Chapitre II - Le prix à payer - 1997
Blaise avait attendu tout l'été avec appréhension que Daphné se rappelle à son bon souvenir. Elle ne s'était pas manifestée, et Mrs Zabini se comportait désormais comme si rien de tout cela n'avait jamais eu lieu; mais son fils savait parfaitement à quoi s'en tenir. Si Daphné le laissait mijoter ainsi, ce n'était pas parce qu'elle avait oublié ni qu'elle avait renoncé à son projet; non, elle voulait juste le faire mariner autant que possible, pour faire son petit effet et bien lui faire comprendre que désormais, ils dépendaient d'elle. Elle avait tout vu; Blaise qui tuait son beau-père, sa mère qui avouait être coutumière du fait. Et elle avait une preuve, qu'elle avait fort certainement mise en lieu sûr ou bien multipliée pour plus de sécurité. S'il y avait bien quelque chose dont Daphné ne manquait pas, c'était malheureusement d'intelligence. Et son intelligence était merveilleusement diabolique, au grand malheur de Blaise.
Un soir de septembre, il était resté lire très tard dans la salle commune; le feu brûlait dans l'âtre, projetant sur les murs d'inquiétantes langues orangées et ombres dansantes. La pièce était silencieuse, hormis les craquements du bois qui brûlait et le petit bruit discret des pages que tournait Blaise. Depuis la rentrée, il n'avait que très sommairement croisé Daphné et s'était toujours arrangé pour l'éviter dignement, soit en restant avec Draco, soit en prétextant un devoir à terminer ou une douche à prendre. Il avait redouté, au début, qu'elle exige de partager sa cabine de douche, mais elle n'avait pas semblé avoir eu l'idée, et Blaise s'était dit qu'elle n'était peut-être pas diabolique et mauvaise à ce point. De son côté, il avait cherché pas mal de moyens de la mettre hors d'état de nuire, ne voulant pas être soumis à son chantage pour le restant de ses jours, mais tout ce qu'il trouvait pourrait éventuellement être contourné; ce dont il avait besoin, c'était d'un plan infaillible, pas d'une tentative avortée qui pourrait amener Daphné à se montrer plus vigilante. Elle jouait à ce petit jeu avec adresse, en lui faisant croire à une sécurité provisoire alors qu'en réalité elle le surveillait de près. Ils savaient tous les deux qu'ils étaient intelligents; seulement, pour l'instant, c'était elle qui avait l'avantage, et Blaise ne savait pas quand ni comment il réussirait à se défaire de son emprise.
Soudain, il sentit un coup de vent derrière lui; bien installé dans son fauteuil, il resta comme à son habitude de marbre; il en fallait beaucoup pour déranger Blaise, en général, qui affichait toujours un masque d'impassibilité qui en déconcertait plus d'un. Mais visiblement, Daphné Greengrass n'était pas exactement "déconcertée".
Debout derrière le dossier du fauteuil, dans la salle commune déserte si on oubliait ces deux serpentards, elle se pencha légèrement en avant - juste assez pour que ses boucles brunes et brillantes viennent lui chatouiller les joues - et avança lentement sa main d'une blancheur de porcelaine vers le livre qu'il lisait. Blaise le referma d'un coup sec, avec le vague espoir d'y coincer les doigts invasifs, mais elle eut le réflexe d'arranger une de ses mèches de cheveux à cet instant précis. La main revint à la hauteur de la couverture pour la caresser doucement, suivant le tracé en relief de l'impression du titre. Blaise soupira.
- Arrête ton petit manège, Greengrass. Dis-moi plutôt tout de suite ce que tu veux, je n'ai aucune envie de t'accorder du temps.
En silence, Daphné glissa avec souplesse pour se retrouver assise sur l'accoudoir, avant même que Blaise ait pu réagir. La jupe et les cuisses de la jeune fille juste sous son nez l'agacèrent davantage encore. Elle espérait peut-être lui faire de l'effet, tout en sachant pertinemment qu'il allait lui falloir bien du courage et de la persévérance - surtout en démarrant les choses de cette façon.
- Blaise Zabini, déclara-t-elle en dessinant le contour de son oreille avec le bout de son ongle en amande, tu sais que quoi qu'il en soit, tu es piégé. Tu ferais peut-être mieux de t'en accommoder.
Le jeune homme leva les yeux - et aurait apprécié que les seins de Daphné ne soient pas dans la trajectoire de son regard jusqu'à son visage - et déclara sans se départir de sa froideur naturelle:
- Ce que je sais, c'est que tu es ravie de jouer à ce petit jeu et que tu n'arrêterais pour rien au monde. Que je soie agréable ou pas n'y changera rien, alors je n'ai aucune intention de me montrer complaisant. Si cela gâche ton plaisir malsain, tu m'en vois ravi.
Mais Daphné lui adressa un sourire angélique et répondit d'une voix légère:
- Au contraire, Blaise, ça ne fait qu'ajouter du piment à mon petit jeu, comme tu dis. Ou plutôt, notre petit jeu. A moins que tu ne décides de t'occuper de moi comme ta mère a coutume de le faire avec ses époux.
Blaise comprit sans aucun problème la menace à peine déguisée, et répliqua:
- Pour ça il faudrait que je t'épouse, et rentre-toi bien dans le crâne que rien ne me ferait davantage horreur. Et que par conséquent ça n'arrivera jamais. Donc tu feras mieux d'enlever ton décolleté de mon visage, tu deviens vulgaire.
Il avait conscience d'être exagératif dans ses propos; Daphné portait son uniforme réglementaire qui n'était absolument pas décolleté, et s'il y avait une seule jeune fille dans tout Poudlard qui mériterait d'être qualifiée d'élégante, c'était bien elle - sa sœur pouvait aussi prétendre au titre, mais elle était encore une enfant, après tout.
La jeune fille reposa son flanc contre le dossier du fauteuil, et Blaise eut l'impression qu'elle avait enfin terminé sa petite phase d'approche pour le mettre dans le bain avec un peu de chance, elle en arriverait vite aux choses sérieuses et annoncerait la couleur, ce qui lui permettrait ensuite, à lui, de s'organiser en fonction. Il attendrait de voir ce que Daphné exigeait de lui pour voir ce qu'il pouvait tenter contre elle elle ne se rendait peut-être pas compte que la plus petite précision sur ses intentions était un indice précieux pour Blaise. Ou peut-être le savait-elle, et comptait-elle s'en servir contre lui ? Le jeune homme faillit secouer la tête. C'était sans fin. Autant écouter ce qu'elle avait l'intention de lui dire et aviser ensuite il en aurait probablement tout le temps. Seulement, elle prenait tout son temps, et Blaise détestait ça d'habitude, c'était lui qui mettait les gens mal à l'aise en faisant traîner les choses, et non pas l'inverse. Qu'elle réussisse à retourner contre lui ses propres méthodes l'agaçait au plus haut point.
- Blaise Zabini, commença-t-elle d'un ton plus sérieux, je veux que tu comprennes dès le départ que quoi que tu tentes pour te débarrasser de moi ou des preuves que j'ai contre toi, toutes tes tentatives seront vouées à l'échec. Ma preuve a été dupliquée, cachée en lieux sûrs, et si jamais il m'arrivait quelque chose j'ai pris mes dispositions pour que toute cette petite histoire soit rendue publique. Je ne te dirai pas si j'en ai informé qui que ce soit, pour te laisser cogiter un peu, sinon ce serait trop facile.
Evidemment, pensa Blaise. Cela lui faisait bien trop plaisir d'avoir l'impression de jouer avec ses nerfs mais il connaissait plus ou moins la façon de penser de Daphné, et telle qu'il la connaissait, elle avait dû garder tout ça pour elle. En informer une tierce personne aurait été un risque de perdre son emprise totale sur lui en l'exposant à un autre maître-chanteur, et si quelque chose était bien certain à propos de Daphné, c'est qu'elle était totalement et inconditionnellement exclusive. Elle n'était pas le genre de fille à partager ses poupées…
- Si je comprends bien, répondit Blaise, tout ce qui t'intéresse c'est cette situation puérile dans laquelle tu me crois à ta merci.
Daphné sourit et Blaise en frissonna presque. Décidément, les sourires de Daphné Greengrass ne présageaient jamais rien de bon et faisaient carrément froid dans le dos.
- Je ne le crois pas, j'en suis sûre, Zabini, déclara-t-elle. Je suis absolument certaine que tu es à ma merci pour tout le temps que je voudrai à vie même si cela me fait plaisir. Alors tu vois, si j'étais toi, j'éviterais les mots d'esprit. Mais tu as raison sur un point le pouvoir que j'ai sur toi est réellement délectable.
Blaise décida alors d'utiliser une tactique offensive tester les limites de Daphné ne serait pas superflu, et il n'avait pas grand-chose à perdre à ce petit jeu. Fronçant les sourcils, il déclara d'un ton neutre :
- Si c'est ce qui t'intéresse, j'ai de quoi te payer pour que tu me laisses tranquille.
La jeune fille ne lui répondit que par un léger soupir, et le fixa droit dans les yeux – Blaise dut prendre sur lui pour ne pas déglutir. Cette fille n'était pas à Serpentard pour rien. Peut-être même était-elle un peu folle sur les bords.
- Zabini, ne m'insulte pas, veux-tu ? de l'argent, j'en ai. Si je veux que tu m'entretiennes à ma sortie de l'école, je te le demanderai, ne t'inquiète pas pour ça. Mais ce n'est pas l'argent qui est à l'ordre du jour.
- Qu'est-ce qui t'amuserait alors ? répondit Blaise du tac au tac. Que je te fasse tes devoirs ?
Un petit rire échappa à Daphné.
- En fait, tu tentes de te faire passer pour plus idiot que tu ne l'es, c'est ça ? Ne t'inquiète pas, tu penses bien que depuis le temps que nous nous connaissons, j'ai pu prendre la pleine mesure de tes capacités intellectuelles. Mais puisque tu sembles vouloir jouer l'imbécile, je vais, brièvement, faire comme si tu en étais un et te rappeler un point essentiel qui ne doit absolument pas te sortir de l'esprit : tu es à moi, Zabini. Il suffit que tu me refuses quelque chose ou que tu l'exécutes avec mauvaise grâce pour que, d'un claquement de doigts, ta mère et toi soyez définitivement détruits par l'opprobre et la honte d'une condamnation certaine, sans parler du fait qu'au sein de la société sorcière, vous serez déchus à jamais. En réalité, votre avenir à tous les deux dépend uniquement de toi et de mon bon vouloir. J'espère que tu as bien compris ça, Zabini.
- Je crois que tu pouvais difficilement faire plus clair. La dramatisation excessive n'était pas mal non plus, bien qu'un peu superflue à mon goût.
- Pas au mien.
Le ton de Daphné était devenu sec. En silence, le jeune homme remua dans sa tête ce qu'elle venait de dire, cherchant une faille exploitable. Mais pour le moment, il n'en voyait aucune. Même les sentiments de Daphné ne joueraient pas en sa faveur elle n'était pas aussi démoniaque pour rien, son cœur était un minimum glacial pour pouvoir imaginer et surtout oser mettre en place un tel chantage. Bien que pour le moment, Blaise ne sache toujours pas ce qu'elle comptait lui demander. Et il n'allait pas courir le risque de se renseigner. Reprenant son livre qu'il avait momentanément posé sur l'accoudoir de droite, Blaise déclara :
- Très bien. Tout est très clair à présent, je te remercie. Bonne soirée.
La réaction de Daphné, comme il l'avait espéré, ne se fit pas attendre mais il en fallait visiblement davantage pour venir à bout de son calme calculé. Elle se contenta d'agiter sa baguette et énonça distinctement un sort grâce auquel le livre se referma aussitôt. Elle regarda Blaise quelques secondes, à la recherche d'une idée, puis se leva de l'accoudoir du fauteuil et se campa devant lui Blaise crut un instant qu'il allait devoir subir ses foudres puis qu'elle retournerait dans son dortoir en le laissant en paix. Il ne pouvait pas se tromper davantage. Avec un air de défi évident, elle le fixa droit dans les yeux et ordonna :
- Masse-moi le dos, Zabini.
Et, impérativement, elle se tourna pour s'asseoir directement sur ses genoux. Blaise était estomaqué. C'était un culot assez impressionnant…mais il comprenait aisément la démarche. En réalité, tout ce qu'elle cherchait à tester de cette façon, c'était son obéissance à travers une tâche physique qui en elle-même importait peu, elle vérifiait qu'il était capable d'obéir à un ordre mineur. Avec un soupir, Blaise reposa son livre sur l'accoudoir une nouvelle fois, et leva ses mains jusqu'à la nuque de Daphné qu'il commença à masser doucement. Pour le moment, ça n'avait rien de terrible elle penserait ainsi avoir gagné la première manche et le laisserait en paix quelques temps, tandis que lui ne faisait rien qui aille réellement contre sa volonté. En plus, vu le sens moral de la jeune fille, il ne se sentait même pas coupable de profiter de la situation s'il se laissait aller à la peloter à l'occasion. Il massa longuement ses épaules, sa nuque la jeune fille soupira, et Blaise aurait parié qu'elle avait fermé les yeux.
Ses mains descendirent le long de sa colonne, massant chaque os, un par un, jusqu'à la ceinture de sa jupe, méthodiquement. Du plat de la main, il appuya sur son dos en descendant depuis ses épaules jusqu'à sa ceinture, plusieurs fois, avant de faire de même avec les flancs. Il avait la main sûre, et sentait Daphné se décontracter au fil de ses mouvements. Revenant à la base de la nuque, il concentra ses efforts à cet endroit quelques instant et recommença depuis le début.
De longues minutes plus tard, Daphné bougea enfin elle se leva et s'étira longuement, puis bâilla par-dessus son épaule, elle jeta un regard neutre à Blaise, et lui lança :
- Bonne nuit, Zabini.
Blaise ne lui répondit même pas alors qu'elle descendit l'escalier qui la menait à son dortoir. Machinalement, il rouvrit son livre, mais n'avait plus le cœur à lire il se sentait surtout désagréablement acculé dans une impasse, et avait la dérangeante impression qu'il lui faudrait bien plus d'énergie et de ressources pour s'en sortir que ce qu'il avait cru jusqu'à présent.
