CHAPITRE XXI : Les Règles du Jeu
En se levant le lendemain matin, Karin fut attirée par une merveilleuse odeur de Miso. Elle enfila un shihakusho noir sans manche trouvé dans un de ses placards.
Dans la salle à manger, Tôshirô était assis en tailleur devant la table, d'où il travaillait.
_Tu n'es pas en congé ?
Tôshirô ne sursauta pas. Il avait sûrement dû l'entendre arriver. Il leva ses yeux turquoise vers la belle brune.
_Bonjour Karin, dit-il le plus sérieusement du monde. J'ai mis des vêtements dans le placard pour toi. Le shihakusho te va très bien mais il est réservé au combattant du...
_Oh ! dit-elle. J'm'en suis doutée mais je ne voulais pas remettre ces affreux kimonos ! Pitié !
Elle fit battre ses cils et joignit ses mains comme le faisait Yusu avec son père. L'effet fut le bon. Tôshirô sourit timidement et lui dit qu'il n'y avait pas de soucis si elle ne sortait pas dehors avec ça.
_Assieds-toi. Je t'emmène de quoi manger.
Et tout en faisant cela, il lui demanda si elle avait bien dormis. Chose à laquelle elle répondit par un hochement approbateur et mensonger. En réalité, Karin avait fait de nombreux cauchemars. Dans l'un d'entre eux, elle était sur le haut d'une falaise et tous la regardaient avec dédain. Certains lui criaient qu'elle devait se plier face à son avenir et céder, et sa famille hurlait que si elle cédait, elle se perdrait elle-même. - Quelle nuit extraordinaire, pensa Karin.
_Tu ne m'as pas répondu.
_Répondu à quoi ? dit Tôshirô.
_Tu es en congé ? Je veux dire, tu t'es mariés hier alors que peut-être…
_Non, la coupa-t-il. Je ne suis pas en congé.
_Ah.
Il la regarda. Son visage était très sévère, marqué par la fatigue.
_Notre mariage a été soudain, Karin. Lorsque je pars normalement je m'organise. D'autant plus que Matsumoto-san ne gère pas le côté administratif. Elle me laisse toute la paperasse s'entasser et je ne m'en sors plus en revenant alors non, je dois régler tout ça aujourd'hui et peut-être que demain, je serai en congé.
Karin approuva de nouveau d'un hochement de tête. Qu'allait-elle faire ?
_Je dois aussi réunir tous les shinigamis de ma division. Ils ne doivent pas y comprendre grand-chose. Il est important qu'ils sachent l'importance que tu as au sein de notre organisation.
_Oui, dit Karin sarcastique. Et tu n'auras qu'à ajouter aussi que pour le bien de votre « organisation », je dois m'envoyer en l'air avec toi ! Ça fera peut-être son petit effet…
Elle le regarda, mauvaise… En plus d'être bloquée ici, elle allait passée pour quoi ? Un silence pesant s'installa.
_Non, reprit posément Tôshirô. Ils ne sont pas obligés de connaître tous les détails…
Sur ce, il se leva et enfila son haori avant de partir. En passant près de son épouse, il hésita, puis déposa sur son front un timide baisé.
_A ce soir.
Elle se retourna pour le regarder partir en direction de sa division. Elle caressa son front. L'aimait-il ou jouait-il un jeu pour obtenir ce qu'il voulait ?
Bien, maintenant, qu'elle était seule, qu'allait-elle faire ? Pourquoi ne pas se promener ? Visiter un peu les lieux et observer la vie du Seireitei et ses autochtones ? Rencontrer du monde, faire de nouvelles connaissances, s'intégrer à un nouveau cadre… Karin grogna. Ça ressemblait plus à Yusu. Sa sœur était si charismatique et elle regretta de ne pas avoir mieux observé sa façon d'agir en société.
La jeune épouse bu sa soupe et alla se préparer dans la salle de bain. Jusqu'ici, rien de spécial. Une douche, brossage de dents, coiffage à l'arrache et surtout, elle renfila son shihakusho pour se fondre dans le décor ! « Bonne idée » se dit-elle. « Tôshirô n'en saurait rien ! » Que risquait-elle ?
Mais lorsqu'elle sortit de la salle de bain, un message lui fut transmis sous la forme d'un papillon. Karin cru d'abord qu'elle avait rêvait mais le message était clair :
_Ne sors pas, disait-il. La situation est un peu complexe et les esprits sont un peu étourdis par ce qu'il vient de se passer. Pour ta sécurité, reste à l'abri à la maison. Ne m'attends pas ce soir non plus, je rentrerai tard.
Déçu, Karin s'assit dans le salon. La promenade étant compromise, qu'allait-elle bien pouvoir faire ? Elle regarda autour d'elle. Des meubles anciens, deux trois bibelots qui se couraient derrière, un jeu de stratégie posé sur une table que Karin reconnut comme un shôgi – jeu auquel elle ne comprenait pas grand-chose - et au dos de ce qui ressemblait à un canapé, elle vît une porte coulissante.
Curieuse, la jeune fille alla ouvrir.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'apparut devant elle un magnifique jardin japonais. Un ruisseau tranquille traversait de part et d'autre de la verdure et en son centre, un pont rouge le surplombait. Dessus, Karin caressa les statuettes en forme de dragon qui ressortaient, comme prêt à attaquer.
_Magnifique, se dit-elle.
Au fond du jardin, il y avait un abri de la même couleur et aux mêmes motifs et elle songea qu'il n'y avait pas meilleur endroit pour méditer… ou faire d'autres choses…
A cette pensée, elle secoua la tête. Et voilà que ses divagations recommençaient !
_N'oublie pas ce qu'ils veulent de toi, pensa-t-elle. En plus, s'il rentre tard, il ne tentera pas grand-chose…
Elle rit. Qu'elle pouvait être bête parfois. Mais quitte à passer sa vie avec lui, autant prendre sur elle et faire des efforts. Puis elle continua toute la journée à visiter les lieux. La chambre de Tôshirô propre et bien rangée, la salle d'armes où tout était à sa place qu'elle apprécia plus que de raison, etc.
Ce qu'elle ne s'imaginait pas, c'était que le temps allait être très long durant les jours qui arrivaient…
En effet, la semaine qui suivit, Karin reçu beaucoup de visites de gens qu'elle ne connaissait pas et qui venaient se présenter. Un tel était l'époux d'une femme puissante, siégeant à la chambre des 46, une autre était la compagne d'un capitaine ou d'un prince de sang… Elle ne savait plus où donner de la tête. Retenir toutes les informations que lui donnaient ses invités n'était pas chose aisée.
Tôshirô, lui ne rentrait quasiment jamais. Et lorsqu'il rentrait, Karin ne le voyait pas ou peu. Il se meublait dans un silence froid et travailler encore et encore. Elle, comme une enfant, boudait dans son coin.
Il semblait que ses affaires soient bien plus complexes que ce qu'il avait prévu. Un jour le message disait : « Je dois rester à la division pour gérer certains problèmes », un autre jour : « Nous avons une réunion au sommet, ne m'attends pas pour te coucher » et le dernier en date mit Karin en rage : « J'ai été affecté sur une mission. Je ne rentrerai pas avant quelques jours. »
Alors, elle continuait de vivre sa vie, la déprime s'installant plus chaque jour. Après tout, n'était-ce pas à lui de bouger ses fesses s'il voulait la conquérir pour avoir un héritier ? La situation s'inversait. Elle était censée être apprivoisée et c'était après lui que Karin courait. Pourquoi ? Après tout, elle l'aimait encore. Mais comment savoir ce que lui ressentait s'il ne pointait jamais le bout de son nez ?
Parmi les gens qu'elle recevait chez elle, certains voulaient savoir comment avait évolué le monde car cela faisait très longtemps qu'ils étaient morts, d'autres souhaitaient simplement le découvrir à travers ses paroles car ils étaient un de ces rares enfants nés d'une union entre deux âmes. Par conséquent, Karin était devenue en un rien de temps l'attraction préférée de toutes les compagnes et de tous les compagnons des shinigamis. Parfois, certains d'entre eux essayaient d'en savoir un peu plus sur la présence de la jeune fille et sur ce mariage plus qu'étrange, sachant que ce genre d'union était normalement interdit ici-bas.
Et alors que Karin pensait avoir fait le tour de tous les visiteurs possibles du Seireitei, un jeune homme d'environ son âge vînt la voir. Il se présenta comme étant envoyé par le capitaine Unohana-sama de la quatrième division. Il était très discret et timide et Karin se souvînt l'avoir aperçu brièvement au mariage.
_ Hanatarou-san, c'est ça ? Dit-elle.
_Oui, répondit-il. Je viens voir si votre santé est bonne.
_Ma santé est très bonne merci. Mais mon moral commence sérieusement à en prendre un coup...
_Votre moral ?
_Restez enfermé pendant plusieurs jours dans une maison qui est vôtre depuis peu sans jamais sortir et vous verrez...
_Vous ne sortez jamais ?
Karin leva les épaules.
_Ordre de mon mari. Je suppose qu'il faut que je suive les règles du jeu.
En entendant ses propres paroles, elle se mit à rire. Depuis quand Karin obéissait-elle de la sorte ? Même son père n'arrivait pas à la gérer...
_Euh... ça va ? Dit Hanatarou avec inquiétude.
_Oui, oui, répondit-elle. Je trouve juste que ce que je viens de dire est pitoyable. Je suis pitoyable en fait. Savez-vous quand je pourrai sortir d'ici ?
Le jeune garçon sembla étonné de sa question et répondit qu'il ne savait pas. Et tout en examinant Karin, il lui dit :
_Vous savez, je ne suis pas mis dans la confidence. Je ne suis qu'un simple soldat.
_Oui mais vous au moins, vous êtes gentil.
Il rougit.
_M...merci.
Lorsque la consultation fut finie, il s'arrêta et fixa Karin dans les yeux. Cet étrange élan de confiance en lui l'étonna. Il semblait hésiter à lui poser une question.
_Euh... je me demandais, finit-il par dire, je voudrai savoir si ce n'est pas trop indiscret, si vous aviez des nouvelles de votre sœur ?
Karin, surprise lui répondit qu'elle n'en avait rien et soudain, elle plaqua ses mains devant sa bouche.
_Non ! Cria-t-elle. C'est vous ?
Il rougit encore plus.
_C'est vous l'amant de ma sœur ?
Hanatarou-san paraissait complètement affolé. Il ne savait plus où se mettre. Karin, elle, riait comme une démente. C'était la meilleure nouvelle qu'elle recevait depuis très très longtemps.
_Je vous en prie, supplia-t-il. S'il vous plaît Hitsugaya-sama, ne dites rien au capitaine, sinon je vais être punis !
En attendant la manière dont il l'avait appelé, la réalité vînt la frapper en pleine face et la jeune fille s'arrêta net de rire. En fait, il n'y avait vraiment pas de quoi s'extasier.
_Karin, dit-elle. Appelez-moi Karin, je préfère. Et non, je n'ai pas de nouvelles de ma famille.
Sa voix résonna dans sa tête comme un glas.
_Je suis désolée, continua-t-elle. Ma sœur me manque.
_A moi aussi, répondit-il. Mais je crois que je ne descendrais plus jamais sur terre.
_Pourquoi ?
_Parce que c'est interdit de faire ce que j'ai fait ! Et puis elle ne peut pas comprendre ! Elle croit que je suis dans une base militaire au bout de la planète...
_Ce qui, en soi n'est pas tout à fait faux... et puis ce que VOUS avez fait. J'crois qu'il faut être deux pour ça non ? Pourquoi ne pas tout lui dire ?
_Mais à quoi ça servirait ? Même si nous prenions ce risque, je ne pourrais descendre que très rarement alors...
_Alors quoi ? Bon sang ce que vous êtes chiant vous les mecs ! S'énerva Karin. Et si tu laissais Yusu décidait pour elle-même ? Peut-être qu'elle aimerait savoir la vérité. Elle sait ce qu'est une âme car si elle ne les voit pas, elle a déjà plusieurs fois subis leurs assauts. Alors parle lui et vous réglerez ça ensemble. C'est pas mieux ?
Hanatarou sourit.
_Et puis au passage, dit-elle, tu l'embrasseras pour moi et tu me rapporteras des nouvelles. Et surtout ! Si jamais tu la vois avant moi, dis-lui que je vais très bien et que je suis très heureuse ok ?
Il acquiesça.
_Ça va aller ? Redemanda-t-il.
_Ouais... Mais, tu pourrais passer demain quand t'auras un peu de temps ? Ça m'a fait du bien de parler un peu avec toi. Et puis tu connais ma famille, alors c'est un peu comme si tu j'habitais encore chez moi...
Son désespoir était vraiment profond mais lorsqu'il lui répondit qu'il viendrait en fin d'après-midi, la jeune fille sentit que son moral allait déjà mieux.
Cette soirée-là, Tôshirô ne rentra pas mais Karin s'endormit l'esprit tranquille car à présent, elle se sentait moins seule.
