Chapitre IV – Des jeux de grands - 2003
Tout juste après un léger repas de midi, Blaise avait décidé de passer quelques heures à lire en paix dans sa bibliothèque avant que Draco n'arrive. Ces dernières années, les deux jeunes rentiers ne se quittaient pratiquement jamais tant leur existence était remplie de futilités agréables et fugaces. Ils ne comptaient plus les bals auxquels ils s'étaient rendus, les soirées auxquelles ils avaient fait bonne figure ni celles pendant lesquelles leurs mères auraient eu honte de leur conduite. Mois après mois, ils s'étaient rapprochés encore davantage qu'en sept ans ensemble à Poudlard, Blaise apprenant à Draco à tempérer ses humeurs en public, Draco apprenant à Blaise à profiter pleinement des bons moments qu'ils vivaient. Pour ainsi dire, ils vivaient désormais presque à l'envers du reste du monde, dormaient toute la matinée avant de consacrer l'après-midi à des activités de détente comme un peu de lecture – parfois, des achats de biens ou de propriétés, des rendez-vous d'affaires pour entretenir leur fortune – avant de commencer pleinement à vivre dès la tombée de la nuit. Cependant, bien que leur rythme de vie soit exactement le même, il ne se répercutait pas sur eux de la même façon Draco avait davantage tendance à se laisser aller tous les soirs et dormait souvent jusque tard dans l'après midi. Blaise, lui, avait davantage tendance à modérer ses activités, et se levait toujours à onze heures précises, comme si une nuit passée dehors ne l'affectait pas le moins du monde, et vaquait dignement à ses occupations. Si d'aventure il se réveillait avec de la compagnie, il offrait le déjeuner à la jeune fille avant de la faire reconduire. Blaise Zabini était, aux yeux de la haute communauté sorcière, un garçon bien sous tous rapports. Draco et lui, qui extérieurement étaient comme le jour et la nuit, s'entendaient à merveille.
Il prenait garde à ne pas s'afficher excessivement et gardait toujours autant d'élégance que possible la haute société sorcière étant un cercle extrêmement réduit, une réputation était vite taillée. Le second point sur lequel il était extrêmement prudent était sa mère. Sitôt sorti de Poudlard, il s'était intéressé aux comptes familiaux et avait réalisé, avec une agréable surprise, que Mrs Zabini était une femme d'affaires avisée et implacable. Heureux de cet état de fait, il lui avait presque totalement abandonné ses propres finances dont il ne reprenait le contrôle que pour l'acquisition de quelques œuvres d'art, terrains qu'il revendait vite à prix d'or, ou même pour s'offrir un voyage par an pour éviter de s'encroûter dans la société sorcière britannique millénaire. Ainsi, il s'était rendu à Prague en compagnie de son ami, puis à Rome l'année suivante. L'année où Draco s'était décidé pour New-York, Blaise était parti seul, en Irlande quitter le vieux continent ne l'emballait pas plus que ça pour le moment.
Alors qu'il allait s'asseoir paisiblement dans son grand fauteuil en cuir en tentant une fois encore de ne pas imaginer qui avait pu mourir dedans – on ne savait jamais, dans cette maison ! – le froissement des ailes d'un hibou attira son attention, et il se félicita d'avoir finalement fait enlever le vitrail que l'oiseau n'aurait pas manqué de pulvériser en entrant s'il avait toujours été en place.
Majestueusement, le hibou grand duc se posa sur le perchoir du courrier en face de la fenêtre, au centre de la pièce, et posa sur Blaise son regard digne et pénétrant d'oiseau de proie. Le jeune homme dénoua le lacet de cuir qui maintenait la missive à la patte du hibou et déposa la lettre sur le guéridon près de la porte, dans l'intention de la lire plus tard. Mais le hibou ne s'envola pas après avoir été délesté de sa lettre il attendait une réponse.
Avec un regard agacé qui aurait pu faire disparaître immédiatement toute la morgue du hibou, Blaise reprit le morceau de parchemin et le déplia soigneusement sur son écritoire, et en lissa la surface de sa paume. L'écriture ne lui était que trop familière aérienne, penchée, décidée et sans aucune faute. Blaise soupira. Après tout, ce n'était pas si terrible cela faisait bien deux mois qu'il n'en avait pas reçu. Il fallait bien que cela arrive un jour. Résigné, Blaise entama la lecture de la prose soignée de Daphné Greengrass. Qui n'était pas, en soi, tellement développée.
« Blaise,
J'ai besoin d'un cavalier pour le bal de la veuve Méliflua le jour de l'équinoxe de printemps.
Daphné. »
Claire et concises, les missives de la jeune fille allaient toujours droit au but. Blaise lui était en quelque sorte reconnaissant de ne pas se perdre dans des politesses d'usage hors de propos et hypocrites. Elle faisait appel à lui en cas de besoin, comme on siffle son chien et le lui faisait clairement sentir de son côté, il lui obéissait strictement et sans jamais trop en faire. S'il lui arrivait un jour de se noyer sous ses yeux en oubliant de l'appeler à l'aide, il ne ferait pas un geste dans sa direction, et cela, ils le savaient tous les deux parfaitement. Depuis le début, leur contrat tacite n'avait jamais été rompu Daphné n'abusait jamais de son emprise sur Blaise, et Blaise, bien qu'il ne supportât pas l'idée de dépendre d'elle, n'avait pas réellement à souffrir de Daphné. Tous les deux s'y retrouvaient, et Blaise n'avait aucun doute quant au fait qu'ils n'étaient sans doute pas les premiers sang-purs à se livrer à ce genre de jeu du chat et de la souris. Le tout était qu'il ne fallait pas que qui que ce soit découvre la particularité de leur relation aux yeux du monde, ils étaient une paire d'amis assez proches, et le fait que Blaise haïsse profondément celle qui l'avait sous sa coupe ne devait rien y changer.
Retournant le parchemin pour écrire au dos, il saisit sa plus belle plume – il détestait écrire avec d'autres – et pointa sa baguette sur son encrier pour en humecter le contenu. Bientôt, la poudre d'encre laissa place à un liquide noir à la surface lisse. Blaise resta plusieurs secondes la plume en l'air au-dessus de l'encrier, combattant son amour-propre, hésitant à tremper sa plume. C'était à chaque fois la même chose. A chaque fois, un léger sentiment de rébellion naissait en lui à l'instant même où il fallait rédiger une réponse.
Au moment où il trempait enfin le bout de sa plume dans l'encre, la porte de la bibliothèque s'ouvrit avec fracas, faisant sursauter Blaise qui renversa l'encrier sur son écritoire. Le hibou fit entendre une protestation offusquée, et le jeune homme se retourna pour voir qui venait le déranger si tôt dans le déroulement de sa journée. C'était Draco, un sourire victorieux plaqué sur les lèvres, agitant son chapeau comme pour attirer l'attention de Blaise qui se trouvait à deux mètres devant lui. Celui-ci soupira, nettoya son écritoire d'un coup de baguette et se retourna vers sa réponse inachevée. En vitesse, il répondit qu'il acceptait, roula le morceau de parchemin qu'il cala entre les griffes du hibou grand duc, sans même prendre la peine de l'attacher avec le lacet de cuir. Lorsqu'il se retourna encore en direction de Draco, celui-ci s'était tranquillement installé dans le grand fauteuil en cuir, avec un sourire narquois. Blaise ne voulut pas l'interroger – le jeune Malefoy en mourait d'envie. Enfin, il n'y tint plus, et déclara :
- J'ai ferré un des plus beaux partis de Grande Bretagne. Tu te souviens d'Astoria Greengrass, la petite sœur de Daphné ? Elle est sortie de Poudlard il y a tout juste deux ans. Bien sûr, elle est nettement moins belle que Daphné, mais ses parents acceptent que je l'épouse, et la mignonne m'est offerte avec cent mille Gallions de rente ainsi qu'une maison en Ecosse ! Avoue que je pouvais difficilement refuser une offre pareille ! En plus, elle est blonde, c'est mon père qui sera content. On a fait des fiançailles rapides il y a une heure, et je suis censé la demander en mariage au prochain bal de gratin qui se présentera. Pour l'équinoxe, je crois… Non mais tu te rends compte, la chance que j'ai ?
Blaise acquiesça, avec un petit sourire. Le bal de l'équinoxe… voilà pourquoi Daphné n'avait pas pu demander à n'importe qui d'être son cavalier. Sa jeune sœur y serait demandée en mariage. Ici résidait toute la particularité de Daphné, et ce qui confortait Blaise dans l'idée que d'une certaine façon, elle était toujours, elle aussi, dépendante de lui. Une jeune fille normale se serait faite inviter par un cavalier avec qui elle aurait pu avoir de l'avenir. Daphné invitait Blaise. C'était terriblement terre-à-terre, et typique de la jeune fille. Elle était tellement cynique, par moments…
Comme chacun le sait, le ballet des contrats familiaux et des mariages arrangés de la haute société sorcière puritaine se laisse rarement contrarier. S'il avait été dit que Draco Malefoy demanderait Astoria Greengrass en mariage le jour de l'équinoxe, en présence de tous, rien ne devait s'opposer au bon déroulement des événements. Et, effectivement, rien ne s'y opposa. Les vieux sorciers en manque de spectacle et de sensations fortes purent profiter de l'émotion suscitée par le tableau des deux jeunes gens, auréolés de leurs chevelures blondes, qui se vouaient prématurément un amour éternel et confortable, serti de Gallions et de maisons en Ecosse. Une coupe de champagne à la main et un sourire aux lèvres, Blaise s'éloigna discrètement de l'agitation frénétique autour de la fontaine – cadre rêvé pour une demande en mariage réussie – et prit la direction des jardins à l'anglaise. S'il y avait bien quelque chose qu'on pouvait ajouter au crédit de la veuve Méliflua, c'était son goût dans l'aménagement de ses jardins. Blaise aimait à s'y promener il y régnait un calme propice à la réflexion, et dès la tombée du jour, de petites lueurs dorées flottaient dans les allées et près des buissons. Lorsqu'il arriva à la hauteur du portillon de bois qui marquait l'entrée des jardins, il faisait presque nuit noire, et il pouvait voir ces petites lueurs un peu partout. Se réjouissant à la perspective de se retrouver enfin seul, il poussa le portillon… mais une main s'abattit sur sa manche, le stoppant net. C'était Daphné.
Superbe dans sa robe fluide qui scintillait, projetant autour d'elle des reflets argentés du meilleur des goûts, elle avait attaché ses cheveux bouclés en chignon, dont quelques mèches dépassaient, notamment pour encadrer son visage. Blaise n'avait pas besoin de s'entendre dire qu'elle était splendide il était parfaitement au courant, merci bien. C'était ce qui était terrible avec Daphné. La savoir si parfaite et avoir tout de même envie de lui envoyer un direct bien senti en plein sur le nez. A ce moment précis, elle était un peu plus courbée que d'habitude, et les perles accrochées à ses lobes d'oreilles renvoyaient de discrets reflets sur la peau de son cou, assortis aux toutes petites perles du collier qui reposait avec élégance sur ses clavicules. Même ses sourcils étaient terriblement gracieux et élégants froncés, accusateurs, contrariés, Blaise comprit qu'il allait encore devoir satisfaire l'un de ses caprices. Et effectivement, elle s'accrocha à son bras et le regarda d'un air impérieux.
- J'aimerais autant que tu ne laisses pas ta cavalière derrière, Blaise.
Avec un soupir résigné, il lui prit doucement le bras pour qu'elle se tienne à lui correctement, et l'entraîna dans les jardins. L'expérience lui avait appris qu'il était vain de tenter de décourager Daphné et elle était si discrète et tranquille qu'elle ne le dérangerait pas pendant qu'il déambulerait dans les allées.
Ils parcoururent paisiblement quelques centaines de mètres entre les bosquets, les tonnelles et les parterres de fleurs. Le fond de l'air était frais l'arrivée du printemps ne signifiait absolument pas un réchauffement de température en soirée. L'idée de se défaire de sa veste pour protéger Daphné de la fraîcheur de la nuit n'effleura même pas Blaise, et il avait totalement raison : elle avait prévu plusieurs sorts à cet effet, rattachés à sa robe. Après un long moment passé à déambuler de plus en plus loin des bruits de voix, de la musique et de la fête du bal, ils débouchèrent sur une petite clairière, au centre de laquelle se trouvait une imitation miniature de temple, cliché cher à tout jardin à l'anglaise qui se respecte. Les bruits provenant du manoir s'étaient faits assez ténus Blaise eut envie de s'arrêter quelques instants. Tenant toujours le bras de Daphné, il l'entraîna vers un banc en marbre, en retrait, qui émergeait à peine des haies touffues qui constituaient l'essentiel des murs du jardin.
S'asseyant à son tour, il se laissa aller et s'adossa complètement à la haie derrière eux elle était assez dense pour supporter son poids, et il pouvait parfaitement se laisser aller devant Daphné. La jeune femme avait les épaules nues et ne pouvait donc pas l'imiter mais elle se tint droite sur le banc, le regard vague, offrant un tableau que Blaise se surprit à contempler avec intérêt les lueurs dorées qui éclairaient le jardin se reflétaient sur le tissu argenté de sa robe, sur les perles de son cou, et celles de ses boucles d'oreilles. Blaise fut presque surpris que son teint nacré ne reflétât pas de la même façon chaque éclat lumineux de la clairière… Ils restèrent longtemps silencieux, jusqu'à ce que Daphné prenne la parole. Sa voix résonna comme un bris de cristal.
- Ca t'agace, n'est-ce pas ?
- Quoi donc, que tu continues ton petit chantage ? oui, j'avoue. Quelle déduction émérite.
Daphné ne réagit même pas au sarcasme – elle avait appris à ne plus en faire cas – et précisa sa pensée :
- Que ton meilleur ami se marie. Ca t'agace, pas vrai ? De vous deux, tu es le plus sérieux, et c'est lui qui trouve à se marier en premier. Et vous ne pourrez plus sortir comme vous avez l'habitude de le faire.
Blaise haussa les épaules.
- Ma vie ne se limite pas à Draco. Et puis, ta sœur et lui s'entendront bien, c'est une bonne chose pour lui autant que pour moi. Mais je trouve ta remarque amusante, surtout de ta part.
La jeune femme leva un sourcil interrogatif, et Blaise se fit une joie d'expliquer le fond de sa pensée, retournant le couteau dans la plaie.
- Ta petite sœur se marie avant toi. Avec un excellent parti, qui plus est. Tandis que toi, tu restes seule, sans occupation, sans vie, sans reconnaissance. Pourtant, je suppose que c'est toi que tes parents ont dû vouloir marier en premier, non ?
Daphné acquiesça.
- Avec Draco, précisa-t-elle. Je n'ai pas voulu.
- Alors tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, déclara froidement Blaise. Quoique, je suis plutôt heureux que mon ami ne soit pas tombé entre tes griffes. Mais laisse-moi te dire une chose, pour chasser le moindre de tes doutes si tu as refusé Draco par espoir – vain – qu'un jour je cesse de te haïr de chaque fibre de mon corps, c'était inutile. Tu ferais mieux d'épouser un bon sorcier bien riche qui te couvrira de cadeaux, et me laisser tranquille. Tout le monde y gagnerait.
Daphné leva les yeux au ciel, puis, sous l'effet d'une impulsion soudaine, ramassa sa jupe pour s'allonger sur le banc, posant impérieusement sa tête sur les genoux de Blaise où elle répandit ses boucles brunes. Surpris, le jeune homme ne se défendit pas il se contenta d'admirer sans vergogne les reflets et les ombres dans le tissu fluide qui soulignait chaque courbe du corps de Daphné. Comme elle avait la tête sur ses genoux, il détourna le regard après quelques secondes, et contempla le flottement apaisant des petites lueurs. Au bout de plusieurs minutes, il baissa les yeux vers son visage et vit ses paupières closes. Blaise tenta de voir si elle était endormie il passa doucement les doigts dans la cascade de cheveux qui inondait jusqu'au banc sur lequel il était assis. Elle avait des cheveux épais et souples Blaise se laissa aller à les caresser – elle ne réagit pas. Dormait-elle ?
Puis il vit que les lèvres rouges de la jeune femme étaient entrouvertes. Il regarda longuement le mouvement de sa poitrine pour tenter de déterminer si sa respiration était celle du sommeil, mais en vain. Soudain, Daphné trancha la question elle-même elle ouvrit la bouche, faisant jouer des reflets bleutés sur ses lèvres et sa peau diaphane, et murmura dans un souffle :
- Blaise, embrasse-moi…
Las, le jeune homme rejeta la tête en arrière contre la haie. Elle ne le lui avait plus jamais demandé depuis ce fameux soir dans les cachots de Poudlard, où il avait découvert quelque chose, où il avait fait l'expérience de quelque chose – son premier baiser… Il se souvenait avoir redouté autant que désiré qu'elle le lui demande à nouveau, mais il n'en avait plus jamais été question. Et voilà qu'elle remettait ça sur le tapis. Visiblement, elle en pinçait toujours pour lui, quoi que la raison en dise. Quant à lui, Blaise… il n'avait pas vécu reclus dans sa bibliothèque, et avait connu quelques filles depuis elle – la curiosité le démangeait. Il avait toujours secrètement voulu voir si cette sensation grisante de son premier baiser avec Daphné était due au baiser en lui-même, ou à Daphné. Et puis, il aimait sentir qu'il avait de l'ascendant sur elle – ce fait qu'il puisse avoir un impact sur ses sentiments selon ce qu'il acceptait – ou pas. Un serpentard reste un serpentard. Mais il tenait tout de même à se faire désirer.
- Je ne peux pas me baisser jusqu'à toi. Je suis trop grand.
Daphné leva les yeux au ciel et se leva, pour aller s'asseoir sur les genoux de Blaise, ses deux jambes soigneusement rangées sur le côté pour ne pas abîmer sa robe. Elle était légère comme une plume. Avec cet air de défi qui lui allait si bien, elle passa ses bras autour du cou de Blaise et le regarda droit dans les yeux.
- Arrête d'essayer de te faire désirer, Zabini.
En un éclair, des dizaines de pensées désordonnées et contradictoires se bousculèrent dans la tête du jeune homme. D'abord, le corps de Daphné contre le sien, contrastant avec la fraîcheur ambiante, en était une à lui tout seul. Ensuite, son regard de défi, ses yeux, ses lèvres, ses boucles en cascade sur ses épaules. Puis ce fut un violent désir de rébellion, de l'envoyer paître, de lui briser le cou, d'en finir avec toute cette histoire. Et enfin, le délectable délice de savoir qu'il pouvait profiter d'elle avec son consentement, sans impliquer le moindre sentiment dans l'affaire. Avant de trop réfléchir, il saisit ses hanches, puis ses lèvres.
Elles étaient aussi douces que dans son souvenir. La façon délicate et impérieuse qu'avait Daphné d'imposer ses caresses en posant ses mains sur sa nuque lui revint tout à coup. Caressant ses hanches et son dos, Blaise rendit à Daphné au centuple la fougue de son baiser la jeune fille se pressa encore davantage contre son torse. Autour d'eux, c'était comme si le temps s'était arrêté. Les lueurs dorées suspendues près du sol se reflétèrent tour à tour sur le tissu léger de la robe de Daphné qui découvrait soudain ses cuisses nacrées et douces sous la caresse de la main sombre de Blaise sur la peau diaphane du visage de la jeune fille, détendue sous les caresses du garçon sur la chemise blanche du jeune homme, débarrassé de sa veste, qui allongeait doucement la jeune fille sur le banc pour mieux la surplomber… Ni Blaise ni Daphné ne laissaient échapper un seul soupir de contentement – et pourtant, l'un comme l'autre en mourait d'envie. Ils se trouvaient soudain dans une bulle de baisers et de caresses – pas pour les même raisons, mais c'était bien le cadet de leurs soucis. Bientôt, ils furent allongés dans l'herbe déjà humide de la nuit les doigts de Blaise se perdaient dans les boucles épaisses de la chevelure de Daphné, dont blancheur de la main tranchait avec la peau sombre du dos de son amant… On eut dit que la lune, dans le ciel étoilé, éclairait de son faisceau la langueur sauvage de ce couple superbe, silencieux, dans la petite clairière.
Ils avaient, l'un comme l'autre, du mal à rester impassibles. Leurs corps enlacés se mouvaient avec fièvre, et bientôt Daphné saisit les hanches de Blaise entre ses jambes délicates et ouvrit ses yeux que le délice l'avait obligée à garder clos son regard rencontra les yeux gris et froids de Blaise, toujours impassibles. Elle passa ses bras autour de son cou pour l'attirer contre elle, et lui faire comprendre ce dont elle brûlait d'envie…
Blaise se laissa attirer tout contre elle, respira profondément le parfum de ses cheveux, et ne fit rien. Il lui fallut une concentration extraordinaire pour rester maître de la situation le désir lui faisait tourner la tête autant qu'à elle. Mais il resta immobile, imperturbable, immuable, aussi imperméable que possible aux caresses délicieuses et aux baisers brûlants de la jeune fille. Elle ne fut pas longue à se douter de quelque chose, et se releva sur ses coudes, empruntant son air fâché si étudié :
- Blaise !
- …Oui ? demanda-t-il d'une voix égale. Tu as un autre ordre à me donner ?
Daphné, surprise, resta silencieuse quelques instants, bouche bée. Blaise eut du mal à contenir un sourire victorieux. Il avait trouvé quelque chose. Il avait trouvé une variante au jeu... et là, c'était lui qui s'amusait. Oui, c'était une sacrément bonne idée.
Daphné, l'élégante Daphné, ne saurait lui faire une demande si osée. C'était bien là-dessus que comptait Blaise. Et il avait parfaitement raison.
Comprenant son manège, la jeune fille ne s'épuisa pas à essayer de le contourner elle tendit le bras vers sa robe qui gisait non loin et la passa rapidement, avant de se relever et de se mettre en marche en direction de la fête qu'ils avaient délaissée une demie heure plus tôt. Blaise s'habilla lui aussi, avec soin, et la rejoignit sur le sentier, lui offrant son bras. Au bout de plusieurs mètres, Daphné murmura :
- Tu as peut-être gagné cette manche, mais tu ferais mieux de te préoccuper de ce que ça te coûte. Si ton pantalon craque devant tout le monde, ça ne sera pas moi qui serai embêtée.
