I watched you fall.
I think I pushed.
Maybe I'm crazy
maybe diminished
maybe I'm innocent
maybe I'm finished
maybe I blacked out.
How do I play this ?

(Diminished, R.E.M)

Ce chapitre est dédié à Lune…

Le garçon qui avait survécu et qui se demandait bien pourquoi

" MERDE ! "

Le jeune homme qui venait de pousser ce cri de rage l'accompagna d'un violent coup de pied dans sa table de nuit, faisant trembler sa lampe de chevet. La chouette perchée sur le haut de son armoire poussa un cri révolté, et s'envola à l'autre bout de la pièce.

C'était la deuxième fois en l'espace de quelques semaines que Harry Potter hurlait à s'en casser la voix. La première fois, c'était le bureau du directeur de son école qui avait eu à subir la violence de ses sentiments. Après cet accès de désespoir, de révolte et de haine, il était passé par une espèce de phase dépressive, parlant peu, mangeant et dormant encore moins. Il avait survécu comme cela jusqu'à la fin du trimestre, avec la vague impression de vivre dans un monde parallèle, séparé des autres, même de ses deux meilleurs amis, Ron et Hermione.

En fait, c'était comme s'il était anesthésié. Les derniers jours à Poudlard s'étaient écoulés comme dans un rêve, un rêve dont Harry n'avait commencé à se réveiller que durant son retour en train à Londres. Un sentiment d'angoisse s'était alors installé au fond de son estomac. Il avait un été devant lui, encore un été à passer éloigné du monde sorcier, et sans rien, absolument rien, pour le lui rendre supportable. Il avait un été à passer en compagnie des Dursley, avec comme seule perspective des nuits sans sommeil ou remplies de cauchemars, ce qui ne changerait rien au problème, car dans un cas comme dans l'autre, il penserait à Sirius et à la prophétie qui planait sur sa tête. Et après l'été, quoi ? Une autre année à Poudlard - si la guerre n'avait pas éclaté d'ici là - à faire semblant de vivre normalement ? A continuer à aller en cours, passer des examens, jouer au Quidditch, vivre à côté de ses amis ? Quelle mascarade !

Harry ne savait plus si la présence de Ron et Hermione le réconfortait ou l'énervait le plus. Au fond de lui, il savait bien que ses amis le plaignaient, et ne trouvaient pas quoi lui dire… Parfois, le fait qu'ils lui parlent de tout et de rien, comme si tout était normal, lui faisait du bien. D'autres fois, par contre, il avait envie de leur crier qu'ils ne comprenaient rien, que plus rien n'avait d'importance, et que de toute façon ils ne pourraient JAMAIS comprendre. Bien sûr, leur expérience au Département des mystères avait été traumatisante pour eux aussi, et tous deux regrettaient également la disparition de Sirius. Mais il n'empêchait que Ron passerait ses vacances avec ses deux parents, ses cinq frères et sa sœur, au Terrier, et que Hermione allait retrouver son père et sa mère dans la maison de son enfance. Lui, il n'avait eu qu'une seule – et miraculeuse - chance de gagner une famille, et cette chance venait de s'envoler pour toujours. La seule personne qu'il avait jamais considérée comme un parent avait disparu en l'espace de cinq secondes, simplement à cause d'un voile…

Sirius n'avait pas été arrêté par le Ministère, n'avait pas reçu le baiser du Détraqueur, ni de sort mortel. Il n'avait pas non plus été écrasé par une voiture, il n'était pas tombé malade, non. Il était passé derrière un voile. Et cela avait suffi. C'était peut-être ça que Harry trouvait le plus horrible, finalement. Cette espèce d'irréalité, d'incompréhension, d'incrédulité. Son parrain n'aurait même pas d'enterrement : comment enterrer quelqu'un qui n'existait pas ? Le Ministère préférait faire comme si rien ne s'était passé, c'était bien plus pratique pour tout le monde. Et de toute façon, un enterrement sans corps…

Une fois arrivé à King's Cross, et au milieu de son apathie, Harry avait connu un bref moment de joie en constatant qu'un comité d'accueil l'attendait. Il était loin d'être persuadé que leur petit discours aurait un quelconque effet sur le comportement des Dursley, mais il leur était reconnaissant d'avoir essayé. Même si, dans un coin de son esprit, il n'avait pas pu s'empêcher de penser que c'était leur arme de guerre qu'ils voulaient ménager, et pas lui. Mais était-il autre chose qu'une arme, après tout ? Les Dursley lui avaient toujours fait sentir son inutilité, il aurait dû être content d'en avoir enfin une. Et si, en entrant à Poudlard, il avait cru enfin exister en tant que personne, ce rêve-là venait de brutalement prendre fin…

Harry avait surtout apprécié la présence de son ancien professeur de Défense contre les forces du mal, à vrai dire. Ce devait être à peu près le seul qui pouvait ressentir ce que Harry ressentait. Si ça se trouvait, son chagrin était même encore plus grand que le sien : après tout, Remus avait connu Sirius bien plus longtemps que lui. Et c'était la deuxième fois qu'il le perdait. D'ailleurs, il devait certainement lui en vouloir : c'était de sa faute si Sirius était mort, non ? Harry n'avait donc pas réussi à regarder l'ancien Maraudeur dans les yeux. Pourtant, Remus avait bien essayé d'intercepter son regard et lui avait souri, mais cela n'avait rien changé à l'opinion que Harry avait de lui-même : il était responsable de la disparition de son parrain. Et il ne méritait donc pas la gentillesse que Remus lui montrait.

Après avoir été sermonnés par le groupe de sorciers, les Dursley s'étaient montrés pressés de partir. Et pour une fois, Harry en avait été soulagé, car cela lui évitait de devoir éterniser ses adieux à ses amis et aux adultes présents. Il avait donc agité la main dans leur direction, marmonné un vague salut, et fait croire qu'il espérait tous les revoir rapidement. Ce qui était un mensonge. Si Harry craignait les deux mois à venir, il redoutait aussi la rentrée. En fait, il ne savait plus. Il ne savait plus s'il voulait être seul ou entouré ; il ne savait plus s'il préférait le monde sorcier ou moldu ; il ne savait plus s'il voulait exprimer ses sentiments ou les garder pour lui ; il ne savait plus s'il voulait pleurer ou hurler ; il ne savait plus s'il était triste ou en colère ; bref, il ne savait plus où il en était. La seule chose qu'il savait, c'était que son parrain lui manquait, et que ce grand trou laissé par sa disparition faisait mal.

Jusqu'à la voiture, aucun des Dursley n'ouvrit la bouche. Vernon était rouge écrevisse, et Harry pouvait voir qu'il bouillait intérieurement. Petunia semblait crispée et inquiète. Quant à Dudley, il se retournait sans cesse, sans doute pour vérifier que personne ne les suivait – ou que personne ne lui avait redonné une queue de cochon. Harry, lui, fermait la marche, indifférent. Il savait bien que son oncle allait exploser une fois les portes de la voiture refermées, mais franchement, il n'en avait rien à faire. Il ne prêta donc aucune attention à ce que Vernon hurla durant le trajet de King's Cross à Little Whinging, ni à ce que Petunia y ajouta. Dudley lui donna plusieurs fois des coups de coude pour qu'il réponde, mais se découragea vite face au manque de réaction de son cousin. Comme son oncle et sa tante, d'ailleurs. Sans doute étonnés par le calme de leur neveu, et toujours sous le coup du petit discours auquel ils avaient eu droit, ils finirent par se taire.

Arrivés chez eux, ils envoyèrent Harry dans sa chambre – où il serait de toute façon allé se réfugier tout seul. De l'étage, il continua à les entendre discuter et s'énerver, mais sans comprendre exactement leurs paroles. Harry déposa ses affaires dans un coin, et s'assit mollement sur son lit, regardant droit devant lui. Une année plus tôt - juste une année plus tôt - il n'avait aucune envie non plus d'être ici. Il voulait être auprès de ses amis, des membres de l'Ordre, il voulait savoir ce qu'il se passait dans le monde sorcier. Il ne voulait pas être tenu à l'écart, et il ne supportait ni les lettres pleines de sous-entendus de Ron et Hermione, ni les mises en garde de Sirius. Sirius… Lui, au moins, il avait essayé de se mettre à sa place. Enfin… il n'avait même eu besoin d'essayer, il était dans la même situation que lui. Tandis que Harry était coincé à Privet Drive, son parrain était enfermé à Grimmauld Place.

Néanmoins, Harry aurait donné n'importe quoi pour revenir une année en arrière. Cette fois, il n'aurait même pas les lettres de Sirius pour lui remonter le moral. Il savait qu'il recevrait des lettres de l'Ordre, auxquelles il devrait répondre pour une question de sécurité; il s'attendait également à recevoir des lettres de Ron et Hermione, mais s'en réjouissait peu. Quelle était l'utilité de s'échanger des banalités et de faire semblant ? Soudain, Harry plissa les yeux. Peut-être que Remus aussi lui écrirait ? Il secoua la tête. Non, il ne fallait pas penser à ça. Remus n'avait aucune raison de lui écrire : pourquoi se soucierait-il du meurtrier de son ami ?

A ce stade de ses réflexions, Harry fut interrompu par un cri plaintif en provenance du sol. Il se rendit alors compte que, perdu dans ses pensées, il avait posé la cage d'Hedwige avec ses autres bagages, et que cette dernière se rappelait à son souvenir. Harry se leva, déposa la cage sur son bureau, en ouvrit la porte, et fit sortir sa chouette par la fenêtre. Au moins, il y en aurait une qui s'amuserait ce soir…

Ayant accompli cette tâche, Harry s'étendit sur son lit, les yeux fixés au plafond. Il entendait toujours les Dursley discuter en bas. Il sentait qu'il aurait encore droit à des remarques de la part de Vernon au dîner. Enfin… s'il descendait dîner. Parce qu'il n'avait pas vraiment faim. Cela faisait des jours qu'il n'avait plus faim. La culpabilité lui avait coupé l'appétit. Est-ce que Sirius avait souffert de la faim, à Azkaban ? Non, sûrement pas : lui aussi se sentait coupable, désespérément coupable de la mort de son meilleur ami. Quelle ironie du sort, que la seule personne qui aurait pu comprendre la culpabilité que ressentait Harry soit justement celle à l'origine de ce sentiment !

Harry se retourna sur le ventre et frappa son oreiller du poing. Il sentait les larmes lui monter aux yeux. Non, se sermonna-t-il. Tu n'as pas le droit de pleurer. C'est de ta faute, après tout. DE TA FAUTE. Tu n'as que ce que tu mérites. Et il recommença à passer en revue ce qu'il aurait pu faire pour éviter tout ça. Si au moins il avait essayé de bloquer son esprit face aux attaques de Voldemort… Si seulement il ne s'était pas énervé contre Snape… Si seulement il avait écouté Hermione…

L'adolescent ferma les yeux. C'était injuste ! Injuste ! Sirius aurait mérité une autre vie. Il avait détesté sa famille, avait tout donné à ses amis, avait été trahi, et avait passé douze ans en prison, puis trois ans à fuir, et tout ça pour quoi ? Rien ! Absolument rien ! En fait, il n'avait fait qu'attendre sa mort pendant quinze ans…

Harry avala sa salive. Et c'était lui qui était responsable de ça ? Lui, pour qui Sirius avait tout fait, s'était battu, s'était enfui d'Azkaban… Comme frappé pour la première fois par l'horreur de cette idée, Harry en eut le souffle coupé. Il déglutit avec difficulté. La poitrine contractée et une boule dans la gorge, il avait de la peine à respirer. Néanmoins, il resta la tête enfoncée dans son oreiller. Et tandis que Harry s'enlisait dans sa culpabilité et se battait contre ses larmes, le visage crispé, une vague de colère sourde monta en lui. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Qu'avait-il fait pour mériter ça ? Il n'avait jamais rien demandé à personne, après tout ! Il n'avait jamais voulu être une célébrité du monde sorcier ! La seule chose qu'il avait jamais voulue, c'était avoir une famille. Et au lieu de ça, il avait gagné une prophétie ! Pourquoi le malheur semblait-il toujours s'abattre sur les mêmes personnes ? Sirius, qui ne serait jamais libre; Remus, qui n'avait enfin trouvé des amis que pour mieux les perdre; et lui, Harry, qui n'aurait jamais une vie normale. L'adolescent enfonça encore plus profondément sa tête dans l'oreiller pour étouffer les sanglots de rage qui l'agitaient. Si seulement il pouvait mourir ici, maintenant, pour que tout s'arrête, pour qu'il n'ait plus besoin de réfléchir, pour que ses pensées cessent de tourbillonner dans sa tête…

" HARRY ! Tu es sourd ou quoi ? ON MANGE ! "

A ces mots, la colère de Harry redoubla. Il cessa d'un coup de pleurer, et serra les dents. Combien de temps devrait-il encore supporter ces imbéciles ? Ils n'avaient jamais rien compris, et ne comprendraient jamais rien... Puis soudain il se reprit. C'était lui qui ne comprenait rien. En restant chez les Dursley, il était protégé contre Voldemort. Il n'avait pas le droit de se mettre en danger en perdant son calme, beaucoup trop de choses étaient en jeu.

Ayant pris cette résolution, Harry renifla, essuya ses larmes, remit de l'ordre dans sa tenue, respira profondément, et sortit de sa chambre. Dans le couloir, il failli buter tête la première dans son oncle, qui, exaspéré de ne pas le voir venir, était venu le chercher.

" Ah, te voilà toi ! Tu ne peux pas répondre quand on t'appelle ? ", gronda Vernon.

" Pardon… ", murmura Harry, les yeux fixés au sol.

" Qu'est-ce que tu dis ? Articule quand tu parles ! "

" Pardon, j'ai dit ", répéta Harry en levant la tête.

" Mmmmm ", commenta Vernon. " Allez, descends ! ", ajouta-t-il en poussant Harry devant lui.

Trébuchant, ce dernier descendit les marches et entra dans la cuisine. Dudley était déjà assis à table, une tranche de pain entamée à la main, et le regardait en plissant méchamment les yeux. Sa tante lui jeta un regard en coin et, après les avoir tous servi, s'installa elle aussi derrière son assiette.

Dudley n'attendit pas une seconde pour s'attaquer au repas. Vernon commença lui aussi à manger, étrangement silencieux. Petunia ne faisait que picorer, observant sa famille. Quant à Harry, il n'avait même pas encore touché à sa fourchette.

Soudain, Vernon prit la parole, mais d'un ton très calme, et sans lever les yeux de son assiette : " Alors comme ça, tu t'es plaint à tes amis du traitement que tu reçois ici ? Tu espérais qu'on serait impressionnés par leur petit discours, hein ? Hé bien tu t'es fourré le doigt dans l'œil… Oh oui ! Nous seuls avons jamais compris ce que tu étais vraiment : un dégénéré ! "

Sur quoi il leva enfin les yeux sur Harry. Ce dernier savait pertinemment que son oncle le narguait, qu'il cherchait à le provoquer. Il pouvait entendre les ricanements de Dudley, qui ne cachait pas sa joie de voir son père s'en prendre à son cousin. Mais Harry avait décidé de ne pas perdre son calme, et il n'allait pas leur faire le plaisir de répondre à leurs attaques. C'est pourquoi il se contenta de lever la tête et de déclarer: « Je n'ai rien demandé à personne. »

« Ah oui ? Alors pourrais-tu m'expliquer pourquoi ce groupe de… euh… personnes est venu nous parler, hein ? »

A cela, Harry ne savait pas quoi répondre: il n'en avait sincèrement pas la moindre idée.

« C'est bien ce que je pensais… D'ailleurs, j'aurais dû m'en douter dès le départ, en les apercevant à la gare en compagnie des parents de ton ami. Tous une drôle de tête : cette jeune avec ses cheveux bizarres, cette espèce de pirate avec sa jambe en bois, son œil en verre et ses cicatrices, et cet autre homme, là, aux cheveux presque gris et aux traits tirés… un drogué peut-être ? »

Harry ferma les yeux. Il essayait de se concentrer sur la baguette qui était dans la poche de son pantalon. S'il l'avait voulu, il aurait pu jeter un sort à son oncle à l'instant. Mais il avait pris une résolution, et il allait la tenir. Il parvint donc à se contrôler, et ne répliqua même pas. Mais l'adolescent était depuis des jours traversé par une telle variété de sentiments qu'il n'avait plus la maîtrise de ses émotions. Malgré lui, il sentit à nouveau des larmes lui brûler les paupières. Il ne fallait pas qu'il craque ! Pas maintenant, pas devant eux ! Même si ce que son oncle venait de dire à propos de Remus était – Même s'il aurait mérité –

« Et ce type dont ils nous ont parlé – ton prétendu parrain - c'est lui qui s'était échappé de prison, n'est-ce pas ? » Vernon renifla avec mépris. « Hé bien voilà à quoi on s'expose quand on se met en travers de la loi… un stupide accident, et hop, il n'y a plus personne ! »

Harry serra les poings sous la table. Il restait les yeux fixés sur son assiette. S'il ne jetait ne serait-ce qu'un seul coup d'œil au visage moqueur et satisfait de son oncle, il était sûr d'exploser. Néanmoins, il ne put empêcher ses membres de trembler. Dudley, qui observait la scène avec bonheur, ne manqua pas de remarquer ce détail qui trahissait son cousin.

« Il pleure ! », s'exclama-t-il joyeusement. « Regardez, il pleure ! Je m'étais bien dit qu'il avait les yeux rouges… »

Bien évidemment, Vernon, au lieu de rabrouer son fils, enchaîna : « Hé oui, Dudley. Harry doit pleurer sur la disparition de son parrain… Son parrain qui n'a même pas été fichu de rester en vie pour nous en débarrasser ! »

A ces mots, la rage que Harry avait essayé de refouler depuis sa discussion avec Dumbledore le submergea. Mais cette fois il s'agissait d'une rage froide, et non aveugle. Sans rien dire, sans même hurler, il se leva calmement tout en tirant sa baguette de sa poche. Baguette qu'il pointa tout aussi calmement sur son cousin.

Petunia, qui n'avait pas prononcé un mot jusque-là, poussa un petit cri. Dudley, la bouche ouverte, fixait la baguette dirigée contre lui – ce qui le faisait loucher. Le regard de Vernon passait de son neveu à son fils, et il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l'eau, apparemment incapable de retrouver sa voix. Une fois qu'il fut remis de sa surprise, il balbutia : « Où – où est-ce que tu te crois ! Je t'ai déjà dit de ne jamais nous montrer cette – cette chose ! »

« Ah oui ? », répondit Harry en pivotant et en braquant sa baguette sur son oncle. Ce qui eut pour effet de refaire perdre à ce dernier l'usage de la parole, et d'arracher un nouveau cri à Petunia.

« Tu – tu ne peux pas faire de magie ! Tu – tu serais renvoyé de ton école ! », prononça enfin Vernon, d'un ton qui montrait qu'il cherchait surtout à se convaincre lui-même.

« C'est vrai », lâcha Harry. « Mais je n'en ai plus rien à faire. »

Dudley, qui avait osé un coup d'œil par-dessus la table sous laquelle il s'était caché dès qu'on s'était désintéressé de lui, rebaissa immédiatement la tête.

« C – comment ? », crachota Vernon. « Mais – où irais-tu ? »

« Oh, mais ne vous inquiétez pas: de toute façon, ils auront besoin de moi. Ils ont dû vous expliquer, non ? »

« Quoi ? Cette histoire de sorcier des ténèbres qui - », s'exclama Vernon, reprenant confiance en lui.

« Vernon », l'interrompit une voix.

C'était Petunia. Toutes les têtes se tournèrent vers elle, même celle de son fils.

« Laisse-le. »

« Quoi ? », sursauta son mari, tandis que Harry la regardait, les yeux écarquillés.

« Tu – tu ne veux quand même pas dire que tu crois à ces idioties, chérie ? »

« Ce ne sont PAS des idioties, vous êtes bouchés ou quoi ? Vol - », ne put se retenir Harry.

« TOI, LA FERME ! Je parle à ma femme ! », le coupa Vernon.

« Vernon. Je ne te demande pas de le croire… Mais laisse-le. »

« Mais - »

Harry, totalement pris au dépourvu par l'intervention de sa tante, ne pouvait qu'observer le couple. Petunia évitait son regard. Pourquoi donc s'interposait-elle entre lui et Vernon ? Vernon qui avait l'air aussi perdu que Harry, d'ailleurs. Il fixait sa femme, bouche bée. Harry voyait battre une veine sur sa tempe. Il devinait également que son oncle était en proie à une féroce lutte intérieure. Allait-il se faire plaisir en continuant à martyriser son neveu, ou faire plaisir à sa femme en cédant ? Au bout de quelques minutes d'un lourd silence, Vernon, apparemment parvenu à une décision, reprit la parole.

« Bien. » Il inspira profondément, faisant frémir les extrémités de sa moustache. « Bien. » Il se tourna brusquement vers Harry. « TOI » aboya-t-il. « Je ne veux plus rien savoir. Tu passes ces deux mois de vacances comme tu l'entends, mais de préférence hors de ma vue. C'est clair ? »

Harry hocha la tête en automate, toujours trop abasourdi pour répondre quoi que ce soit. Dudley, qui s'était enfin redressé, regardait ses parents d'un air révolté. Dans d'autres circonstances, Harry aurait ri de son expression de dégoût. En l'occurrence, il demanda la permission de quitter la table. Vernon émit un grognement que Harry décida de prendre pour un oui.

Il remonta donc dans sa chambre, et s'affala sur son lit sans même se changer. Épuisé par les émotions qui le parcouraient, Harry s'endormit immédiatement… mais pour être réveillé quelques heures plus tard, comme il l'avait prévu, par l'image de Sirius tombant derrière le voile…

Et toutes les nuits depuis ce fameux soir, cela avait été pareil. Parfois, il restait éveillé des heures avant de trouver le sommeil; parfois, il avait la chance de sombrer dès que sa tête avait touché l'oreiller. Mais chaque nuit, il se réveillait après avoir fait des cauchemars, des cauchemars où il ne parvenait plus à distinguer le vrai du faux. Harry imaginait que plus sa cicatrice le faisait souffrir, plus ses visions devaient être réelles. Il en était même arrivé à apprécier cette douleur. Quelque part, il se disait qu'il la méritait, que c'était bien peu de chose en comparaison de ce qu'il avait infligé aux personnes autour de lui.

A part ça, ses journées s'écoulaient dans la monotonie la plus totale. Fidèle à sa parole, Vernon ne lui avait plus adressé la parole. De toute façon, Harry ne croisait sa famille qu'aux repas, et encore. Il avait même pris l'habitude d'emporter son assiette dans sa chambre, ce qui avait plutôt eu l'air d'arranger tout le monde. Le reste du temps, Harry était laissé dans son coin. Le seul avantage qu'il en tirait, c'est qu'on ne venait même plus le chercher pour accomplir des tâches ménagères. Quoique… cela lui aurait peut-être changé les idées…

Car ses idées, elles, n'avaient pas décidé de le laisser en paix. Bien au contraire ! Maintenant que Harry était seul face à lui-même, ses remords n'avaient fait qu'empirer. Ses journées étaient donc partagées entre culpabilité – au point qu'il était parfois tenté de se frapper la tête contre les murs pour la faire taire, désespoir – qu'il n'arrivait même plus à exprimer par des larmes, et rage. Rage qu'il était justement en train d'extérioriser par le « merde ! » en question, profitant de l'absence des Dursley, partis fêter l'anniversaire de Dudley, pour donner libre cours à ses sentiments.

A force de ressasser les événements qui avaient mené à ce tragique soir au Département des mystères, Harry en était arrivé à la conclusion suivante : son véritable problème, c'était qu'il ne posait jamais de questions. Pourquoi n'avait-il jamais cherché à en savoir plus sur le monde sorcier ? Hermione, qui n'y connaissait rien non plus avant d'entrer à Poudlard, s'était renseignée en lisant tout ce qu'elle pouvait trouver. Lui, il découvrait toujours les choses quand elles lui tombaient dessus. Jusque là, cela n'avait jamais eu de conséquences graves, c'est vrai. Mais cette dernière année… Il n'était jamais au courant de rien ! Même Draco Malfoy en savait plus que lui sur sa propre famille !

Mais Harry n'était pas non plus le seul responsable… Pourquoi personne ne lui disait jamais rien ? Si seulement Dumbledore ne lui avait pas caché la vérité, beaucoup de choses auraient pu être évitées ! Harry aurait su dès le départ ce qui l'attendait, et il n'aurait pas vécu dans l'illusion de pouvoir mener une vie normale. Il ne se serait pas fait d'amis. Il serait resté à l'écart. Et surtout, il aurait tout de suite cherché à éloigner Sirius de lui… Dumbledore pouvait bien dire qu'il avait voulu le ménager jusqu'à ce qu'il soit prêt, Harry n'en voyait pas l'intérêt. A quoi bon s'habituer au bonheur si c'est pour mieux le perdre ensuite ? A quoi bon se faire des amis pour être responsable de leur mort ?

Harry s'était approché de la fenêtre, et regardait la rue sans la voir. Cela faisait des jours qu'il n'avait pas quitté la maison… Il savait bien qu'un peu d'air frais lui aurait fait du bien, mais il n'avait même plus la volonté de se forcer à sortir.

Soudain, son regard fut attiré par un point noir dans le ciel, un point noir qui semblait se diriger droit sur lui. Harry ne mit pas longtemps à reconnaître Hedwige. Il ouvrit la fenêtre, ravi de revoir sa chouette, qui s'était absentée depuis plusieurs jours déjà pour apporter sa première réponse à l'Ordre, ainsi qu'une lettre aux Weasley. Hedwige se posa sur le bureau de Harry, et lui tendit une patte.

" Déjà ! ", s'exclama Harry. " Mais ils ne peuvent pas me foutre la paix, non ! "

Hedwige poussa un léger cri de protestation. Harry se reprit et la caressa.

" Je sais bien que ce n'est pas de ta faute, va. Tu ne fais que ton travail, après tout… "

Hedwige sembla satisfaite, et donna un petit coup de bec affectueux à la main de son maître.

" Ah oui, pardon ! Attends. "

Et Harry détacha le bout de parchemin accroché à la patte de sa chouette. Cette dernière s'envola alors vers le haut de l'armoire pour profiter d'un sommeil bien mérité.

Harry jeta à la lettre qu'il tenait un regard peu enthousiaste. Il craignait qu'il ne s'agisse d'un message d'Hermione. Il avait déjà trouvé assez dur de devoir répondre à Ron - et à sa famille, dont chaque membre s'était senti obligé de rajouter quelques mots d'encouragement ou de réconfort. Poussant un soupir, il déplia le parchemin, et fut tout étonné, en jetant un œil sur la signature en bas, de découvrir un nom auquel il ne s'attendait pas - ou plutôt qu'il n'espérait pas. Celui de son ancien professeur de Défense contre les forces du mal, Remus Lupin.

Soudain pressé de découvrir le contenu de ce message, Harry s'assit sur son lit pour commencer sa lecture.

Harry,

Rassure-toi, je ne vais pas commencer par te demander des nouvelles de ton état physique et psychologique. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que, dans les circonstances présentes, cela serait totalement hors de propos. De toute façon, je crois avoir une assez bonne idée de ta réponse. « Je vais bien. » Pour la simple et bonne raison que c'est exactement celle que je ne cesse de donner aux membres de l'Ordre depuis deux semaines. Et si mes souvenirs sont bons, nous partageons cette fâcheuse tendance qui consiste à vouloir faire croire aux autres que tout va toujours bien, n'est-ce pas ?

En revanche, j'ose espérer que les Dursley se comportent correctement avec toi. Quoique je suis peut-être trop optimiste… Disons que j'espère surtout qu'ils ont au moins la décence de te laisser tranquille. Je ne crois pas qu'ils aient compris un traître mot de ce que nous leur avons expliqué à King's Cross. Néanmoins, Moody a une influence généralement positive sur le plus récalcitrant des imbéciles. Et si j'en juge par la tête que faisait ton cousin, il me semble qu'il a une nouvelle fois produit l'effet désiré !

Je sais bien que tu as déjà dû recevoir la lettre hebdomadaire de l'Ordre, et que tu n'as sans doute aucune envie de te lancer dans une correspondance assidue en ce moment. Toutefois, sache que je serais enchanté d'avoir de tes nouvelles. Tu comprendras sans doute pourquoi en apprenant que la personne que je vois le plus fréquemment ces jours-ci est ton professeur de Potions favori, ce qui limite sensiblement la conversation. Il m'a d'ailleurs laissé entendre que le devoir qu'il vous avait donné à faire pendant ces vacances est particulièrement coriace. Essayait-il simplement de m'impressionner, ou disait-il la vérité ?

Ah, j'oubliais: ton cousin suit-il toujours un régime ? En le voyant, je me suis fait la réflexion que le précédent ne semblait pas avoir porté ses fruits, en tout cas…

Cordialement

Remus Lupin

Harry sourit. L'ancien Maraudeur réussissait vraiment à garder son humour dans n'importe quelle situation. Se levant, il alla directement s'installer à son bureau. Pour une fois qu'il avait envie de répondre à une lettre immédiatement... Mâchonnant sa plume, il réfléchit quelques instants, puis se lança.

Cher Professeur Lupin,

Merci pour votre lettre. Elle m'a fait très plaisir. En effet, j'ai déjà reçu le message de l'Ordre, et j'y ai répondu tout de suite, comme prévu. Ron aussi m'a écrit une lettre. En fait, c'est surtout sa mère qui m'a écrit ! Elle voulait être sûre que mon oncle et ma tante me traitaient correctement, qu'ils me donnaient suffisamment à manger, que j'arrivais à dormir… Et vous avez raison: j'ai répondu que tout allait bien… Je pense que je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est pas tout à fait vrai…

Pour répondre à votre question, oui, les Dursley se comportent correctement avec moi. Mon oncle a fait des histoires en rentrant de la gare, mais il s'est calmé. Bizarrement, c'est ma tante qui l'a fait taire. Je n'ai toujours pas compris pourquoi. Mais depuis, ils me laissent tous tranquille, au moins. Et je crois que, comme vous dites, le professeur Moody n'y est pas pour rien !

Vous habitez toujours au manoir, si j'ai bien compris ? C'est pour ça que vous voyez souvent le professeur Snape ? En tout cas, je peux vous dire qu'il ne vous a pas menti. Le devoir qu'il nous a donné à faire est VRAIMENT horriblement compliqué. D'ailleurs, je n'ai toujours pas réussi à m'y mettre… Et chaque fois que j'essaie, je suis obligé de penser aux cours d'Occlumencie que j'ai eus avec lui l'année dernière -

Harry s'arrêta brutalement d'écrire. Pourquoi racontait-il tout ça ? Il n'allait pas commencer à se plaindre, quand même ? Après tout, si seulement il avait fait quelques efforts, et qu'il n'avait pas eu l'idée stupide de regarder dans cette pensine, rien ne serait arrivé ! Encore une fois, il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même.

Il se mit à relire ce qu'il avait déjà écrit. Son ancien professeur se fichait certainement éperdument qu'il ait reçu une lettre de Ron ! Et que c'était sa tante qui avait calmé son oncle… Après tout, il avait déjà été bien gentil de lui écrire un mot. Il n'avait aucune raison de le faire, si ce n'est qu'il se sentait sûrement obligé de veiller sur lui en tant qu'ami de son père et de son parrain.

Harry déchira le morceau de parchemin qu'il avait rempli à moitié, et en prit un autre:

Cher Professeur Lupin,

Merci pour votre lettre. Elle m'a fait très plaisir. En effet, j'ai bien reçu le message de l'Ordre, et j'y ai répondu tout de suite, comme prévu. Normalement, mon message devrait déjà être arrivé.

Pour répondre à votre question, oui, les Dursley se comportent correctement avec moi. Mon oncle s'est bien un peu énervé en rentrant de la gare, mais depuis il s'est calmé. Et ils me laissent tous tranquille.

En effet, le professeur Snape ne vous a pas menti. Le devoir qu'il nous a donné est vraiment très difficile. Il faut absolument que je m'y mette, d'ailleurs.

Quant à mon cousin, oui, il est toujours censé suivre un régime. Effectivement, le dernier ne semble pas avoir fonctionné. Forcément, ça n'améliore pas son humeur…

J'espère que l'ambiance au manoir n'est pas trop difficile pour vous, et que le professeur Snape ne se montre pas trop désagréable. Je serais content d'avoir à nouveau de vos nouvelles.

Avec mes meilleures salutations

Harry Potter

Harry se relut une nouvelle fois. Voilà, cette fois c'était très bien. Il n'en disait ni trop ni pas assez. Comme ça, le professeur Lupin serait rassuré, et ne s'inquiéterait plus de son sort. Après tout, à chaque fois que quelqu'un s'intéressait à lui de trop près, cette personne ne s'attirait que des ennuis. Et l'ancien Maraudeur ne méritait vraiment pas ça. Après un dernier regard à sa lettre, Harry la glissa dans une enveloppe. Oui, c'était mieux comme ça. Il ne fallait surtout pas que Remus s'occupe de lui. Ou il risquait de se mettre en danger comme Sirius, et de finir comme lui… Le mieux serait même que son ancien professeur ne lui réponde carrément pas…

Il est possible qu'Hedwige ait légitimement douté de la bonne foi de son maître lorsque ce dernier la réveilla gentiment - mais non moins énergiquement - pour l'envoyer immédiatement porter sa lettre à Grimmauld Place…