu'elle ne soit qu'une fille, son père avait consenti à ce qu'elle reçoive un enseignement, grâce à la demande de Jehanne qui arguait que c'était ce que Malvina aurait désiré pour sa fille.
« -Demoiselle Rowena, s'inclina Theobald Anthelme.
-Maître Anthelme », salua à son tour la petite fille, tandis que Gretten partait s'installer près de la cheminée, une broderie à la main.
« -Avez-vous appris vos mots de français et de latin ?
-Oui maître.
-C'est bien. Je vais vous demander de me les réciter puis nous ferons un peu d'histoire. »

Durant les mois qui suivirent, Rowena essaya de s'entraîner à la magie, dans une vieille salle d'armes désaffectée où personne ne venait. Son père se préoccupant très peu d'elle, une fois que ses leçons du matin étaient terminées, il lui restait toute l'après-midi à occuper. Gretten insistait toujours pour qu'elle reste dans sa chambre à broder ou à lire. Elle s'arrangeait donc pour passer la première partie de l'après-midi docilement dans sa chambre puis prétextait une visite à sa grand-mère et courrait à l'aile est, où vivait Jehanne de Lothian. Par un heureux hasard c'était également là que se trouvait la salle d'armes abandonnée.

Gretten qui n'aimait pas beaucoup la vieille dame, trouvant qu'elle cajolait trop l'enfant, ne l'accompagnait jamais jusqu'au bout ce qui laissait à Rowena la possibilité d'éviter les appartements de sa grand-mère sans éveiller les soupçons.
Jehanne avait peu de servantes à son service, il n'y avait donc aucun de risque de croiser quelqu'un si elle se dépêchait.Rowena savait maintenant maîtriser sa puissance lors de sentiments violents, principalement durant ses crises de colère et de révolte, bien que cela n'arrive que rarement, la fillette étant de nature plutôt calme, et réfléchie pour son âge.Plus le temps passait, plus Rowena souhaitait ardemment voir arriver sa dixième année, où elle pourrait enfin posséder une baguette.

« -Quand j'aurais une baguette, je pourrais commencer à apprendre, affirmait-elle à sa grand-mère qui la regardait avec indulgence, en souriant tristement.
-Tu n'apprendras pas grand-chose ma fille.
-Qui me montrera les sorts usuels ? Gretten n'a pas de baguette, fit-elle avec mépris.
-Parce que Gretten est une domestique et que les serviteurs n'ont pas le droit d'avoir de baguettes. D'ailleurs, dans ces familles, beaucoup d'enfants naissent Cracmols. Je pense que ça sera maître Anthelme qui t'enseignera les rudiments de la magie.
-Et vous Grand-mère ? Vous ne pouvez pas m'apprendre ?
-Rowena, il faut que tu saches que je vais bientôt être obligée de quitter le château. Tu approche de ta neuvième année, bientôt viendra le jour où le seigneur Nortimer jugera que tu n'as plus besoin de moi, expliqua doucement la vieille femme.
-Mais…Où irez-vous ?
-Mon froid château familial des Highlands, est encore debout même s'il y fait moins bon vivre qu'ici. Le château de mon défunt mari en Lothian à été récupéré par un de ses neveux.
-Mais je ne veux pas que vous partiez ! s'exclama vivement la petite. »

Jehanne sourit tendrement.

« -Il faudra bien que tu accepte. Cela fait partie de ton apprentissage de la vie. Tu devras parfois te séparer de serviteurs fidèles. Il se peut qu'un jour ton père par l'intermédiaire de Gretten, décide de renvoyer Melisende pour mettre à sa place une autre personne.
-Mais Melisende est ma seule amie ici, à part vous Grand-mère !
-Je le sais. Quand comprendras-tu donc que tout ne sera pas fait selon ce que tu désire tout au long de ta vie ?
-Jamais. »

La vieille femme soupirait alors et mettait fin à la discussion.